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Chapitre 113 Loyauté pour loyauté

La voiture s’arrêta à l’Intendance. Là, Michele s’informa et apprit que Salvato venait de la quitter, il y avait une demi-heure à peine, et on lui dit qu’on le trouverait à l’hôtel de la Ville.

Le cocher reçut l’ordre d’aller à l’hôtel de la Ville.

Salvato était dans son appartement, et avait dit que, si quelqu’un venait de Naples, on l’introduisit à l’instant même près de lui.

Il était évident qu’il avait reçu la réponse de la lettre adressée à Luisa, et qu’il attendait Michele.

Lorsque s’ouvrit sa porte, il se leva vivement pour aller au-devant du messager ; mais, en voyant entrer une femme au lieu d’un homme qu’il attendait, il jeta un cri de surprise, puis, en reconnaissant Luisa au lieu de Michele, un cri de joie.

Son premier mouvement fut de bondir vers la jeune femme, de la serrer contre son cœur et d’appuyer ses lèvres contre ses lèvres.

Ce fut au tour de Luisa de pousser un cri d’étonnement et de bonheur. Elle n’avait jamais été si complètement abandonnée aux bras de son amant, et, sous la flamme de ce baiser, elle avait éprouvé une sensation de volupté telle, que cette sensation ne s’était arrêtée que sur les limites de la douleur.

Michele n’avait point dépassé le seuil de la porte, et, sans avoir été vu, il se retira sur la pointe du pied et se tint dans la chambre qui précédait celle des deux amants.

— Vous ! vous ! s’écria Salvato. Vous êtes venue vous-même !

— Oui, moi-même, mon bien-aimé Salvato ; car ni messager si habile qu’il fût, ni lettre si pressante qu’elle fût, ne pouvaient me remplacer.

— Vous avez raison, ma sœur chérie. Qui pourrait, fût-ce l’ange de l’amour lui-même, remplacer votre présence bénie ? Est-ce que toutes les flammes de la terre réunies pourraient remplacer un rayon de soleil ? Mais enfin, qui me vaut un pareil bonheur ? Vous savez, chère Luisa, que je ne serai bien sûr que vous êtes là que quand je connaîtrai la cause qui vous amène.

— Ce qui m’amène, Salvato, – écoute bien ceci ! – c’est la certitude que tu ne sauras pas me refuser une prière que je te ferai à genoux, une chose à laquelle je te dirai que ma vie est attachée ; c’est que tu m’accorderas ma demande sans t’informer pourquoi cette demande t’est adressée ; c’est que, lorsque je te dirai : « Fais cela ! » tu le feras aveuglément, sans discussion, sans retard, à l’instant même.

— Et tu as eu raison de compter sur mon obéissance, Luisa, si tu ne me demandes rien contre mon devoir ni contre mon honneur.

— Oh ! je me doutais bien que tu allais me faire quelque objection du genre de celle-là. Contre ton devoir ! contre ton honneur ! N’as-tu pas fait ton devoir jusqu’aujourd’hui, au-delà du devoir ? Ton honneur, ne l’as tu pas porté assez haut pour qu’il ne puisse recevoir aucune atteinte ? Il ne s’agit point de ton honneur, il ne s’agit point de ton devoir ; il s’agit de savoir si tu m’obéiras aveuglément dans une circonstance où il est question de ma vie.

— Ta vie ! Quel risque peut courir ta vie, je te le demande ?

— Crois-tu en moi, Salvato ?

— Comme je croirais dans l’ange de la vérité.

— Eh bien, alors, fais ce que je vais te dire, sans objection et sans lutte.

— Dis.

— Demande à ton général, aujourd’hui, pour Rome, par exemple, une mission qui te fasse sortir du royaume avant vendredi soir.

Salvato regarda Luisa avec un profond étonnement.

— Que je demande une mission qui m’éloigne du royaume, c’est-à-dire qui me sépare de toi ! répondit Salvato. Quel besoin as-tu donc de me voir loin de toi ?

