Chapitre 2
La Rouveraye était distante d’une dizaine de kilomètres au plus ; la route délicieuse s’enfonçait à travers le bois jusqu’à la grille du parc. Au moment où le phaéton traversait le pont, un rayon de soleil illumina les fenêtres du château ; une surtout, en pleine lumière dorée, miroitait comme une glace. Richard reconnut la fenêtre du petit salon de sa femme, où il avait passé les dernières heures pénibles de l’agonie, alors que les deux mères qui entouraient la mourante ne lui permettaient plus de s’approcher, mais seulement de la regarder, debout dans la large baie. Était-ce parce que Madeleine avait trop appartenu à ces deux mères, que son mari n’avait jamais pu l’aimer autant qu’il l’eût voulu ?
Comme il se posait cette question, il arriva devant le château, qui semblait flamboyer en son honneur.
— Madame est au cimetière, dit le vieux valet de pied qui lui ouvrit la porte. Elle va revenir.
— Allons au-devant d’elle, dit Edme en tirant la main de son père pour redescendre le perron.
— Vas-y avec Jaffé, répondit Richard.
Le petit garçon partit à la hâte, et Brice entra dans la maison.
— Mlle Yveline va bien ? demanda-t-il au vieux domestique.
Sans attendre de réponse, il disparut, et monta l’escalier comme s’il n’avait eu que vingt-cinq ans. Arrivé au second, il poussa une porte et entra dans une vaste pièce, garnie d’un lit, d’un berceau et de quelques meubles ; tout cela avait cet air à la fois vide, vaste et habité qui appartient aux chambres de petits enfants.
— Bonjour, nounou, dit-il à la jeune femme qui s’était levée en l’entendant entrer ; puis il se dirigea rapidement vers le berceau.
La fillette dormait de ce calme sommeil d’après-midi, moins profond que celui de la nuit, moins affairé, pour ainsi dire ; elle dormait habillée à demi, ses bras et ses jambes nus, ses petits pieds chaussés de bas de laine seulement, les boucles de ses cheveux sur les yeux, les joues roses, avec une grâce enfantine qui n’excluait pas une sorte de dignité à la fois comique et touchante.
Le père se pencha sur elle et la regarda longuement.
C’était sa chérie, son trésor, la joie de ses yeux. Dès les premiers temps de son mariage, il avait souhaité une petite fille. Lorsque, après cinq années d’attente, il s’était enfin vu père, la venue de son fils n’avait satisfait qu’à moitié son désir. Enfin Yveline était née, et il s’était trouvé heureux ; les premiers gestes de l’enfant l’avaient transporté de joie, les premiers sons de sa voix lui avaient paru plus délicieux que toute musique… Au bout de quatre mois de ce bonheur, la jeune mère était morte, d’une fluxion de poitrine, en quelques jours, dans cette maison où ils étaient venus, comme tous les ans, pour quelques semaines ; la grand-mère, naturellement, avait gardé le petite fille, l’autre grand-mère avait demandé le petit garçon. Est-ce qu’un veuf pouvait s’occuper de ces petits ? La pensée seule en était absurde ! C’était du moins ce que disaient les grand-mères… et voilà pourquoi Richard Brice, seul, triste, privé de ses enfants, s’était laissé prendre le cœur par un grand amour, un amour qui serait le seul de sa vie, pour Mlle Odile Montaubray…
Il baisa doucement les petits poings fermés, qui frissonnèrent légèrement au contact de ses lèvres pourtant si prudentes ; puis il se releva, pour résister au besoin de dévorer de baisers les bras et le visage de la chérie, car il avait peur de la réveiller. Mais elle ouvrait déjà ses jolis yeux clairs, où le sommeil semblait avoir laissé une légère vapeur, et s’étirait avec une grâce exquise.
Le regard d’Yveline erra un instant sur les murs, sur la flèche de sa barcelonnette ; il s’arrêta ensuite devant elle, avec une expression d’abord indécise, puis joyeuse, et enfin, elle dit :
— Papa !
