‹ La SuggestibilitéChapitre 2 sur 18 · I

I

SUGGESTIBILITE PROPREMENT DITE OU OBEISSANCE

Etre suggestible ou etre autoritaire, voila un dilemme qui se pose a propos de chaque individu: le succes de toute une carriere en depend et on peut dire que les autoritaires--toutes choses egales d'ailleurs, c'est-a-dire si la mauvaise fortune, l'inconduite, etc., ne se mettent pas en travers--ont bien plus de chance d'arriver dans la vie que les suggestibles. On ne pourrait pas citer beaucoup d'individus ayant atteint de hautes situations qui manqueraient d'autorite. L'autorite peut remplacer toutes les autres qualites intellectuelles; dans un cercle, quel est celui qu'on ecoute? ce n'est pas le plus intelligent, celui qui pourrait dire les choses les plus curieuses; c'est celui qui a le plus d'autorite, dont le regard est volontaire, dont la parole, pleine, sonore, articule lentement des phrases interminables, dont tout le monde supporte respectueusement l'ennui. Il y a plaisir a analyser, temoin invisible, une conversation de cinq ou six personnes, a laquelle on ne prend aucune part; on voit de suite quel est celui qui fait de la suggestion; celui-la guide la conversation, en regle l'allure, impose son opinion, developpe ses idees; puis il y a parfois lutte; un autre, plus ferre sur un certain terrain, prend l'avantage et reussit a se faire ecouter. Un interlocuteur nouveau peut changer completement l'etat des forces, car, chose surprenante, l'autorite est une qualite toute relative; une personne A en exerce sur B, qui en exerce sur C, et C a son tour tient A sous son autorite.

La maniere d'affirmer, le ton de la voix, la forme grammaticale peuvent reveler celui qui a de l'autorite: il y a des phrases modestes comme: "je ne sais pas", ou "je vous demande pardon", qu'un homme d'autorite affirme avec eclat. Certaines qualites physiques augmentent l'autorite; la conscience de sa force en donne beaucoup. Un sportsman de mes connaissances, qui fait le courtier de commerce, disait que le secret de son aplomb reside dans sa conviction de ne jamais rencontrer des poings plus forts que les siens. Le costume ajoute aussi a l'autorite, le costume militaire surtout, ainsi du reste que tout ce ceremonial dont Pascal s'est moque, mais dont il a parfaitement compris le sens. Le nombre est aussi un facteur important: douze individus en groupe qui regardent un individu isole exercent sur lui une autorite enorme; malheur a celui qui est seul. On a parfaitement ce sentiment quand on croise, isole, dans une rue de village, une compagnie de militaires qui vous regardent: il faut beaucoup d'autorite pour soutenir tous ces regards, et l'homme timide se detourne. Cette influence de masse, nous l'avons vue et en quelque sorte mesuree, M. Vaschide et moi, dans des experiences que nous faisions recemment dans les ecoles sur la memoire des chiffres. Ces experiences avaient lieu collectivement; nous reunissions dans une classe dix eleves ou davantage, et apres une explication, nous dictions des chiffres que les eleves devaient ecrire de memoire, sans faire de bruit, sans plaisanter et sans tricher. Nous etions deux, et seuls pour maintenir la discipline; les jeunes gens avaient de seize a dix-huit ans, parisiens, et passablement bruyants; nous n'avions sur eux aucune autorite materielle, ne pouvant pas leur infliger de punition; enfin, l'epreuve etait monotone et assez fatigante. Il nous fut tres facile de constater que nous pouvions tenir en respect une dizaine de ces jeunes gens, mais des que ce nombre etait depasse, la discipline se relachait, les eleves etaient plus bruyants et quelques tricheries se declaraient.

Les considerations, precedentes ont surtout pour but de montrer que l'etude de la suggestion peut se faire ailleurs que dans des seances factices d'hypnotisme et sur des malades a qui on fait manger des pommes de terre transformees en oranges; dans les milieux de la vie reelle, les phenomenes d'influence, d'autorite morale prennent un caractere plus complique; et je renvoie le lecteur curieux d'exemples a un chapitre fort interessant,[4] du livre du regrette professeur Marion sur l'Education dans l'Universite.

[Note 4: Pages 310 et seq.]

