‹ La science mystérieuse des PharaonsChapitre 12 sur 12 · CHAPITRE X

CHAPITRE X

Science et Cosmogonie

Le problème de nos origines a de tout temps attiré l’attention des penseurs: L’homme qui réfléchit veut savoir d’où il vient, et l’attrait du mystère de son passé n’a d’égal que celui de sa destinée. Voilà pourquoi les essais de Cosmogonie sont toujours d’actualité; pour le savant, ils ont un autre avantage; ils marquent pour ainsi dire, les étiages atteints au cours des siècles par le développement de la pensée; toutes les cosmogonies sont en effet des œuvres de synthèse fixant les progrès de l’esprit humain dans les domaines les plus divers.

Toutefois, mon but, en écrivant ce Chapitre, n’est pas précisément de retracer les efforts de la science à travers les siècles, pour nous fournir la solution de cette énigme sans cesse renaissante; je l’ai essayé à différentes reprises et je renvoie le lecteur à mes travaux sur ce sujet passionnant. Je voudrais aujourd’hui me placer à un autre point de vue qu’aucun de mes prédécesseurs n’a encore envisagé.

Quand on étudie les anciennes cosmogonies, on ne peut se défendre d’un sentiment qui s’impose malgré soi de la manière la plus impérieuse: à côté de divergences de vues, de détails souvent enfantins, parfois burlesques, on aperçoit des affirmations toujours identiques. D’où cela peut-il provenir? Les peuples, pensera-t-on, ont pu se copier les uns les autres. Cette raison, exacte tout au plus pour les Romains qui ont imité les Grecs, pour ces derniers qui ont puisé chez les Égyptiens, etc... ne saurait être valable pour certaines nations de l’antiquité, fort éloignées les unes des autres. Il est douteux, par exemple, que les Chinois aient copié les Hindous, les Égyptiens, etc... ou inversement.

Mais il reste une autre hypothèse: Tous les peuples n’auraient-ils pas puisé primitivement à une tradition commune, transmise d’abord oralement à travers la longue série des siècles, puis fixée irrévocablement à une certaine époque à l’aide de l’écriture et cela dans chaque nation particulière?

Cette théorie qui nous a donné les meilleurs résultats au cours de nos précédentes investigations, est la seule qui puisse expliquer divergences et points de contacts: les altérations inévitables ont amené la diversité; les traits communs attestent l’unité d’origine.

C’est à ce point de vue quelque peu nouveau qu’il convient d’examiner les cosmogonies anciennes et plus particulièrement celle de Moïse consignée dans la Genèse.

Il y a quelque cinquante ans, nombre d’exégètes avaient cherché à accorder le récit biblique avec les données de la science à leur époque: l’idée ne manquait ni de hardiesse, ni de grandeur. Concordistes et anticoncordistes croisèrent le fer en des joûtes savantes restées dans toutes les mémoires. Depuis, le vent a tourné, et les idées se sont orientées dans une tout autre direction.

Au reste, on a fait observer que la Bible n’a jamais eu la prétention d’exposer une doctrine scientifique et l’on a eu raison; mais cependant, les faits qu’elle énonce sont-ils exacts ou ne le sont-ils pas? Sont-ils symboles ou réalités historiques?

Entre temps, des documents précieux émanés de l’autorité ecclésiastique qui, seule, a mission de donner une interprétation vraie des Écritures, sont venus à point pour éclairer la route. Dans son Encyclique du 18 novembre 1893, Léon XIII, faisant siennes les idées de saint Augustin, nous rappelait les paroles du célèbre Docteur: «L’esprit de Dieu qui parlait par la bouche des écrivains sacrés, n’a pas voulu enseigner aux hommes ces vérités concernant la constitution intime des objets visibles, parce qu’elles ne devaient leur servir de rien pour leur salut[40].» «Ces auteurs, ajoute Léon XIII, décrivent les objets et en parlent, ou par une sorte de métaphore, ou comme le comportait le langage usité à cette époque. De même, dit-il encore, à propos de l’interprétation des Écritures par les Pères de l’Église, il faut distinguer avec soin dans leurs explications ce qu’ils donnent comme concernant la foi ou comme lié avec elle, ce qu’ils affirment d’un commun accord.»

[40] SAINT AUGUSTIN, De Gen. ad. litt., II, ch. IX, 20.

L’autre document émane de la Commission biblique dont les décisions ont été ratifiées par le chef Suprême de l’Église. Après avoir constaté l’historicité des trois premiers chapitres de la Genèse, cette Commission officielle laisse libre chacun de nous d’interpréter, après mûr examen, suivant sa propre opinion, les passages de ces chapitres que les Pères et les Docteurs ont diversement compris sans rien enseigner de certain, sauf réserve du jugement de l’Église et en se maintenant dans les analogies de la foi.

A la question suivante: «Faut-il régulièrement et toujours chercher dans le premier chapitre de la Genèse la propriété du langage scientifique?» la Commission répond: Non.

«Dans la dénomination et la distinction des six jours dont parle la Genèse au chapitre premier, le mot hébreu yôm (jour) peut-il être pris, soit au sens propre pour un jour naturel, soit au sens impropre pour un certain espace de temps, et cette question est-elle librement ouverte aux discussions des exégètes?» A cette question finale, la Commission biblique a répondu carrément: Oui.

On nous a souvent reproché, à nous hommes de science catholiques, de ne pouvoir aborder certaines questions qu’à la condition d’abdiquer notre jugement d’esprit raisonnable; c’est là une très grosse erreur encore trop répandue malheureusement dans le grand public.

En ce qui concerne l’interprétation du premier chapitre de la Genèse, les textes officiels, dont je viens de donner le résumé, nous mettent au contraire tout à fait à l’aise. Voilà ce que nous devons proclamer très haut et c’est la principale raison pour laquelle j’ai tenu à les transcrire ici.

L’Église, en la circonstance, fait preuve de la plus grande sagesse. Le système du concordisme poussé à l’excès est un exercice dangereux: Le texte biblique est en effet immuable, alors que la Science est en perpétuel devenir; mais d’un autre côté la Bible est écrite dans une langue beaucoup moins riche que la nôtre, et certaines expressions resteront longtemps encore entourées d’obscurités. Dans ces conditions, ne serait-il pas téméraire de vouloir tout expliquer?

Ces réserves admises, il faut dire aussi qu’à l’heure actuelle, quoi qu’en pensent certains savants et quelques exégètes, la Cosmogonie est devenue une véritable science avec ses principes et ses lois: d’un côté, elle se rattache à l’Astronomie physique, à l’observation, et de l’autre elle s’appuie sur les fondements de la Mécanique céleste, l’une des plus belles conquêtes de la pensée humaine; elle est aussi tributaire de la Géologie à laquelle elle peut demander une aide précieuse.

Sans doute, il reste encore bien des problèmes irrésolus; le mécanisme du point de départ de nos origines nous échappe, mais sur beaucoup de points, malgré la diversité apparente des systèmes, nous avons de bonnes précisions.

Je n’étonnerai personne néanmoins, en disant que la plupart des exégètes n’ont de la science cosmogonique que des aperçus de seconde main, mauvaise posture, en vérité, pour situer à leur véritable place, les notions acquises et les corollaires douteux, pour distinguer en un mot le certain du probable.

L’hébreu que j’ai appris dans ma jeunesse, je l’ai acquis en vue spécialement d’essayer de comprendre la Genèse, et depuis, c’est-à-dire pendant vingt-cinq ans, je n’ai cessé de m’occuper de Cosmogonie. Après avoir étudié tous les systèmes, je me suis laissé aller à édifier à mon tour une théorie de l’origine et de la formation du système solaire. Hypothèse évidemment, mais qui a au moins le mérite d’être la dernière, de tirer profit, par conséquent, des progrès de mes devanciers. D’ici cinquante ans, d’autres idées surgiront, mais ce qui est acquis restera, comme demeurent certaines pierres de l’édifice commencé il y a plus d’un siècle. (Voir Origine et Formation des Mondes, par Th. Moreux).

J’ouvre ici une parenthèse et je demande à mes lecteurs de ne point voir en ces détails personnels un amour-propre d’auteur; mieux que personne, j’ai pu au cours de mes études, apprécier la vanité de la science humaine qui nous montre le néant de notre intelligence vis-à-vis de l’infini s’offrant sans cesse, mais se dérobant toujours à nos investigations. Comme H. Fabre, l’éminent naturaliste de Sérignan, je sais que plus j’apprends, mieux je comprends que je ne sais rien, et cependant, si, en lisant le récit de la Genèse écrit par Moïse, je vois quelque accord avec ce que la science m’a appris de plus certain, qui donc me déniera le droit de l’affirmer et de le publier?

Qui donc oserait me reprocher une telle manière d’agir en tout point si conforme à la pure doctrine enseignée par Léon XIII: «Ainsi, nous dit l’Encyclique Providentissimus Deus, la connaissance des faits naturels sera-t-elle d’un secours efficace pour celui qui enseignera l’Écriture sainte; grâce à elle, en effet, il pourra plus facilement découvrir et réfuter les sophismes de toutes sortes dirigés contre les Livres sacrés.»

«Aucun désaccord réel ne peut exister entre la Théologie et la Physique, pourvu que toutes deux se maintiennent dans leurs limites, prennent garde, suivant la parole de saint Augustin, de ne rien affirmer au hasard et de ne pas prendre l’inconnu pour le connu[41].»

