Chapitre 112 Où Michele il Pazzo fait de la propagande
A Naples, les moyens de locomotion sont faciles, justement parce qu’il n’y a aucun service officiel arrêté.
S’il s’agit, par exemple, d’aller à Salerne et que le vent soit favorable, on traverse le golfe en barque, on prend une voiture à Castellammare, et l’on est à Salerne en trois heures et demie ou quatre heures.
Si le vent est contraire, on prend une voiture à Naples, à la première place, au premier angle de rue, au premier carrefour ; on contourne le golfe par Resina, Portici, Torre del Greco ; on s’enfonce dans la montagne par La Cava, et l’on arrive à Salerne à peu près dans le même espace de temps.
À peine sur le quai, Michele s’informa du but du voyage, et, ayant appris que le but du voyage était Salerne, demanda à sa sœur de lait quel était le mode de locomotion qu’elle préférait.
— Le plus rapide, répondit Luisa.
Michele interrogea des yeux l’horizon ; l’horizon était pur et promettait une journée magnifique. À Naples, le printemps commence en janvier, et, avec le printemps, les beaux jours. Une jolie brise soufflait du large et ridait doucement la surface du golfe, sur lequel on voyait glisser en tout sens une foule de balancelles, de tartanes, de felouques, dont on reconnaissait la destination à leur grandeur, et la nationalité à leur coupe ou à leur voilure. Michele proposa à Luisa la voie de mer, qui fut acceptée sans discussion.
Michele descendit sur la plage de Mergellina et fit prix : moyennant deux piastres, il avait la barque pour vingt-quatre heures.
S’il eût fallu ramer, la barque eût coûté le double ; mais on pouvait aller à la voile, et l’absence de fatigue fut estimée deux piastres.
Luisa, enveloppée dans une mante de voyage qui lui cachait entièrement le visage, descendit dans la barque et s’assit sur le manteau de Michele plié en quatre.
La petite voile triangulaire fut orientée, et la barque partit, gracieuse et blanche comme une mouette qui ouvre ses ailes.
On rasa la pointe du château de l’Œuf, sur lequel flottait le drapeau tricolore français, uni au drapeau tricolore napolitain, et l’on coupa diagonalement le golfe, le sillage du bateau formant la corde de l’arc.
Les deux mariniers avaient reconnu Michele. Malgré son brillant uniforme, ou peut-être même à cause de cela, la conversation s’engagea sur les affaires du temps.
Michele était un des auditeurs les plus assidus de Michelangelo Ceccone, ce bon prêtre patriote qui, mandé par Cirillo, avait assisté à ses derniers moments le sbire blessé par Salvato. Il avait traduit l’Évangile en patois napolitain, et expliquait aux lazzaroni ce livre, source de toute morale, qui leur était parfaitement inconnu.
L’esprit souple et facile du jeune lazzarone s’était rapidement imprégné de l’esprit démocratique dont le souffle divin anime ce grand livre ; et, prosélyte de la Révolution, il ne manquait jamais une occasion de lui faire des prosélytes.
Aussi, dès que l’on fut en marche et qu’après avoir d’un regard insouciant interrogé l’horizon, les deux mariniers eurent abandonné leur barque à la brise du nord-ouest, Michele leur adressa-t-il la parole.
— Eh bien, leur demanda-t-il en se frottant les mains, vous êtes contents, mes bons amis, j’espère ?
— Contents de quoi ? demanda le plus vieux des deux mariniers, qui ne paraissait point apprécier son bonheur à la mesure de celui de Michele.
— Sans doute, vous pourrez pêcher partout dans le golfe maintenant, du Pausilippe au cap Campanella, sans que le tyran vous en empêche.
— Quel tyran ? demanda toujours le plus vieux.
— Comment, quel tyran ? Mais Ferdinand, je suppose.
— On n’est point un tyran, parce que l’on pêche chez soi, répliqua le plus jeune, qui paraissait partager entièrement les opinions de son aîné, et qu’on empêche les autres d’y pêcher.
— Comment ! tu prétends que la mer est au roi ?
