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Chapitre 23

Les semaines s’écoulèrent sans qu’Yveline entendit parler des habitants de la Maisonnette autrement que par une courte lettre de Berthe au jour de l’an, où elle ne nommait pas son frère, mais où elle annonçait son prochain mariage avec un petit propriétaire des environs. Yveline, après son grand coup de tête, avait espéré mieux. Dans son inquiétude, elle alla un soir trouver Odile dans son petit salon. Richard était absent ; Edme, après quelques jours de congé, était retourné à Saumur : elles étaient bien sûres de n’être pas dérangées.

— Maman, dit Yveline en s’asseyant sur un tabouret aux pieds de sa seconde mère, avez-vous dit quelque chose de nouveau à mon père, au sujet de ce que vous savez ?

— Non, répondit Odile, depuis le premier jour, où son accueil, tu le sais, n’a pas été favorable. Tu y penses toujours ?

— Toujours ? Sachez, ma mère chérie, que je n’ai jamais pensé à autre chose. Mon père est bien bon pour moi, mais je sens, au fond, qu’il n’est pas content… C’est parce que je ne puis pas aller mettre mes bras autour de son cou, en lui disant tout ce que j’ai sur le cœur. Ce n’est pas ma faute, dites, mère Odile, il ne m’a pas encouragée…

— Mérites-tu d’être encouragée ? répondit Odile avec un demi-sourire.

— Oui, ma mère Odile, parce que j’ai beaucoup de persévérance. Et maintenant, écoutez le récit que j’ai à vous faire.

Elle lui raconta très exactement la scène qui s’était passée à la Maisonnette.

— Pourquoi ne m’en avais-tu point parlé, alors ? demanda Odile.

— Parce que je pensais qu’il… que M. de Présances ferait quelque chose pour se rapprocher de moi… et il n’a rien fait, – ce qui m’inquiète.

— Tu es sûre qu’il t’aime ? insista Odile.

— Sa mère me l’a dit ! c’est-à-dire… je le lui ai extorqué ! fit Yveline triomphante.

— Eh bien ! attends ; je verrai ; surtout pas d’imprudences ! Je ne veux pas te gronder pour le passé, quoique… enfin ! ce jeune homme a fait preuve de beaucoup de délicatesse…

— N’est-ce pas ? fit naïvement Yveline, dont les yeux brillèrent d’orgueil.

— … Mais ne recommence pas !

— Non, maman : je ne ferai rien sans vous consulter.

Le lendemain, comme Odile s’apprêtait à aborder avec son mari cette importante matière, il lui dit :

— N’est-ce pas de Présances que s’appelle ce jeune homme dont vous m’aviez parlé au sujet d’Yveline ?

— Oui, répondit Odile inquiète.

— On m’a demandé aujourd’hui, comme député, si je connaissais M. de Présances, et si je pouvais donner des renseignements sur lui… Il a, paraît-il, demandé à être envoyé comme médecin civil au Tonkin, ou dans quelque autre colonie lointaine.

— Et sa mère ? demanda-t-elle le cœur serré.

— Sa sœur, paraît-il, se marie à un brave homme, qui se charge de Mme de Présances…

— Et lui, s’en va dans un pays malsain… Ce jeune homme a vraiment du cœur, Richard.

Dans un grand élan de son âme généreuse, Odile raconta à son mari l’entrevue dont Yveline lui avait fait confidence. Le père fronça le sourcil au récit de cette visite, mais il ne proféra aucune parole de blâme.

— Voyez, dit Odile encouragée, de quelle délicatesse, de quelle fierté Présances a fait preuve ! On ne peut pas dire cette fois qu’il ait tendu un piège à notre bonne foi ! Sa demande, Richard ! mais c’est l’équivalent d’une condamnation à mort ; il veut mourir utilement, au lieu de se tuer d’une façon bruyante et scandaleuse.

— On ne meurt pas toujours, et parfois on oublie, dit Brice.

— Oh ! mon cher mari, ne soyez pas cruel ! Comprenez qu’il aime noblement et sans espoir, – et qu’elle, elle l’aime aussi. – Je ne dis pas qu’il faille les marier tout de suite ; mais ne pouvez-vous pas trouver à Paris, pour ce jeune homme, une place qui lui permettrait de faire montre de ses aptitudes ? Vous auriez mille moyens de le surveiller, de l’apprécier, et, s’il réussissait, plus tard, pourquoi pas ?

— Vous êtes pour les longues fiançailles, Odile ? demanda Richard en souriant.