Richard l’enleva dans ses bras, tout fier qu’elle l’eût reconnu, depuis un mois qu’il ne l’avait vue.
— C’est qu’elle a tant d’esprit ! dit la nounou en la lui prenant des mains ; elle n’a que vingt-deux mois, et je vous assure qu’elle a plus de connaissance que bien des vieux !
Le père et la petite fille firent alors une de ces parties délicieuses que seuls peuvent comprendre ceux qui ont aimé leurs enfants. À quatre pattes sur le tapis, ils jouèrent et coururent l’un après l’autre, jusqu’à ce que Brice se souvint qu’il était venu accomplir un devoir désagréable auprès de sa belle-mère.
— Madame n’est pas encore rentrée ? dit-il en se remettant sur ses pieds, et en tirant ses habits pour leur donner une apparence correcte.
— La voici qui revient, répondit la nourrice en apportant une brosse. Edme parut sur le seuil, tenant la main de Mme de la Rouveraye, qu’il affectionnait.
La belle-mère de Richard était absolument l’opposé de sa mère ; autant l’une était vive et fluette, autant l’autre était grande et majestueuse ; lente dans ses mouvements et dans ses discours, peu prompte à manifester ses impressions ou ses sentiments, bonne et tendre, mais souvent méconnue, à cause de sa réserve, Mme de la Rouveraye avait plus d’affinité avec la nature de son petit-fils Edme qu’avec celle d’Yveline ; mais elle aimait si également les deux enfants, qu’elle ne se fût pas permis de manifester une préférence extérieure. C’était une femme très droite, et, de bonne heure, elle avait appris à se refuser tout ce qui n’était pas l’accomplissement du devoir dans toute sa sévérité. Il y avait d’ailleurs en elle un fonds de tristesse qui assombrissait sa vie, mais sans qu’elle en fit souffrir les autres. Elle aimait à être triste : c’était pour elle une jouissance mélancolique, à laquelle elle trouvait un charme exquis.
Après le premier échange de paroles, Edme fut laissé avec sa petite sœur, et Richard suivit sa belle-mère dans le petit salon. C’était une pièce de grandeur moyenne, tout intime, aux murs couverts de portraits ; on voyait que Mme de la Rouveraye y vivait constamment avec tous ses souvenirs. Une poupée assise sur une chaise basse témoignait qu’Yveline n’en était point exclue.
— Je crains, dit Brice lorsqu’ils se furent assis, que ma lettre ne vous ait causé du chagrin… il faudrait me le pardonner, ma chère maman…
Il disait à Mme Brice : « Ma mère », et à sa belle-mère : « Maman ». Il avait trouvé en celle-ci, qu’il avait d’ailleurs connue de tout temps, une tendresse latente, un besoin de caresses morales, qu’il était heureux de contenter par la douceur de son langage.
— J’ai eu du chagrin, répondit Mme de la Rouveraye, mais ce n’est pas votre faute, Richard, et je ne vous en veux point.
Un petit silence suivit ; elle leva sur son gendre ses beaux yeux noirs, battus et fatigués par tant de larmes, et ajouta lentement :
— Cela devait arriver.
— Quoi ! s’écria Brice, ému, vous pensez que…
Il n’osa achever, tant il lui semblait cruel de dire à cette mère qu’il voulait mettre une autre femme à la place de la fille qu’elle avait perdue.
— J’ai pensé que vous auriez idée de vous remarier, un jour ou l’autre, oui ; et je trouve que vous avez raison.
Très surpris, encore plus heureux, Richard prit la main de sa belle-mère et la baisa avec une affection profonde. Elle l’avait compris, elle ! alors que sa propre mère avait eu tant de peine à admettre seulement cette pensée ! Il lui en sut un gré infini.
— On m’a d’ailleurs parlé de votre fiancée, reprit Mme de la Rouveraye ; je sais qu’elle est belle et bonne, et accomplie de tout point…
— Vous le saviez ? fit Richard étonné.
— Oui… on m’écrit beaucoup de choses…, répondit-elle avec un demi-sourire.