Tout d'abord, comment devons-nous definir, a ce point de vue nouveau, la suggestion? Quand est-ce que la suggestion commence? A quel caractere la distingue-t-on des autres phenomenes normaux qui ne sont point de la suggestion? Cette definition est tout un probleme, et on a dit depuis longtemps que la plupart des gens qui emploient le mot de suggestion n'en ont pas une idee claire. Il faut evidemment reconnaitre comme erronee l'opinion de tout un groupe de savants pour lesquels la suggestion est une idee qui se transforme en acte[5]; a ce compte, la suggestion se confondrait avec l'association des idees et tous les phenomenes intellectuels, et le terme aurait une signification des plus banales, car la transformation d'une idee en acte est un fait psychologique regulier, qui se produit toutes les fois que l'idee atteint un degre suffisant de vivacite. Au sens etroit du mot, dans son acception pour ainsi dire technique, la suggestion est une pression morale qu'une personne exerce sur une autre; la pression est morale, ceci veut dire que ce n'est pas une operation purement physique, mais une influence qui agit par idees, qui agit par l'intermediaire des intelligences, des emotions et des volontes; la parole est le plus souvent l'expression de cette influence, et l'ordre donne a haute voix en est le meilleur exemple; mais il suffit que la pensee soit comprise ou seulement devinee pour que la suggestion ait lieu; le geste, l'altitude, moins encore, un silence, suffit souvent pour etablir des suggestions irresistibles. Le mot pression doit a son tour etre precise, et c'est un peu delicat. Pression veut dire violence: par suite de la pression morale l'individu suggestionne agit et pense autrement qu'il le ferait s'il etait livre a lui-meme. Ainsi, quand apres avoir recu un renseignement, nous changeons d'avis et de conduite, nous n'obeissons point a une suggestion, parce que ce changement se fait de plein gre, il est l'expression de notre volonte, il a ete decide par notre raisonnement, notre sens critique, il est le resultat d'une adhesion a la fois intellectuelle et volontaire. Quand une suggestion a reellement lieu, celui qui la subit n'y adhere pas de sa pleine volonte, et de sa libre raison; sa raison et sa volonte sont suspendues pour faire place a la raison et a la volonte d'un autre; on dit a cet individu: vous ne pouvez plus lever le bras, et effectivement tous ses efforts de volonte deviennent impuissants pour lever le bras; de meme, on lui affirme qu'un oiseau est perche sur son epaule, et il ne peut pas se debarrasser de cette hallucination, il voit l'oiseau, il l'entend, il est completement dupe de cette vision. C'est ce que Sidis[6] exprime dans un langage tres clair, mais un peu schematique, quand il dit qu'il existe en chacun de nous des centres d'ordre different: d'abord les centres inferieurs, ideo-moteurs, centres reflexes et instinctifs, et ensuite les centres superieurs, directeurs, sieges de la raison, de la critique, de la volonte. L'effet de la suggestion est d'imprimer le mouvement aux centres inferieurs, en paralysant l'action des centres superieurs; la suggestion cree par consequent, ou exploite un etat de desagregation mentale. Il y a beaucoup de vrai dans cette conception, quoique la distinction des centres inferieurs et superieurs soit un peu grossiere. Je ne pense pas qu'il soit necessaire de faire intervenir dans l'explication, meme sous forme d'image, une idee anatomique sur les centres nerveux; je prefererais, quant a moi, distinguer un mode d'activite simple, automatique et un mode d'activite plus complexe, plus reflechi, et admettre que par suite de la dissociation realisee par la suggestion, c'est le mode d'activite simple qui se manifeste, le mode complexe etant plus ou moins altere.

[Note 5: Voici une phrase cueillie dans un ouvrage tout recent: la suggestion n'est-elle pas l'art d'utiliser l'aptitude que presente un sujet a transformer l'idee recue en acte?]

[Note 6: The Psychology of Suggestion. New-York, 1898, p. 70.]

Un clinicien bien connu, M. Grasset, a du reste montre recemment l'inconvenient que peut presenter la schematisation a outrance des phenomenes de suggestion[7]. Cet auteur a suppose que le pouvoir de direction et de coordination residait dans un centre special de l'encephale, le centre O; et que les actes automatiques sont produits par des centres inferieurs reunis par des fibres associatives, et formant un polygone qui se suffit a lui-meme. Cette supposition lui permet de definir plusieurs cas d'automatisme et de dedoublement sous une forme qui est tres pittoresque, mais qui, prise a la lettre, conduirait a de graves erreurs.

[Note 7: Lecons de clinique medicale. L'automatisme psychologique. Montpellier, 1896.]

La distraction, par exemple, serait une dissociation entre le centre O et le polygone: "quand Archimede sort dans la rue en son costume de bain, criant Eureka, il marche avec son polygone et pense a son probleme avec son centre O." Erasme Darwin a raconte l'histoire d'une actrice qui, tout en jouant et chantant, ne pensait qu'a son canari mourant. "Elle chantait avec son polygone, et pleurait son canari avec O." Nous admettons qu'il y a peut-etre quelque avantage, pour la clarte d'une exposition purement medicale, destinee a des etudiants en medecine, a imaginer un centre psychique superieur et un polygone de centres inferieurs; mais on commettrait une erreur en prenant ces hypotheses simplistes au pied de la lettre.

Ce centre O, qui ressemble un peu trop a la glande pineale dans laquelle Descartes logeait l'ame, que devient-il dans les dedoublements de personnalite analogues a ceux de Felida qui vit, pendant des mois, tantot dans une condition mentale, tantot dans une autre? Peut-on dire que l'une de ces existences est une vie automatique, (polygonale, sous-association de O) et que l'autre de ces existences est une vie complete (avec le polygone et O synthetises)? Evidemment non; et l'embarras de Grasset a s'expliquer sur ce point (voir la page 98) montre le defaut de la cuirasse qui existe dans la theorie. Il n'y a point de separation nette entre la vie psychique superieure et la vie automatique, au moins a notre avis; la vie automatique, en se compliquant, en se raffinant, devient de la vie psychique superieure, et par consequent, nous pensons qu'il est inexact d'attribuer a ces formes d'activite des organes distincts.

Le premier caractere de la suggestion est donc de supposer une operation dissociatrice; le second caractere consiste dans un degre plus ou moins avance d'inconscience; cette activite, quand la suggestion l'a mise en branle, pense, combine des idees, raisonne, sent et agit sans que le moi conscient et directeur puisse clairement se rendre compte du mecanisme par lequel tout cela se produit. L'individu a qui on defend de lever le bras, rapporte Forel[8], est tout etonne et ne comprend pas comment il peut se faire que son bras soit paralyse; ce procede de paralysie, qui s'est realise en lui, et qui est de nature mentale, reste pour lui lettre close; de meme, l'hysterique a qui l'on fait apparaitre une photographie sur un carton blanc, tire d'une douzaine de cartons tous pareils, et qui retrouve ensuite ce carton[9], ne peut pas nous expliquer quels sont les reperes qui la guident; ce sont des reperes qui sont inconscients pour elle, et cette inconscience est un caractere de la dissociation.

