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Chapitre 157 Le dernier combat

En ne voyant pas revenir celui dont il connaissait et avait approuvé le projet, Manthonnet comprit ce qui était arrivé : c’est que son messager était prisonnier ou mort.
Il avait prévu le cas, et, à la ruse qui venait d’échouer, il était prêt à substituer une autre ruse.

Il ordonna à six tambours d’aller battre la charge au haut de la rue de l’Infrascata, et cela, avec autant d’élan et d’ardeur que s’ils étaient suivis d’un corps d’armée de vingt mille hommes.

L’ordre portait, en outre, de battre non pas la charge napolitaine, mais la charge française.

Il était évident que fra Diavolo et Mammone croiraient que le commandant du fort Saint-Elme se décidait enfin à les attaquer et se précipiteraient au-devant des Français.

Ce que Manthonnet avait prévu arriva : aux premiers roulements du tambour, fra Diavolo et Mammone sautèrent sur leurs armes.

Ce battement de caisse, ce retentissement sombre, venaient à l’appui de l’ordre donné par le cardinal.

C’était sans doute dans la prévision de cette sortie qu’il avait rappelé fra Diavolo près de lui, et ordonné à Mammone de se retrancher derrière le museo Borbonico, qui est justement en face de la descente de l’Infrascata.

— Oh ! oh ! fit Diavolo en secouant la tête, je crois que tu t’es un peu pressé, Mammone, et le cardinal pourrait bien te dire : « Caïn, qu’as-tu fait de ton frère ? »

— D’abord, dit Mammone, un Génois n’est pas et ne sera jamais mon frère.

— Bon ! si ce n’était pas ce messager qui eût menti, si c’était le matelot génois ?

— Eh bien, alors, cela me ferait un crâne de plus.

— Lequel ?

— Celui du Génois.

Et, tout en parlant ainsi, les deux chefs appelaient leurs hommes aux armes, et, dégarnissant Tolède, couraient avec eux vers le museo Borbonico.

Manthonnet entendit tout ce tumulte ; il vit des torches qui semblaient des feux follets voltigeant au-dessus d’une mer de têtes, et qui, de la place du couvent de Monte Oliveto, s’élançait vers la salita dei Studi.

Il comprit que le moment était venu de se laisser rouler dans la rue de Tolède, par la strada Taverna Penta et par le vico Calonnea Cariati. Il occupa, avec deux cents hommes, dans la rue de Tolède, la place que les avant-postes de fra Diavolo et de Mammone y occupaient dix minutes auparavant.

Ils prirent aussitôt leur course vers le largo del Palazzo, le rendez-vous commun étant à l’extrémité de Santa Lucia, au pied de Pizzofalcone, en face du château de l’Œuf.

Le château de l’Œuf était, en effet, le point central, eu supposant que les patriotes de Manthonnet descendissent par les Giardini et la rue Ponte di Chiaia.

Mais, comme on l’a vu, la prise des Giardini avait tout changé.

Il en résulta que, comme la troupe de Manthonnet n’était point attendue par la rue de Tolède, on la prit, dans l’obscurité, pour une troupe de sanfédistes, et le poste de Saint-Ferdinand fit feu sur elle.

Quelques hommes de la troupe de Manthonnet ripostèrent, et les patriotes allaient se fusiller entre eux, lorsque Manthonnet s’élança seul en avant en criant :

— Vive la République !

À ce cri, répété avec enthousiasme des deux côtés, patriotes des barricades et patriotes de San Martino se jetèrent dans les bras les uns des autres.

Par bonheur, quoiqu’on eût tiré une cinquantaine de coups de fusil, il n’y avait qu’un homme tué et deux légèrement blessés.

Une quarantaine d’hommes des barricades demandèrent à faire partie de l’expédition et furent accueillis par acclamation.

On descendit en silence la rue du Géant, on longea Santa Lucia ; à cinq cents pas du château de l’Œuf, quatre hommes des barricades, qui avaient le mot d’ordre, formèrent l’avant-garde, et, pour que même accident ne se renouvelât point, on fit reconnaître la petite troupe à San Ferdinando.

La précaution n’était point inutile. Salvato avait rejoint avec ses deux cents Calabrais, et Michele avec une centaine de lazzaroni. On n’attendait plus personne du côté du Château-Neuf, et une troupe aussi considérable arrivant par Santa Lucia eût causé quelque inquiétude.

En deux mots, tout fut expliqué.

Minuit sonna. Tout le monde avait été exact au rendez-vous. On se compta : on était près de sept cents, chacun armé jusqu’aux dents, et disposé à vendre chèrement sa vie. On jura donc de faire payer cher aux sanfédistes la mort du patriote tué par erreur. Les républicains savaient que les sanfédistes n’avaient point de mot d’ordre et se reconnaissaient au cris de « Vive le roi ! »

Le premier poste de sanfédistes était à Santa Maria in Portico.

Ils n’ignoraient pas que l’attaque des Albanais sur les Giardini avait réussi.

Les sentinelles ne furent donc pas étonnées, surtout après avoir entendu une fusillade du côté de la rue de Tolède, de voir s’avancer une troupe qui, de temps en temps, poussait le cri de « Vive le roi ! »

Elles la laissèrent approcher sans défiance, et prête à fraterniser avec elles ; mais, victimes de leur confiance, les unes après les autres, elles tombèrent poignardées.