— Ma mère l’ignorait, cependant…
— Je n’avais pas le droit de lui en parler ! Ce pouvait n’être qu’un bruit en l’air, et puis, mon cher Richard, il m’a semblé que, si c’était vrai, c’était à vous de le dire, et non à moi…
Il baisa une seconde fois cette main prudente et sage, qui décachetait tant de lettres sans éprouver le besoin d’en faire part autour d’elle, et se sentit fort soulagé.
— Mlle Montaubray, dit-il avec une joie visible, est, en effet, une personne fort distinguée ; mais je suis bien heureux, chère maman, de vous voir faire un si bon accueil à un projet que vous, entre toutes, auriez eu mille fois raison de ne pas approuver.
— Votre mère n’a pas fait de même ? demanda la belle-mère avec une expression de raillerie presque imperceptible.
— Non ! fit Richard en souriant. J’ai dû livrer bataille. J’ai obtenu un résultat qui ne me satisfait point complètement ; mais je compte sur le temps, et sur vous, pour adoucir certains angles…
— Le temps, oui… moi… je n’ai pas d’influence sur votre mère, mon cher Richard, ni sur personne, d’ailleurs, je crois. Parlez-moi de Mlle Montaubray.
La tâche était délicate et périlleuse ; Brice s’en tira cependant à son honneur : sa belle-mère l’écoutait avec une attention profonde, posant çà et là une question qui prouvait combien cet entretien l’intéressait.
— Enfin, conclut Richard, je ne demande qu’une chose, c’est de pouvoir la rendre assez heureuse pour la remercier de ce qu’elle consent à faire pour moi et pour mes enfants.
La physionomie bienveillante de Mme de la Rouveraye se modifia tout à coup, comme l’apparence d’une chambre dont on vient de fermer la fenêtre.
— Vos enfants, mon ami, dit-elle, sont, je crois, en dehors de la question.
— Comment ? fit Richard avec le sursaut d’un homme soudain plongé dans de l’eau froide.
— Votre mère gardera Edme, probablement. Quant à moi, vous avez assez de jugement pour sentir qu’il y aurait folie à tenter de me redemander Yveline.
Brice sentit qu’il s’était mépris tout le temps. La bonne grâce de sa belle-mère n’était que l’abandon de droits en réalité chimériques ; c’était de plus, le fait d’une femme très bien élevée et qui avait compris de quel mauvais goût serait le moindre symptôme d’opposition au mariage de celui qui avait été son gendre. La grand-mère serait inflexible.
— Cependant, fit le député, Yveline est ma fille…
— Yveline est la fille de ma fille, tout ce qui me reste d’elle, le seul être qui me rattache à l’existence… Je mourrai, mon cher Richard, cela ne tardera sans doute pas beaucoup, car mes jours sont comptés… Vous n’auriez jamais le triste courage d’arracher à une mère qui a tout perdu, l’unique objet de ses affections en ce monde ! Elle vous reviendra alors, – et je serai heureuse de songer, en quittant la vie, que je la laisse aux soins de la remarquable personne qui doit être votre femme.
— Mais, maman, insista Brice avec toute la souplesse dont il était capable, vous vivrez au contraire très longtemps, nous l’espérons tous, et personne ne le désire plus que moi… Alors, je ne pourrai jamais jouir de la présence de ma fille ?
— Je ne serai point si égoïste, mon cher Richard, répondit Mme de la Rouveraye avec une politesse exquise, et mon amour maternel ne saurait étouffer en moi les autres sentiments. Votre femme et vous serez toujours les bienvenus dans cette maison : en tout temps, pendant la petite enfance d’Yveline, et à l’époque des vacances, lorsqu’elle devra faire son éducation dans le couvent où sa pauvre mère avait reçu la sienne.
Brice sentit s’écrouler le beau château en Espagne qu’il avait édifié au commencement de sa visite ; en réalité, la situation était exactement la même qu’avec sa mère, seulement sa belle-mère y mettait plus de formes. Blessé au fond de lui-même, mortifié de sa propre crédulité, il se leva.
— Nous reparlerons de tout cela plus tard, dit-il. En attendant, votre bienveillance vient de m’adoucir une démarche difficile, et je suis heureux de vous en remercier.
