‹ La San Felice Tome VIChapitre 6 sur 38 · Chapitre 158 Le repas libre

Chapitre 158 Le repas libre

Cette sortie, qui éclairait le cardinal sur ce que peuvent faire des hommes poussés au désespoir, l’épouvanta. Il avait entendu pendant toute la nuit l’écho de cette fusillade, mais sans savoir ce dont il était question ; au point du jour, il apprit avec terreur le massacre de la nuit.

Il monta aussitôt à cheval, et voulut se rendre compte par ses propres yeux des événements de la nuit. En conséquence, accompagné de De Cesari, de Malaspina, de La Marra et de deux cents de ses meilleurs cavaliers, il gagna, par la porte Saint-Janvier, la strada Foria, traversa, au milieu des sanfédistes, le largo delle Pigne, et aborda la rue de Tolède par la strada dei Studi.

Au largo San Spirito, il fut reçu par fra Diavolo et Mammone, et vit immédiatement, au visage sombre des deux chefs, que le rapport des pertes faites par les sanfédistes n’était point exagéré.

On n’avait pas eu le temps d’enlever les morts et de laver le sang. Arrivé au largo della Carita, son cheval refusa d’aller en avant ; il n’eût pu faire un pas sans marcher sur un cadavre.

Le cardinal s’arrêta, descendit, entra dans le couvent de Monte Oliveto et envoya La Marra et De Cesari à la découverte, leur ordonnant, sous peine de sa disgrâce, de ne lui rien cacher.

En attendant, il appela près de lui Fra Diavolo et Mammone et les interrogea sur les événements de la nuit. Ils ne savaient que ce qui s’était passé dans la rue de Tolède.

Le peu de cohésion qu’il y avait entre les différents corps sanfédistes empêchait les communications d’être ce qu’elles eussent été dans une armée régulière.

Les deux chefs racontèrent que, vers trois heures du matin, ils avaient été assaillis par une troupe de démons qui leur était tombée sur les épaules, sans qu’ils pussent savoir d’où elle venait, et au moment où ils s’en doutaient le moins. Leurs hommes, attaqués à l’improviste, n’avaient fait aucune résistance, et le cardinal avait vu le résultat de leur irruption.

Les républicains, au reste, avaient disparu comme une vision ; seulement, cette vision laissait, pour preuve de sa réalité, cent cinquante ennemis couchés sur le champ se bataille.

Le cardinal fronça le sourcil.

Puis De Cesari et La Marra arrivèrent à leur tour.

Les nouvelles qu’ils apportaient étaient désastreuses.

La Marra annonçait que le bataillon albanais, une des forces de la coalition sanfédiste, était égorgé, depuis le premier jusqu’au dernier homme.

De Cesari avait appris que, du poste et de la batterie de Chiaia, il ne restait pas vingt hommes. Les quatre canons fournis par le Sea-Horseétaient encloués et, par conséquent, hors d’usage, et les artilleurs russes s’étaient fait tuer sur leurs pièces.

Or, pendant la même nuit, c’est-à-dire pendant la nuit qui venait de se passer, le cardinal, par un messager qui avait débarqué à Salerne, avait reçu la lettre de la reine, en date du 14 ; dans laquelle lettre la reine lui disait que la flotte de Nelson, après avoir quitté Palerme pour conduire à Ischia l’héritier de la couronne, y était rentrée pour remettre à terre ce même héritier, sur la nouvelle, reçue par Nelson, que la flotte française était sortie de Toulon.

Il n’y avait que peu de probabilité que la flotte vînt à Naples ; cependant, il était possible qu’elle y vînt : alors son entreprise était ruinée.

Enfin, une chose pouvait arriver une seconde fois, comme elle était arrivée une première. Après Cotrone, le pillage avait été si grand, que les trois quarts des sanfédistes, s’étant regardés comme enrichis, avaient déserté avec armes, bagages et butin.

Or, la moitié de Naples était pillée par les lazzaroni, et l’armée sanfédiste pouvait bien ne pas estimer l’autre à la valeur des dangers que chaque homme courait en restant.

Le cardinal ne s’abusait point. Son armée, c’était bien plutôt une bande de corbeaux, de loups et de vautours venant à la curée, qu’une troupe de soldats faisant la guerre pour le triomphe d’une idée ou d’un principe.

Donc, la première mesure à prendre était d’arrêter le pillage des lazzaroni, afin qu’en tout cas, il restât quelque chose pour ceux qui avaient fait cent lieues dans l’espoir de piller eux-mêmes.