La dernière, seule, eut le temps de lâcher son coup de fusil en criant : « Alarme ! »

Le commandant de la batterie, qui était un vieux soldat, se gardait mieux que les sanfédistes, soldats improvisés. Aussi, au coup de fusil et au cri d’alarme, fut-il sous les armes, lui et ses hommes, et le cri « Halte ! » se fit-il entendre.

À ce cri, les patriotes comprirent qu’ils étaient découverts, et, ne gardant plus aucune réserve, fondirent sur la batterie au cri de « Vive la République ! »

Ce poste était composé de Calabrais et des meilleurs soldats de ligne du cardinal : aussi le combat fut-il acharné. D’un autre côté, Nicolino, Manthonnet et Salvato faisaient des prodiges, que Michele imitait de son mieux. Le terrain se couvrait de morts. Il fut repris, abreuvé de sang pendant deux heures. Enfin, les républicains, vainqueurs, restèrent maîtres de la batterie. Les artilleurs furent tués sur leurs pièces et leurs pièces enclouées.

Cette expédition, qui était le but principal de la triple sortie accomplie, comme il restait encore une heure de nuit, Salvato proposa de l’employer en surprenant le bataillon d’Albanais qui s’était emparé des Giardini, et qui avait coupé les communications du château de l’Œuf avec le couvent de San Martino.

La proposition fut accueillie avec enthousiasme.

Alors, les républicains se séparèrent en deux troupes.

L’une, sous les ordres de Salvato et de Michele, prit par la vico San Pasquale, la strada Santa Teresa a Chiaia, et fît halte sans avoir été découverte, strada Rocella, derrière le palais del Vasto.

L’autre, sous les ordres de Nicolino et de Manthonnet, remonta par la strada Santa Catarina, et, découverte à la strada de Chiaia, commença le feu.

À peine Salvato et Michele entendirent-ils les premiers coups de fusil, qu’ils s’élancèrent par toutes les portes du palais et des jardins del Vasto, escaladèrent les murailles des Giardini et tombèrent sur les derrières des Albanais.

Ceux-ci firent une héroïque résistance, une résistance de montagnards ; mais ils avaient affaire à des hommes désespérés, jouant leur vie dans un dernier combat.

Tous, depuis le premier jusqu’au dernier, furent égorgés : nul n’échappa.

Alors, on laissa pêle-mêle, dans une boue sanglante, Albanais et républicains, et, tout enivrés de leur victoire, les vainqueurs tournèrent les yeux vers la rue de Tolède.

Revenus de leur erreur, Mammone et fra Diavolo, après avoir reconnu que les tambours de l’Infrascata, en simulant une fausse attaque, ne servaient qu’à voiler la véritable, étaient revenus prendre leur poste dans la rue de Tolède. Ils écoutaient avec une certaine inquiétude le bruit du combat des Giardini, et, le bruit du combat ayant cessé depuis une demi-heure, ils s’étaient un peu relâchés de leur surveillance, lorsque, tout à coup, par un réseau de petites rues qui descend du vico d’Afflito au vico della Carita, une avalanche d’hommes se précipita, repoussant les sentinelles et les avant-postes sur les masses, fusillant ou poignardant tout ce qui s’opposait à son passage, et, désastreuse, mortelle, dévastatrice, passa à travers l’immense artère, laissant, sur une largeur de trois cents mètres, les dalles couvertes de cadavres, et s’écoula par les rues faisant face à celles par lesquelles elle avait débouché.

Toute la troupe patriote se rallia au largo Castello et à la strada Medina. Les trois chefs s’embrassèrent, car, dans ces situations extrêmes, on ignore, lorsqu’on se quitte, si l’on se reverra jamais.

— Par ma foi ! dit Nicolino en regagnant le château de l’Œuf avec ses deux cents hommes, réduits d’un cinquième, je ne sais si Dieu a ouvert sa fenêtre, mais, s’il ne l’a pas fait, il a eu tort : il eût vu un beau spectacle ! celui d’hommes qui aiment mieux mourir libres que de vivre sous la tyrannie.

Salvato était en face du Château-Neuf ; le commandant Massa s’était tenu éveillé, écoutant avec anxiété la fusillade, qui avait commencé par s’éloigner et s’était rapprochée peu à peu. Voyant, aux premiers rayons du jour, les républicains déboucher par le largo del Castello et la strada Medina, il ouvrit les portes, prêt à les recevoir tous s’ils étaient vaincus.

Ils étaient vainqueurs, et chacun, même Manthonnet, maintenant que les communications étaient rétablies, pouvait regagner le point d’où il était parti.

La porte du château, qui avait ouvert ses larges mâchoires, les referma donc sur Salvato et ses Calabrais, sur Michele et ses lazzaroni diminués d’un quart.

Nicolino avait déjà repris le chemin du château de l’Œuf ; Manthonnet le suivit, pour regagner la montagne et rentrer à San Martino.

Les républicains avaient perdu deux cents hommes à peu près ; mais ils en avaient tué plus de sept cents aux sanfédistes, tout étonnés, au moment où ils se croyaient vainqueurs et n’ayant plus rien à craindre, de subir un si effroyable échec.

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