— Vous dînez avec moi ? demanda Mme de la Rouveraye.
— Je regrette de ne pouvoir accepter, dit-il. Je suis rappelé à Paris ce soir même, et d’ailleurs il serait trop tard pour Edme, qui doit rentrer aux Pignons avec Jaffé. Voulez-vous me permettre de sonner ?
Ordre fut donné d’amener les chevaux. Brice remonta à la chambre de sa fille, où Edme jouait gravement avec elle, de l’air d’un roi qui consent à se montrer bon prince. Richard embrassa longuement Yveline, avec une profondeur de chagrin qui ressemblait à du désespoir, mais dont rien ne parut sur son visage, puis redescendit en silence. Lorsqu’il eut pris place dans le phaéton, son fils à son côté, il salua une dernière fois sa belle-mère, et leva les yeux vers la fenêtre, d’où Yveline, dans les bras de la nounou, se penchait vers lui.
— Papa ! cria la fillette. Sa voix claire résonna comme une clochette dans l’air du soir. Un rayon de soleil couchant la nimbait d’or rouge ; elle était délicieuse et immatérielle comme une apparition.
— Au revoir, chérie ! fit-il. Sa voix s’étrangla tout à coup dans sa gorge, et il rendit la main à ses chevaux.
— C’est des gouttes de pluie, pensa le garçonnet.
Non, petit Edme, c’étaient des larmes.
L’état d’esprit de Brice en cette circonstance ne pourrait se traduire que par le mot : sinistre. Il roulait confusément dans sa tête des pensées de colère, de vengeance, d’actions violentes ; une rage muette le prenait contre ces deux femmes, qui de façon différente lui avaient pris chacune une moitié de son trésor, et refusaient de le lui rendre.
On lui permettait d’avoir une femme, mais on lui défendait de songer à revoir ses enfants ! Il pouvait être époux, il ne serait pas père, – pas le père de ceux-là, tout au moins ! Et il les aimait pourtant, Dieu le savait ! Il les aimait de toutes ses forces, la chérie surtout…
— Papa, dit tout à coup son fils, sortant d’une méditation prolongée, quand est-ce que nous irons chez nous ?
— Chez nous ? répéta Richard, tout saisi à cette question si simple. Tu te souviens donc de chez nous ?
— Oui, répondit Edme : chez nous à Paris, avec ma petite sœur… Il chercha dans sa mémoire l’image de sa mère, déjà effacée ; on lui avait dit qu’elle était au ciel, il ne pouvait donc pas associer son souvenir avec celui du « chez nous » dont il parlait ; mais au fond de lui-même, il sentait bien que son ancienne demeure devait abriter, outre son père et sa sœur, encore quelqu’un… il ne savait pas bien qui…
— Pauvre mignon ! pensa Brice tout haut. Nous irons, mon cher garçon, – nous irons, sois tranquille, répéta-t-il en serrant les dents.
Le phaéton vola pendant quelques minutes sur la route bien unie ; quoiqu’il ne fût pas tard, grâce aux nuages sombres, le crépuscule enveloppait déjà les bois d’une teinte grise où les masses se détachaient en plus foncé.
— Les lanternes, Jaffé, dit Richard en s’arrêtant.
Le brave homme sauta à bas et s’empressa d’obéir. Pendant qu’il frottait une allumette sur le drap de son pantalon :
— Jaffé, dit tout à coup son maître, qu’est-ce que tu diras de ça, toi ? Je vais me remarier.
L’allumette qui brillait entre tes doigts de Jaffé s’éteignit subitement, comme s’il avait soufflé dessus. Il en frotta une autre qui prit, et alluma une lanterne sans mot dire. Edme avait levé vers son père son visage étonné ; il n’avait pas compris.
— Monsieur va se remarier ? dit enfin Jaffé, en allumant l’autre lanterne. C’est que monsieur a pensé que ce serait bien, car monsieur agit toujours pour le mieux.
— Voyons, laisse là la troisième personne, tu m’impatientes, fit Brice, et réponds-moi comme à un homme. Qu’est-ce que tu en penses ?