[Note 8: Quelques mots sur la nature et les indications de la Therapeutique suggestive. Revue medicale de la Suisse romande, decembre 1898.]

[Note 9: Voir Magnetisme animal, par Binet et Fere, p. 166 et seq.]

Enfin, pour achever cette rapide definition de la suggestion, il faut tenir compte d'un element particulier, assez mysterieux, dont nous ne pouvons donner l'explication, mais dont nous connaissons de science certaine l'existence, c'est l'action morale de l'individu. Le sujet suggestionne n'est pas seulement une personne qui est reduite temporairement a l'etat d'automate, c'est en outre une personne qui subit une action speciale emanee d'un autre individu; on peut appeler cette action speciale de differents noms, qui seront vrais ou faux suivant les circonstances: on peut l'appeler peur, ou amour, ou fascination, ou charme, ou intimidation, ou respect, admiration, etc., peu importe: il y a la un fait particulier, qu'il serait oiseux de mettre en doute, mais qu'on a beaucoup de peine a analyser. Dans les experiences d'hypnotisme proprement dit, ce fait se produit surtout par ce que l'on appelle l'electivite ou le rapport; c'est une disposition particuliere du sujet qui concentre toute son attention sur son hypnotiseur, au point de ne voir et de n'entendre que ce dernier, et de ne souffrir que son contact. On a du reste decrit longuement les effets de l'electivite non seulement pendant les scenes d'hypnotisme, mais encore en dehors des seances[10].

[Note 10: Voir Pierre Janet. L'influence somnambulique et le besoin de direction, Revue philosophique, fevrier 1897.]

Les premieres experiences methodiques, de moi connues, qui ont ete faites sur des sujets normaux pour etablir les effets de la suggestion en dehors de tout simulacre d'hypnotisme, sont celles du zoologiste Yung, de Geneve[11]. Cet auteur les a decrites un peu brievement dans son petit livre sur le sommeil hypnotique. Il raconte que dans son laboratoire, ayant a exercer des etudiants a l'usage du microscope, il mettait sur le porte-objet une preparation quelconque, il decrivait d'avance des details purement imaginaires, puis il priait les debutants de regarder, de decrire a leur tour ce qu'ils voyaient; tres souvent, dit-il, les etudiants ont atteste qu'il voyaient les details annonces par leur professeur; quelques-uns meme les ont dessines. Le fait est interessant, sans doute; mais on voudrait plus de details; peut-etre n'ont-ils fait le dessin que par pure complaisance, parce qu'ils voulaient faire plaisir a leur futur examinateur, et il n'est pas certain qu'ils aient cru voir ce qu'ils ont dessine.

[Note 11: E. Yung. Le sommeil normal et le sommeil pathologique. Paris, Doin.]

Sidis[12] a fait dans le laboratoire de Muensterberg, a Harvard, des recherches analogues. Il faisait asseoir son sujet devant une table, et le priait de regarder fixement un point d'un ecran; cette fixation avait lieu durant vingt secondes; pendant ce temps-la, le sujet devait chasser toute idee et s'efforcer de ne penser a rien; puis brusquement, on enlevait l'ecran, decouvrant une table sur laquelle divers objets etaient poses, et il etait convenu que lorsque l'ecran serait enleve, le sujet devait executer, aussi rapidement que possible, un acte quelconque laisse a son choix. L'experience se deroulait en effet dans l'ordre indique; seulement, quand l'ecran etait enleve, l'operateur donnait a haute voix une suggestion, comme de prendre un objet place sur la table, ou de frapper 3 coups sur la table. Cette suggestion de mouvements et d'actes n'a pas ete infaillible, puisqu'elle s'adressait a des personnes eveillees; cependant Sidis rapporte qu'elle reussissait dans la moitie des cas. Ceux meme qui n'obeissaient pas paraissaient parfois impressionnes, car il en est quelques-uns qui restaient immobiles, comme frappes d'inhibition, incapables d'executer le plus petit mouvement. Parmi ceux qui obeissaient, il s'en est trouve un, jeune homme tres intelligent, qui executait a la maniere d'un mouvement reflexe l'acte commande. Quant aux autres, on les voyait bien executer l'acte, mais il etait difficile de se rendre compte de la facon dont ils avaient ete impressionnes: si on les interrogeait, si on leur demandait pourquoi ils avaient obei, ils repondaient en general que c'etait par simple politesse. L'auteur a raison de douter qu'une telle explication soit valable pour un si grand nombre de cas. Analysant son experience, il a cherche a se rendre compte des raisons pour lesquelles elle restait obscure. Pour qu'une suggestion reussisse a l'etat de veille, il faut reunir un certain nombre de conditions qui ont pour but de procurer au sujet un etat de calme physique et moral et de diminuer son pouvoir de resistance. Or, lorsqu'on adresse a haute voix une injonction a une personne, on emploie la suggestion directe, qui a toujours le tort d'eveiller la resistance; de la les insucces frequents. L'auteur pense que ce sont surtout les suggestions indirectes qui reussissent pendant l'etat de veille, et les suggestions directes pendant l'etat d'hypnotisme.