— Je sais ce que c’est qu’une longue patience, répondit-elle en rougissant, et je sais que le bonheur, lorsqu’il vient ainsi, semble meilleur…

Le souvenir de ses années d’épreuve, de son amour courageusement refoulé, de toute une époque disparue, mais dont l’influence s’était maintenue, avait fait monter aux joues d’Odile toute la fraîcheur et tout l’éclat de sa première jeunesse. Une vie pure, une conscience sans tache donnaient à son front et à ses yeux une incomparable sérénité. Ébloui, Richard la regarda ; à quarante ans, Odile était aussi belle qu’à trente, et son âme ennoblie encore, et purifiée par le feu de la douleur, était meilleure qu’aux jours triomphants d’autrefois.

— Vous le croyez, dit-il, et je le crois avec vous. Soit, ma chère femme, il en sera ce que vous désirez ; mais n’en parlez point à ma fille. Si elle aime véritablement, l’attente sans espoir ne changera rien à ses sentiments, et si elle doit oublier, mieux vaut pour celui qui l’aime qu’elle l’oublie… Il aura du moins trouvé une situation en rapport avec ses facultés, qu’on dit remarquables, et il pourra fournir une belle carrière… pour se consoler.

— Quoi ! dit Odile, je ne puis rien dire ? La pauvre enfant !

— Dites-lui, si vous voulez, que M. de Présances doit obtenir une place à Paris, mais rien de plus. Quant à lui-même, il comprendra, je l’espère, qu’en l’appelant à Paris au lieu de l’envoyer au Tonkin comme il le demande, je ne cherche pas à le décourager.

Odile n’avait désobéi à son mari qu’une fois dans sa vie, et c’était au sujet d’Edme ; elle n’était nullement tentée de recommencer ; mais il y a bien des manières de donner de l’espoir à une enfant aimée sans prononcer de paroles. Yveline ne sut rien de positif, mais elle avait confiance en sa seconde mère, et elle ne ressentit pas un instant d’hésitation. Très fêtée pendant cet hiver, en raison de sa beauté, de sa fortune et de la situation de son père, elle ne se laissa séduire par aucune flatteuse apparence, et son âme resta fidèlement attachée à celui qu’elle avait aimé pauvre médecin de campagne.

Après un été passé à la Rouveraye, lorsqu’elle rentra à Paris, elle avait le cœur un peu serré. Un an tout entier sans voir Georges, c’était bien long ! Odile avait intercédé pour elle à plusieurs reprises, mais Richard s’était montré inflexible. Il avait décidé que l’épreuve serait au moins d’une année, et le jeune homme n’avait pris ses nouvelles fonctions qu’au commencement de mars. Une visite à Berthe, mariée, et contente de son sort, n’avait rien appris à Yveline de plus que ce que lui disait Odile, car la présence du mari avait mis obstacle à tout épanchement.

L’hiver recommença donc, avec sa routine de fêtes et de dîners. Yveline insensiblement y prenait moins de plaisir ; elle avait commencé par s’amuser très franchement, puis ce qu’il y a de creux dans ce genre de vie lui était apparu, et quoiqu’elle aidât Odile dans ses devoirs de représentation, ce n’était plus avec la vivacité qu’elle y avait d’abord apportée.

Richard observait sa fille très soigneusement. En causant avec elle, en l’emmenant parfois avec lui faire une promenade, il avait appris à pénétrer ce jeune esprit à la fois très simple dans son essence, et très compliqué par son éducation ; il était venu à bout de comprendre le mystère par lequel cette jeune personne si correcte avait pu s’enfuir aux Pignons et ensuite effectuer à la Maisonnette cette visite tellement en dehors des convenances qu’il en était encore tout ébahi.

Quand il eut compris sa fille, il l’aima. Il l’aima comme il l’avait aimée toute petite, non pour sa grâce et sa beauté, mais parce qu’elle était à lui et qu’elle lui ressemblait prodigieusement. Il se retrouvait en elle à chaque mouvement, avec le mélancolique plaisir qu’on éprouve à relire le livre qui a été la joie de votre jeunesse.

Une seule chose lui manquait : l’affection d’Yveline, très réelle, très profonde, était encore pour lui entourée d’un voile ; elle en écartait parfois les plis, mais ne le dépouillait jamais tout entier. Il sentait que quelque chose, respect ou crainte, peut-être un peu de méfiance, arrêtait les élans de ce jeune cœur. Il voulut se l’attacher pour jamais, et, de peur d’être trahi par Odile, il en garda jalousement le secret.

Un soir de mars, Odile donnant un dîner, Richard la prévint qu’il aurait un nouveau convive, dont il ne dit point le nom. Lorsque Yveline et sa seconde mère furent seules dans le salon, prêtes à recevoir leurs hôtes, il entra et leur présenta Georges de Présances.

