CHAPITRE IX
Les Traditions scientifiques
Nous sommes fort peu renseignés sur nombre de points relatifs à la science des anciens, encore moins sur l’évolution des traditions scientifiques. Cela tient probablement à une cause déjà alléguée au cours des chapitres précédents: les faits scientifiques n’intéressaient pas le vulgaire qui ne les eût pas compris; ces faits restèrent longtemps, ainsi que les explications, l’apanage des initiés, des prêtres, des astrologues, en un mot des savants de l’époque et l’on conçoit que ces derniers n’avaient aucun intérêt à les écrire, c’est-à-dire à les divulguer. Pour en assurer la transmission, l’enseignement oral suffisait.
Nous avons donné un exemple de la division de la circonférence qui est venue jusqu’à nous, mais des quantités de notions ont dû se perdre en route avec la décadence des peuples. La meilleure preuve c’est que sur beaucoup de points, les Grecs ont dû refaire la science, retrouver des formules déjà énoncées avant eux et souvent ils y sont parvenus avec moins de bonheur que leurs devanciers.
La valeur de π, par exemple, rapport de la circonférence au diamètre, mal connue des Grecs, avait certainement été calculée avec exactitude dans l’antiquité. Il semble même qu’elle se précise à mesure que nous remontons la série des âges.
Les Chinois admettaient pour π le nombre 3 au lieu de 3,1416, mais les Japonais employaient 3,16 depuis longtemps[28]. Le British Museum possède un document remontant vers l’an 2000 av. J.-C., le Papyrus Rhind, qui prouve qu’à cette époque, la quadrature du cercle hantait déjà les esprits. On y lit, en effet, que le côté d’un carré dont l’aire est égale à celle d’un cercle de rayon donné, est égal à
(16/9)² ou 16²/9² = 256/81;
ceci correspond à un rapport de la circonférence au diamètre égale à 3,16: fort bonne approximation, en vérité, pour l’époque.
[28] Cf. MIKAMI, Develop. Math. in China and Japon (Leipzig, 1912).
Les mesures de la Pyramide de Khéops nous font entendre qu’au moment de sa construction, ce rapport devait être connu avec beaucoup plus d’exactitude. La tradition se serait donc peu à peu altérée ou, dans quelques cas isolés, conservée tant bien que mal.
L’histoire du peuple d’Israël va nous poser de nouveaux problèmes à ce sujet.
Le Ier Livre des Rois, dans la Bible, nous donne des détails sur la construction du Temple par Salomon, ce qui nous reporte à mille années environ avant l’ère chrétienne. Nous y lisons, en particulier, que Salomon fit venir de Tyr un nommé Hiram «rempli de sagesse, d’intelligence et de savoir pour faire toutes sortes d’ouvrages d’airain». Hiram exécuta entre autres constructions, la fameuse Mer d’airain à laquelle Arago fait allusion dans son Astronomie populaire: «Il faut remarquer que la Bible, dit cet astronome, n’est pas un livre de science, que le langage vulgaire a dû y remplacer souvent le langage mathématique: ainsi on voit quelque part un passage dans lequel il est question d’un vase circulaire qui a un pied de diamètre et trois pieds de circonférence; or tout le monde sait qu’un cercle d’un pied de diamètre a plus de trois pieds de circonférence; ajoutons même que la circonférence du vase en question n’aurait pas pu être assignée mathématiquement, alors même qu’on eût consenti à mettre 150 décimales à la suite du chiffre 3, puisqu’il n’existe pas de commune mesure entre la longueur du diamètre d’un cercle et celle de la circonférence qui le termine»[29].
[29] Astronomie populaire, t. III, p. 24.
Et Arago ajoute: «Ces vues sur les objections, tirées du texte de la Bible, sont maintenant admises par les personnes les plus pieuses, même dans la capitale du monde catholique.»
J’ai déjà eu maintes fois l’occasion de faire remarquer combien peu nous devions nous fier à Arago lorsqu’il s’agit de références. Son Astronomie populaire est remplie de fautes, d’erreurs et d’inexactitudes; à propos des chiffres qu’il donne, il faut toujours aller aux sources.
Le passage de la Bible auquel il fait allusion est certainement celui du fameux Vase de Salomon connu sous le nom de Mer d’airain. Et comment Arago peut-il parler de pieds à propos de la Bible: ce mot est complètement inusité dans toute l’Écriture; nulle part, il n’y est fait mention de pied.