En conséquence, prenant son parti avec cette rapidité d’exécution qui était un des côtés saillants de son génie, il se fit apporter une plume, de l’encre et du papier, et rédigea une proclamation dans laquelle il ordonnait positivement de cesser le pillage et le massacre, promettant qu’il ne serait fait aucun mauvais traitement à ceux qui remettaient leurs armes, l’intention de Sa Majesté étant de leur accorder amnistie pleine et entière.

On conviendra qu’il est difficile de concilier cette promesse avec les ordres rigoureux du roi et de la reine concernant les rebelles, si l’intention positive du cardinal n’eût point été de sauver, en vertu de son pouvoir d’alter ego,autant de patriotes qu’il pourrait le faire.

La suite, au reste, prouva que c’était bien là son intention.

Il ajoutait, en outre, que toute hostilité cesserait à l’instant même contre tout château et toute forteresse arborant la bannière blanche, en signe qu’ils acceptaient l’amnistie offerte, et il garantissait sur son honneur la vie des officiers qui se présenteraient pour parlementer.

Cette proclamation fut imprimée et affichée, le même jour, à tous les coins de rue, à tous les carrefours, sur toutes les places de la ville ; et, comme il était possible que les patriotes de San Martino, ne descendant point en ville, demeurassent dans l’ignorance de ces nouvelles dispositions du cardinal, il leur envoya Scipion La Marra, précédé d’un drapeau blanc et accompagné d’un trompette, pour leur annoncer cette suspension d’armes.

Les patriotes de San Martino, encore tout enfiévrés de leur succès de la nuit précédente et du résultat obtenu, – car ils ne doutaient point que ce ne fût à leur victoire qu’ils dussent cette démarche pacifique du cardinal, – répondirent qu’ils étaient résolus à mourir les armes en main et qu’ils n’entendraient à rien avant que Ruffo et les sanfédistes eussent évacué la ville.

Mais, cette fois encore, Salvato, qui joignait la sagesse du diplomate au bouillant courage du soldat, ne fut point de l’avis de Manthonnet, chargé, au nom de ses compagnons, de répondre par un refus. Il se présenta au corps législatif, les propositions du cardinal Ruffo à la main, et n’eut point de peine, après lui avoir exposé la véritable situation des choses, à le déterminer à ouvrir des conférences avec le cardinal, ces conférences, si elles aboutissaient à un traité, étant le seul moyen de sauver la vie des patriotes compromis. Puis, comme les châteaux étaient sous la dépendance du corps législatif, le corps législatif fit dire à Massa, commandant du Château-Neuf, et à L’Aurora, commandant du château de l’Œuf, que, s’ils ne traitaient pas directement avec le cardinal, il traiterait en leur nom.

Il n’y avait rien à ordonner de pareil à Manthonnet, qui, n’étant point enfermé dans un fort, mais occupant le couvent de San Martino, ne dépendait que de lui-même.

Le corps législatif invitait, en même temps, Massa à s’aboucher avec le commandant du château Saint-Elme, non point pour qu’il acceptât les mêmes conditions qui seraient offertes aux commandants de forts napolitains, – en sa qualité d’officier français, il pouvait traiter à part, et comme bon lui semblait, – mais pour qu’il approuvât la capitulation des autres forteresses, et signât au traité, sa signature paraissant, avec raison, une garantie de plus de l’exécution des traités, puisque lui était tout simplement un ennemi, tandis que les autres étaient des rebelles.

On répondit donc au cardinal qu’il n’avait point à s’arrêter au refus des patriotes de San Martino et que l’amnistie proposée par lui était acceptée.

On le priait d’indiquer le jour et l’heure où les chefs des deux partis se réuniraient pour jeter les bases de la capitulation.

Mais, pendant cette même journée du 19 juin, arriva une chose à laquelle on devait s’attendre.

Les Calabrais, les lazzaroni, les paysans, les forçats et tous ces hommes de rapine et de sang qui, pour piller et tuer à leur satisfaction, suivaient les Sciarpa, les Mammone, les fra Diavolo, les Panedigrano et autres bandits de même étoffe, tous ces hommes enfin, voyant la proclamation du cardinal qui mettait une fin aux massacres et aux incendies, résolurent de ne point obéir à cet ordre et de continuer le cours de leurs meurtres et de leurs dévastations.

Le cardinal frémit en sentant l’arme avec laquelle jusque-là il avait vaincu, lui tomber des mains.

Il donna l’ordre de ne plus ouvrir les prisons aux prisonniers que l’on y conduirait.

Il renforça les corps russes, turcs et suisses qui se trouvaient dans la ville, les seuls, en effet, sur lesquels il pût compter.

