Chapitre 3
Richard arriva à Paris, assez tard dans la soirée ; sans prendre le temps de dîner, sans même passer chez lui, il se fit conduire chez M. Montaubray.
La veille, il avait promis à sa fiancée de lui rendre compte, le soir même, des démarches accomplies ce jour-là. C’était Odile qui avait insisté pour qu’il les fit sans plus tarder, et elle l’avait instamment prié de venir, ne fut-ce qu’un instant, pour lui dire comment il avait été accueilli.
À moins qu’une femme ne soit une véritable enfant ou que l’intérêt ne la dirige, il lui faut un courage réel et un grand amour pour devenir la compagne d’un homme resté veuf. Les difficultés ordinaires d’un mariage pour une jeune fille sont plus que doublées par cette situation embarrassante ; on se trouve avoir à lutter contre les souvenirs et les comparaisons dans l’esprit des familles et des amis ; on rencontre des préventions, parfois des jalousies, là où la première épouse n’avait vu que la bienveillance.
Odile Montaubray savait tout cela. Fille unique, ayant perdu sa mère vers sa douzième année, elle avait vécu près de son père, et dans le commerce journalier de cet esprit véritablement supérieur, elle avait puisé une grande force d’âme jointe à une connaissance de la vie peu commune à son âge. Recherchée par les plus brillants partis, elle avait atteint vingt-quatre ans sans en vouloir accepter aucun.
On avait dit autour d’elle que cet attachement au célibat provenait d’un amour mal placé ; ne faut-il pas qu’on calomnie, lorsqu’on ne comprend pas ? L’amour de Mlle Montaubray était bien placé : l’homme qu’elle avait toujours aimé était Richard Brice ; seulement, alors, il était marié.
Elle l’avait aimé marié, sans vouloir se l’avouer à elle-même ; puis, le jour où elle avait été forcée d’en convenir vis-à-vis de sa conscience, elle s’était imposé de ne plus le voir. Fidèle à sa résolution, elle avait vécu deux ans sans le rencontrer, ou, du moins, sans qu’il eût occasion de lui parler. Elle n’entretenait aucun mauvais sentiment à l’égard de Mme Richard Brice ; pour cette âme droite et fière, le mari d’une autre femme était un être hors de ce monde, malgré la chaleur de cœur qu’elle ressentait à sa seule pensée, et la femme de cet homme était au-dessus du vulgaire, puisqu’il l’avait choisie. Mais lorsqu’il devint veuf, elle eut l’impression que sa vie à elle venait de s’épanouir. Son cœur longtemps serré s’ouvrit comme une fleur magnifique ; elle ne douta pas un instant de l’avenir. Richard ne l’avait jusque-là peut-être pas remarquée, il l’aimerait, elle en était sûre.
Elle n’employa aucun des petits manèges d’une femme coquette ; Odile était bien au-dessus de cela ! Mais au lieu de l’éviter, elle lui parla ; il la vit chez son père, où il avait souvent occasion de se rendre ; elle le reçut avec cette ampleur de bienveillance, avec cette générosité d’accueil qui est bien plus et bien mieux que de la sympathie ou de la pitié ; il sentit bientôt qu’il avait un nid dans cette âme, et le jour où il le comprit, il l’adora.
Ils s’entendirent presque sans se parler ; leurs mains se trouvèrent jointes un soir, devant la table à thé, au milieu d’une foule de gens qui ne s’en aperçurent seulement pas : le hasard d’un entretien les avait rapprochés, un mot les unit :
— Pour la vie ? dit Brice simplement.
Elle lui répondit :
— À toujours.
Elle l’attendait, ce soir, avec une sorte d’angoisse, elle toujours si sereine ; sa vieille cousine, qui était restée avec elle depuis la mort de sa mère, s’inquiétait de la voir aller de la porte à la fenêtre, avec des pâleurs soudaines, elle dont le teint nacré s’était à peine nuancé de rose lorsqu’elle avait accepté la main de Richard. Son père était sorti, contraint d’aller passer quelques instants dans une soirée officielle, et les minutes lui semblaient longues.