C’était une épreuve redoutable, mais Yveline était forte. D’un coup d’œil elle comprit ; au lieu de se tourner vers Georges, qui attendait son regard, elle se jeta au cou de son père, qui la reçut sur son cœur.

— Cela te fait donc plaisir ? lui dit-il, tout ému de cette façon délicate et naïve de lui témoigner sa joie.

— Mon père, je vous adore ! dit-elle d’une voix contenue. Sans lever les yeux sur son fiancé, elle porta à ses lèvres la main de son père et la baisa longuement.

Les autres invités en arrivant empêchèrent la continuation de cette scène de famille, ainsi que Richard l’avait prévu. La soirée s’acheva sans que les jeunes gens eussent pu échanger autre chose que des paroles banales, mais ils se séparèrent ivres de joie, sûrs de se revoir bientôt.

Quand Richard et sa femme se trouvèrent seuls avec Yveline, celle-ci revint doucement vers son père, et se glissant contre lui, prit une main qu’elle posa sur sa tête, comme pour lui demander de la bénir.

— Mon père aimé, dit-elle, je m’accuse d’avoir cru à votre sévérité ; vous êtes seulement le plus juste et le plus sage des pères ; pardonnez-moi, car je vous bénis et vous remercie.

Richard enveloppa de ses bras l’enfant reconquise, et sentit que cette fois elle lui appartenait pour jamais. Odile les regardait avec une joie muette dont rien ne peut donner une idée. Par dix-huit années d’efforts constants, elle avait réussi à rendre au père tout ce qui lui avait été enlevé. Quelle récompense, pour cette âme généreuse !

Après avoir savouré sa première ivresse, Richard se tourna vers sa femme en tenant sa fille toujours embrassée.

— C’est à celle-ci, dit-il en désignant Odile, que toi et moi, ma fille, et ton frère Edme devons tout notre bonheur ; à tes heures de joie, envoie-lui le meilleur de ta pensée, car elle a reconstitué notre famille.

Le mariage eut lieu aux beaux jours du printemps, dans la vieille maison des Pignons, qui riait par toutes ses fenêtres, grandes ouvertes au soleil. Sous la neige des cerisiers, la fiancée toute blanche, au bras de son père, traversa à pied le grand verger qui séparait le château de l’église ; la joie de mai semblait lui sourire à travers les herbes et les branches. Edme très grave la suivait, se remémorant leur histoire, depuis le jour où, tout petit garçon, il avait essuyé sur sa joue le baiser d’Odile, jusqu’à cette heureuse matinée où sa charmante sœur prenait un travailleur pour compagnon de route. Une fenêtre attira ses yeux : c’était celle où Odile avait salué le jour naissant, après la nuit où il avait si terriblement lutté entre la vie et la mort.

— Toujours fidèle, et toujours veillant, voilà sa devise, à notre seconde mère… Heureux ceux qui auront vécu à l’ombre de ses ailes !

Mme de la Rouveraye s’était consolée du mariage d’Yveline, qualifié d’abord par elle de sotte équipée, en pensant que c’était chez elle que les époux s’étaient rencontrés, et qu’ainsi sa dignité se trouvait sauvée : d’ailleurs, depuis le mariage de Berthe de Présances avec un « vigneron », elle ne s’étonnait plus de rien.

Quand les jeunes époux furent partis pour leur voyage de noce, Richard prit sa femme sous le bras et l’emmena sur le perron du jardin, à l’endroit même où elle s’était jadis senti envahir par tant de terreurs. La gloire du soleil encore loin de son déclin leur faisait une auréole.

— Ma chère âme, dit Richard, à présent je me sens heureux et affermi pour le reste de ma vie. Notre vieillesse sera longue, je l’espère, et belle, j’en suis sûr. Et nous aurons des petits-enfants, qui feront revivre devant nous nos jeunes années. Avez-vous peur de vieillir, ma chère femme ?

— Avec vous, mon mari, je n’ai peur de rien, répondit la vaillante.

Edme parut au bout d’une allée, accompagné de Jaffé, usé, presque cassé, mais toujours philosophe.

— Voyez-vous, monsieur Edme, dit le vieux domestique, il n’y a encore rien de tel qu’une bonne femme pour faire le bonheur d’un brave homme. C’est pour ça que je ne me suis pas marié ; – de regarder les autres, ça m’en avait dégoûté. Mais votre père a eu de la chance, car des femmes comme Mme Richard, on n’en trouve pas une dans un million…

— Tu parles d’or, Jaffé ! répondit Edme en regardant sa seconde mère.

Les Bouleaux, juin 1888.

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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