L’unité employée est la coudée sacrée et non la coudée ancienne en usage chez les Égyptiens, les Assyriens, les Phéniciens, les Samiens, etc... voilà ce qu’a démontré autrefois Newton. Or, par une coïncidence merveilleuse, il se trouve que cette coudée sacrée des Hébreux, coudée qu’ils apportèrent en Égypte et qu’ils en remportèrent, coudée qu’ils regardaient de temps immémorial comme un don de Dieu et qu’ils réservaient exclusivement pour les usages sacrés, coudée différente de la coudée profane des Égyptiens, des Babyloniens et de toutes les autres nations, voilà, dis-je, que cette coudée était précisément la coudée pyramidale dont nous avons si longuement parlé, celle qui avait servi à construire la Grande Pyramide.
Si l’on n’admet pas l’origine divine de cette mesure qui est en rapport avec la longueur de l’axe de la Terre, il faut expliquer comment les constructeurs de la Grande Pyramide l’avaient trouvée; comment il se fait que les Hébreux sont arrivés en Égypte munis de cette même unité de longueur. De toute façon, on ne peut échapper à cette conclusion qu’avant l’érection de la Grande Pyramide, il existait sur la Terre un peuple qui possédait cette coudée dont il a transmis la valeur, et aux constructeurs de cet unique monument, et aux ancêtres du peuple d’Israël. Et alors revient la même question angoissante: Où ce peuple inconnu avait-il puisé cette mesure à laquelle nos nations modernes seront obligées de recourir parce qu’elle est invariable, comme le faisait remarquer Callet, le savant auteur de nos Tables de Logarithmes?
Mais revenons à la Mer d’airain, le fameux vase auquel Arago a fait allusion. Donnons d’abord le texte du Ier Livre des Rois (Ch. VII, 23);
«(Hiram) fit la Mer d’airain fondu. Elle avait 10 coudées d’un bord à l’autre, elle était entièrement ronde et haute de 5 coudées: un cordon de 30 coudées mesurait sa circonférence... Son épaisseur était d’un palme, et son bord était semblable au bord d’une coupe, à une fleur de lis. Elle contenait 2 000 baths, avait 4 coudées de diamètre.» (v. 26 et 38).
Évidemment, on pourrait croire, comme le dit Arago, que l’écrivain sacré s’est contenté de chiffres approximatifs: 10 coudées pour le diamètre, 30 pour la circonférence; mais comment supposer tout de même une erreur aussi grossière de la part de savants de l’époque, très au courant des sciences de leur temps, alors que nous voyons l’auteur du Papyrus Rhind, chercher déjà une bonne approximation de la valeur de π, dix siècles auparavant.
Je croirais plutôt à l’explication qu’en a donnée autrefois Piazzi-Smith. Il s’agit simplement du diamètre extérieur et de la circonférence intérieure d’un vase dont l’épaisseur n’était pas négligeable, puisque l’écrivain sacré prend la peine de nous dire que cette épaisseur était d’un palme, environ la largeur de la main. Dans ces conditions, nous n’aurions plus le droit d’affirmer que l’auteur ne connaissait pas la valeur de π.
Maintenant, écoutons Piazzi-Smith dissertant sur ce sujet, nous allons voir surgir d’autres mystères.
«Ce vase fut fondu en bronze dans des conditions grandioses, sous une forme et avec des dimensions (6 m. 30 de diamètre) qu’aucun fondeur n’a osé aborder jusqu’ici. Le Livre des Rois nous apprend que sa capacité était de 2 000 baths; la Mer d’airain avait donc à elle seule 50 fois la capacité des 10 bassins d’airain contenant chacun 40 baths[30].
[30] Au chap. III, v. 5 du livre I des Chron., le texte donne 3 000 baths pour capacité de la Mer d’airain; mais c’est là une erreur due à un copiste.
«Cela posé on nous apprend que la Mer d’airain avait 10 coudées d’un bord à l’autre, qu’elle était toute ronde, que sa hauteur était de 5 coudées, qu’un cordon de 30 coudées entourait son contour, et que son épaisseur était égale à la largeur de la main. La première chose à établir est la forme du vase. Quelques-uns l’ont fait cylindrique; le plus grand nombre l’ont fait hémisphérique: cette seconde opinion a pour elle, en outre, de ce que le vase est dit tout rond, le fait que la profondeur est la moitié du diamètre et le témoignage de Josèphe, l’historien du peuple Juif, qui en fait expressément un hémisphère.
«Nous avons déjà dit que les 30 coudées se rapportent à la circonférence intérieure. Considérons donc un vase hémisphérique avec une circonférence intérieure de 30 coudées pyramidales: son diamètre serait de 238,73 pouces pyramidaux; il donnerait pour épaisseur 5,5 pouces, espace que la main d’un homme robuste couvrirait à peu près.
«Dans ce cas, la capacité cubique d’un semblable hémisphère serait 3 562,07 pouces pyramidaux et ce nombre divisé par 50, nombre pyramidal formé de 2 et de 5, donne 71,242 pouces cubes pyramidaux.
