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Chapitre 22

En novembre, toute la famille devait rentrer à Paris ; Mme de la Rouveraye prétexta un rhume pour s’abstenir de ce voyage, préférant remettre sa petite-fille aux mains des parents dans la tranquillité des Pignons. La veille du jour où Yveline devait quitter la maison, elle demanda à faire quelques visites chez des compagnes d’enfance, habitant les environs. Mme de la Rouveraye y consentit volontiers, et lui donna pour compagnie son ancienne nourrice, qui devait l’accompagner à Paris en qualité de femme de chambre. Cette femme, beaucoup plus dévouée à la grand-mère qu’à la jeune fille, serait le lien qui, dans la pensée de l’aïeule, rattacherait Yveline à son ancienne demeure.

Une demi-douzaine de visites furent faites de la façon la plus banale, sans amener autre chose que la dépense d’une après-midi d’automne. Mais, au moment de reprendre le chemin de la Rouveraye, Yveline dit au cocher :

— Allez à la Maisonnette, chez Mme de Présances.

— Mais, fit la nourrice, ce n’est pas sur notre liste.

— Grand-mère n’y aura pas pensé, répondit la jeune fille avec assurance ; je ne peux pas partir sans avoir embrassé ma cousine Berthe, et puis, c’est sur la route.

Il n’y avait rien à répondre à cela, et la nourrice ne fit plus d’objections.

Lorsque le coupé s’arrêta à la Maisonnette, Yveline descendit, en disant à son escorte :

— Inutile que tu m’accompagnes, je ne fais qu’entrer et sortir.

Tranquille, le chaperon s’accota dans l’angle de la voiture, les pieds sur la bouillotte. Mlle Brice entra dans la maison.

Berthe et sa mère travaillaient à la lumière d’une petite lampe. Il était bien simple, bien pauvre, ce petit intérieur où Yveline avait rêvé de se voir assise ; elle en eut le cœur serré, non pour elle, mais pour les hôtes de cette demeure.

On ne la reconnut pas d’abord, la paysanne qui lui avait ouvert ignorant absolument qu’on annonce les gens dans les maisons convenables. Mais lorsque sa haute stature et son joli visage furent plus près de la lampe, Berthe poussa un cri.

— Yveline Brice ! s’écria-t-elle. Comment, c’est vous ?

À ce cri, la porte de la pièce voisine s’était ouverte, Georges parut sur le seuil.

Il la reconnut tout de suite, lui ! Il ne l’avait jamais vue que nu-tête, en robe légère ; mais la toque de plumes et la jaquette fourrée ne la transfiguraient pas à ses yeux !

Pendant que les deux femmes revenues de leur surprise offraient une chaise à la nouvelle venue, il la regardait, se demandant s’il devait rentrer dans son cabinet de travail avant qu’elle l’eût aperçu, ou bien s’il pouvait jouir de la joie inattendue que le ciel lui envoyait. Pas un instant il ne songea qu’elle fût venue pour lui, et pourtant, Dieu sait que ce n’était pas pour autre chose !

Pendant qu’il hésitait, elle leva les yeux et le vit. Aussitôt, elle se leva et vint à lui.

— Monsieur Georges, dit-elle d’une voix dont le timbre clair venait de se voiler, il y a longtemps que nous nous sommes vus… J’espère que ce n’est pas ma faute.

Elle lui tendait la main, il la prit, et soudain la pressa plus fort qu’il ne le voulait. Le teint rosé, avivé par le froid et l’émotion, blêmit tout à coup, et elle fit un léger mouvement, il laissa tomber sur-le-champ la main qu’il avait serrée.

— J’avais beaucoup à faire, mademoiselle, dit-il d’un ton froid.

Mme de Présances les regardait, effrayée de ce qu’ils pourraient se dire, écrasée sous le poids de la responsabilité qui lui tombait sur les épaules, et n’osant prononcer une parole.

Yveline avait repris son calme apparent.

— Je suis venue, dit-elle, prendre congé de ma chère cousine et de Berthe : demain, je pars pour Paris avec mes parents… Je voulais leur dire adieu… car je serai longtemps absente.

— Jusqu’à l’été prochain ? demanda Mme de Présances.

Yveline fit un geste indifférent.

— Qui sait ? Bien plus longtemps peut-être !…

Un silence glacial suivit. Malgré son empire sur elle-même, la jeune fille sentait son courage l’abandonner. Faudrait-il s’en aller sans rien savoir ?… C’était alors renoncer à son rêve, se briser volontairement le cœur… Et s’il l’aimait pourtant ? Une idée lui vint :

— Savez-vous, Berthe, que j’ai une grande amie, depuis peu ?

— Vraiment ? qui est-ce ?

— Ma belle-mère, – ma seconde mère, veux-je dire. Je ne la connaissais pas… elle est aussi bonne qu’elle est belle, et j’ai en elle quelqu’un sur qui je puis compter ; elle m’aidera dans tout ce qui pourra assurer mon bonheur. Vous n’avez pas l’air de le croire, monsieur ?

— J’en suis pourtant convaincu, mademoiselle ; et comme tous ceux qui vous portent intérêt, je m’en réjouis pour vous.

— Vous la connaissez ?

— Je n’ai pas cet honneur.

— Je l’ai vue, se hâta d’ajouter Mme de Présances : elle m’a paru bien charmante.