[Note 12: Op. cit., p. 35]

Cette formule presente une nettete tres curieuse, mais nous doutons qu'elle soit absolument juste, et puisse convenir a tous les cas. Ce qui me parait entierement vrai, c'est que la resistance du sujet peut faire echouer les suggestions directes. Cette cause d'echec est moins a craindre pendant l'etat d'hypnotisme, mais elle n'y subsiste pas moins, et je me rappelle plus d'un sujet rebelle qui a mis dans un grand embarras son operateur: un jour que Charcot montrait quelques-unes de ses hypnotisees a des etrangers, il voulut faire ecrire a l'une d'elles une reconnaissance de dette egale a un million; l'enormite du chiffre provoqua de la part de l'hypnotisee une resistance invincible, et pour la decider a donner sa signature il fallut se borner a lui faire souscrire une dette de cent francs. D'autre part, j'ai bien constate que pendant l'etat d'hypnotisme, les suggestions donnees sous une forme indirecte sont tres effectives; au lieu de dire a une malade rebelle: "Vous allez vous lever!" on obtient un effet qui quelquefois est plus sur, en se contentant de dire a demi-voix a un assistant: "Je crois qu'elle va se lever." Suivant les circonstances, tel mode de suggestion reussit et tel autre mode echoue.

Mais revenons a l'etude de l'etat normal. Il faut distinguer les suggestions de sensations et d'idees et les suggestions d'actes; ces dernieres sont toujours difficiles a realiser, car elles impliquent d'une part commandement et d'autre part obeissance, et il est bien vrai qu'un ordre donne sur un ton autoritaire a quelque chose d'offensant qui excite un sujet a la resistance. Il y aurait donc lieu d'imaginer une forme d'experience un peu differente de celle de Sidis.

Un petit detail, assez insignifiant en apparence, est a relever dans les descriptions de cet auteur. Avant de donner sa suggestion, dit-il, il avait soin d'engager la personne a regarder un point fixe pendant vingt secondes. Il ne dit pas pourquoi il a employe cette fixation du regard, ni si les sujets qui n'avaient pas eu soin de regarder fixement un point etaient plus suggestibles que les autres. Je pense que cette pratique, qui rappelle beaucoup le procede de Braid pour hypnotiser, devrait etre etudiee avec soin dans ses consequences psycho-physiologiques.

La recherche de Sidis ne comporte point une etude de detail, de psychologie individuelle sur la suggestibilite; elle nous apprend seulement qu'on peut faire des suggestions d'actes sur des eleves de laboratoire et reussir ces suggestions. C'est le fait meme de la suggestibilite qui est mis ici en lumiere, et pas autre chose. L'etude de Sidis a donc ce meme caractere preliminaire que les etudes bien anterieures de Yung.

Un autre auteur, Berillon, qui s'est beaucoup occupe de l'hypnotisation des enfants comme methode pedagogique, vient de publier un opuscule[13] ou il rapporte plusieurs exemples de suggestion donnee a l'etat de veille.

[Note 13: L'hypnotisme et l'orthopedie mentale, par E. Berillon, Paris, Rueff. 1898.]

Ces observations ne rentrent pas absolument dans le cadre de notre travail, car, ainsi que nous l'avons annonce, nous ne nous occuperons point des suggestions dites de l'etat de veille, lorsqu'elles sont donnees d'apres les memes methodes que la suggestion de l'hypnotisme; cependant nous croyons devoir dire un mot des recherches de Berillon, a cause de la curieuse assertion dont il les accompagne.

D'apres son experience, des enfants imbeciles, idiots, hysteriques, sont beaucoup moins facilement hypnotisables et suggestibles que "les enfants robustes, bien portants, dont les antecedents hereditaires n'ont rien de defavorable". Ces derniers seraient "tres sensibles a l'influence de l'imitation. Ils s'endorment souvent, lorsqu'on a endormi prealablement d'autres personnes devant eux, d'une facon presque spontanee. Il suffit de leur affirmer qu'ils vont dormir pour vaincre leur derniere resistance. Leur sommeil a toutes les apparences du sommeil normal, ils reposent tranquillement les yeux fermes[14]".

[Note 14: Op. cit., p. 10.]

Voici maintenant ce que l'auteur pense de ceux qui resistent aux suggestions: "Au point de vue purement psychologique, la resistance aux suggestions est aussi interessante a constater qu'une extreme suggestibilite. Elle denote un etat mental particulier et souvent meme un esprit systematique de contradiction dont il faut neutraliser les effets. Parfois cette resistance est inspiree par des motifs dont il y a lieu de ne pas tenir compte. Le plus frequent de ces motifs est la peur de l'hypnotisme, que nous arrivons assez facilement a dissiper.

"Le degre de suggestibilite n'est nullement en rapport avec un etat nevropathique quelconque. La suggestibilite, au contraire, est en rapport direct avec le developpement intellectuel et la puissance d'imagination du sujet. Suggestibilite, a notre avis, est synonyme d'educabilite.

"Le diagnostic de la suggestibilite.--Ce diagnostic peut etre fait a l'aide d'une experience des plus simples. Cette experience a pour objet d'obtenir chez le sujet la realisation d'un acte tres simple, suggere a l'etat de veille. Voici comment je procede:

"Apres avoir fait le diagnostic clinique et interroge l'enfant avec douceur, je l'invite a regarder avec une grande attention un siege place a une certaine distance, au fond de la salle, et je lui fais la suggestion suivante: "Regardez attentivement cette chaise; vous allez eprouver malgre vous le besoin irresistible d'aller vous y asseoir. Vous serez oblige d'obeir a ma suggestion, quel que soit l'obstacle qui vienne s'opposer a sa realisation."