«Or, coïncidence étrange, ce dernier chiffre est à un sept-millième près, la capacité de l’Arche d’alliance et du coffre de la Grande Pyramide.»
Cette Arche d’Alliance à laquelle il est fait ici allusion, est celle que Moïse avait construite sous les ordres de Dieu pour y renfermer les Tables de la Loi: c’était un coffre en bois de sitim et d’acacia, richement orné, dont la Bible nous donne les mesures en coudées.
Certains égyptologues, comme M. Vernes dont nous avons rapporté les élucubrations à propos du Veau d’or, et quelques autres auxquels l’imagination ne fait jamais défaut, ont vu dans l’Arche renfermant le Décalogue, condition de l’alliance de Jéhovah avec son peuple, une reproduction, une réplique plutôt du Naos, petit monument en forme de coffre que les Égyptiens avaient placé sur leur Bari ou barque sacrée. On leur a répondu avec juste raison que le Naos renfermait de véritables idoles, dieux, animaux sacrés, etc., alors que l’Arche des Hébreux, ne contenant rien de semblable, était au contraire une protestation éclatante contre les doctrines de l’idolâtrie. La constatation de Piazzi-Smith vient à point pour réfuter la thèse grotesque et invraisemblable d’une assimilation toute de fantaisie.
Il est certain que Moïse, quoiqu’il eût vécu longtemps en Égypte et qu’il eût appris, au contact des prêtres, les secrets de leur science, n’avait jamais--pas plus qu’aucun Égyptien de son époque--pénétré dans l’intérieur de la Grande Pyramide, restée inviolée jusqu’à nos temps modernes par un mode de fermeture qu’on brisait en l’ouvrant. Or, même en admettant que l’Arche d’alliance n’ait été que la reproduction du Naos égyptien, il resterait à expliquer comment Moïse a pu être amené humainement, à lui donner exactement la capacité d’un coffre enfermé dix siècles avant lui sous des millions de tonnes de pierre.
Il y a plus: ce volume de 71 pouces cubes pyramidaux (exactement 71,242) que nous avons obtenu en divisant la capacité de la Mer d’airain par 50, est non seulement le volume de l’Arche d’alliance et du coffre de la Grande Pyramide mais d’après le texte du Livre des Rois déjà cité, il correspond à la capacité de chacun des vases d’airain construits par Hiram à la demande de Salomon, puisque chaque vase avait une contenance de 40 baths.
Nous sommes donc en présence d’une mesure de capacité extraordinairement remarquable et qui se répète le long des siècles, sans qu’on puisse en apercevoir le mécanisme de transmission. Cette mesure d’ailleurs était elle-même un sous-multiple d’une unité plus considérable; 50 fois 40 baths nous donnent 2 000 baths, contenance du Vase d’airain; or, cette nouvelle mesure de capacité qui vaut 50 fois celle de l’Arche d’alliance et du coffre pyramidal, nous la retrouvons dans la Chambre du Roi de la Grande Pyramide, où elle est représentée par une masse que des joints ménagés dans le lambris de granit lui servant de revêtement, limitent d’une manière apparente.
Allons-nous dire que Salomon ou Hiram, son entrepreneur et architecte, avaient visité l’intérieur de la Pyramide de Khéops et avaient pu calculer la contenance de la Chambre du roi où était déposé le coffre, et celle du coffre lui-même? L’assertion ne tiendrait pas debout.
Alors comment expliquer ces données métrologiques communes à ces trois grands personnages: l’Architecte de la Grande Pyramide, Moïse et Salomon: données impliquant, par leur coudée identique, une unité égale à la dix-millionième partie de l’axe polaire de la Terre, c’est-à-dire des rapports si profonds et si cachés avec les attributs cosmiques du Globe qu’une science antique même très avancée, devait être totalement impuissante à découvrir?
Et c’est là que Piazzi-Smith réapparaît avec son fameux dilemme dont il écarte définitivement la première partie.
«La seule réponse possible, nous dit-il, ne serait-elle pas que le Dieu d’Israël qui vit pour toujours, inspira dans ce but et le descendant de Sem, architecte de la Grande Pyramide, et Moïse son prophète, et Salomon son élu et son sage par excellence?»
Nous ne sommes pas obligés évidemment d’accepter les suggestions du savant astronome anglais--je vous l’accorde bien volontiers--mais alors, je vous ferai remarquer que le problème reste irrésolu; plus que jamais persiste la question de l’origine de ces données mystérieuses.
