CHAPITRE PREMIER
Le secret du Sphinx
Il peut paraître prétentieux de la part d’un astronome de venir opérer sur un terrain réservé aux archéologues. L’Égyptologie, l’Assyriologie, le déchiffrement des hiéroglyphes et des textes cunéiformes sont maintenant véritables sciences et domaine réservé à de rares initiés. Les profanes, dont nous sommes, n’ont pas le droit, semble-t-il, de franchir la porte du temple. Soit, mais, en matière de critique ou d’interprétation, le temps n’est plus où chacun se contentait du Magister dixit. La Science, dans ses conclusions tout au moins, appartient à tous, et tous nous éprouvons ce besoin de savoir et de contrôler, bien caractéristique de notre époque sceptique et incrédule.
Autrefois, les mœurs, les coutumes, les hauts faits de rois antiques, aussi bien que les récits de la Bible, passaient pour de belles légendes; les Encyclopédistes les tenaient pour telles; les savants, contemporains des Champollion, étaient du même avis; quant aux philosophes, aux poètes et aux littérateurs, mettant à profit l’ignorance commune pour «pêcher en eau trouble», un grand nombre d’entre eux avaient imaginé des chronologies, des généalogies, des histoires fantaisistes destinées à nous faire admettre l’antiquité fabuleuse des Chinois et des Hindous. Dans ces contrées de rêve, presque inconnues, avaient pris naissance, nous répétait-on, les dogmes de nos religions modernes.
Or, la vérité vint précisément du côté où personne ne l’attendait: l’Astronomie est la plus lointaine des sciences; tous les peuples l’ont cultivée; dès l’origine, le ciel étoilé, le mouvement des astres, les phénomènes relatifs au Soleil et à la Lune frappèrent l’imagination des hommes; l’histoire du ciel fut enregistrée parallèlement à celle de la Terre et, en dernière analyse, l’archéologue moderne se voit réduit à consulter l’astronome pour fixer les dates des événements d’un lointain passé.
C’est ainsi que les légendes chinoises ou hindoues se réclamant de nombreux millénaires avant l’ère chrétienne, n’ont pu résister à une critique serrée et sans pitié. Les éclipses non douteuses enregistrées par les savants de la Chine, ne remontent certainement pas à plus de 4 400 ans; quant aux Tables astronomiques des Hindous, nous savons maintenant qu’elles ont été formulées après coup et mal calculées; le livre des Védas dont toutes les versions diffèrent et qu’on n’a pu recueillir dans son intégrité, est postérieur à Moïse. Quant au recueil scientifique Surya-Siddantha que les brahmanes faisaient remonter à des milliers d’années et qui aurait, en tout cas, constitué le plus ancien manuscrit du monde, il paraît bien postérieur à l’introduction de l’Astronomie grecque dans l’Inde et daterait tout au plus du XIe siècle après J.-C. La légende même de Christna n’est qu’un grossier pastiche de l’Évangile, et ceux qui voient dans les livres sacrés de l’Inde la source de notre morale ou de nos Livres saints, pourraient tout aussi bien faire dériver ces derniers du célèbre Coran écrit par Mahomet!
A l’heure actuelle, personne ne le conteste, c’est du côté de l’Égypte qu’il faut chercher, gravés sur la pierre les plus lointains témoignages d’une pensée écrite.
Probablement vers l’an 4000 avant J.-C. cette partie de l’ancien Monde fut envahie par des tribus errantes qui se fixèrent sur les bords du Nil. D’où venaient les nouveaux arrivants? Bien des historiens, après les Grecs, leur ont attribué une origine africaine, mais depuis les travaux de Maspero, on leur accorderait plutôt une descendance sémite. D’accord avec le récit biblique, la critique moderne les ferait donc venir d’Asie, berceau des peuples primitifs; des descendants de Sem ont en effet occupé l’Assyrie et auraient bien pu passer de là en Chaldée, puis en Égypte. Cela nous expliquerait comment certaines traditions astronomiques, sur lesquelles nous reviendrons, ont dû parvenir dans l’empire des Pharaons.