[41] In Gen. op. imperf., IX, 30.

Revenons maintenant à notre sujet.

Le récit de la Création par Moïse est placé au début de la Genèse. Comme les versions qu’on trouve un peu partout sont parfois inexactes et souvent paraphrasées, je crois bon de donner ici le texte traduit à peu près mot à mot sur l’hébreu et rétabli dans son ordre primitif, en tenant compte des différentes sources approuvées[42].

[42] Vulgate, Septante et Italique.

LA CRÉATION D’APRÈS LA Genèse

1) Au commencement Élohim créa les Cieux et la Terre. 2) Or, la Terre était invisible et sans forme; Les ténèbres étaient à la surface de l’Abîme, Et l’Esprit d’Élohim planait sur les eaux. 3) Élohim dit: «Qu’il y ait de la lumière», Et il y eut de la lumière. 4) Élohim vit que la lumière était bien. Élohim sépara la lumière d’avec les ténèbres. 5) Et Élohim nomma la lumière jour, et les ténèbres nuit. Il y eut soir, il y eut matin: un jour.

6) Élohim dit: «Qu’il y ait une expansion entre les eaux, Et qu’il soit une séparation entre les eaux et les eaux.» Et il en fut ainsi. 7) Élohim fit donc l’expansion[43]. Et il sépara les eaux qui sont au-dessous de l’expansion, des eaux qui sont au-dessus de l’expansion. 8) Et Élohim nomma l’expansion ciel. Élohim vit que l’expansion était bien. Et il y eut soir, et il eut matin: second jour.

[43] Certains auteurs traduisent par étendue; nous verrons plus loin que le vrai sens est une expansion.

Dans tout le morceau, les chiffres en regard du texte correspondent aux versets du 1er chap. de la Genèse. Les coupures me sont personnelles; je les ai introduites ici pour mieux faire ressortir les diverses idées, mais elles n’existent pas dans le texte qui n’est pas un poème.

9) Élohim dit: «Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent en un seul lieu, et que le sec paraisse.» Et il en fut ainsi. Et les eaux qui sont sous le ciel se rassemblèrent en une même masse, et le sec apparut. 10) Élohim nomma le sec terre et nomma mer le rassemblement des eaux. Et Élohim vit que cela était bien. 11) Élohim dit: «Que la terre produise la verdure, De l’herbe portant semence selon son espèce, Des arbres portant un fruit selon leur espèce, ayant en lui leur semence sur la terre.» Et il en fut ainsi. 12) Et la terre produisit de la verdure, De l’herbe portant semence selon son espèce Et des arbres donnant du fruit ayant en lui leur semence selon leur espèce. Et Élohim vit que cela était bien. 13) Il y eut soir et il y eut matin: troisième jour.

14) Élohim dit: «Qu’il y ait des luminaires dans l’étendue des cieux pour distinguer le jour d’avec la nuit. Qu’ils servent de signes et pour les époques, et pour les jours, et pour les années 15) Et qu’ils servent de luminaires dans l’étendue des cieux pour luire sur la terre.» Et il en fut ainsi. 16) Élohim fit donc les deux grands luminaires: Le plus grand luminaire pour présider au jour; Le plus petit luminaire pour présider à la nuit; Et aussi les étoiles. 17) Et Élohim les plaça dans l’étendue des cieux pour luire sur la terre, Et pour présider au jour et à la nuit, 18) Et pour distinguer la lumière des ténèbres. Et Élohim vit que cela était bien. 19) Et il y eut soir, et il y eut matin: quatrième jour.

20) Élohim dit: «Que les eaux foisonnent d’une multitude d’êtres animés, Et que les volatiles volent au-dessus de la terre, sur la face de l’étendue des cieux.» Et il en fut ainsi. 21) Élohim créa donc les grands monstres marins, Et toutes sortes d’êtres animés rampants dont pullulent les eaux, et selon leurs espèces, Et toutes sortes de volatiles ailés selon leurs espèces. Et Élohim vit que cela était bien. 22) Élohim les bénit en disant: «Soyez féconds, multipliez-vous et remplissez les eaux des mers, Et que les volatiles se multiplient sur la terre.» 23) Et il y eut soir, et il y eut matin: cinquième jour.

24) Élohim dit: «Que la terre fasse sortir des êtres vivants selon leurs espèces: Bétail, êtres rampants et bêtes de la terre, selon leurs espèces.» Et il en fut ainsi. 25) Élohim fit donc les bêtes de la terre selon leurs espèces, du bétail selon son espèce et tous les êtres qui rampent sur le sol suivant leurs espèces. Et Élohim vit que cela était bien. 26) Élohim dit: «Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, Et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les volatiles des cieux, sur le bétail, sur toute bête de la terre et sur tout être rampant qui rampe sur la terre.» 27) Élohim créa l’homme à son image; A l’image d’Élohim, il le créa; Mâle et femelle, il les créa. 28) Élohim les bénit et Élohim leur dit: «Soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre et l’assujettissez. Dominez sur les poissons de la mer, sur les volatiles des cieux, et sur toute bête de la terre et sur tout être rampant qui rampe sur la terre.» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 31) Et Élohim vit que tout ce qu’il avait fait était très bien. Il y eut soir, et il y eut matin: sixième jour.

1) Alors furent achevés le ciel et la terre et toute leur ordonnance[44]. 2) Élohim acheva au sixième jour l’œuvre qu’il avait voulu faire, Et au septième jour il se reposa de toute l’œuvre qu’il avait voulu faire. 3) Élohim bénit le septième jour et le consacra, Parce qu’en ce jour-là, il avait cessé l’œuvre entière de la création. 4) Telles sont les origines du ciel et de la terre quand ils furent créés.

[44] Ce verset commence le chap. II de la Genèse.

Nous reviendrons sur la haute portée morale et intellectuelle du récit de Moïse, mais auparavant, voyons si pour sa rédaction, l’écrivain sacré a puisé, comme on l’a prétendu, à des sources profanes.

Le peuple hébreu étant descendu d’Abraham, né lui-même à Ur, en Chaldée, la narration de la Genèse a dû contracter plus d’un emprunt, dit-on, aux légendes assyrio-chaldéennes.

Avant la découverte des inscriptions cunéiformes, nous n’avions que de vagues données sur les idées que pouvaient se faire de la création les premiers habitants de la Mésopotamie; un récit de Bérose et un autre de Damascius étaient bien insuffisants pour nous renseigner, lorsqu’en 1875, M. G. Smith exhuma de la bibliothèque de Ninive, des briques contenant une cosmogonie chaldéenne. C’est un long poème composé de 12 tablettes, hélas! affreusement mutilées, mais dont les fragments, tels quels, n’en sont pas moins fort intéressants. Ils ne datent à la vérité que de l’an 670 avant J.-C.; toutefois les mythes astraux qu’ils contiennent, prouvent, comme pour le poème d’Izdubar, que nous sommes en présence de copies d’originaux remontant à vingt siècles en arrière pour le moins. Ils sont donc bien antérieurs à Moïse, et Abraham a pu en avoir connaissance.

Quelques extraits suffiront ici pour notre but: La première tablette suppose le chaos et nous raconte la génération des dieux.

Autrefois ce qui est en haut ne s’appelait pas encore le ciel; Et ce qui est en bas sur la terre n’avait pas de nom. L’abîme infini fut leur origine. La mer qui a tout engendré, était un chaos. Les eaux furent rassemblées ensemble. Alors C’était une obscurité profonde, sans aucune lueur, un vent d’orage sans repos. Autrefois les dieux n’existaient pas encore, Aucun nom n’était donné, aucun destin déterminé. Et furent faits les grands dieux; Le dieu Lakmu, le dieu Lakamu existèrent seuls... Un grand nombre de jours et un long temps s’écoula... Le dieu Anu...

Les trois tablettes suivantes n’ont pas été retrouvées; un fragment de la quatrième se rapporte au dessèchement de la terre.

La cinquième tablette correspond au quatrième jour de notre Genèse; c’est la création des astres déjà divinisés. Les planètes y ont leurs demeures; nous retrouvons les dieux Bel et Ae du poème d’Izdubar, ce qui prouve que tout le récit est fondé sur une tradition antique née ailleurs, dans une contrée plus septentrionale, comme pour le déluge. Mais cette tradition s’est encore altérée en passant par l’imagination panthéiste des Chaldéens. Jugez-en plutôt:

Il répartit les mansions[45], sept en nombre, pour les grands dieux, Et désigna les étoiles qui seraient les demeures des sept lumasi (?) Il créa la révolution de l’année et la divisa en décades. Et pour chacun des douze mois, il fixa trois étoiles. Il attribua sa mansion au dieu Nibir, pour que les jours se renouvellent dans leurs limites... Il mit à côté de celle-ci la mansion de Bel et de Ae... Nannar (la Lune) fut chargé d’éclairer la nuit. «Mensuellement, sans interruption, remplis ton disque...» (Description des phases de la Lune) «Lève-toi, couche-toi, selon les lois éternelles.»

[45] Mansion, demeure.

Sur la septième tablette nous relevons le passage suivant:

Quand les dieux dans leurs assemblées eurent créé... Étaient satisfaisants les grands monstres (marins)... Ils en firent des créatures vivantes...