— Certainement que je le prétends.
— Eh bien, moi, je soutiens que la mer est à toi, à moi, à tout le monde.
— Tu as là une drôle d’idée.
— Sans doute. Et la preuve…
— Voyons la preuve.
— Écoute bien ceci.
— Nous écoutons.
— La terre est aux riches.
— Tu en conviens.
— Oui ; et la preuve qu’elle est à eux et qu’ils y ont des droits, c’est qu’elle est divisée entre eux par des murs, des fossés, des bornes, des limites quelconques, tandis que fais-moi un peu le plaisir de me montrer les limites, les bornes, les haies, les fossés et les murs de la mer !
Un des deux mariniers voulut faire une observation.
— Attends, dit Michele, je n’ai pas fini. La terre, pour qu’elle produise, il faut la labourer, l’ensemencer ; la mer se laboure toute seule et s’ensemence d’elle-même. Nous avons beau y puiser des moissons de soles, de rougets, de mulets, de lamproies, de murènes, de raies, de homards, de turbots, de langoustes, plus nous en prenons, plus il y en a ; les moissons succèdent aux moissons, sans qu’on ait besoin d’engraisser ou de fumer la mer. C’est ce qui me fait dire : la terre est aux riches, mais la mer est aux pauvres et à Dieu. Or, il faut être un tyran, et un tyran abominable, pour ôter aux pauvres ce que Dieu leur a donné, quand l’Évangile dit : « Qui donne aux pauvres prête à Dieu. »
— Hum ! hum ! fit le plus éloquent des deux mariniers, embarrassé un instant.
— Voyons, réponds à cela, dit Michele se croyant déjà vainqueur.
— Eh bien, oui, je réponds.
— Que réponds-tu ?
— Je réponds que le roi a un casino à Mergellina…
— Oui, celui où il vendait son poisson.
— Un palais à Naples, un château à Portici, une villa à la Favorite, tout cela au bord du golfe.
— Eh bien, que prouve cela ?
— Cela prouve que le golfe est à lui, sinon la mer. Est-ce que nous avons des châteaux sur le bord du golfe, nous ?
— Oui, répéta le second marinier, encouragé par la polémique du premier, est-ce que nous avons des châteaux sur le bord du golfe ? Et toi, tout le premier, avec tes beaux habits, en as-tu ? Réponds.
— Alors, dit Michele, pourquoi ne bâtit-il pas un grand mur de la pointe du Pausilippe au cap Campanella, avec des portes pour laisser passer les barques et les vaisseaux ?
— Il est assez riche pour cela, s’il le voulait faire.
— Oui ; mais il n’est point assez puissant ; et rien qu’à la première tempête, Dieu, en soufflant sur ces murs, les ferait tomber comme ceux de Jéricho.
— Mais, alors, pourquoi, puisque toute sorte de prospérités devaient nous arriver, du moment que les Français seraient maîtres de Naples, pourquoi le pain et le macaroni sont-ils toujours au même prix que du temps du tyran ?
— C’est vrai : mais la municipalité a rendu un décret qui fixe, à partir du 15 février prochain, le prix du pain et du macaroni au-dessous de l’ancien cours.
— Pourquoi au 15 février et pas tout de suite ?
— Parce que le tyran a fait vendre à ses amis les Anglais tous les navires chargés de grain qui viennent des Pouilles et de Barbarie ; il faut bien donner le temps à d’autres d’arriver. Que devons-nous faire en les attendant ? Le haïr, le combattre, mourir plutôt que de rentrer sous sa domination. Les Français n’ont-ils pas fait ce qu’ils ont pu faire ? N’ont-ils pas aboli le privilège de la pêche ? Tout le monde ne peut-il pas pêcher aujourd’hui dans les réserves du roi ?
— Ça, c’est vrai.
— Et n’y trouvez-vous pas des poissons en abondance ?
— Le fait est que c’est à croire qu’il avait choisi pour lui le plus beau et le meilleur.
— N’ont-ils pas aboli l’impôt du sel ?
— C’est vrai.