"J'attends alors le resultat de l'experience. Au bout de peu de temps (une ou deux minutes) on voit ordinairement l'enfant se diriger vers la chaise indiquee, comme pousse par une force irresistible, quels que soient les efforts qu'on fasse pour le retenir. Des lors je puis poser mon pronostic, et declarer que cet enfant est intelligent, docile, facile a instruire et a eduquer et qu'il a de bonnes places dans sa classe. Je puis ajouter qu'il sera tres facile a hypnotiser.

"Si l'enfant reste immobile, et declare qu'il n'eprouve aucune attraction vers le siege qui lui est designe, je puis conclure de ce resultat negatif qu'il est mal doue au point de vue intellectuel et mental, et qu'il sera facile de retrouver chez lui des stigmates accentues de degenerescence. L'opinion des maitres et des parents vient toujours confirmer ce diagnostic."

On sera sans doute etonne, de prime abord, qu'un auteur voie dans la suggestibilite des signes d'educabilite; les hypnotiseurs nous ont du reste habitues aux affirmations tranchantes et inattendues. Delboeuf n'a-t-il pas soutenu que l'hypnotisme exalte la volonte humaine? Nous pensons inutile de decrire a nouveau ce que nous entendons par etat de suggestibilite, etat dans lequel il y a une suspension de l'esprit critique, et une manifestation de la vie automatique, et par consequent nous n'insisterons pas pour prouver qu'un developpement anormal de l'automatisme ne saurait en aucune facon etre une preuve d'intelligence. En somme, ce sont la des discussions theoriques, qui n'engendrent pas toujours la conviction, et il vaut bien mieux traiter la question sous une forme experimentale.

Sur ce dernier point, je crois interessant de remarquer que Berillon se contente d'affirmer sans rien prouver. On aurait ete curieux d'avoir sous les yeux une statistique de bons eleves et de mauvais eleves, et d'etudier le pourcentage des hypnotisables dans ces deux categories. C'est ainsi que nous procedons en psychologie experimentale, nous donnons nos chiffres, et nous les laissons parler. L'habitude maintenant est si bien prise que lorsque nous rencontrons une affirmation sans preuves, nous la considerons comme une impression subjective, sujette a des erreurs de toutes sortes. Voila ce qu'aurait du se rappeler un auteur americain, M. Luckens[15], qui dit avoir ete tres frappe, dans une visite faite a Berillon, de cette assimilation de la suggestibilite a l'educabilite; il aurait du demander des preuves, et jusqu'a ce qu'elles lui eussent ete fournies, suspendre son jugement[16].

[Note 15: Luckens. Notes abroad, Pedagogical Seminary, 10, 1898.]

[Note 16: Je crois devoir ajouter quelques remarques sur les rapports pouvant exister entre la suggestibilite d'une personne et son intelligence. Il me parait incontestable qu'un certain degre d'intelligence est necessaire pour comprendre la suggestion donnee, et une personne qui ne comprendra pas une suggestion trop complexe pour son intelligence se trouvera, par ce fait meme, incapable de l'executer; l'echec ne viendra pas de son defaut de suggestibilite, mais de son defaut d'intelligence. Je prends tout de suite un exemple: un enfant d'ecole primaire ne pourra pas, par suggestion, resoudre une equation a deux inconnues, ou faire un probleme de calcul integral. Dans ce sens, on peut dire que l'intelligence du sujet n'est pas sans relation avec sa suggestibilite. Nous rencontrons du reste cette relation lorsque nous nous adressons pour nos recherches aux enfants tres jeunes; a cinq ans, et a six ans, un enfant me parait etre en general beaucoup plus suggestible qu'a neuf ans; mais son extreme suggestibilite se trouve neutralisee dans bien des cas par son incapacite a comprendre la suggestion.]

J'ai fait il y a cinq ans environ, en collaboration avec V. Henri, des experiences de suggestion qui rentrent dans cette categorie, c'est-a-dire qui sont la mise en oeuvre de l'autorite morale; ce n'etaient point des suggestions d'actes ou de sensations; la suggestion etait dirigee de maniere a troubler seulement un acte de memoire. Une ligne modele de 40 millimetres de longueur etant presentee a l'enfant, il devait la retrouver, par memoire ou par comparaison directe, dans un tableau compose de plusieurs lignes, parmi lesquelles se trouvait reellement la ligne modele. Au moment ou il venait de faire sa designation, on lui adressait regulierement, et toujours sur le meme ton, la phrase suivante: "En etes-vous bien sur? N'est-ce pas la ligne d'a cote?" Il est a noter que sous l'influence de cette suggestion discrete, faite d'un ton tres doux, veritable suggestion scolaire, la majorite des enfants abandonne la ligne d'abord designee et en choisit une autre. La repartition des resultats montre que les enfants les plus jeunes sont plus sensibles a la suggestion que leurs aines: en outre, la suggestion est plus efficace quand l'operation qu'on cherche a modifier est faite de memoire que quand elle est faite par comparaison directe (c'est-a-dire le modele et le tableau de lignes se trouvant simultanement sous les yeux de l'enfant); voici quelques chiffres:

NOMBRE DES CAS OU LES ENFANTS ONT CHANGE LEUR REPONSE

Dans la Dans la comparaison Moyenne. memoire. directe.