Sur la tablette relative à la création de l’homme, malheureusement très mutilée, M. Smith a relevé le nom de Admi ou Adami, forme assyrienne de l’hébreu Adam.

En lisant tous ces textes, il est impossible de ne pas être frappé par des ressemblances entre les narrations chaldéennes et génésiaques, mais la similitude n’est que de pure forme; elle n’existe que pour certaines expressions: le chaos du début, l’Abîme primordial, c’est-à-dire les eaux, l’océan du commencement des âges; les luminaires qui servent de signes pour régler les années et les mois.

Quant au fond, tout est différent. Moïse a pu connaître, soit par la tradition, soit par sa science--car il avait été élevé par les prêtres égyptiens--les idées des Chaldéens, leur idolâtrie, leur Panthéon de dieux ridicules, toutes les fables de leur Mythologie; il était au courant de leur astrologie, mais rien de tout ceci n’a pu lui servir, et si quelques expressions sont les mêmes dans les deux récits, cela prouve tout simplement que les deux écrivains, l’israélite et le mésopotamien, «nous ont transmis une même tradition qui a été commune à l’origine, mais qui a pris des nuances diverses en passant par des canaux distincts. Ainsi s’expliquent les divergences et les traits de ressemblance»[46].

[46] F. VIGOUROUX, La Bible et les découvertes modernes, t. I, p. 191. (Berche et Tralin, éd., Paris).

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On a dit aussi que Moïse avait colligé des documents de sources différentes, les uns Jéhovistes, les autres Élohistes: thèse bien insoutenable et sans portée après les découvertes de M. Smith.

Le récit des origines, d’après les documents assyriens, montre, je l’ai déjà établi, que la tradition commune, la vraie source dont sont dérivés et le récit mosaïque, et les narrations relatives à la création chez beaucoup d’autres peuples, existait pour le moins au troisième millénaire avant l’ère chrétienne.

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Étudions maintenant d’un peu plus près le texte de la Genèse.

Celui qui lirait la Bible comme un livre ordinaire, peut être assuré de ne rien comprendre à son langage et de n’en tirer aucun profit. Les Pères de l’Église l’ont fait remarquer depuis longtemps, l’Écriture offre plusieurs sens; le premier est symbolique: il vise un enseignement doctrinal; le second est hébraïque: il s’adresse à un peuple défini auquel il doit se faire comprendre; et ces deux sens ne doivent en aucune façon être opposés au troisième, le sens littéral historique qui constitue le fond des récits.

C’est ainsi que le premier chapitre de la Genèse doit être interprété et alors tout s’éclaire d’une lumière aveuglante.

Moïse devait insister sur les grandes vérités religieuses qu’Israël, sans cesse en contact avec les nations païennes, avait trop tendance à oublier: Dieu, Créateur et non simple organisateur du monde; Dieu créateur de l’Univers qu’il avait tiré du néant; Élohim avait fait les Cieux et la Terre et c’est ce que chantera le Psalmiste:

«Au commencement tu as fondé la Terre Et les cieux sont l’ouvrage de tes mains (Ps. 102, 26.) Louez Jahvé, invoquez son nom. Faites connaître parmi les peuples ses hauts faits... Car tous les dieux des peuples sont des idoles Et Jahvé a fait les cieux (Chron., XVI, 8, 26)

Dieu, Providence et souverain Maître: il dicte à la nature ses lois: à son mot d’ordre la lumière paraît, la mer se retire, la terre produit ses fruits:

C’est d’après tes lois que tout subsiste jusqu’à ce jour (Ps. 109, 91.)

C’est Dieu enfin qui a créé l’homme et l’a fait à son image:

Quand je contemple tes cieux, ouvrage de tes mains, La Lune et les étoiles que tu as créées, je m’écrie: Qu’est-ce que l’homme pour que tu te souviennes de lui; Tu l’as fait de peu inférieur à Dieu... Tu lui as donné empire sur l’œuvre de tes mains (Ps. 8, 4, 7).

Et c’est pourquoi l’homme rendra à Dieu ses hommages au nom des créatures:

Que la terre bénisse le Seigneur, Qu’elle le loue et l’exalte à jamais. (Dan., III, 74)

De même, est-il évident que le but de l’écrivain sacré, en montrant l’œuvre des «six jours de Dieu» et le repos de Jéhovah au septième jour, est d’insister vis-à-vis des hommes sur la nécessité pour eux du repos sabbatique. L’exemple vient de haut; l’origine de la semaine est divine:

«Ne manquez pas d’observer mes sabbats... Ce sera entre moi et vous un signe à perpétuité; car en six jours Jéhovah a fait les cieux et la terre et le septième jour, il a cessé son œuvre et il s’est reposé» (Ex. XXXII, 13, 17).

Voilà qui répond à ces savants d’autrefois nous enseignant, sans sourire, que la semaine tirait son origine des quartiers de la Lune. C’était l’opinion de Bailly, de Montucla, de Laplace qui, faute de références, n’hésitaient jamais à «imaginer» l’Histoire. Arago avait donné cette explication d’une manière timide et en hésitant; mais ceux qui l’ont paraphrasé dans la suite ont accepté l’hypothèse comme une vérité démontrée et depuis, vous trouverez celle-ci dans toutes les Astronomies populaires, et dans bon nombre de manuels classiques.

«Les peuples antiques, y lisons-nous, possédaient déjà notre semaine de sept jours, calquée sur la durée des phases lunaires.» Allégations toutes inexactes: si la révolution de la Lune peut très bien servir à établir un calendrier avec des mois lunaires, il est impossible de compter des périodes de jours entiers au moyen des phases de notre satellite.

Aussi, et le fait est maintenant hors de doute, aucun peuple antique n’a employé la semaine de sept jours[47]. Sous ce rapport les Hébreux font tache, pour ainsi dire, parmi les nations; eux seuls ont pratiqué ce système de comput, et encore cette division du temps était-elle indépendante de leur mois et de leur année. L’origine de notre semaine est donc bien d’ordre religieux et non astronomique.

[47] Cf. G. BIGOURDAN, L’Astronomie, Évolution des idées et des méthodes, p. 60.

Tous les autres peuples avaient divisé leurs mois en trois parties de 10 jours chacun: c’étaient les décans que nous retrouvons aussi bien chez les Égyptiens que chez les Babyloniens et les Chinois.

Toutefois, la semaine des Hébreux a dû être la division admise primitivement par l’humanité et ce qui le prouve, c’est précisément le fameux poème chaldéen de la création, qui malgré les retouches à travers les siècles, avait conservé intacte la tradition commune des six périodes, mais avait oublié la septième purement idéale. Aux sept jours de la semaine, les astrologues avaient peu à peu substitué les décades, trois pour chaque mois, correspondant chacune à une étoile.

Cependant la tradition populaire, toujours lente à détruire, n’avait pas tout oublié: d’une part, nous voyons que le nombre sept était resté aussi bien en honneur chez les Assyriens ou les Babyloniens que chez les Hébreux, et d’autre part, détail plus typique, ce nombre avait servi de base à des pratiques superstitieuses touchant certains jours multiples de sept.

Chez les Babyloniens, par exemple, les 7, 14, 21, 28 de chaque mois étaient considérés comme néfastes; il fallait ce jour-là s’abstenir de certains actes bien définis: «Le pasteur des grands peuples (le roi), lisons-nous sur une tablette, ne mangera, ni viande rôtie, ni pain préparé avec du sel; il ne changera pas le vêtement de son corps; il n’endossera pas un vêtement blanc et ne pourra faire de sacrifice. Il ne montera pas sur son char et ne prononcera aucun décret. Le prophète ne rendra pas d’oracle, le médecin ne posera pas la main sur le malade, etc...»

Remarque identique pour les Égyptiens au sujet des mêmes jours du mois. A ces époques néfastes, il ne fallait pas sortir, ne pas s’embarquer sur le Nil, ne pas se baigner, ne pas travailler, ne pas manger de poisson, ne pas manger du tout, etc...[48]

[48] PH. VIREY, La Religion de l’ancienne Égypte, p. 222.

Ne souriez pas, faites une enquête sur nos mœurs contemporaines, vous serez édifiés sur l’influence du nombre 13 et du vendredi!

Le sens symbolique dans le premier chapitre de la Genèse suffit, il me semble, pour justifier l’emploi du mot yôm qui signifie littéralement jour, mais qui peut fort bien indiquer des périodes, des laps de temps indéterminés.

On serait tenté de croire qu’une telle interprétation est toute moderne; or, il suffit d’interroger la littérature ancienne pour voir qu’il n’en est rien. Un bon nombre de Pères, entre autres saint Augustin, remarquerons-nous avec M. Hamard, et toute l’école exégétique d’Alexandrie, ont attribué à ce mot jour, un sens métaphorique; d’autres avaient déjà entrevu le système des périodes.

En fait, le texte même des Écritures nous invite à accepter cette interprétation. En dehors des semaines d’années, calquées sur la semaine ordinaire, la Bible ne connaît pas d’autre série que le dôr, période assez vague qui est la durée de la vie humaine. Partout ailleurs, il est question de temps, de demi-temps comme dans Daniel, où le système des semaines d’années reparaît; l’heure de saint Jean dans sa première Épitre est un temps, remarque saint Augustin[49]; les mille années de l’Apocalypse désignent de même une période.

[49] Cf. Lettre, 199.