— Écoute, mon Salvato, ne te quitter jamais, t’avoir sans cesse sous les yeux, demeurer éternellement à tes côtés comme j’y suis maintenant, ce serait le vœu de mon cœur, le bonheur de ma vie ; mais, que veux-tu ! il y a des choses mystérieuses et absolues auxquelles il faut obéir. Crois-moi quand je te dis : nous sommes menacés d’un grand malheur, épargne-nous ce malheur en t’éloignant.

— Ce malheur qui nousmenace, car il me semble, ma bien-aimée Luisa, que tu parles pour moi et pour toi ?…

— Pour moi et pour toi, Salvato, plus pour moi encore que pour toi.

— Ce malheur qui nous menace, reprit Salvato, vient-il de la Sicile ? Le chevalier San Felice a-t-il des soupçons et rentre-t-il à Naples ?

— Le chevalier n’a pas de soupçons et ne rentre point à Naples. Si le chevalier avait des soupçons et me disait le premier mot de ces soupçons, je me jetterais à ses pieds et je lui dirais : « Pardonne-moi, mon père ! un amour irrésistible, une indomptable fatalité m’a entraînée vers lui. Je l’aime plus que ma vie, puisque je l’aime plus que mon devoir. Ce malheur que, dans ta sagesse infinie, tu avais prévu, au lit de mort de mon père, ce malheur est arrivé. Pardonne-moi, pardonne-nous ! » Et il nous pardonnerait. Non : la menace est plus terrible et ne vient point de là.

— D’où vient-elle donc, alors ? Dis-le ; et, au lieu de fuir devant elle comme un enfant, on y fera face comme un homme et comme un soldat.

— Tu ne peux point y faire face, tu ne peux pas la combattre ; là est le malheur ; tu peux l’éviter, voilà tout, et en faisant aveuglément ce que je te dis.

— Chère Luisa, permets à ma raison de se révolter contre mon amour lui-même. Je ne fuirais pas un danger que je connaîtrais, à plus forte raison un danger inconnu.

— Ah ! voilà justement ce que je craignais. Le démon de l’orgueil est là qui te dit : « Résiste ! » Cependant, si j’avais la prescience d’un tremblement de terre qui dût t’engloutir, d’un orage dont la foudre pût te frapper, est-ce que, quand je te dirais : « Dérobe-toi au tremblement de terre, évite la foudre », je te conseillerais quelque chose contre ton devoir ou contre ton honneur ?

— Oui, si, placé par mon général à un poste quelconque, j’abandonnais ce poste, dans la crainte d’un danger imaginaire ou réel.

— Eh bien, Salvato, si ma prière prenait une autre forme, si je te disais : « J’ai à faire à Rome un voyage indispensable ; j’ai peur de traverser seule ces implacables bandes de brigands ; demande à ton général la permission d’accompagner une sœur, une amie », ne la demanderais-tu pas ?

— Attends que ce que j’ai à faire ici soit achevé, et, samedi matin, je te le promets, je demande un congé de huit jours au général.

— Samedi matin ! C’est trop tard ! c’est trop tard !… Ah ! mon Dieu, inspirez-moi ! Que faire, que dire pour le décider ?

— Une chose bien simple, ma Luisa : transmets-moi tes craintes, apprends-moi ce qui te fait désirer mon absence, et fais-moi juge de la question ; tu seras sûre alors de ne pas m’entraîner dans quelque fausse voie où s’égarerait mon honneur.

— Et voilà justement ce qui fait ma situation fausse, voilà pourquoi tu hésites, voilà pourquoi tu doutes. C’est que, moi aussi, j’ai, quoique femme, mon honneur d’honnête homme, si je puis dire cela ; c’est que j’ai reçu une confidence, c’est que j’ai promis, c’est que j’ai juré, c’est que j’ai fait un serment à moi-même de ne pas dire le nom de celui qui me l’a faite ; car sa confiance en moi a été telle, que, tout en mettant sa vie entre mes mains, il ne m’a demandé aucune garantie.

— Et comment ne m’as-tu rien dit de cela hier au soir ?

— Hier au soir, je n’en savais rien.

— Alors, dit Salvato en regardant fixement Luisa, c’est le jeune homme qui t’attendait chez toi et qui n’est sorti de chez toi qu’à trois heures du matin, qui est venu te faire cette confidence que tu ne peux révéler.

