‹ La SuggestibilitéChapitre 1 sur 18 · CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE PREMIER

HISTORIQUE

Toutes les fois qu'on cherche a classer les caracteres d'une maniere utile, d'apres des observations reelles et non d'apres des idees a priori, on est amene a faire une large part a la suggestibilite. Tissie utilisant les remarques qu'il a faites dans le monde des sports, sur les entraineurs et les entraines, divise les caracteres en trois categories, qui ne sont au fond que des categories de suggestibilite: 1 deg. les automatiques, ceux qui obeissent passivement et sans replique, les modeles de la discipline aveugle; ceux qui, suivant l'auteur, obeissent au "je veux"; 2 deg. les sensitifs, ceux dont on obtient l'obeissance en s'adressant a leurs sentiments, et particulierement a leur affection; 3 deg. les actifs, les volontaires, qui sont eux-memes, qui ont une personnalite tranchee, et sur lesquels on ne peut pas agir directement, mais seulement par esprit de contradiction; ils repondent au "tu ne peux pas"; 4 deg. les retifs, quatrieme categorie, que Tissie ne donne pas, mais que les instituteurs m'ont indiquee, car elle existe dans les ecoles, et elle n'est point aimee des maitres; ce sont des revoltes, des indisciplines; probablement cette categorie est formee pour une bonne part de nerveux et de degeneres.

Naturellement, je ne puis me porter garant de cette classification, qui ne repose pas, a ce qu'il me semble, sur des observations regulieres; et il faudrait sans doute rechercher s'il est exact que les individus sur lesquels on n'a prise que par l'esprit de contradiction sont toujours des volontaires; j'en doute un peu[1]. Mais l'essentiel est de montrer que ce projet de classification des caracteres repose sur des distinctions de suggestibilite; les automatiques sont les plus suggestibles de tous, les sensitifs le sont deja moins, et enfin les actifs et les retifs ne peuvent etre suggestionnes que dans une petite mesure, et au moyen de Detours.

[Note 1: J'ai observe bien souvent que l'esprit de contradiction est tres developpe chez des personnes nerveuses, auxquelles on donne l'obsession d'un acte, rien qu'en les mettant au defi de l'accomplir. Pitres signale avec raison les hysteriques comme des sujets qu'on peut souvent suggestionner a fond, en les prenant par l'esprit de contradiction. Je crois bien que la tendance a contredire n'est pas necessairement un indice de personnalite bien organisee et capable de resister a la suggestion.]

Un auteur americain, Bolton, a donne, en passant, il y a quelques annees, une classification de caracteres, dans laquelle on retrouve encore une preoccupation de la suggestibilite des individus[2]. Il faisait une experience sur le rythme, experience longue et minutieuse, dans laquelle il etait oblige de rester longtemps en relation avec ses sujets, et de les examiner de tres pres.

[Note 2: Voir Annee psychol., I, p. 360.]

Il faisait entendre aux personnes des sons rythmes de differentes facons, et devait ensuite, par des interrogations minutieuses, chercher a savoir comment chaque personne avait percu les sons, les avait groupes et rythmes. Il fut frappe de la maniere fort differente dont chacun se pretait a l'experience, et il les classa tous en trois categories: 1 deg. d'abord, ceux qui s'empressent d'accepter toutes les suggestions de l'operateur; ils n'ont aucune idee a eux, adoptent celle qu'on leur suggere avec une docilite surprenante; ce sont les automatiques ou passifs de la classification precedente; 2 deg. ceux qui cherchent a se faire une opinion personnelle; leur attitude est celle d'un scepticisme modere et raisonnable: ils donnent leurs impressions avec exactitude, ce sont les meilleurs sujets. L'opinion a laquelle ils arrivent sur la question n'est pas toujours juste, car elle repose le plus souvent sur des donnees incompletes; 3 deg. les contrariants; c'est l'espece detestable, le desespoir des experimentateurs. Ce sont des gens qui poussent l'esprit de contradiction jusqu'a la mauvaise foi; ils critiquent tout, le but de l'experience, les conditions ou l'on opere; ils sont subtils; ils refusent de donner leur opinion, tant qu'ils ne connaissent pas celle des autres sujets ou celle de l'experimentateur; des qu'ils la connaissent, ils s'empressent d'en prendre le contre-pied, avec un grand entrain d'ergotage, Si on ne livre a leur critique aucune opinion, ils refusent de dire la leur et se renferment dans un silence dedaigneux.