Si nous étudions de plus près le commencement de la Genèse, nous remarquerons avec beaucoup de Pères que le premier jour fut sans matin, le dernier sans soir, et que trois de ces jours ont préexisté au Soleil. De toute façon, il faut admettre le sens de période indéterminée pour le septième jour qui dure encore, et nous pouvons conclure avec saint Augustin qu’il faut entendre les jours de la Genèse «non à la manière des jours que nous mesurons et comptons par le cours du Soleil, mais d’une autre manière» et le savant Docteur continue par une belle dissertation sur la lumière de l’astre qui, à chaque instant, n’éclaire qu’une partie de la Terre[50].

[50] De Gen. ad. cess., 10-26.--I, 19.

Au reste, si Moïse nous a donné la narration d’un fait dont l’origine remonte à la souche primitive de l’humanité, nous pouvons espérer trouver quelque indice de périodes, dans les traditions des autres peuples, et c’est précisément ce que nous allons constater.

Les Chaldéens, les Perses, les Phéniciens, les Étrusques ont cru à la division de la Création en six périodes de longues durées. Le récit de Bérose, auteur toujours prolixe et bavard, nous l’apprend en ce qui concerne la tradition chaldéenne: la division des jours y est bien conservée avec leurs 12 heures, 6 pour le jour et autant pour la nuit, mais l’auteur prend soin de nous avertir que ce sont des jours spéciaux, des jours cosmiques dont les secondes représentent nos années ordinaires; chaque minute y équivaut donc à 60 ans; chaque heure à 60 fois 60 années, soit 3 600 ans; et le jour entier à 12 fois cette dernière valeur, soit 43 200 années ordinaires.

Où Bérose avait-il puisé d’aussi fantaisistes supputations? Nous l’ignorerons toujours, évidemment, mais «la morale de l’histoire», c’est la distinction entre jours et jours: ceux de la Création sont de véritables périodes; et notez qu’en la circonstance, Bérose n’était que l’interprète du sens traditionnel.

Reportez-vous aux tablettes chaldéennes, vous y trouverez énoncée, quoique sans précision, une formule identique pour le fond à celle de la Genèse. A la tablette où il est question de la génération des dieux, nous lisons en effet: «Un grand nombre de jours et un long temps s’écoula.» La tradition est donc formelle et tout porte à croire que les jours mosaïques sont bien effectivement des époques.

Nous ne nous appesantirons guère sur le sens hébraïque renfermé dans la Genèse. Quoique certainement très instruit, Moïse, pour être compris de la masse et afin d’atteindre complètement son but, ne devait employer que des mots usuels, ceux du vocabulaire commun, et c’est en grande partie à cette simplicité voulue que la narration doit sa sublime grandeur.

Depuis longtemps, certains exégètes de valeur ont donné du texte biblique une interprétation à tout le moins originale. Moïse nous représenterait le monde comme un édifice à trois étages dont Jéhovah est le créateur et l’architecte: chaque partie une fois terminée reçoit son ornement, son ameublement, et toujours en vue de notre utilité. La description commence, non par la base, mais par la voûte, le ciel où se joue la lumière; l’auteur, explique-t-on, suit un ordre de beauté, de dignité; l’étage intermédiaire est constitué par le firmament séparant les eaux d’en haut des océans; puis vient la terre, fondement et support de l’ensemble: telle est l’œuvre des trois premiers jours.

L’ornementation sera celle des trois jours suivants: la lumière du premier jour sera localisée au quatrième dans le Soleil, la Lune et les étoiles. Le firmament et les eaux inférieures du second jour seront peuplés au cinquième par les oiseaux et les poissons; la terre soulevée au-dessus des eaux dès le troisième jour, recevra au sixième les animaux et l’homme.

Un tel parallélisme devait séduire les docteurs du Moyen-Age qui n’eurent garde de l’oublier, mais, au fond, celui-ci n’est que de pure forme; les plantes, par exemple, sont déjà l’ornementation de la terre au troisième jour!

Légèrement modifié pour une présentation acceptable, ce système, auquel on tend à revenir aujourd’hui, n’évite guère les difficultés. Comme tous ceux qui nient une succession réelle dans les phases décrites, il n’explique pas pourquoi, par exemple, Moïse continue un morceau censé purement littéraire, par une description de faits chronologiquement enchaînés: la création de l’homme, sa chute, sa descendance, etc...

«N’oublions pas non plus, dit à ce propos un critique, que la haute portée du document tient au fait que l’homme couronne la création terrestre et que tout dans son habitat a été ménagé pour lui. Or, si l’homme n’a pas été réellement créé après toutes les espèces animales, l’effet intentionnel du tableau ne répond pas exactement à la vérité, la forme emporte le fond. On admettra en conséquence que le dernier événement a été placé de propos délibéré à sa place historique[51].»

[51] Cf. A. T. DELATTRE, Les jours du la Création, Sc. Cath., 15 janv. 1892.

Mais alors, il n’y a plus de raison de considérer le récit de la Genèse comme une série de tableaux sans suite ordonnée: la création du jour primordial sans soleil, celle des plantes avant la mention de notre astre central, enfin l’apparition de ce dernier seulement au jour suivant, tous événements antérieurs à la venue de l’homme, deviennent inexplicables si l’on n’admet pas une succession réelle.

Moïse avait donc eu un motif sérieux d’annoncer les faits dans l’ordre que nous constatons; en agissant ainsi, il ne faisait d’ailleurs que nous transmettre une longue tradition et la preuve nous en est fournie par le fond même des cosmogonies communes à d’autres peuples.

Notre terrain se trouve maintenant singulièrement déblayé: tout en constatant dans la Genèse un sens symbolique évident et une forme singulièrement adaptée au but poursuivi; tout en admettant également un genre de narration cadrant avec les notions admises par les Hébreux de l’époque, notions qui s’étaient amalgamées avec celles du peuple égyptien, nous sommes inéluctablement amenés à reconnaître dans le récit biblique la présence d’un enseignement possédant un sens historique indéniable.

En d’autres termes, Moïse nous raconte une série ordonnée de faits réels, une succession dans le temps, soit d’actes divins, soit de causes posées par le Créateur et dont il nous retrace les effets.

--Alors, me feront remarquer les exégètes et les savants, vous êtes concordiste, c’est-à-dire que vous croyez à un accord entre le récit de la Genèse et les données de la Science?

--Attendez; la suite précisera ma position et ma réponse. Au reste, telle quelle, la question me semble aussi mal posée qu’inopportune. Mais ce que je veux affirmer dès maintenant, c’est que je n’ai ni la prétention, ni la mission d’interpréter d’exacte façon le texte de la Genèse.

En second lieu, je l’ai déjà fait observer, notre science est en perpétuel devenir: à côté de résultats certains, combien de problèmes posés et irrésolus; que de mystères soulevés à mesure que s’élargit notre horizon!

Troisième remarque enfin: admettons par hypothèse que nos connaissances en Géologie, en Physique, en Chimie, en Paléontologie, en Cosmogonie, soient assez développées pour nous permettre de retracer les stades parcourus depuis les origines du monde, comment allons-nous procéder, quelle méthode d’exposition devons-nous adopter?

Décrire parallèlement les phases d’évolution du Globe, les transformations de la flore, les développements successifs de la faune, il n’y faut pas compter; semblable tâche est non seulement ardue, mais impossible en fait; à chaque instant, nos descriptions risqueraient d’empiéter les unes sur les autres et, le parallélisme étant constamment rompu, nous risquerions d’encourir le reproche que l’on fait à Moïse, de n’avoir pas observé strictement l’ordre chronologique. Les difficultés seraient inextricables si, par surcroît, nous nous trouvions dans l’obligation de résumer en une ou deux pages, une matière généralement disséminée et traitée en plusieurs volumes séparés.

N’allons donc pas exiger de l’auteur de la Genèse une œuvre irréalisable et ne cherchons dans son récit que les grandes lignes du sujet. Cette ossature une fois fixée, nous examinerons s’il existe, oui ou non, un accord général entre la narration biblique et les conclusions certaines que nous offre notre science actuelle.

Sans nous attarder aux détails, nous pouvons résumer ainsi toute l’œuvre des six jours.

1er jour: Création de l’Univers matériel (les Cieux et la Terre).

La Lumière et les Eaux.

2e jour: Formation de l’expansion; séparation des eaux supérieures et inférieures.

3e jour: Apparition de la terre ferme et formation des végétaux.

4e jour: Apparition des astres.

5e jour: Formation des animaux marins et des oiseaux.

6e jour: Formation de la faune terrestre et création de l’homme.

Un simple coup d’œil sur ce tableau nous montre à l’évidence que, l’œuvre du premier jour mise à part, tout le reste se réfère à notre planète. Le quatrième jour où il est question des astres, paraît de prime abord faire exception, mais nous verrons que la difficulté n’est qu’apparente. Celle-ci résolue, le problème se simplifie immédiatement; car c’est à la Géologie et à la Paléontologie que nous aurons surtout recours, et personne à l’heure actuelle n’oserait soutenir que ces deux sciences connexes ne sauraient nous fournir autre chose que de vagues indications.