Enfin, le timbre de la porte résonna, et Brice parut sur le seuil.
— Eh bien ? lui dit-elle, sans s’avancer vers lui. Elle était debout au milieu du salon, en pleine lumière, dans l’éclat de sa tranquille et saine beauté.
— C’est fait, répondit-il, mais à quel prix !
Il s’était approché, lui tendant la main ; elle lui désigna un fauteuil, tout près du canapé où elle s’assit elle-même. La vieille cousine sourit, dit bonsoir et retourna à son livre. C’était une femme prudente et sensée, qui savait quand il fallait parler et quand il fallait se taire.
— On veut garder vos enfants ? dit Odile à voix basse.
— Comment le savez-vous ? fit-il en levant vers elle son visage décomposé.
— C’était inévitable ! Mais ne craignez rien, nous les aurons !
Elle était si calme, elle parlait avec tant d’assurance ! Jamais il ne se fût douté que tout à l’heure elle était en peine de lui, à en crier de douleur si elle l’eût osé !
— Vous croyez ? Nous avons affaire à deux femmes bien tenaces, chacune dans leur genre, et bien fortes, car elles ont possession…
— Ne craignez rien, vous dis-je ! Nous les aurons !
Elle souriait. Il pensa qu’elle était capable en effet de les obtenir.
— J’ai failli voler mon fils, tantôt… il voulait venir avec moi, pauvre petit… Cela n’a tenu qu’à un fil !
— Vous avez bien fait de résister, dit-elle, cela aurait tout gâté. Elles nous les rendrons, vous verrez !
Il avait perdu sa belle supériorité d’avocat vainqueur, d’éloquent député : ce soir-là, martyr de cette journée, il n’était plus qu’un malheureux homme attristé, joué presque, par deux femmes obstinées, et conscient de sa défaite. Elle l’aimait mieux encore, s’il était possible, triste et humilié, que dans le triomphe et dans la joie ; dans ses yeux de femme aimante, il vit le refuge et la consolation. Ce n’était pas pour cela qu’il l’avait aimée, mais elle lui en devint plus chère. S’il avait su qu’elle avait pleuré la moitié du jour ! On n’en voyait rien pourtant dans ses beaux yeux graves.
— Vous n’avez pas dîné, lui dit-elle très doucement.
— Qui vous a dit cela ?
Elle montra du doigt l’indicateur ouvert sur la table.
— Neuf heures quinze à l’arrivée, répondit-elle ; vous êtes venu directement et vous n’avez pas pu dîner à la Rouveraye, parce que vous n’auriez pas pu prendre ce train-là !
Il ne put s’empêcher de rire.
— Vous êtes dangereuse, dit-il, avec votre perspicacité. Il faudra se méfier de vous !
Elle sonna et demanda le thé dans la salle à manger.
— On vous a préparé à souper, dit-elle. Venez-vous, cousine ?
La cousine refusa du geste, indiquant son roman, si intéressant !
Ils passèrent tous deux dans la grande salle à manger, la porte restant ouverte entre les deux pièces. Il s’assit, déjà moins accablé ; elle resta debout pour le servir, et, tout à coup, il eut l’impression qu’ils étaient mariés depuis très longtemps déjà, qu’ils avaient partagé bien des joies et bien des peines, et qu’avec cette femme-là à son côté, la vieillesse et la mort ne seraient rien de redoutable, rien du tout, en un mot. Peut-être était-ce déjà venu sans qu’il s’en doutât ? Il perdait la notion du temps et de l’espace à regarder cette merveilleuse sérénité.
— Vous a-t-on dit beaucoup de mal de moi ? fit-elle en souriant. Elle le servait avec une délicatesse et une aisance qu’il n’avait jamais vues ailleurs.
— Pas du tout ! répondit-il en souriant aussi. Tout le monde est d’accord pour chanter vos louanges. Ma belle-mère surtout !