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Ce n’est pas sans raison que nos ancêtres ont désigné par le mot Bible l’ensemble des Saintes-Écritures: même à ne les considérer que du côté purement humain, celles-ci restent le Livre par excellence (Biblione). Par le style, par l’élévation de la pensée, par l’histoire des peuples en contact avec Israël, elles sont pour le poète, pour le littérateur, pour l’historien et le moraliste, une mine inépuisable. C’est donc encore à la Bible que nous nous adresserons pour pénétrer dans ce monde antique que les inscriptions hiéroglyphes et cunéiformes ne suffisent pas toujours à évoquer.
Nous commencerons par un épisode de l’histoire si captivante de Joseph. On se rappelle que Joseph, fils de Jacob et de Rachel, fut vendu par ses frères à une caravane de marchands ismaëlites qui, de Galaad, allaient en Égypte vendre leurs aromates. Après les péripéties que tout le monde connaît, Joseph, jeté en prison, est appelé devant le Pharaon pour lui expliquer deux songes que ce dernier avait eus la nuit précédente. La scène se passe vers l’an 1960 avant J.-C.
«Dans mon songe, dit Pharaon à Joseph, je me tenais sur le bord du fleuve et voici que montaient du fleuve sept vaches grasses et de belle apparence, et elles se mirent à paître dans la verdure du rivage. Après elles, montaient sept autres vaches, chétives, laides et décharnées; je n’en ai pas vu de pareilles en laideur dans tout le pays d’Égypte. Les vaches chétives et laides dévorèrent les sept premières, les grasses; celles-ci entrèrent dans leur ventre sans qu’il parût qu’elles y fussent entrées; leur aspect était aussi laid qu’auparavant. Et je m’éveillai.
«Je vis encore en songe sept épis qui s’élevaient sur une même tige, pleins et beaux; puis sept épis chétifs, maigres et brûlés par le vent d’orient, qui poussaient après ceux-là. Et les épis maigres engloutirent les sept beaux épis. J’ai raconté cela aux scribes et aucun ne me l’explique.»
«Joseph dit à Pharaon: «Le songe de Pharaon est un; Dieu a fait connaître à Pharaon ce qu’il va faire. Les sept belles vaches sont sept années, et les sept beaux épis sont sept années; c’est un seul songe. Les sept vaches chétives et laides qui montaient après elles, sont sept années et les sept épis vides brûlés par le vent d’orient seront sept années de famine.»
«Ainsi que je l’ai dit à Pharaon, Dieu a fait voir à Pharaon ce qu’il va faire. Sept années de grande abondance vont venir dans tout le pays d’Égypte. Sept années de famine viendront ensuite, qui feront oublier toute cette abondance dans le pays d’Égypte, et la famine consumera le pays. On ne s’apercevra plus de l’abondance qui aura été dans le pays, tant sera grande la famine qui suivra[31].»
[31] Genèse, XLI, 14-31.
C’est alors que Joseph conseille au Pharaon d’amasser du blé pendant les sept années d’abondance, afin de subvenir aux besoins de tous pendant la famine qui suivra, puis, le récit continue:
«Les sept années d’abondance qu’il y eut en Égypte étant achevées, les sept années de famine commencèrent à venir, comme Joseph l’avait annoncé. Il y eut famine dans tous les pays, tandis qu’il y avait du pain dans tout le pays d’Égypte... De toute la terre on venait au pays d’Égypte pour acheter du blé auprès de Joseph, car la famine s’était aggravée sur toute la terre[32].»
[32] Genèse, XLI, 53-57.
Certains détails de l’histoire de Joseph qui n’avaient pu être donnés que par un homme vivant au milieu des Égyptiens et à la cour des Pharaons, avaient cependant été l’objet de vives critiques de la part d’historiens toujours en quête de prendre en défaut le texte biblique; les découvertes et la lecture des inscriptions ont fait maintenant table rase de ces attaques injustifiées, mais il y a lieu d’insister ici sur ces famines auxquelles l’écrivain sacré fait allusion.
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Nous pouvons dire d’abord que cette sorte de fléau est de tous les temps. Avant les facilités de communications, notre contrée a vu de ces périodes où le sol, produisant des récoltes en quantité trop faible pour nourrir ses habitants, la famine se faisait rudement sentir. Ceci explique les déplacements de certaines tribus vers des contrées plus riches. La vallée si fertile du Nil, peu sujette à ces disettes périodiques, fut souvent le rendez-vous des peuples voisins. C’est ce que nous montrent de nombreux documents égyptiens. Sur un tombeau de la XIIe dynastie, par exemple, est représentée l’arrivée d’un chef nomade, un sémite selon toute vraisemblance, accompagné de sa famille et de ses serviteurs; ces étrangers, désignés sous le nom d’Amu, racontent les inscriptions, viennent en Égypte poussés par la famine qui désole leur pays et l’officier du Pharaon, Osortésen II, subvient aux besoins de tous, en faisant cultiver les champs et en donnant de quoi se nourrir aux plus nécessiteux[33].