Autre remarque capitale: La plupart des commentateurs anciens et modernes qui ont essayé d’interpréter le texte de la Genèse, ont tous cherché dans leur propre fonds, c’est-à-dire, somme toute, à l’aide de leur imagination plus ou moins créatrice, la signification des mots hébraïques employés par l’auteur du récit; c’est là, à mon avis, une manière détestable de traduire un morceau. Une trentaine de versets ne suffisent pas à nous donner la clef d’un vocabulaire. Moïse a voulu être compris de ses contemporains; il a donc usé nécessairement de mots à sens bien défini; mais, du fait qu’il a voulu vulgariser, il ne s’ensuit pas qu’il nous ait donné des notions communément répandues parmi le peuple. La tâche du vulgarisateur ne change pas suivant les époques: elle consiste toujours à donner un enseignement sans user des termes techniques qu’emploient les savants.

Il nous faut donc coûte que coûte trouver la signification des mots qui sont obscurs pour nous, par la simple raison que la langue des Hébreux est loin de nous être familière.

Il n’existe qu’un moyen de sortir de cette impasse, c’est de rapprocher les termes de la Genèse des mots analogues répandus à profusion dans les Livres suivants. On m’objectera que ces Livres ont été écrits par différents auteurs et à diverses époques, mais par son esprit, par sa tradition, par son but, la Bible est une, et personne, mieux que les auteurs successifs des Livres-saints, n’est à même de nous fournir le sens véritable des Écritures. Analysé à l’aide ces principes, vous le verrez vous-même, le texte de Moïse est d’une clarté aveuglante.

«Au commencement Dieu créa les Cieux et la Terre.»

Ainsi s’ouvre la Genèse. On a voulu voir dans cette phrase, sublime en sa simplicité, le titre de toute la suite, une sorte de résumé du premier chapitre. Mais alors il faut expliquer pourquoi l’auteur qui va bientôt nous parler du ciel, emploie ici le mot cieux. C’est que pour tous les écrivains sacrés, les cieux indiquent l’Univers, le monde entier et particulièrement l’armée des étoiles. Dans maints passages, il est question de l’armée céleste qui obéit aux ordres de Jéhovah, et le contexte ne fait aucun doute; le titre de Dieu des armées qu’on a reproché au Dieu d’Israël, n’a jamais voulu désigner un général d’hommes armés[52].

[52] Les astres, avec les purs esprits, font partie de l’armée du Seigneur, l’armée (tsaba) du ciel; d’où le nom Élohé Tsebaoth, Dieu des armées, donné à Jéhovah.

Au commencement des temps, Dieu a créé la substance du monde, celle de l’Univers entier, y compris la matière terrestre.

Ouvrez le livre des Proverbes et celui de la Sagesse, et vous comprendrez le commencement de l’œuvre du premier jour:

La Sagesse incréée, «souffle de la puissance de Dieu»[53], qui n’était autre que le Verbe de Dieu, nous dit saint Paul[54], a présidé à la création de l’Univers. Elle le dit elle-même par la bouche du Prophète:

[53] Sagesse, VII, 25, 26.

[54] Ép. aux Héb., I, 3.

Jéhovah m’a possédée au commencement de ses voies Avant ses œuvres les plus anciennes. J’ai été fondée dès l’éternité, Avant l’origine de la Terre. Lorsqu’il (Jéhovah) disposa les cieux, j’étais là[55].

[55] Proverbes, VIII, 22, 23, 27.

Non, les astres ne furent pas créés au quatrième jour, après la Terre, ainsi qu’une lecture rapide de la narration de Moïse nous inciterait à le croire. L’auteur du Livre de Job, interprète inspiré d’une longue tradition, nous le dit expressément; Jéhovah s’adressant à l’homme, lui parle en ces termes:

Où étais-tu quand je posais les fondements de la Terre? Qui en a posé la pierre angulaire Quand les astres du matin chantaient en chœur?[56]

[56] Job, XXXVIII, 4, 6, 7.

Les étoiles, soleils de l’espace, notre soleil lui-même, masse volumineuse à l’origine, étendant son atmosphère jusqu’à l’orbite de Vénus, certaines de nos planètes même, ont donc assisté à la naissance de la Terre: Tous étaient présents, voilà le sens du début de ce splendide poème sur la création.

Sur ce point particulier, l’Astronomie nous offre-t-elle des certitudes? Assurément. Lorsque notre minuscule nébuleuse répartie autour de notre astre central, voguait déjà dans les espaces célestes, d’autres genèses de monde s’enfantaient dans les profondeurs éthérées. Nous appartenons à un immense courant d’étoiles; au cours de notre long voyage céleste, nous avons des compagnons de route que nous connaissons parfaitement; le bel Antarès du Scorpion, des étoiles de Pégase, de Persée, une de Cassiopée, une autre du Cygne, etc... Mais avant nous, d’autres systèmes étaient nés, soleils déjà vieillis, soleils agonisants, astres morts aussi, peuplant depuis des millions d’années les vastes cimetières du ciel.

De tout cela, Moïse n’avait rien à nous dire: la Genèse, comme toute la Bible, a été écrite pour l’homme; son but est de retracer pour ses lecteurs, les phases de l’évolution de la Terre.

--Antropomorphisme, dira-t-on.

Et pourquoi non? Nos géologues, nos paléontologistes, nos botanistes, s’occupent-ils des étoiles, des comètes ou des planètes telles qu’Uranus ou Jupiter?

--D’accord; mais, objectera-t-on de nouveau, l’auteur de la Genèse paraît donner à notre humble Terre une bien grande importance au sein de la création.--Qu’en savez-vous? Connaissez-vous les idées, je ne dis pas du peuple hébreu ou égyptien, mais des savants de ces temps lointains? Les résultats exposés au cours des chapitres précédents sont bien faits pour nous déconcerter; alors, de quel droit jugerons-nous à ce sujet, l’auteur du premier Chapitre de la Bible? L’Écriture, nous l’avons vu, n’est pas un livre de science, et cependant, ceux qui nous l’ont léguée ont laissé parfois transparaître des conclusions que ne désavoueraient pas nos modernes astronomes.

On a prêté à Moïse et aux auteurs sacrés les idées des Égyptiens sur l’aurore; sur la constitution de la Terre qu’ils auraient supposée plane et soutenue par des colonnes; sur la voûte céleste qu’ils auraient cru solide; que sais-je encore? Mais les opinions répandues parmi le peuple ne nous apprennent rien sur celles des savants. Or, les écrivains sacrés étaient certes parmi les plus instruits des enfants d’Israël; et savez-vous comment ils parlaient de l’Univers et de la Terre?

Par la parole de Jéhovah, les cieux ont été faits Et toute leur armée par le souffle de sa bouche. Vois, Dieu est sublime dans sa puissance; Il est puissant par la force de son intelligence[57]. Jéhovah! mon Dieu, tu es infiniment grand[58]. A toi sont les cieux... Le monde et ce qu’il contient, c’est toi qui l’as fondé. A toi aussi la Terre... Tu as créé le Nord et le Midi[59]. Mon âme, bénis Jéhovah! Car à Jéhovah sont les gonds de la Terre Et sur eux il a posé le Globe[60]. Il étend le Septentrion sur le vide, Il suspend la Terre sur le rien[61]. C’est lui qui trône sur le globe de la Terre, Et ses habitants sont pour lui comme des sauterelles[62].

[57] Job, XXXVI, 22.

[58] Ps. CIV, 1.

[59] Ps. LXXXIX, 12, 13.

[60] Samuel, II, 8.

[61] Job, XXVI, 7.

[62] Isaïe, XL, 22.

Ailleurs, le prophète Isaïe nous assure que l’humanité, représentant la Terre, est comparable aux yeux de Jéhovah à la goutte d’eau suspendue au bord d’un vase qui déborde, ou à une poussière qui détermine à peine dans la balance la plus légère inclinaison[63].

[63] Isaïe, XL, 15.

Pourrait-on affirmer, je vous le demande, d’une façon plus nette l’idée que la Terre est une portion infime de l’Univers?

Avant qu’on eût démontré scientifiquement l’isolement de la Terre, sa petitesse relative, sa rondeur et sa rotation, ces textes ne laissaient pas que d’embarrasser les commentateurs. Longtemps, on traduisit le mot globe par cercle, sous prétexte que les peuples de l’antiquité croyaient à une Terre plane et circulaire, entourée d’eau de tous côtés, mais les Grecs qui professèrent la sphéricité de la Terre, ne faisaient peut-être que répéter une leçon apprise au contact des savants Juifs ou Égyptiens. Ceci est d’autant plus vraisemblable que Platon lui-même a puisé en Égypte la source d’un bon nombre de ses conceptions, la métempsychose par exemple, et peut-être aussi l’idée d’un Médiateur, idée qui, par les Hébreux, s’était largement répandue.

De même, le terme hébreu correspondant au mot gond et qui s’appliquait naturellement aux pôles du ciel, en latin cardines cœli, expression très fréquente dans la Bible, pour désigner l’axe idéal autour duquel on voyait tourner les étoiles, n’ayant aucun sens pour une Terre supposée immobile, ce terme qui donnait cardines terræ, devenait le cauchemar des traducteurs. On substituait à ces mots: extrémités de la Terre, colonnes de la Terre, etc... Et cependant leur signification, ici, n’est pas plus douteuse que dans les phrases précédentes; l’auteur des Proverbes compare le paresseux se retournant sur sa couche à «une porte qui tourne sur ses gonds»[64] et c’est bien le même mot que les écrivains sacrés emploient pour la Terre.

[64] Proverbes, XXVI, 14.