Ajoutons toutefois que d’après les égyptologues les plus sérieux, les races ayant peuplé primitivement l’Égypte résultaient déjà d’un certain mélange. Aux Sémites s’étaient sans doute adjoints des Chamites venus des côtes de l’Océan Indien et du territoire adjacent à la Babylonie. En fait, la vallée du Nil était appelée Chemi et les inscriptions assyriennes nomment les égyptiens Musri, deux noms qui rappellent Cham et son fils Misraïm.
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Je m’excuse de donner ici tous ces détails; ils sont cependant nécessaires pour comprendre la suite. Le grand public qui a paru s’intéresser prodigieusement aux recherches récentes opérées dans la vallée des Rois, confond souvent les Pharaons dont on lui parle; il ignore généralement que les dynasties de ces grands d’autrefois s’étagent sur près de 35 siècles!
Les dix premières dynasties, avec celle de Ménès en tête, régnèrent à Memphis dans la basse Égypte; les dix suivantes à Thèbes, beaucoup plus au sud. La Vallée des Rois dont on parle tant, fut la nécropole de la 19e dynastie; c’est là que Séti 1er eut son tombeau, trouée immense qui s’enfonce à plus de cent mètres dans les flancs des rochers. L’empire des Pharaons devait durer mille années encore et c’est seulement lors de la 26e dynastie que Cambyse, roi des Perses, conquit l’Égypte (525 av. J.-C).
On comprendra mieux maintenant pourquoi les vrais égyptologues réservent toute leur attention aux tombes royales les plus antiques, celles contemporaines d’une époque où la civilisation n’avait pas encore eu le temps d’altérer les traditions primitives.
De Ménès[1], le premier Pharaon qui fit, prétendent les historiens, l’unité de la nation égyptienne, nous ignorons à peu près tout; l’intérêt ne commence qu’à l’arrivée des rois de la IVe Dynastie: Khéops, Képhren et Mycérinus. C’est de cette époque lointaine, située vers l’année 2500 avant l’ère chrétienne, que datent les Grandes Pyramides.
[1] Ménès régna vers 3200 av. J.-C. Les découvertes récentes ont beaucoup réduit les chiffres relatifs à l’antiquité des premières dynasties. Cf. Dr CONTENAU, La Civilisation Assyro-Babylonienne, Paris, 1922.
La plus grande, celle de Khéops, le Khouvou des inscriptions hiéroglyphiques, attire immédiatement l’attention par ses proportions fantastiques. Devant cet entassement colossal de blocs amoncelés par des armées d’esclaves, l’esprit est saisi de terreur et l’on songe involontairement au but que poursuivaient les Pharaons et les prêtres égyptiens en accumulant ces énormes rochers taillés régulièrement sur toutes leurs faces et disposés sous une forme géométrique définie.
[Illustration: Statue de NEFERT (IIIe Dynastie) (Musée de Boulaq). Cette statue montre que l’art égyptien était déjà très développé avant l’époque de la construction de la Grande Pyramide de Khéops.]
Les guides, qui ne manquent point dans la contrée, les livres que vous pourrez consulter en la circonstance, les archéologues qui déchiffrent à la loupe les inscriptions hiéroglyphiques, vous diront que les Pyramides ne sont que les stèles funéraires, ou, mieux, les tombeaux des rois puissants de ces époques lointaines. Que de luxe, que d’efforts, que de vies d’hommes employés à perpétuer le souvenir des dynasties égyptiennes!
On comprend les temples gigantesques élevés aux Bouddhas indiens, les sanctuaires ruinés de Memphis et de Louqsor; ceux qui viendront après nous, lorsque nos civilisations modernes auront disparu, comprendront tout autant les restes de nos cathédrales gothiques élevant leurs forêts de piliers vers le ciel. Il y a là un hommage rendu à la divinité, l’expression d’un culte que nous retrouvons partout où l’homme a vécu, à toutes les périodes de l’histoire et même de la préhistoire.
Mais qu’on entasse des milliers de mètres cubes de rocs géométriquement taillés pour honorer un roi de la Terre, pour ensevelir une momie ficelée, embaumée et desséchée, il semble qu’il y ait là un prodige d’aberration de l’orgueil humain, et la raison, qui cherche la cause véritable des grandes entreprises, ne se tient pas pour satisfaite lorsqu’un archéologue, fût-il le plus érudit des savants, vient nous affirmer que les Pyramides ne sont que les tombeaux des Pharaons.