[33] Cf. BRUGSON, Histoire de l’Égypte. L’auteur donne la représentation de la scène dont il est question ici.
Les déplacements des Hyksos, qui amenèrent ces nomades de l’Arabie septentrionale en Égypte n’eurent probablement d’autres causes que les sécheresses prolongées. De même, c’est la famine au pays de Chanaan, qui poussa ses habitants vers la vallée du Nil.
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Toutefois, malgré le limon fertilisant apporté par son fleuve, l’Égypte ne fut pas exempte de ces sortes de tribulations. La sécheresse en Abyssinie amena souvent la famine sur la terre des Pharaons. Dans des temps plus proches, quelques siècles après l’invasion arabe (640 ap. J.-C.), des famines y sévirent à plusieurs reprises durant la période qui s’étend de 900 à 1 300 après J.-C. La plus terrible, comme la plus longue, dura sept années: de 1 065 à 1 072.
Joseph fut le ministre d’un roi-pasteur, car les Hyksos avaient déjà envahi l’Égypte et la famine qui se fit sentir sous ce Pharaon de race sémitique nous est confirmée par des documents où Joseph est désigné sous le titre babylonien d’Abrek, Abarakhu étant à Babylone le nom d’un des cinq grands officiers de l’état.
Maintenant une question se pose naturellement: Laissant de côté pour le moment le texte si explicite de l’Écriture, Joseph pouvait-il, scientifiquement, prévoir une période de famine?
Voyons tout d’abord ce que la science nous enseigne à l’heure actuelle sur ce sujet. Tout le monde a entendu parler des taches solaires. Les anciens les connaissaient fort bien, car un grand nombre d’entre elles sont visibles à l’œil nu. Ovide ne nous raconte-t-il pas qu’à la mort de César, le Soleil parut obscurci. En l’an 807 de notre ère, on croit voir passer Mercure sur l’astre du jour; en 840, Vénus a le même honneur: or, dans les deux cas, ces planètes sont invisibles sans instruments grossissants; c’étaient donc des taches qu’on avait aperçues.
Les auteurs du Moyen-Age ont souvent signalé des signes dans le Soleil. Les écrivains sacrés emploient les mêmes expressions à propos de la fin du monde; ce qui prouve que dans l’antiquité le phénomène des taches était connu des observateurs. De fait, les Chinois avaient noté la présence des taches bien longtemps probablement avant l’ère chrétienne, mais leurs annales anciennes sont si sujettes à caution qu’on ne saurait rien préciser sur ce point. Toutefois, en ce qui concerne la réalité de ces formations, signalées par les observateurs de l’Extrême-Orient, aucun doute ne peut subsister: dans leur littérature, les taches sont comparées tantôt à un œuf, tantôt à une datte ou à une prune. L’ouvrage de Ma-Twa-Lin contient un tableau remarquable de 45 observations de ce genre, faites entre 301 et 1205, c’est-à-dire dans un intervalle de 904 années.
Toutefois, c’est seulement après 1610, date de l’invention des lunettes, qu’on arrive à découvrir la périodicité du phénomène: tous les onze ans environ et en moyenne, il y a recrudescence de taches sur le Soleil; c’est là pour ainsi dire une des formes de l’activité de notre astre central, le maximum de taches correspondant, ainsi que je l’ai démontré dès 1900, dans le Problème solaire, à une élévation de température des enveloppes du Soleil.
Près d’un siècle avant moi, d’ailleurs, le fait avait été pressenti par Sir William Herschel, au moyen de considérations extrêmement curieuses. Après s’être demandé si les variations des taches ont quelque influence sur la rigueur ou la douceur des saisons, cet astronome pense que nous avons des éléments pour résoudre la question, indirectement tout au moins, dans l’influence des rayons solaires sur la végétation et la culture du froment en Angleterre: «N’y a-t-il pas là, écrit-il en 1801, un critérium certain de la quantité de lumière et de chaleur émise par le Soleil, puisque le prix du blé représente exactement la rareté ou l’abondance de sa production absolue dans notre région?»
«En examinant la période comprise entre 1650 et 1713, il semble probable, ajoute-t-il, d’après le cours normal du blé, qu’il se produisait une rareté ou un défaut temporaire de la végétation en général quand le Soleil n’avait pas de taches; ces apparences seraient donc les symptômes d’une émission abondante de lumière et de chaleur[34].»
[34] Cf. TH. MOREUX, Les Énigmes de la Science (Doin éd., Paris).
Et il conclut que les conditions de sécheresse et d’humidité peuvent fort bien dépendre de la quantité des rayons solaires qui nous sont envoyés.