— Vous devriez la connaître, monsieur, vous y auriez plaisir, je vous assure…

Georges s’inclina.

— Je serai heureux de me faire présenter à Mme Richard Brice, si les circonstances le permettent, dit-il ; mais sa vie et la nôtre sont tellement séparées…

— Pas tant ! mon père aura besoin de vous… comme député…

— Ma sympathie lui est acquise de longue date, répliqua le jeune médecin.

Yveline se tourna vers Berthe.

— Vous viendrez nous voir à Paris ? dit-elle.

— Hélas ! quand irons-nous à Paris ? Jamais peut-être ! cela coûte si cher ! Et qu’y ferions-nous ?

La tête tournait à Yveline, et son cœur lui faisait horriblement mal. Quoi ! on repoussait d’elle, dans cette maison, tout, l’influence, la main tendue ! Faudrait-il s’en aller sans emporter même un brin d’espérance ? Son cœur brisé monta à ses lèvres, et elle ne put contenir un sanglot.

— Vous ne voulez rien de moi, alors, dit-elle à la « chère cousine », ni l’amitié de ma seconde mère ni la mienne… C’est donc adieu pour toujours qu’il faut vous dire ? Et moi, je vous aimais…

Berthe et sa mère la prirent dans leurs bras, la caressant, la rassurant. Mais ce n’était pas là ce qu’elle voulait. Elle essuya rapidement ses yeux et reprit sa fierté.

— Alors, dit-elle, au revoir, ici ou ailleurs, ou dans l’autre vie… Vous croyez à l’autre vie, monsieur ?

— Il faudrait y croire, mademoiselle, répondit Georges témoin muet de cette scène et devenu très pâle, car elle nous donnera peut-être tous les biens qui nous échappent en celle-ci !

Sa voix tremblait ; vainement il détournait les yeux, son regard revenait à Yveline malgré lui : la voix de sa conscience lui disait : « Mais va-t’en donc ! » Et ses pieds ne pouvaient se détacher du sol. Elle le regarda bien en face, leurs yeux se rencontrèrent et leurs âmes se nouèrent d’un impérissable lien.

— Ah ! fit-elle avec triomphe, répondant à sa propre pensée autant qu’aux paroles de Georges, je le pensais bien ! Alors, monsieur, au revoir, en ce monde ! je vous le jure !

Elle s’avança vers lui, d’un pas souple, lui donna sa main, et comme il hésitait, éperdu, la leva d’elle-même jusqu’aux lèvres du jeune homme. Il l’effleura à peine, mais ce contact léger lui rendit le sentiment de la réalité, et il s’enfuit dans sa chambre, dont il ferma la porte derrière lui.

— Qu’avez-vous fait, Yveline ! dit Mme de Présances à voix basse. Il va se considérer comme déshonoré !

— C’est donc vrai, qu’il m’aime ? fit Yveline en souriant à travers ses larmes : vous le saviez et vous me l’avez caché ? Méchante ! Dites-lui qu’il ne craigne rien, ni lui-même, ni les autres… ni moi ! ajouta-t-elle avec un joli rire mouillé. Dites-lui que je suis très brave, que ma mère Odile est très bonne, et que je serai… sa femme, oui, sa femme, s’il plaît à Dieu ! pourvu seulement qu’il m’aime assez…

— Ah ! Dieu ! soupira Mme de Présances, je crains que ce jour ne nous cause à tous bien des peines ! Mais je veux vous embrasser, mon enfant, pour votre cœur qui ne redoute pas la pauvreté… Et maintenant, partez !

— Vous lui direz tout ? répéta Yveline en se laissant entraîner vers la porte. Vous dites non, mais je vois dans vos yeux que vous le ferez. Au revoir, Berthe… au revoir…

Elle n’acheva point, car elle se trouvait sur le perron.

Une joie folle bondissait dans son âme, comme les grelots d’un carnaval de fées ; elle aurait voulu courir sur-le-champ à Odile, lui raconter tout, et laisser déborder sa joie nouvelle comme on laisse couler l’eau d’une source en gouttelettes claires à travers les doigts fermés.

Il fallait attendre ; elle passa une nuit sans sommeil, pleine d’ivresse et de projets, pendant que Georges, ébloui, bourrelé de remords, s’accablait de reproches et se trouvait en même temps le plus heureux comme le plus malheureux des hommes.

Le lendemain, Yveline quitta la Rouveraye. Au dernier moment, la tendresse nouvellement éclose en elle lui inspira un élan d’affection vers sa grand-mère. En la voyant si émue, malgré la peine qu’elle prenait pour se contenir, elle se rappela que ces yeux pleins de larmes l’avaient contemplée bien des fois dans son berceau, que ces lèvres tremblantes lui avaient donné les baisers d’une mère…

— Grand-maman, dit-elle en se jetant à son cou, ne croyez pas que rien me fasse oublier votre amitié ! Je ne suis pas une ingrate, grand-maman ; j’ai un drôle de caractère et je ne suis pas toujours commode… Il faut me le pardonner, n’est-ce pas, grand-maman, je vous en prie ?

Quand elles eurent pleuré ensemble, la paix fut faite ; Mme de la Rouveraye suivit des yeux la voiture jusqu’au bout de l’avenue, puis rentra dans son salon, tout étonnée de sentir, au bout du compte, si peu douloureusement un départ qu’elle avait jadis redouté à l’égal du martyre.

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