Cours elementaire. 89% 74% 81,5%

-- moyen. 80% 73% 76,5%

-- superieur. 54% 48% 51%

Dans ces chiffres sont confondus les enfants qui, avant la suggestion, ont fait une designation exacte de la ligne egale au modele, et les enfants qui ont fait une designation fausse. Il faut maintenant distinguer ces deux groupes d'enfants, dont chacun presente un interet particulier. Les enfants qui se sont trompes une premiere fois font en general une designation plus exacte, grace a la suggestion; ainsi, si l'on compte ceux dont la seconde designation se rapproche plus du modele que la premiere, on en trouve 81 p. 100, tandis que ceux qui s'en eloignent davantage forment une petite minorite de 19 p. 100. Quant aux enfants qui ont vu juste la premiere fois, ils sont remarquables par la fermete avec laquelle ils resistent a la suggestion, qui, dans leur cas, est perturbatrice; 56 p. 100 seulement abandonnent leur premiere opinion, tandis que dans le cas d'une reponse inexacte, il y en a 72 p. 100 qui changent de designation.

Je ferai remarquer que cette etude de V. Henri et de moi a ete concue dans un esprit un peu different de celui qu'on trouve dans d'autres travaux du meme genre. Nous ne nous sommes pas simplement proposes de montrer que les enfants, ou que tels et tels enfants sont suggestibles, mais nous avons cherche a preciser le mecanisme de cette suggestibilite, en etudiant les conditions mentales ou la suggestion reussit le mieux; on a vu que la suggestion reussit le mieux dans les cas ou la certitude de l'enfant, sa confiance est le plus faible, par exemple lorsqu'il fait sa comparaison de memoire au lieu de faire une comparaison directe, ou lorsqu'il a fait une premiere comparaison erronee; d'ou l'on pourrait deduire cette regle provisoire que: la suggestibilite d'une personne sur un point est en raison inverse de son degre de certitude relativement a ce point.

Il y a donc un progres, me semble-t-il, entre cette recherche de V. Henri et de moi, et quelques-unes des recherches anterieures. Nous ne nous sommes pas contentes d'observer l'existence de la suggestibilite a l'etat de veille, nous avons en outre pu apprecier les degres de cette suggestibilite, ce qui nous a permis d'etablir que ce degre varie avec l'age de l'enfant, et varie aussi suivant la justesse de son coup d'oeil ou suivant qu'il fait la comparaison avec la memoire ou avec sa perception. Mais hatons-nous d'ajouter que l'appreciation que nous avons pu faire des degres de suggestibilite est encore bien rudimentaire; pour savoir que les enfants sont plus suggestibles a tel age qu'a tel autre, et dans telle condition que dans telle autre, qu'avons-nous fait? Nous avons employe la methode statistique; a tel age, avons-nous calcule, il y a 81 enfants sur 100 qui obeissent a la suggestion, tandis qu'a un age plus avance, on n'en trouve plus que 51 pour 100 de suggestibles. Ce procede d'evaluation n'est possible qu'a la condition d'operer sur un grand nombre de sujets; evidemment, ce n'est pas un procede directement applicable a la psychologie individuelle; il ne pourrait pas servir a determiner dans quelle mesure un enfant particulier est suggestible.

Dernierement, un anthropologiste italien, Vitale Vitali[17], a reproduit nos experiences dans les ecoles de la Romagne, et il est arrive a des resultats encore plus frappants que les notres. Il a constate comme nous que les changements d'opinion se font bien plus facilement dans l'operation de memoire que dans la comparaison directe; le nombre de ceux qui changent d'opinion est a peu pres le double dans le premier cas; il a vu aussi que cette suggestibilite diminue beaucoup avec l'age, et enfin qu'elle est moins forte chez ceux qui ont vu juste la premiere fois que chez ceux qui s'etaient trompes. Nos chiffres etaient les suivants: pour ceux ayant vu juste la premiere fois, les suggestibles etaient de 56 p. 100, tandis que pour ceux qui s'etaient trompes, les suggestibles etaient de 72 p. 100. Les resultats de Vitale Vitali sont encore plus nets; pour le premier groupe, il trouve 32 p. 100, et pour le second 80 p. 100. C'est donc une confirmation sur tous les points.

[Note 17: Studi antropologici, Forli, 1896, p. 97.]

Le meme auteur a imagine une variante curieuse de l'experience susdite, en appliquant deux pointes de compas sur la peau d'un eleve, et en lui demandant, lorsque l'eleve avait accuse une pointe ou deux: "En etes-vous bien sur?" Les eleves de moins de quinze ans ont change d'avis sous l'influence de cette suggestion, dans le rapport de 65 p. 100, et les eleves de plus de quinze ont change dans le rapport de 44 p. 100; c'est une nouvelle demonstration de l'influence de l'age sur la suggestibilite. Comme l'auteur le fait remarquer, cette methode renferme une plus grande cause d'erreur que les exercices sur la memoire visuelle des lignes, parce que le sens du toucher se perfectionne rapidement au cours des experiences et cela change les conditions.

Ainsi que nous l'avons fait nous-memes, Vitali insiste sur l'importance de la personnalite de l'experimentateur, personnalite qui fait beaucoup varier les resultats. Il declare meme qu'ayant repete apres quelque temps les memes tests sur les memes sujets, il a trouve des variations enormes. Nous croyons qu'il eut ete utile d'etudier ces variations et d'en rechercher les causes.

M. Victor Henri a fait avec M. Tawney[18] quelques experiences sur la sensibilite tactile, pour etudier l'influence de l'attente et de la suggestion sur la perception de deux pointes lorsqu'on ne touche qu'un seul point de la peau; avant chaque experience on montrait au sujet le compas avec les deux pointes presentant un ecart bien determine; puis le sujet fermait les yeux, et on touchait sa peau avec une seule pointe; sous l'influence de cette suggestion, les appreciations du sujet sont profondement troublees; le plus souvent, il percoit deux pointes au lieu d'une, et de plus, il juge l'ecart d'autant plus grand que l'ecart reel qu'on lui a montre est plus grand. Cela est tres curieux, et on pourrait bien, de cette maniere, mesurer la suggestibilite du sujet par le nombre de fois qu'il percoit une pointe au lieu de deux; mais il aurait ete tres interessant de savoir s'il y a quelque relation entre la suggestibilite de la personne et la finesse de sa sensibilite tactile; c'est une question qui malheureusement n'a pas ete examinee.