Luisa pâlit.

— Qui t’a dit cela, Salvato ? demanda-t-elle.

— C’est donc vrai ?

— Oui, c’est vrai. Mais est-il possible, mon bien-aimé Salvato, qu’après l’avoir quittée, tu aies eu l’idée d’épier ta Luisa ?

— Moi, t’épier, faire le rôle de jaloux autour d’un ange ? Dieu me garde, je ne dirai pas d’une pareille folie, mais d’une pareille lâcheté ! Ma Luisa peut recevoir qui elle voudra, à quelque heure que ce soit, sans que jamais, de ma part du moins, un soupçon ternisse le pur miroir de sa chasteté. Non, je n’ai point cherché à voir ; non, je n’ai point vu. J’ai reçu cette lettre un quart d’heure avant ton arrivée, par un des messagers que j’avais laissés pour m’apporter ma correspondance ; je la lisais quand tu es entrée, et je me demandais quelle âme abjecte pouvait vouloir semer entre toi et moi la plante amère du doute.

— Une lettre ? demanda Luisa ; tu as reçu une lettre ?

— La voici ; tiens, lis.

Et Salvato, en effet, présenta à Luisa une lettre visiblement écrite par un de ces hommes qui prêtent leur plume à l’amour comme à la haine et que vont chercher, pour leurs sombres projets, les dénonciateurs anonymes.

Luisa lut la lettre ; elle était conçue en ces termes :

M. Salvato Palmieri est prévenu que madame Luisa San Felice a trouvé chez elle, en rentrant de chez la duchesse Fusco, un homme jeune, beau et riche, avec lequel elle est restée enfermée jusqu’à trois heures du matin.

Cette lettre est d’un ami, désespéré de voir M. Salvato Palmieri si mal placer son cœur.

Luisa vit, comme à la lueur d’un éclair, Giovannina écrivant dans sa chambre et se levant pour lui cacher ce qu’elle écrivait. Mais l’idée que cette jeune fille qui lui devait tant pouvait la trahir s’écarta rapidement, et d’elle-même, de son esprit.

— Il n’y a pas dans cette lettre un mot qui ne soit vrai, mon ami ; par bonheur, soit que celui ou celle qui l’a écrite ne sache pas le nom de l’homme que j’ai reçu, soit qu’elle n’ait pas voulu le dire, Dieu a permis que ce nom ne s’y trouvât point.

— Et pourquoi, chère Luisa, est-ce une permission de Dieu ?

— Parce que, s’il s’y trouvait, j’étais, aux yeux de ce malheureux qui a risqué sa tête pour moi, une femme sans foi, sans honneur, une dénonciatrice enfin.

— Tu dis vrai, Luisa, répliqua Salvato devenu plus sombre ; car, s’il y était, je me trouvais, d’après ce que je devine maintenant, obligé de tout dire au général.

— Et que devines-tu ?

— Que cet homme, pour un motifquelconque que je ne cherche point à approfondir, est venu te révéler quelque conspiration qui menace ma vie, celle de mes compagnons, la sûreté dunouveau gouvernement, et voilà pourquoi, dans ton irréflexion dévouée, tu voulais m’éloigner, me faire passer la frontière, me mettre hors de l’atteinte des conspirateurs ; voilà pourquoi tu ne voulais pas me révéler le danger que je devais fuir, parce qu’un tel danger, je ne le fuirais pas.

— Eh bien, tu as deviné juste, mon bien-aimé, et je vais tout te dire, excepté le nom de celui qui m’a avertie ; et alors, toi, l’homme d’honneur, l’esprit juste, le cœur loyal, tu me conseilleras.

— Dis, ma bien-aimée Luisa, dis ; je t’écoute. Oh ! si tu savais combien je t’aime ! Parle, parle ! Contre moi, contre ma poitrine, sur mon cœur !