— Je pense, monsieur Richard, que si la dame que vous allez épouser a bon cœur, comme c’est probable, ça pourra être un grand bien pour ces pauvres petits… Mais si c’était le contraire, ce serait un grand malheur !
— Elle a bon cœur, Jaffé, fit lentement Brice en plongeant ses yeux dans ceux de son fidèle ami d’enfance.
Les lanternes faisaient paraître l’obscurité plus profonde, Edme eut un peu peur et se serra contre son père.
— Pourquoi dis-tu que ce serait un grand bien ? reprit Richard en rassemblant les guides.
— Parce que… Je ne peux pas vous dire ça ici, monsieur, – ni ailleurs non plus, du reste, parce que ce ne sont pas mes affaires, – mais mieux vaudrait pour le petit qui est là d’être élevé par son père…
Il se tut, et regagna prestement son siège. Richard toucha ses chevaux.
— C’est rapport au caractère, ce que j’en dis, monsieur, reprit Jaffé enhardi par le bruit des roues ; c’est difficile pour une femme seule d’élever un garçon… un garçon qui aura de l’argent… On est disposé à les aimer trop, ces enfants-là…
Jaffé s’était un peu penché en avant, et sa bonne figure était près du petit Edme.
— Alors, tu m’approuves ? dit Richard avec un rire amer.
— Si la dame a bon cœur, oui, monsieur Richard ; sans cela, vous ne la prendriez pas. Mais faudra qu’elle aime les enfants ; autrement, ce serait un grand malheur…
— Tu me l’as déjà dit, fit Brice avec une pointe de raillerie. Elle les aimera, sois tranquille… si l’on veut bien le lui permettre.
Ils n’étaient plus loin de la station, Richard s’aperçut qu’il était en avance sur l’heure du train, et ralentit un peu l’allure de ses bêtes.
— Papa, fit Edme en apercevant la gare, emmène-moi !
— À Paris ! comme cela, nous deux ? répondit Richard pris d’une étrange émotion.
— Oui ! je m’ennuie aux Pignons, sans toi. Allons-nous-en tous deux.
— Et moi ? fit Jaffé en riant d’un gros rire, pour cacher son émotion.
— Toi aussi.
— Et les chevaux ? insista le domestique.
Edme resta perplexe. Son père fut saisi d’un tremblement violent. Était-ce la fraîcheur du soir, ou bien ce qu’il avait enduré pendant cette cruelle journée, ou bien le désir féroce qui lui venait d’obéir à son fils et de l’enlever tout à coup ? Et s’il l’enlevait, qu’arriverait-il ? N’était-ce pas son droit de père ? N’était-ce pas son devoir, peut-être, après ce que Jaffé venait de lui faire entendre ?
Il se raidit de toute sa hauteur d’homme du monde et d’honnête homme.
— Non, mon cher petit, cela ne se peut pas, il faut retourner aux Pignons. Jaffé, enveloppe-le bien ; n’as-tu pas quelque chose pour cela dans le coffre ?
— Voilà, monsieur, répondit le domestique en tirant le paletot d’Edme et un foulard, dont il l’emmitoufla jusqu’aux oreilles.
— Et maintenant, partez, dit Brice.
— Oh ! papa, quand le train sera arrivé, dis ?
— Non, tout de suite, répliqua Richard, presque durement. La tentation de voler son fils lui revenait si forte, qu’il se sentait incapable d’y résister un instant de plus. Partez vite, il est tard. Embrasse-moi, mon petit homme, embrasse-moi bien, bien, avec tes deux mains sur mes joues. Encore ! Là ! c’est bon. Allez !
Les chevaux partirent comme le vent vers leur écurie ; Brice suivit des yeux le léger équipage qui s’enfonçait dans la nuit croissante, sentant un morceau de son cœur s’en aller avec lui. Le train arrivait.
— Et dire qu’il y a tant de gens qui ne se soucient pas de leurs enfants ! pensa-t-il en montant dans un compartiment où par bonheur il resta seul.
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