Au cours de mes travaux sur le Soleil, j’ai eu l’idée de vérifier les vues intuitives d’Herschel, en tablant non plus sur une région déterminée, mais sur la terre entière. Eh bien, vous pouvez voir sur le tableau dressé par moi à la fin du siècle dernier, que la courbe de production du blé dans le monde suit pas à pas celle de l’activité solaire manifestée par les taches; les deux maxima coïncident à une année près. (Voir le diagramme, page 169.)
A la quantité de chaleur reçue du Soleil, s’ajoute aussi le taux de sécheresse et d’humidité. En fait, dans les régions tropicales où le climat est plus régulier que chez nous, les alternances de pluie ou de sécheresse sont régies par le cycle solaire de 11 ans, le maximum de pluie coïncidant avez une recrudescence des taches.
A Bogota, à Ceylan, dans les Indes, c’est un fait bien connu que 5 ou 6 années de sécheresse alternent avec 5 ou 6 années d’humidité; et cette distribution est calquée sur la variation du cycle solaire. C’est à tel point qu’aux Indes, par exemple, la famine arrive à peu près tous les onze ans. Toutefois, il ne faut pas chercher dans l’allure des courbes une régularité mathématique. On a observé en effet des minima éloignés de 8 ans 2/10 et on en a signalé aussi dont l’intervalle était de près 15 ans, de 1 784,7 à 1 798,3 par exemple.
Pour les maxima, les différences sont encore plus accusées: nous connaissons une période de 7 ans 3/10 seulement, une période de 13 et une autre de plus de 16 ans (de 1 788,1 à 1 804,2).
Les 7 années d’abondance, suivies de 7 années de famine, annoncées par Joseph et que la Bible nous assure s’être réalisées, sont donc tout à fait vraisemblables; mais, en raison de l’irrégularité des périodes solaires dont la cause nous échappe, aucun astronome actuel n’est en mesure d’affirmer en quelle année tombera exactement tel ou tel maximum de taches, de pluies, etc... A moins de supposer chez Joseph une science humaine si extraordinaire qu’elle ait dépassé de beaucoup la nôtre, sa prévision d’abondance et de disette pour une année définie, reste donc, humainement parlant, l’un des faits les plus mystérieux et les plus incompréhensibles que nous offrent l’Écriture.
[Illustration: La production du Blé, sur la Terre entière, suit pas-à-pas la courbe des taches solaires. (Diagramme dressé par l’Abbé MOREUX.)]
On pourrait alléguer, semble-t-il, que la prédiction pouvait n’être qu’approximative et que le futur ministre du Pharaon avait fort bien pu se baser sur une loi empirique, c’est-à-dire expérimentale et semblable en tout point à celle que nous possédons, puisqu’il suffit d’observer un grand nombre de cycles solaires et d’en déduire une moyenne. Joseph aurait eu ainsi, à un ou deux ans près, l’époque d’un maximum de taches, donc d’humidité et de sécheresse consécutive: les considérations que je vais développer sommairement sont de nature à montrer la fragilité d’une telle hypothèse.
L’alternance des périodes sèches et pluvieuses en corrélation avec le cycle undécennal des taches solaires, cesse d’être nettement marquée en dehors de la région tropicale. Les fluctuations de la pluie offrent moins d’amplitude à mesure qu’on s’éloigne de l’équateur et parfois on rencontre des années très pluvieuses dans une période qui, à ne considérer que la courbe des taches, devrait être sèche. Mais comme l’activité solaire est sujette à des soubresauts qui renforcent certains maxima, ces derniers finissent seuls par se traduire sur la courbe des pluies.
En fait, il paraît à peu près prouvé aujourd’hui que ces à-coups se font sentir toutes les trois périodes, c’est-à-dire que tous les 35 ans environ, l’activité solaire augmentant, nous constatons une recrudescence de pluies. Cette pluviosité s’accuse surtout par le niveau des grands lacs qui est soumis à une oscillation périodique de même durée que les phénomènes enregistrés à la surface du Soleil[35].
[35] Sur les rapports de la climatologie avec le Soleil, voyez TH. MOREUX, Où en est l’Astronomie? et les Énigmes de la Science; ou encore: Le Soleil et la Prévision des temps.
Malheureusement, là encore, aucune régularité absolue dans l’amplitude: tout se passe comme si, à côté des cycles de 11 ans et de 35 ans, il en existait un troisième, séculaire celui-là, qui vient interférer avec les deux premiers. Ceci expliquerait ces longues accalmies solaires où les maxima sont peu accusés et ces grandes périodes caractérisées par de larges variations.