Alors, le peuple, ou plutôt des bandes d’assassins, de meurtriers et de brigands qui désolaient, incendiaient et ensanglantaient la Ville, voyant que les prisons restaient fermées devant les prisonniers qu’ils y conduisaient, les fusillèrent et les pendirent sans jugement. Les moins féroces conduisirent les leurs au commandant du roi à Ischia ; mais, là, les patriotes trouvèrent Speziale, lequel se contentait de rendre contre eux des jugements de mort, sans même les interroger, quand, pour en finir plus tôt avec eux, il ne les faisait pas jeter à la mer sans jugement.

Du haut de San Martino, du haut du château de l’Œuf et du haut du Château-Neuf, les patriotes voyaient avec terreur et avec rage tout ce qui se passait dans la ville, dans le port et sur la mer.

Révoltés de ce spectacle, les patriotes allaient sans doute reprendre les armes, lorsque le colonel Mejean, furieux de n’avoir pu traiter ni avec le directoire ni avec le cardinal Ruffo, fit dire aux républicains qu’il avait au château Saint-Elme cinq ou six otages qu’il leur livrerait si les massacres ne cessaient pas.

Au nombre de ces otages était un cousin du chevalier Micheroux, lieutenant du roi, et un troisième frère du cardinal.

On fit savoir à Son Éminence l’état des choses.

Si les massacres continuaient, autant de patriotes massacrés, autant d’otages on jetterait du haut en bas des murailles du château Saint-Elme.

Les rapports s’envenimaient et conduisaient naturellement les deux partis à une guerre d’extermination. Il n’y avait aucun doute à avoir que des hommes courageux et désespérés ne tinssent point les menaces de représailles qu’ils avaient faites.

Le cardinal comprit qu’il n’y avait pas un instant à perdre. Il convoqua les chefs de tous les corps marchant sous son commandement, et les supplia de maintenir leurs soldats dans la plus rigoureuse discipline, et leur promettant de glorieuses récompenses s’ils y réussissaient.

On ordonna alors des patrouilles composées de sous-officiers seulement. Ces patrouilles parcouraient les rues en tout sens, et, à force de menaces, de promesses, d’argent jeté, les incendies s’éteignirent, le sang cessa de couler : Naples respira.

Il ne fallut pas moins de deux jours pour arriver à ce résultat.

Le 21 juin, profitant de l’armistice et de la tranquillité qui, après tant d’efforts, en était la suite, les patriotes de Saint-Martin et des deux châteaux résolurent de faire ce que faisaient les anciens quand ils étaient condamnés à la mort : Le repas libre.

César, seul, manquait pour recevoir les paroles sacramentelles : Morituri te salutant !

Ce fut une triste fête que cette solennité suprême dans laquelle chacun semblait célébrer ses propres funérailles, quelque chose de pareil à ce dernier festin des sénateurs de Capoue, à la fin duquel, au milieu des fleurs fanées et au son des lyres mourantes, on fit circuler la coupe empoisonnée dans laquelle quatre-vingts convives burent la mort.

La place choisie fut celle du Palais-National, aujourd’hui place du Plébiscite. Elle était alors beaucoup plus étroite qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Des mâts furent plantés sur toute la longueur de la table ; chaque mât déroulait au vent une flamme blanche, sur laquelle, en lettres noires, étaient écrits ces mots :

Vivre libre ou mourir !

Au-dessus de cette flamme, et au milieu de chaque mât, était un faisceau de trois bannières, dont les extrémités venaient caresser le front des convives.

L’une était tricolore : c’était la bannière de la liberté.

L’autre était rouge : c’était le symbole du sang répandu et qui restait à répandre encore.

L’autre était noire : c’était l’emblème du deuil qui couvrirait la patrie lorsque la tyrannie, un instant chassée, reviendrait régner sur elle.

Au milieu de la place, au pied de l’arbre de la Liberté, s’élevait l’autel de la patrie.

On commença par y célébrer une messe mortuaire en l’honneur des martyrs morts pour la liberté. L’évêque Della Torre, membre du corps législatif, y prononça leur oraison funèbre.

Puis on se mit à table.

Le repas fut sobre, triste, presque muet.

Trois fois seulement, il fut interrompu par un double toast : « À la liberté et à la mort ! » ces deux grandes déesses invoquées par les peuples opprimés.

De leurs avant-postes, les sanfédistes pouvaient voir le suprême festin ; mais ils n’en comprenaient point la sublime tristesse.

Seul le cardinal calculait de quels efforts désespérés sont capables des hommes qui se préparent à la mort avec cette solennelle tranquillité ; il n’en était, soit crainte, soit admiration, que plus affermi dans la résolution de traiter avec eux.

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