Même en admettant que les auteurs aient été inspirés dans ces passages fort étrangers à la foi, il est invraisemblable de supposer qu’ils ne se comprenaient pas eux-mêmes. Il y avait donc autrefois, tout comme aujourd’hui, de très grands savants et il est décevant de penser qu’il nous a fallu une longue suite d’efforts pour parvenir à retrouver des notions scientifiques déjà courantes il y a quelques milliers d’années.

Mais revenons au texte de la Genèse. A part le mot Cieux de la première ligne, tout va maintenant se rapporter à la Terre en tant que planète.

Or la terre était invisible et sans forme; les ténèbres étaient à la surface de l’Abîme. Faute d’avoir eu le sens véritable du mot Abîme, les commentateurs se sont épuisés à trouver la signification de cette phrase pourtant très simple. On a voulu voir dans l’Abîme, la désignation des espaces interstellaires plongés dans la nuit avant l’apparition de la lumière, mais l’Abîme dans les Écritures n’est autre que la mer, les «eaux profondes»; c’est l’abyssos des Grecs, l’abîme des tablettes cunéiformes que la cosmogonie chaldéenne suppose sans fond, infini.

Après sa phase incandescente, après avoir brillé de son éclat propre, la Terre fut peu à peu envahie par le froid. Une épaisse couche de vapeurs brûlantes entoura notre planète; tel Jupiter apparaît aux yeux des astronomes qui contemplent son disque nuageux rayé de bandes multicolores, réfléchissant en partie la lumière du Soleil.

Au sein de cet amas, mélange des gaz les plus divers, une sélection s’opérait lentement; sur une écorce à peine solidifiée, croûte sans cesse disloquée par les éruptions des gaz sous-jacents, la condensation déposait une première enveloppe liquide, océans sans rivages entourant notre planète comme d’un obscur vêtement. Si le Soleil volumineux des temps primordiaux illuminait déjà à cette époque, la partie supérieure des nuages lourds entourant notre minuscule habitat, ses rayons étaient impuissants à pénétrer cette enveloppe même gazeuse; à plus forte raison ces mêmes rayons fécondants n’avaient-ils pas encore atteint la mince pellicule solide destinée à former bientôt nos continents. Partout c’était l’obscurité; les ténèbres étaient à la surface de l’abîme, couvraient le grand océan; la terre, ce qui devait plus tard former le sol, était invisible et sans forme définie.

Moïse est bref; il ne développe pas son sujet, mais ceux qui viendront après lui, interprètes de son texte et fidèles gardiens de la tradition orale, fixeront à jamais cet enseignement. Dans son hymne au Créateur, le Psalmiste chantera, en parlant de Jéhovah:

«Il a affermi la Terre sur ces bases.»

Puis, aussitôt, s’adressant à Lui et parlant de la Terre:

«Tu l’avais enveloppée de l’Abîme comme d’un vêtement[65].»

[65] Ps., CIV, 5, 6.

Remarquez ce mot «enveloppée», qui ne saurait s’appliquer à une Terre plate; l’auteur sacré, bien qu’il parlât pour le peuple, n’épouse pas ses idées sur la forme de la Terre; il ne dit pas: «Tu as jeté sur elle, un voile, une couverture», mais «Tu l’avais enveloppée par les eaux comme d’un vêtement» qui fait le tour du corps.

Job entrera même dans des détails plus circonstanciés; il corrobore la raison que j’ai donnée, pour laquelle la lumière ne pouvait atteindre même la surface des océans:

«Qui a fermé la mer avec des portes, Lorsqu’elle sortit impétueuse du sein maternel; Quand je lui donnai des nuages pour vêtements Et pour langes d’épais brouillards[66]?»

[66] Job, XXXVIII, 9. Le mot langes montre bien qu’il s’agit des vêtements de la mer lorsque celle-ci venait de naître. Pour la formation des planètes et de leurs satellites, voir mon volume: Origine et formation des Mondes (Doin, éd., 1922).

Or, je vous le demande, comment l’auteur des Psaumes, celui du Livre de Job, et Moïse lui-même, ont-ils pu, à leur époque, se rendre compte du passé de notre Globe; comment ont-ils pu savoir ce que notre science actuelle nous enseigne de plus certain[67]?

[67] Au début, l’atmosphère de la Terre était dense et épaisse; elle s’est raréfiée peu à peu surtout en raison de la force répulsive des rayons solaires, agissant sur les molécules supérieures; voir ma note à l’Acad. des Sc. (C. R., févr. 1923) et art. TH. MOREUX dans Rev. du Ciel (av. et mai 1923).

Admettre qu’ils eussent acquis ces connaissances par une voie scientifique n’est pas soutenable; ils ne faisaient plutôt que fixer une tradition remontant aux premiers âges de l’humanité, et la preuve c’est que nous retrouvons des linéaments de cette même tradition dans toutes les cosmogonies des peuples orientaux.

Le tehom hébraïque, l’abîme primordial, devient en Chaldée, le tihamat qui offre le même sens, et qui se mue en la déesse Tihavté, la Thavat de Bérose.

Un temps fut où le monde entier n’était que ténèbres et eau,

nous raconte une ancienne inscription cunéiforme et c’est de la mer que fut formé notre monde quand Bel, le démiurge, intervint.

Mêmes affirmations chez les Phéniciens qui enseignent qu’à l’origine, «avant que l’esprit d’Amour ne se manifestât par son action, tout consistait en un air ténébreux, épais et agité et en un chaos pareil à l’Érèbe».

Le Rig-Védâ, le plus ancien des livres védiques, s’exprime ainsi, au sujet des origines: «Qu’était le profond abîme?... Il n’y avait que ténèbres au commencement; enveloppé de ténèbres, tout était une mer indiscernable.»

Le Livre des Lois de Manou, le Vichnou-Pourana, les textes parsis nous présentent tous, des déformations de la cosmogonie biblique, mais ils s’accordent avec elle pour nous enseigner que l’eau primordiale était sombre d’abord, puis devint éclairée par la lumière du jour. Ce dernier passage est très important: il fixe de façon définitive le sens des paroles de Moïse au sujet de la lumière.

Jamais en effet passage de l’Écriture ne donna lieu peut-être, à autant de discussions que le verset relatif à cette apparition. Les anciens commentateurs ont tout imaginé pour montrer que la lumière pouvait scientifiquement arriver avant le Soleil dont il n’est question qu’au quatrième jour. Devant des explications bien sujettes à caution, on comprend pourquoi les exégètes modernes, afin d’éviter aussi tout conflit scientifique, se sont prudemment réfugiés dans le sens historico-théologique. Pour ma part, je pense qu’un examen attentif du texte biblique est de nature à préciser l’idée de Moïse. L’écrivain sacré ne fait aucune allusion à la vraie création de la lumière, cet agent physique, véritable protée qui se transforme en chaleur, en électricité, en énergie de toute sorte; il ne dit pas davantage, comme on l’a traduit pendant longtemps:

«Que la lumière soit et la lumière fut»

mais

«Qu’il y ait de la lumière et il y eut de la lumière.»

Nous avons vu que les cieux ont été créés avant la Terre; que les astres ont présidé à la naissance de notre planète; il y avait donc, à cette époque, de la lumière dans l’Univers, mais cette lumière n’avait pas pénétré à travers l’atmosphère terrestre trop dense, elle n’avait pas davantage illuminé la surface des grandes eaux, elle n’avait pas encore atteint les continents enveloppés par l’Abîme; sous l’ordre d’Élohim, tout ceci va s’accomplir.

A la parole du Créateur, l’atmosphère s’épure, les rayons du soleil arrivent enfin, quoique encore diffus, à la surface proprement dite de notre planète; surface toujours semi-liquide, mais peu importe; dès ce moment, la lumière chasse les ténèbres et notre globe planétaire, animé déjà d’un mouvement de rotation, va connaître les alternatives du jour et de la nuit.

C’est alors que Dieu dit: «Qu’il y ait une expansion entre les eaux», c’est-à-dire un intervalle entre l’eau des océans et les vapeurs qui, nées de la mer, viennent se condenser en nuages aqueux dans l’atmosphère. Cette expansion, qui constitue pour nous l’apparence du ciel, est désignée dans le texte hébreu par un mot que les Septante, influencés par les idées cosmologiques de leur époque, ont traduit par stéréoma, firmament, voûte solide; rien de tout cela dans la bouche de Moïse: le mot hébreu raquiah n’évoque que l’idée d’étendue et mieux d’expansion.

Beaucoup d’exégètes modernes ont prêté aussi à l’auteur de la Genèse, les idées du peuple égyptien sur le firmament que l’on considérait sous la forme d’un fleuve parcouru par la barque du Soleil, etc... mais les Hébreux connaissaient fort bien le mécanisme de la circulation aéro-tellurique des eaux; les vapeurs s’élevant de la mer pour former les nuages qui, à leur tour, se résolvaient en pluie[68].

[68] C’était aussi l’opinion du regretté Schiaparelli et c’est celle qui a été développée depuis peu par M. Maunder, le célèbre astronome de l’Observatoire de Greenwich.