Envisagée à la lueur de ces considérations, la climatologie de l’Égypte nous apparaît extrêmement complexe. A ne considérer que la latitude, il est évident que la pluviosité en Égypte et dans toute la région avoisinante, doit refléter les cycles solaires de 11 ans et de 35 ans. Les disettes auraient donc dû s’y faire sentir à peu près périodiquement, sans qu’on puisse cependant les prédire exactement à deux ou trois années près.
En réalité, l’Histoire nous apprend que les famines étaient assez fréquentes dans les pays limitrophes de l’Égypte, mais il était loin d’en être ainsi dans la vallée du Nil. C’est qu’en fait, cette vallée assez étroite devait surtout sa fertilité, non aux pluies périodiques, mais aux inondations de son fleuve.
Le mécanisme de ces crues était inconnu des anciens Égyptiens aux yeux desquels le Nil n’apparaissait qu’entre Éléphantine et l’île de Philæ, près de la cataracte de Syène. Nous sommes un peu mieux renseignés aujourd’hui. Les «larmes d’Isis pleurant son époux» et amenant les débordements du fleuve ont une double origine: d’abord, les pluies annuelles qui s’abattent régulièrement sur la partie supérieure de son cours, c’est-à-dire à 6 000 kilomètres de son embouchure, et qui viennent grossir ses puissants affluents; puis, les eaux des grands lacs Victoria et Albert-Nyanza auxquels il sert pour ainsi dire de déversoir naturel.
[Illustration: Diagramme établi par l’Abbé MOREUX et montrant la relation entre l’activité solaire et certains phénomènes terrestres d’ordre surtout climatologique.]
Or, ces lacs sont dans la région équatoriale et leur niveau, mieux encore que celui des lacs européens, reflète toutes les vicissitudes de l’activité solaire.
Pour que la famine arrive en Égypte, il est donc surtout nécessaire que le manque d’eau se fasse sentir de ce côté; cette circonstance, jointe à des minima de pluie en rapport avec l’état du Soleil, peut seule amener une disette marquée; tout cela est évidemment soumis à des lois, mais si nous commençons à soupçonner ces dernières, nous sommes loin de les avoir entièrement mises au jour.
Vous le voyez maintenant, la prédiction des famines pour l’Égypte, plus encore que pour les autres contrées, offre d’inextricables difficultés. Raison de plus pour nous émerveiller de l’interprétation exacte que donna Joseph des songes du Pharaon. Nous ne pouvons supposer un instant que les Égyptiens et les Hébreux soient arrivés par la seule observation à concevoir le mécanisme des inondations du Nil, liées en partie aux fluctuations de l’état physique du Soleil. Alors, d’où Joseph tenait-il sa faculté de prédire exactement une période d’abondance suivie d’une famine d’égale durée? Humainement, le fait est inexplicable et aussi mystérieux que la valeur de la coudée sacrée.
L’histoire de Joseph n’est pas le seul exemple relatif à la science que la Bible offre à nos méditations, mais il faut se borner sous peine d’allonger indéfiniment ce chapitre. Toutefois, pour terminer, on me permettra de citer un étrange calcul auquel s’est livré un astronome à propos de deux passages de Daniel, dans la Bible.
On sait que Daniel enfant avait été emmené en captivité à Babylone par Nabuchodonosor après la prise de Jérusalem (606 av. J.-C.) Le roi le fit venir bientôt à la cour avec deux autres jeunes Hébreux, afin «qu’ils apprissent la littérature et la langue des Chaldéens»[36] c’est-à-dire l’étude des livres sacrés confiée aux prêtres et qui comprenaient outre l’astrologie, l’astronomie et la météorologie de l’époque.
[36] DANIEL, I, 4.
Or, parmi les prophéties que Daniel fit plus tard, il en est une qui a de tout temps exercé la sagacité des exégètes. Il y est question de deux périodes de temps mystérieuses: la première, formée d’un temps, d’un demi-temps et de deux temps est de 1 260 années; la seconde est de 2 300 soirs et matins, jours ou plutôt années, si l’on se réfère à d’autres textes analogues où la longueur de la période est plus clairement désignée[37]. A quoi se rapportent ces nombres? Il était naturel qu’on cherchât du côté de l’Astronomie et voici l’interprétation qu’en a donnée de Chéseaux.
[37] DANIEL, VIII, 12 et VIII, 14.
Ce savant est d’ailleurs bien connu; c’est lui qui, en mars 1744, découvrit la belle comète qui porte son nom. Il l’aperçut pour la première fois à Lausanne, en Suisse, où il exerçait l’Astronomie; l’astre était composé de six appendices lumineux courbes, disposés en éventail, particularité assez rare dans le domaine cométaire. Entre autres études, de Chéseaux nous a laissé un ouvrage introuvable en France aujourd’hui, mais qui a été conservé à la bibliothèque de Lausanne; il est intitulé: Remarques sur Daniel.