[Note 18: Voir Annee Psychologique, II, p. 295 et seq.]

Les experiences de MM. Henri et Tawney sont des experiences de suggestion; voici pourquoi: il n'y a pas, a proprement parler, d'ordre donne sur un ton imperatif; mais l'idee preconcue de deux pointes est acceptee par le sujet pendant toute la seance parce qu'il a confiance dans la parole de l'operateur et qu'il croit que l'operateur est incapable de le tromper; en effet, comme dans les laboratoires de psychologie on ne fait guere d'experiences de suggestion, les eleves ne sont point habitues a des experiences de mensonge, et ils ne songent pas a se mefier de ce qu'on leur dit. C'est donc de la suggestion dans le sens de confiance plutot que dans le sens d'obeissance. Ce sont de petites nuances qui se preciseront sans doute dans les etudes ulterieures.

J'ai repris dernierement, avec M. Vaschide, sur 86 eleves d'ecole primaire elementaire, la recherche de suggestion que j'avais commencee avec M. V. Henri; seulement nous avons employe une methode un peu plus rapide. L'experience avait ete confiee a M. Michel, directeur de l'ecole; c'etait lui seul qui parlait et expliquait, nous restions simples temoins. M. Michel se rendait donc avec nous dans les classes, il faisait distribuer aux eleves du papier et des plumes, il faisait ecrire sur chaque feuille les noms des eleves, la classe, le nom de l'ecole, la date du jour et l'heure; puis apres ces preliminaires obliges de toute experience collective, il annoncait qu'il allait faire une experience sur la memoire des lignes, des longueurs; une ligne tracee sur un carton blanc serait montree pendant trois secondes a chaque eleve, et chaque eleve devait, apres avoir vu ce modele, s'empresser de tracer sur sa feuille une ligne de longueur egale. M. Michel allait ensuite de banc en banc, et montrait a chaque eleve la ligne tracee; par suite de la discipline parfaite que notre distingue collaborateur sait faire regner dans son ecole, les eleves restaient absolument silencieux, et aucun ne voyait la ligne deux fois. Il fallait environ soixante-dix secondes pour montrer la ligne a tous les eleves de la classe. Ceci termine, M. Michel remontait en chaire et annoncait qu'il allait montrer une seconde ligne un peu plus grande que la premiere; cette affirmation etait faite d'une voix forte et bien timbree, avec l'autorite naturelle d'un directeur d'ecole; mais l'affirmation n'avait lieu qu'une fois, et collectivement, M. Michel s'adressant a toute la classe. Or, la seconde ligne n'avait que 4 centimetres de longueur, alors que la premiere en avait 5. La seconde ligne etait montree a chaque eleve, exactement comme on avait fait pour la premiere fois. Entre ces deux experiences s'ecoulait pour chaque eleve un temps moyen de deux a trois minutes. Cette epreuve a ete faite sur 86 enfants, comprenant les trois premieres classes de l'ecole primaire, et ages de neuf a quatorze ans.

Quels ont ete les resultats? Notons tout d'abord que la reproduction de la premiere ligne--ce qui est une pure experience de memoire, sans suggestion d'aucune sorte--donne lieu a d'enormes differences individuelles, comprises, pour la premiere classe, entre deux extremes: 60 millimetres et 28 millimetres; la ligne avait en realite 50 millimetres; or, il y a eu seulement trois eleves sur vingt-cinq qui ont dessine une ligne egale ou superieure au modele; tous les autres ont dessine une ligne plus petite; par consequent, on peut affirmer qu'il y a bien (comme nous l'avons vu autrefois), une tendance des enfants a diminuer la longueur des lignes de 50 centimetres en les reproduisant dans la memoire. Dans la deuxieme classe, il y a eu 3 eleves reproduisant une ligne superieure a 50; tous les autres eleves ont reproduit des lignes plus courtes; enfin, semblablement, dans la troisieme classe, nous n'en trouvons que deux dessinant une ligne plus longue que le modele, tous les autres ont fait plus court.

En examinant quelle difference les eleves ont indiquee entre la premiere ligne (50 millimetres) et la seconde (40 millimetres) on trouve que bien peu d'eleves ont juge reellement la seconde ligne plus petite que la premiere; par consequent, la suggestion a ete efficace; 9 eleves seulement, sur les 86 des trois classes, ont dessine une seconde ligne plus courte; on peut donc dire que 9 eleves seulement ont resiste a la suggestion et ont cru au temoignage de leur memoire plus qu'a la parole de leur maitre; et encore, cette remarque comporte une reserve; il est probable que ces refractaires ont quand meme ete un peu influences par la suggestion, car un seul a rendu la seconde ligne plus petite de 10 millimetres, ce qui etait l'ecart reel; tous les autres ont amoindri cette difference; 2 l'ont faite de 7 millimetres, 2 l'ont faite de 5, etc. Ils ont compose entre le temoignage de leur memoire et la parole du maitre. Quant a ceux qui, obeissant a la suggestion, ont dessine la seconde ligne plus grande que la premiere, ils presentent des degres tres differents de suggestibilite. Les ecarts ont pu atteindre 10 millimetres assez frequemment, et une fois meme, l'ecart a depasse 20 millimetres, ce qui veut dire qu'au lieu de faire la seconde ligne plus courte de 10 millimetres, le sujet a ete tellement docile a la suggestion, qu'il a fait la seconde plus longue de 20 millimetres; en d'autres termes, la suggestion a produit dans ce cas extreme, une erreur de 30 millimetres, erreur enorme si on considere qu'elle a porte sur une longueur totale de 50 millimetres. En moyenne, on a fait la seconde ligne plus grande de 6 millimetres et comme elle etait en realite plus petite de 10 millimetres, l'erreur totale est de 1 cm. 5 environ.