On voudrait également nous faire croire que Moïse admettait la conception égyptienne populaire de l’aurore, lumière supposée distincte de celle du soleil, mais, encore une fois, toutes ces inepties, bonnes pour le peuple, n’étaient certes pas professées par les savants de l’époque. Rappelez-vous les astronomes chaldéens calculant les éclipses et se rendant parfaitement compte du fait que la Lune passait alors entre le Soleil et la Terre: le Soleil était donc plus éloigné de nous que la Lune. Le même raisonnement leur avait montré que les étoiles étaient bien au delà du Soleil et derrière la Lune qui parfois les éclipsait; la voûte céleste n’était donc qu’une apparence et la fiction des sphères de cristal n’était pas encore née[69].

[69] On n’en trouve des traces qu’au IIe siècle de l’ère chrétienne.

Continuons donc l’étude du récit biblique sans nous laisser influencer par les commentateurs de toutes les époques qui n’en ont pas toujours saisi le sens, faute de l’avoir comparé aux divers auteurs sacrés, comme aux Cosmogonies anciennes nées de la même tradition cent fois séculaire peut-être.

· · ·

L’écorce de la Terre s’est ridée, des plis se sont dessinés à sa surface, les mers ont envahi les fonds; collines et montagnes se sont soulevées, le sec est apparu. Et tout ceci, qui nous est enseigné par la Géologie est également dans la Bible.

«Jéhovah renferma les eaux supérieures dans les nuages et elles ne se déchirèrent pas sous leur poids[70].» Quant aux eaux inférieures (les océans), «elles s’enfuirent devant la menace de Jéhovah», nous dit le Psalmiste; et, interpellant directement le Créateur qui avait déjà affermi la terre:

[70] Job, XXVI, 8.

Les montagnes surgirent, les vallées se creusèrent, Au lieu que tu leur avais assigné... Elles ne reviendront plus recouvrir la terre[71].

[71] Ps. CIV, 5, 8.

Tel est le commencement de l’histoire géologique du globe terrestre; la suite, d’après la Genèse, en est plus impressionnante. De même que le troisième jour vit, au début, le rassemblement des eaux, la formation des océans et des amorces des continents émergés, il présidera à la naissance de la vie sur la Terre; et la vie végétale naquit. Voilà la vraie caractéristique de la fin de cette époque envisagée par l’auteur de la Genèse: le développement formidable de la cellule végétale, depuis le simple microbe jusqu’à l’algue marine, depuis la mousse terrestre jusqu’à la prêle géante et les hauts conifères qui, pendant la période primaire, couvriront l’écorce solidifiée.

Interrogeons en effet la Géologie, que nous dira-t-elle? Pendant cette période primitive, dans une atmosphère chaude et humide, tout imprégnée de carbone, la flore se développe à profusion, les végétaux s’élancent en forêts impénétrables. Ici, ce sont des plantes géantes analogues à nos fougères, mais dont les dimensions nous effrayent; là des lépidodendrons analogues à nos mousses avec des troncs de 30 mètres de hauteur; des araucarias gigantesques, des champignons et des nénuphars monstrueux. Et cette végétation exubérante, où la vie se dépense sans compter, envahit toutes les régions de l’équateur aux pôles; immenses forêts dont nos géologues trouveront partout la trace, jusque dans les déserts actuellement glacés de la Sibérie.

Et ce merveilleux tableau a été tracé pour la première fois par un homme qui a vécu des milliers d’années avant nos savants modernes, par quelqu’un qui n’a pu recevoir des prêtres égyptiens ou des astronomes chaldéens, aucune notion d’une science absolument neuve, création lente des Cuvier, des Élie de Beaumont et des Suess.

C’est à la fin de la période primaire que l’atmosphère terrestre, encore lourde de vapeurs, s’épure tout à fait et le Soleil paraît, non pas le Soleil tel que nous le connaissons, mais une vaste sphère dont les rayons avaient jusqu’ici enveloppé la Terre pour ainsi dire, astre géant semblable à ceux que nos mesures récentes viennent de nous révéler; noyau brillant entouré d’une enveloppe luminescente atteignant l’orbite de Vénus[72].

[72] Cf. TH. MOREUX, Soleils lilliputiens et Étoiles géantes (Revue du Ciel, mars 1923).

Ses rayons viennent se jouer dans les couches aériennes tout imprégnées encore d’humidité, et les paysages qu’il éclaire sont de féeriques décors, où les tons rouges mettent une note d’incendie, où les nuages passent déchiquetés par le vent; lambeaux tour à tour sombres et brillants, aux teintes sanglantes de pourpre, aux couleurs cuivrées, aux reflets d’émeraude et d’améthyste.

Et la nuit, à travers les grandes éclaircies, on voit surgir la lumière orangée de la Lune et la clarté des étoiles tremblotantes.

Ainsi se réalisait la parole d’Élohim: «Qu’il y ait des luminaires dans les cieux...» Élohim fit donc les deux grands luminaires... et aussi les étoiles.

Évidemment, il s’agit ici, non de la création du Soleil, de la Lune et des étoiles qui, nous l’avons vu, date du premier jour, mais de l’apparition des astres sur la Terre elle-même dont l’atmosphère est alors assez raréfiée pour laisser apercevoir les grands luminaires et les étoiles. Jusqu’à ce moment d’ailleurs, ainsi que l’indique avec certitude la Paléontologie, une lumière diffuse, quoique très brillante, avait enveloppé la Terre, et les saisons n’étaient pas nées; pôles et régions équatoriales jouissaient du même climat. Nulle part, on ne voyait le ciel bleu, ni les astres qui s’y peignent en perspective.

Ce fut l’œuvre du quatrième jour de changer cet état de choses, de laisser apercevoir le Soleil, la Lune et les étoiles qui, à partir de cette période, vont servir de signes pour les époques, les jours et les années.

· · ·

Au reste, remarquez que Moïse n’emploie plus le mot de création qui ne reviendra qu’à propos de l’Homme, et pour ce qui est des astres, on pourrait même discuter sur le mot hébreu âsâ qu’on a traduit par fit, mais qui aurait plutôt le sens du verbe anglais appointed, sans correspondant dans notre langue. Le verset signifierait, en somme: Élohim «appointed», nomma à charge de servir de signes le Soleil, la Lune et les étoiles. Cette opinion, défendue autrefois par le Dr S. Kinns, est tout à fait plausible et de nature à lever les dernières difficultés[73].

[73] Cf. S. KINNS, Moses and Geology, p. 187.

Si l’œuvre du troisième jour correspondant à notre période primaire fut caractérisée par le développement intensif de la vie végétale, celle du cinquième jour va nous révéler des faits aussi dignes d’attention.

L’ère primaire est terminée et la Terre marche vers une nouvelle phase de vie. Et parmi tous les animaux qui vont se disputer les lagunes, les îlots émergés, les marécages, l’empire des airs et celui des océans, des reptiles gigantesques deviendront les rois de cette nature nouvelle.

Sans doute, notre planète a déjà vu la vie animale: Foraminifères, insectes, araignées, ont peuplé les grandes forêts du carbonifère; les eaux ont été habitées par des espèces ressemblant à nos poissons, mais le développement de la faune était loin d’être comparable à celui de la flore. Et voilà que tout à coup, cette faune encore sommeillante envahit les eaux et l’atmosphère; et quelle faune! Des êtres monstrueux qui vont porter à leur apogée les manifestations de la vie animale; mais, détail caractéristique, c’est à la classe des Reptiles qu’échoit cette tâche.

Interrogeons en effet les assises du Globe; que nous apprennent-elles?

Les mers jurassiques ont vu d’énormes sauriens dont les espèces sont pour toujours disparues: le plésiosaure de 20 mètres de long; crocodile par sa mâchoire emmanchée sur un cou de cygne, bête apocalyptique dont le corps rappelle celui de la tortue; l’Icthyosaure, au mufle de dauphin, aux yeux à facettes, gros comme la tête d’un homme; le mosasaure dont les anneaux se déroulent sur la crête des vagues, semblable aux anciens serpents de mer des légendes; le téléosaure, sorte de glavial géant de 60 pieds de long. Dans les lagunes s’ébattent des diplodocus pesant plus de vingt tonnes; des dinosauriens gigantesques, sorte de lézards terribles aux formes irréelles: iguanodons, brontosaures, diclonius, atlantosaures longs de 35 mètres.

L’exubérance de vie a de même envahi les airs. Là haut, sous les nuages bas d’un jour d’orage, volent d’étranges créatures: Chauve-souris ou oiseaux? Ni l’un ni l’autre; encore des reptiles, sauriens ailés, comme les ptérodactyles aux mâchoires de caïmans, aussi longues que leur corps; comme les ptéranodons, véritables aéroplanes vivants, aux ailes de 8 mètres d’envergure.

Voilà ce que nous enseigne la Géologie et, remarque absolument déconcertante, tel est également le tableau que nous retrace Moïse de la surface de notre planète au cinquième jour. Relisez mot à mot les versets correspondant à cette période géologique.

Élohim dit: «Que les eaux foisonnent d’une multitude d’êtres animés, et que les volatiles volent au-dessus de la terre...» Élohim créa les grands monstres marins et toutes sortes d’êtres animés rampants...

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On a bien insinué que l’auteur de la Genèse, après avoir fait naître la vie végétale, avait décrit suivant un ordre logique, la vie animale dans les eaux, puis dans l’air et enfin sur la terre, mais cette réflexion paraît bien pâle à côté du texte biblique et de l’enchaînement du récit.