La jeune femme resta un instant la tête renversée, les yeux fermés, la bouche entrouverte, aux bras du jeune homme ; puis, comme s’arrachant à un rêve délicieux :

— Oh ! mon ami, dit-elle, pourquoi ne nous est-il point donné de vivre ainsi, loin des troubles politiques, loin des révolutions, loin des conspirateurs ! Quelles délices ce serait, une pareille vie ! Dieu ne le veut pas ; soumettons-nous à Dieu !

Luisa poussa un soupir et passa sa main sur ses yeux ; puis :

— C’est ce que tu as dit, mon ami, continua-t-elle. Oh ! pourquoi cet homme m’a-t-il fait cette confidence ? Ne valait-il pas mieux que nous mourussions ensemble ?

— Explique-toi, ma bien-aimée.

— Une conspiration contre-révolutionnaire doit éclater dans la nuit de jeudi à vendredi : tous les Français, tous les patriotes dont les maisons seront marquées dans la soirée, doivent être massacrés pendant la nuit, à l’exception de ceux qui pourront présenter cette carte et faire ce signe de reconnaissance.

Et Luisa montra à Salvato la carte fleurdelisée et fit le signe indiqué par André Backer.

— Une carte avec une fleur de lis, répéta Salvato, se mordre la première phalange du pouce. (Tels étaient, on s’en souvient, les signes de salut.) Les malheureux ! qu’on veut arracher à l’esclavage et qui veulent être esclaves à tout prix !

— Eh bien, maintenant que je t’ai tout raconté, dit Luisa se laissant glisser aux genoux du jeune homme, que faut-il faire ? Réfléchis et conseille-moi.

— Il est inutile de réfléchir, ma Luisa bien-aimée. Il faut répondre à la loyauté par la loyauté. Cet homme a voulu te sauver.

— Et toi aussi ; car il sait tout, ta blessure, les soins que j’ai pris de toi, ton séjour de six semaines chez la duchesse ; il sait notre mutuel amour, et il m’a dit : « Sauvez-le avec vous. »

— Raison de plus, comme je te le disais, pour répondre à la loyauté par la loyauté. Cet homme a voulu nous sauver : sauvons-le.

— Comment cela ?

— En lui disant : « Votre complot est découvert ; le général Championnet est prévenu ; où vous croyez trouver un massacre facile, vous trouverez une résistance désespérée ; vous allez inutilement faire couler le sang dans les rues de Naples. Renoncez à votre complot, et gagnez l’étranger ; le conseil que vous m’avez donné, suivez-le.

— C’est l’honneur lui-même qui parle par ta voix, mon Salvato ; ce que tu me dis de faire, je le ferai. Mais écoute donc.

— Quoi ?

— Il m’a semblé entendre du bruit dans cette chambre, on a fermé une porte. Nous écoutait-on ? sommes-nous épiés ?

Salvato s’élança : la chambre était vide.

— Nul n’était dans cette chambre que Michele, dit-il ; vois-tu un malheur à ce que Michele nous ait entendus ?

— Non, car il ignore le nom de la personne qui est venue chez moi. Sans cela, mon cher Salvato, ajouta Luisa en riant, tu en as fait un tel patriote, qu’il serait capable d’aller tout courant le dénoncer.

— Et bien, dit Salvato, tout est convenu ainsi, et ta conscience est en repos, n’est-ce pas ?

— Tu m’assures que nous avons agi selon toutes les lois de la loyauté ?

— Je te le jure.

— Tu es bon juge en matière d’honneur, Salvato, et je te crois. À mon retour à Naples, je préviendrai le chef des conjurés. Son nom n’est point sorti de ma bouche, même vis-à-vis de toi. Il ne peut donc être compromis en rien ; ou, s’il l’est, ce sera en dehors de ma volonté. Ne pensons plus qu’à nous, au bonheur d’être ensemble. Tout à l’heure, je maudissais les troubles politiques, les révolutions, les conspirateurs… j’étais folle. Sans les troubles politiques, tu n’eusses point été envoyé à Naples par ton général ; sans les révolutions, je ne t’eusse pas connu ; sans les conspirateurs, je ne serais pas à cette heure près de toi. Bénies soient les choses que Dieu fait, elles sont bien faites.

Et la jeune femme, toute joyeuse, toute consolée, toute souriante, se jeta dans les bras de son amant.

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