Cette seconde classification des caracteres--quoique l'auteur n'ait pas eu le moins du monde la pretention d'en faire une--ressemble beaucoup a la premiere, avec les differences obligees; et soit dit en passant, c'est de cette maniere-la seulement--en classant les reactions des sujets d'apres une serie de points de vue,--qu'on arrivera a etablir une theorie generale des caracteres, et non en faisant des classifications theoriques, veritables chateaux batis en l'air. Mais ce n'est point, pour le moment, le sujet que nous avons en vue. Nous avons voulu simplement montrer, en reproduisant les deux classifications precedentes, que la suggestibilite en forme le fond, et qu'on ne peut pas etudier le caractere sans tenir compte de cet element essentiel.

G. de Lapouge[3], traitant de l'inegalite parmi les hommes, a propose de rattacher chaque individu ou chaque groupe a quatre grands types intellectuels:

1 deg. Le premier type est celui des initiateurs, des inventeurs; tout ce qui change une civilisation leur est du.

2 deg. Le second est celui des hommes intelligents et ingenieux, qui reprennent et perfectionnent les inventions des premiers.

3 deg. Le troisieme type reunit les individus a esprit de troupeau, comme dit Galton, qui sont les ennemis de toutes les idees nouvelles, de tous les progres, et opposent soit une lutte opiniatre, s'ils sont intelligents, soit une inertie absolue s'ils sont inferieurs.

4 deg. Le quatrieme type est incapable de produire, de combiner, et meme de recevoir par education la plus modeste somme de culture.

[Note 3: G. de Lapouge, De l'inegalite parmi les hommes, Revue d'anthrop., 3e serie, III, 1888, p. 9.]

Cette classification des types intellectuels est curieuse; elle ne me parait fondee sur aucune recherche experimentale; je l'ai reproduite parce qu'elle repose, comme celle de Tissie, au moins en partie sur la notion de suggestibilite.

Nous pensons que le mot de suggestibilite repond a plusieurs phenomenes que l'on doit provisoirement distinguer; ces phenomenes sont les suivants:

1 deg. L'obeissance a une influence morale, venant d'une personne etrangere. C'est la le sens technique, en quelque sorte, du mot suggestibilite;

2 deg. La tendance a l'imitation, tendance qui dans certains cas peut se combiner avec une influence morale de suggestion, et dans d'autres cas, exister a l'etat isole;

3 deg. L'influence d'une idee preconcue qui paralyse le sens critique;

4 deg. L'attention expectante ou les erreurs inconscientes d'une imagination mal reglee;

5 deg. Les phenomenes subconscients qui se produisent pendant un etat de distraction ou par suite d'un evenement quelconque qui a cree une division de conscience. C'est a cette categorie qu'appartiennent les mouvements inconscients, le cumberlandisme, les tables tournantes et l'ecriture spirite.

Je crois utile d'ajouter que les distinctions que je viens de proposer sont entierement theoriques; elles resultent d'une simple analyse de la question et leur but est de preparer les voies a des recherches experimentales; l'experimentation seule peut eclairer ces differents points; je me suis servi de cette analyse comme point de depart pour instituer differentes experiences; il faudra rechercher ensuite si l'experience confirme les distinctions susdites.

Nous allons maintenant reprendre chacune de ces varietes de suggestibilite, la definir avec soin et rechercher comment les auteurs ont pu en faire l'etude, par des methodes absolument etrangeres a l'hypnotisme.

Page 1