Pour comprendre comment l’auteur a été amené à écrire sur un tel sujet, il faut savoir que de Chéseaux avait découvert le cycle de 315 ans, après lequel le Soleil et la Lune reviennent, à 7 ou 8 minutes d’arc près, au même point du ciel d’où ils étaient partis. Or, ce nombre 315 est précisément le quart de 1 260, nombre de Daniel. De Chéseaux en conclut que la période de 1 260 ans devait être, elle aussi, un cycle luni-solaire.
En effet, après 1 260 années juliennes, le Soleil et la Lune reviennent à 1/2 degré près au même point de l’écliptique.
Examiné de la même manière, converti en une période de 2 300 ans, le second nombre de Daniel s’est montré un cycle aussi parfait; donc l’erreur, dix fois moindre que celle du cycle de Callipe[38] était exactement celle du cycle de 1 260 ans.
[38] Callipe vivait en Grèce au IVe siècle av. J.-C. Il avait précédemment amélioré les calculs de ses devanciers, concernant les cycles solaire, lunaire et planétaire.
Cette égalité d’erreur forçait à conclure que la différence entre les deux cycles--soit 1 040 ans--devait être elle-même un cycle parfait, à la fois solaire, lunaire et diurne, cycle longtemps cherché par les astronomes qui avaient fini par le déclarer chimérique ou impossible. Son accord avec les observations et les Tables astronomiques les plus célèbres est extraordinaire. Les positions qu’il donne diffèrent moins des positions réelles que celles des Tables ne diffèrent entre elles; l’erreur commise est moyenne entre les erreurs des Tables: 0′,45 pour le Soleil; 0′,26 pour la Lune.
Le Soleil fait 1 040 révolutions par rapport au premier point du Bélier, en 379 852 jours; or, la Lune par rapport au Soleil, accomplit le même nombre de révolutions complètes dans le même laps de temps. Le cycle de Daniel donne pour la longueur de l’année tropique 365 jours 5 h. 48 m. 55 s. alors qu’on admet aujourd’hui la même valeur à 9 secondes près.
A ce résultat déjà extraordinaire pour l’époque, s’en ajoute un autre signalé encore par de Chéseaux. Dans l’année 652, date très rapprochée de la prophétie de Daniel, l’équinoxe de printemps, le solstice d’été et l’équinoxe d’automne arrivèrent tous trois à la même heure, à midi, au méridien de Jérusalem, ainsi que l’exige le mouvement qui résulte de la période de 1 040 ans!
Qui donc, conclut de Chéseaux, a pu amener Daniel à faire allusion à des périodes ayant des rapports si merveilleux avec le mouvement des astres?
Dans une lettre datée du 12 juin 1771, le savant astronome de Mairan écrivait à ce sujet à de Chéseaux: «Il n’y a pas moyen de disconvenir de ces vérités et de ces découvertes, mais je ne puis comprendre comment et pourquoi elles sont ainsi réellement renfermées dans l’Écriture.»
Déjà, l’Académie des sciences, sur le rapport de Cassini, avait déclaré toutes les méthodes suivies pour le calcul des mouvements du Soleil et de la Lune, déduites du cycle de Daniel et de l’arrivée des équinoxes et du solstice au méridien de Jérusalem, très démontrées et parfaitement conformes à l’astronomie la plus exacte.
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Depuis, la question a été étudiée par des astronomes modernes[39], Bell Dawson, E. W. Maunder, le Docteur H. Grattan Guinness et tous ont conclu que, quelle que soit la signification intrinsèque de la prophétie de Daniel, les nombres mis en avant appartiennent à un cycle astronomique extrêmement parfait. Ce cycle était certainement inconnu des Chaldéens, aux yeux desquels Daniel passait effectivement pour un des plus grands savants de l’époque.
[39] Cf. GR. GUINNESS, Creation centred in Christ, p. 344 et E. W. MAUNDER, Astronomy of the Bible, p. 337.
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Ainsi, la science dont a fait preuve le prophète hébreu est presque aussi déconcertante que les faits incroyables de la Grande Pyramide. D’un côté, une étude approfondie des mouvements célestes qui force même actuellement notre admiration et dont les conclusions ne seront retrouvées que longtemps après; de l’autre, un monument impérissable venant ouvrir l’ère de l’architecture, non par un début insignifiant, destiné à s’accroître à travers les siècles sous forme de progrès lents et continus, mais par un élan de science, de majesté et d’excellence incomparables, atteignant d’un seul coup un idéal que, peut-être, l’humanité ne dépassera jamais.
[Illustration: Explication astrologique de la succession des noms des jours dans notre semaine.]