Et cependant les faits paraissent donner à l’hypothèse une réelle vraisemblance.
Chaque Pyramide comprenait des couloirs, des antichambres, des chambres funéraires dont les entrées étaient habilement dissimulées par les architectes: on assurait ainsi, pensait-on, jusqu’à un certain point, l’inviolabilité du tombeau.
Le monument devait être orienté suivant les quatre points cardinaux, mais, soit négligence, soit maladresse, cette orientation n’est pas plus précise que celle de nos cathédrales et de nos sanctuaires actuels, dont le chevet devrait par tradition être constamment tourné vers l’Est.
Des hiéroglyphes, déchiffrés par les Champollion, couvraient les revêtements intérieurs des couloirs ou des chambres. C’étaient les récits enthousiastes des hauts faits du défunt; tout en perpétuant sa mémoire à travers les siècles à venir, ces glorieux récits du passé devaient assurer à son double et à son âme une nourriture suffisante pour la vie future.
Et, de fait, certaines Pyramides conservent encore dans leurs chambres funèbres les momies royales déposées là depuis des siècles.
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Mais ces Pyramides ont-elles été construites dans le but unique de servir de tombeau? En l’affirmant, nos archéologues modernes pourraient bien commettre une erreur aussi grossière que les savants qui, dans soixante siècles, en fouillant les ruines et les cryptes de nos cathédrales, découvriraient les tombeaux de nos évêques ou de nos rois, et concluraient, de ces intéressantes trouvailles, que nos merveilleux monuments avaient été élevés en l’honneur de leurs restes.
En bien des cas les Pyramides égyptiennes ont servi de lieu de sépulture, mais une idée plus élevée a dû, selon nous, présider à leur construction.
Au surplus, ce qui pourrait le démontrer, c’est précisément l’existence de la plus grande d’entre elles, celle de Khéops, construite sous la quatrième dynastie qui régna 2 500 ans environ avant l’ère chrétienne.
La construction en est extrêmement soignée, mais on n’y a découvert presque aucune trace d’inscriptions.
Jusqu’à la conquête arabe, elle garda un revêtement de pierres de couleurs diverses si habilement assemblées qu’on eût dit un seul bloc du pied au sommet.
On mit longtemps à découvrir l’entrée des couloirs aboutissant aux chambres intérieures. Ces chambres, au nombre de trois, ont reçu des dénominations fantaisistes: chambre du roi, chambre de la reine, chambre souterraine. Elles ne portent aucune trace de décoration, aucune indication de nature à nous renseigner sur l’objet auquel on les destinait.
A la place du sarcophage, dans la chambre du roi, se dresse une auge en pierre merveilleusement taillée.
La Grande Pyramide n’est donc pas un tombeau. Alors dans quel but l’a-t-on élevée? Mystère.
Les prêtres égyptiens, ces merveilleux savants de l’antiquité, ont-ils voulu fixer en un monument impérissable les données précises qu’ils avaient accumulées sur la science des astres, et les notions scientifiques de leur époque? Pourquoi non?
[Illustration: Coupe de la Grande Pyramide de KÉOPS.]
Mais alors nous nous glorifions de découvertes connues depuis six mille ans!
Autre question: Comment les savants de ces temps lointains étaient-ils parvenus à connaître la forme de la Terre, à mesurer notre planète, à la peser; quels moyens avaient-ils à leur disposition pour scruter les profondeurs du ciel, pour avoir une idée de la distance du Soleil à la Terre? Car, nous le verrons, toutes ces données paraissent résulter des mensurations de la Grande Pyramide.
Et puis, le mécanisme importe peu; les faits sont là; devant les constatations troublantes, devant les révélations numériques de cet impérissable monument, devant les indications et les enseignements qu’il nous donne sur la science égyptienne, on comprend l’attitude du Sphinx monstrueux qui, les regards tournés vers le lointain horizon, devait garder les secrets des prêtres antiques.