— L’impôt de l’huile ?
— C’est vrai.
— L’impôt sur le poisson séché ?
— C’est vrai. Mais pourquoi ont-ils aboli le titre d’Excellence ?Qu’est-ce qu’elle leur a fait, cette pauvre Excellence ?Elle ne coûtait rien à personne.
— À cause de l’égalité.
— Qu’est-ce que cela, l’égalité ? Est-ce que nous connaissons cela, nous ?
— Et voilà justement le malheur, c’est que vous ne la connaissiez pas. Autrefois, il y avait des princes, des ducs ; aujourd’hui, il n’y a que des citoyens. Tu es citoyen, toi, comme le prince de Moliterno, comme le duc de Roccaromana, comme les ministres, comme le maire, comme les conseillers municipaux !
— À quoi cela m’avance-t-il ?
— À quoi cela t’avance ?
— Oui, je te le demande.
— Regarde-moi.
— Je te regarde.
— Suis-je habillé comme toi ?
— Il s’en faut.
— Eh bien, voilà ce que c’est que l’égalité, Giambardella. L’égalité, c’est pouvoir, étant né lazzarone, devenir colonel… Autrefois, les seigneurs étaient colonels dans le ventre de leur mère. Es-tu venu au monde avec un parchemin dans ta poche et des galons sur tes manches, toi ? As-tu vu nos femmes faire de pareils enfants ? Non, c’étaient les nobles qui en faisaient ainsi. Eh bien, moi, je suis colonel, grâce à quoi ? À l’égalité. Avec l’égalité, tu peux devenir lieutenant de marine, ton fils peut devenir capitaine, ton petit-fils amiral.
Giambardella fit un geste de doute.
— Il faudra du temps pour arriver là, dit-il.
— Bon ! répondit Michele, il ne faut pas tout demander à la fois. Le bon Dieu lui-même, qui est tout-puissant, a fait le monde en sept jours. Le gouvernement d’aujourd’hui est, comme on dit, un gouvernement provisoire, ce n’est point encore la république. La constitution qui doit faire notre bonheur se discute : quand elle sera faite, nous pourrons, selon notre bien-être ou nos souffrances, établir une comparaison entre le présent et le passé. Les savants, comme le chevalier San Felice, le docteur Cirillo, M. Salvato, savent pourquoi les saisons changent ; nous autres imbéciles, nous nous apercevons seulement que nous avons chaud et froid. Nous en avons souffert bien d’autres sous le tyran, et, grâce à Dieu, nous y avons survécu : guerres, pestes, famines, sans compter les tremblements de terre. Les savants disent que nous serons heureux sous la république ; ils se réunissent et travaillent à notre bien ; laissons-leur le temps d’accomplir leur ouvrage.
Et il ajouta sentencieusement :
— Celui qui veut récolter vite sème des radis, et, au bout d’un mois, mange des radis ; celui qui veut du pain sème du blé et attend un an. Il en est ainsi de la république : c’est le blé du peuple. Attendons patiemment qu’il pousse, et, quand il sera mûr, nous le moissonnerons.
— Amen !dit Giambardella fort ébranlé, sinon convaincu, par la démonstration de Michele. Mais, c’est égal, ajouta-t-il avec un soupir, tant qu’il faudra que l’homme travaille pour vivre, il ne sera point parfaitement heureux.
— Dame, fit Michele, il y a du vrai là-dedans ; mais, que veux-tu ! il paraît que cela ne peut pas être autrement, et la preuve, c’est que voilà le vent qui tombe et que tu vas être obligé d’amener ta voile et de ramer jusqu’à Castellammare.
En effet, depuis quelques minutes, le vent mollissait et la voile battait contre le mât. Les mariniers l’abaissèrent, prirent leurs avirons et, avec un soupir, commencèrent à ramer.
Heureusement, on était arrivé à la hauteur de Torre del Greco, et, après trois quarts d’heure de nage, on aborda à Castellammare.
Les mariniers payés, Michele se mit en quête d’une voiture, et l’on partit pour Salerne, où l’on arriva deux heures après.
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