— Ah ! c’est très bien de sa part ! Je lui en sais beaucoup de gré, je vous assure ; c’est une femme accomplie, d’ailleurs, m’a-t-on dit.
— Oui ; mais elle garde Yveline, avec des arguments auxquels il n’y a rien à répondre.
— Fort bien, répliqua Odile, en inclinant gravement la tête. Et votre mère garde Edme ?
— Certainement ; et quand ils seront, l’un au lycée, l’autre au couvent, ces dames viendront s’établir à Paris, pour les faire sortir les jours de congé.
— Parfait ! Et cela vous inquiète ?
Il ne sut que répondre, tant elle avait l’air assuré dans sa gravité souriante. Ils parlèrent d’autre chose, pendant qu’elle le faisait manger. Bouchée par bouchée, elle lui préparait, sur une assiette, quelque chose qu’il acceptait sans y prendre garde ; elle lui avait versé quelques gouttes d’un vin généreux ; il se sentait revivre dans cette atmosphère de bien-être moral et physique.
— Odile, dit-il tout à coup, en repoussant la tasse de thé qu’il venait de vider, est-ce bien vrai que vous allez être ma femme et que nous ne nous quitterons plus ?
— S’il plaît à Dieu ! répondit-elle de toute son âme, nous ne nous quitterons plus qu’au seuil de la vie, et encore pas pour longtemps, mon cher Richard !
— Je ne pourrais plus supporter de vous perdre, fit-il en l’enveloppant de son beau regard, redevenu vaillant. Alors, quand nous marions-nous ?
— Dans un mois, si vous voulez.
— Dans un mois, soit.
Il se leva ; c’était un autre homme que celui qui était entré une heure auparavant, si triste et si fatigué.
— Et puis, vous savez, dit-il, nous avons Jaffé pour nous !
Elle le précédait dans le salon, portant une tasse de thé à sa cousine, qui venait de fermer son livre.
— Jaffé ? Jaffé est pour nous ? fit Odile en riant. Oh ! alors nous avons partie gagnée !
— Jaffé est pour nous, mais à condition que vous serez très bonne. Sans cela, dit-il, ce serait un grand malheur !
Ils se prirent à rire tous les deux, comme des gamins. Puis, soudain, les nerfs de Brice se détendirent, et il eut envie de pleurer.
— C’est cruel, voyez-vous, dit-il très bas, d’adorer ses enfants et d’en être privé… Je sais bien que vous avez confiance, vous… mais moi, j’ai peur…
— De quoi ?
— Qu’on ne leur apprenne à vous haïr !
Le visage d’Odile se contracta légèrement, mais elle ne parut point troublée.
— Cela n’aurait rien d’étonnant, dit-elle ; mais, même de cela, on viendrait à bout.
— Vous n’avez pas peur, vous ?
— Homme de peu de foi ! fit-elle en levant la main avec un geste de reproche.
— Ah ! reprit-il, quand vous parlez ainsi, je vous crois capable de tout ! même de séduire vos deux belles-mères ! Car cela vous fait deux belles-mères, Odile !
M. Montaubray rentrait. Richard, qui allait sortir, resta quelques instants de plus ; on prit des arrangements en vue de la célébration prochaine du mariage, et Brice retourna chez lui, plus léger de cœur qu’il n’en était sorti le matin.
Seule dans sa chambre, Mlle Montaubray resta longtemps pensive avant de se mettre au lit.
— Deux belles-mères, c’est pourtant vrai, se dit-elle, car la grand-mère d’Yveline est presque une mère pour lui… et les enfants pourraient bien apprendre à me haïr… Mais si c’était facile, il n’y aurait pas de mérite ! Et je veux qu’il soit heureux ! Je l’ai pris avec toutes les blessures de son âme, toutes les tristesses de son cœur ; c’est à moi de les guérir… et s’il faut pour cela que mon amour fasse des miracles… il en fera.
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