Tout d’abord, qui donc aurait enseigné à Moïse que la vie intense des mers s’est développée parallèlement à celle des airs; pourquoi n’avoir pas fait naître les mammifères avant les oiseaux ou en même temps qu’eux? Et puis, le texte va plus loin: il nous apprend formellement l’existence, avant celle des espèces qui nous sont familières, des grands monstres marins et des reptiles (êtres rampants).

Évidemment, tout cet enchaînement est voulu, tous ces termes sont pesés, ont une signification et vous avouerez avec moi qu’il est singulier qu’un homme vivant il y a 3 500 ans, ait pu nous donner en un langage aussi clair que le permettait son vocabulaire, un tableau exact des grandes étapes parcourues par la faune, au cours de l’évolution de notre planète.

Maintenant, quelle que soit la part faite à l’inspiration, il y a encore autre chose: il faut expliquer comment et pourquoi toutes les cosmogonies anciennes parlent de ces grands monstres marins qui semblent avoir tenu dans les mythologies des peuples primitifs, une part si importante?

Or, ces cosmogonies, je l’ai suffisamment démontré, n’étaient nées ni en Égypte, ni en Chaldée; elles existaient deux mille ans pour le moins avant Moïse; l’ensemble des faits que nous expose l’auteur de la Genèse reposait donc sur une longue tradition, altérée chez les peuples idolâtres et conservée dans sa pureté par le peuple resté fidèle au vrai Dieu; mythe d’un côté, vérité de l’autre. Et je pose de nouveau la question: D’où venait cette tradition qui nous a transmis des assertions cadrant avec notre science actuelle?

J’attends votre réponse; quelle qu’elle soit, vous n’échapperez pas à cette conclusion, que les premiers hommes étaient loin d’être des ignorants et des sauvages, et que de toute manière on ne peut échapper à une Révélation primitive que nous suggère la Bible.

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Mais continuons notre enquête et interrogeons de nouveau la science. Depuis l’apparition de la vie sur le Globe, notre planète a bien vieilli: lancée dans les espaces intersidéraux, la Terre s’est peu à peu refroidie; les millions d’années ont succédé aux millions d’années; la croûte du Globe chaque jour s’épaissit davantage; les continents se soulèvent; le Soleil lui-même s’est retiré en deçà de l’orbite de Mercure et les saisons apparaissent. A ces nouvelles conditions d’existence, vont s’adapter des formes nouvelles plus rapprochées de celles qui nous sont familières.

La période tertiaire commence.

Une flore tropicale ressemblant à la nôtre se mêle aux palmiers, aux fougères et aux séquoias géants de l’ère précédente; puis viennent les figuiers, les chênes, les érables; les prairies remplies de graminées où s’ébattront des troupeaux de paléothériums au corps de cheval et à la tête de tapir; des xiphodons, élancés comme des gazelles.

Les grands sauriens ont disparu et de nouveaux reptiles envahiront la Terre. Peu à peu, les formes s’accentuent et s’affinent: les savanes des forêts verront courir des antilopes et des girafes, et les oréadons ruminants habiteront les bords des grands lacs; puis, voici des mastodontes rappelant nos éléphants; des hipparions presque identiques à nos chevaux; de grands singes, hôtes de forêts semblables aux nôtres.

La caractéristique de cette période est donc l’apparition et le développement complet des mammifères, suivant la parole d’Élohim: «Que la terre fasse sortir des êtres vivants selon leur espèce: bétail, êtres rampants et bêtes de la terre.»

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Et dans la grande nuit stellaire, faiblement illuminée par les soleils lointains, notre soleil marche toujours, entraînant notre planète à sa suite, distribuant pour nous les étés et les hivers, provoquant ici et là, le classement de chaque espèce; à l’équateur, la faune des tropiques; aux pôles, les animaux aux lainages touffus, aux blanches toisons.

Et Élohim vit que cela était bien, mais le sixième jour n’était pas fini. Après l’apparition des animaux domestiques, Élohim s’aperçut qu’il manquait un chef pour dominer sur tous les animaux du Globe.

Sans doute, par leur présence, ainsi que le chantera plus tard le Psalmiste, toutes ces créatures bénissaient le Seigneur; mais aucune intelligence n’était là pour comprendre; personne pour contempler cette œuvre merveilleuse et pour remonter à son Auteur; personne pour le glorifier en toute connaissance de cause, pour jouir de la beauté de cette nature créée, pour en reconnaître les lois, l’enchaînement et l’harmonie; pour profiter sciemment de l’œuvre d’Élohim qui était bien et c’est pourquoi, à la fin du sixième jour, Élohim dit: «Faisons l’homme à notre image selon notre ressemblance...» Et Élohim créa l’homme à son image; à l’image d’Élohim il le créa...

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Ainsi finit cette magistrale épopée dont Moïse n’a pu évidemment que retracer les grandes lignes.

Or, je vous le demande encore une fois, à vous qui avez suivi pas à pas le texte sacré et qui l’avez comparé aux acquisitions les plus certaines de la Géologie, comment Moïse a-t-il pu connaître ce qu’il nous enseigne; comment a-t-il pu nous donner, même l’esquisse et surtout la suite des œuvres de Dieu? Les Cieux fondés avant la Terre; notre planète enveloppée des eaux primordiales et de langes épais de vapeurs, à l’aurore de sa jeunesse; le voile de l’atmosphère déchiré et l’apparition de la lumière chassant les ténèbres; la naissance de la vie commençant par la flore; le développement prodigieux de la végétation, alors que ni le Soleil, ni la Lune, ni les étoiles n’étaient encore visibles du sol terrestre; l’apogée de la faune dans des monstres, reptiles-sauriens du secondaire; l’atmosphère envahie par des «volatiles» à la même époque, alors que les oiseaux n’étaient pas nés; le règne des mammifères dans la suite des âges et, couronnant le tout, la création de l’Homme, cette intelligence venant, après toutes les créatures vivantes, prendre possession de son domaine.

Oui, quand on lit sans idée préconçue le premier Chapitre de la Genèse, on ne peut que constater chez son auteur une science si profonde qu’elle dépasse de cent coudées toutes les notions des savants de son époque; une science même plus inexplicable, humainement, que celle des constructeurs de la Grande Pyramide et en même temps une divination incroyable des faits les plus certains et les plus authentiques révélés par la Science.

Et si notre science varie, m’objectera-t-on? Évidemment, la science évolue; mais, en l’occurrence, cette constatation n’infirme nullement mes conclusions et voici pourquoi: Il faut distinguer dans la science, l’acquis de ce qui est pure hypothèse; d’une part, les faits sur lesquels repose la science et d’autre part, les théories qui cherchent à les expliquer; donc, une base intangible qui peut s’accroître à la vérité, mais qui demeure, et un échafaudage plus ou moins branlant que les générations de savants édifient tour à tour.

Or, les faits dont nous avons besoin en Géologie et en Cosmogonie, pour assurer une comparaison efficace avec le récit de Moïse, sont désormais assez connus pour que nous ne puissions les mettre en doute. Nos acquisitions futures n’y changeront rien, pas plus qu’une explication de la gravité ne saurait modifier l’expression des lois de la pesanteur, formulées pour la première fois par Galilée.

Toute divergence ne pourrait donc provenir que d’une interprétation fausse donnée à certains mots du récit génésiaque. Ici, nous pouvons facilement nous tromper, et la prudence est de règle; toutefois, sur un grand nombre de points, et je le ferai remarquer à dessein, je me rapproche des idées émises par saint Basile et d’autres Pères de l’Église; je suis donc en bonne compagnie.

Et puisque nous parlons d’autorités, le lecteur me saura gré, je pense, en terminant, de lui narrer encore une anecdote toute personnelle: Pendant des années je fus lié de grande amitié avec un de mes compatriotes, le regretté Albert de Lapparent, secrétaire perpétuel de l’Académie, celui des savants modernes qui a le mieux embrassé toutes les sciences se reliant à la Géologie et à la Paléontologie contemporaines. Comme je demandais à l’éminent professeur ce qu’il pensait du premier Chapitre de la Bible: «Si je devais, me répondit-il, résumer en quarante lignes les acquisitions les plus authentiques de la Géologie, je copierais le texte de la Genèse, c’est-à-dire l’histoire de la création du monde, telle que l’a tracée Moïse.»

Et comme nous parlions de la science antique, le célèbre géologue crut pouvoir me questionner à son tour:

--Et vous, me dit-il, que pensez-vous des mystères de la Grande Pyramide que vous avez depuis longtemps étudiée?

--Ce que j’en pense, Maître... voilà une question bien embarrassante, et m’est avis que Piazzi-Smith serait plus qualifié que moi pour vous répondre.

TABLE DES MATIÈRES

Chapitre I.--Le secret du Sphinx 1 Chapitre II.--Les révélations numériques de la Grande Pyramide 13 Chapitre III.--Les révélations géodésiques de la Grande Pyramide 31 Chapitre IV.--Les révélations astronomiques de la Grande Pyramide 47 Chapitre V.--A travers la Science antique 59 Chapitre VI.--L’optique des anciens 83 Chapitre VII.--A la lueur des étoiles 103 Chapitre VIII.--Traditions philosophiques et historiques 121 Chapitre IX.--Les Traditions scientifiques 149 Chapitre X.--Science et Cosmogonie 181

SAINT-AMAND (CHER).--IMPRIMERIE BUSSIÈRE.

[Vignette: AD LUCEM]

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