Il est a remarquer que les enfants les plus jeunes se sont montres les plus suggestibles. Nous trouvons en effet, dans la premiere classe, que 7 eleves seulement ont fait la seconde ligne de 5 millimetres plus grande que la premiere; au contraire, dans la troisieme classe, le nombre d'eleves qui sont dans ce cas est de 16. Du reste, dans nos experiences anterieures avec M. Henri sur la suggestibilite scolaire, nous avions aussi constate que les plus jeunes enfants ont plus de suggestibilite que les enfants plus ages.

La description que nous avons donnee de notre experience de suggestion n'est pas complete; nous l'avons poussee plus loin. Lorsque tous les eleves eurent reproduit de memoire la ligne de 40 millimetres, le directeur de l'ecole leur presenta une troisieme ligne, longue de 50 millimetres, et il leur dit avant de la presenter: "Je vais vous presenter une troisieme ligne qui est un peu plus courte que la seconde." En faisant cette nouvelle tentative de suggestion, nous avions deux raisons; la premiere etait de chercher a verifier l'epreuve precedente, la seconde etait de savoir s'il est possible de donner successivement plusieurs suggestions du meme genre sans nuire au resultat.

Cette seconde suggestion a ete moins efficace que la premiere; les eleves semblent s'etre mieux rendu compte de la longueur vraie des lignes; tandis que la premiere fois 5 eleves seulement avaient fait un dessin en sens contraire de la suggestion, on en trouve 16 dans le meme cas a la seconde reprise.

Il nous a paru necessaire d'examiner nos resultats de plus pres, et de rechercher si chaque eleve avait presente pendant les deux epreuves la meme suggestibilite ou la meme resistance.

Nous allons diviser tous nos sujets en cinq groupes: 1 deg. ceux qui ont fait a la premiere suggestion une seconde ligne moindre que la premiere (ce sont les eleves les plus exacts); 2 deg. ceux qui ont fait a la premiere suggestion une seconde ligne egale a la premiere, ou superieure de 1, 2 a 4 millimetres; 3 deg. ceux qui ont fait a la premiere suggestion une seconde ligne superieure de 4 a 8 millimetres; 4 deg. ceux qui ont fait a la premiere suggestion la seconde ligne superieure de 8 a 12 millimetres; enfin, 5 deg. ceux qui ont fait a la premiere suggestion la seconde ligne superieure de 12 a 20 millimetres. On voit que ce groupement exprime l'ordre de suggestibilite, les eleves du cinquieme groupe se sont montres plus suggestibles que ceux du quatrieme groupe, et ainsi de suite jusqu'au premier groupe. Or voici les resultats donnes par ce calcul:

Ordre Nombre Suggestion Suggestion de des de d'allongement raccourcissement Groupes. Sujets. de la ligne. de la ligne.

1er 10 - 4,6 + 2 2e 28 + 3,07 - 2,35 3e 31 + 5,99 - 3,06 4e 15 + 12,9 - 8,66

Ces chiffres, pour etre clairs, exigent une courte explication. Dans la premiere epreuve, rappelons-le, la seconde ligne presentee etait plus courte que la premiere de 10 millimetres, mais la suggestion donnee etait que cette seconde ligne etait la plus longue. Par consequent, les eleves qui l'ont dessinee plus courte, comme ceux de notre premier groupe qui l'ont dessinee avec une longueur moindre de 4mm,6, ont ete plus exacts que ceux du deuxieme groupe, qui ont donne a cette ligne une longueur plus grande que la premiere, plus grande de 3mm,07; a leur tour, les sujets du second groupe ont ete plus exacts que ceux du troisieme et ceux du quatrieme groupes, puisque ceux-ci ont allonge encore davantage la seconde ligne, qui etait cependant plus courte. Il est donc bien clair que nous avons etabli nos quatre groupes dans l'ordre de la suggestibilite croissante. Or, qu'on comprenne bien ce point, ce sont les sujets formant chacun de ces quatre groupes dont on a cherche a apprecier les resultats dans la seconde epreuve; nous avons voulu savoir si les eleves A, B, C, etc., formant le premier groupe, le meilleur, le plus resistant a la suggestion de la premiere epreuve ont manifeste les memes qualites d'exactitude et de resistance a la suggestion dans la seconde epreuve; et pour cela, nous avons calcule les ecarts de lignes presentes par ces sujets dans cette seconde epreuve. Seulement, il faut se souvenir que dans la seconde epreuve la suggestion donnee etait une suggestion de raccourcissement; et que la ligne qu'on presentait a dessiner etait reellement plus grande que la precedente; par consequent, les eleves les plus exacts a cette seconde epreuve sont ceux qui ont dessine la ligne plus grande que la precedente; et parmi ceux qui l'ont dessinee plus courte, les plus exacts sont ceux qui ont le moins exagere cette difference en moins. Ces explications feront comprendre les oppositions de signe algebrique que l'on rencontre dans les resultats des epreuves pour un meme groupe de sujets. Il est clair maintenant qu'il existe une concordance bien remarquable entre les deux epreuves; on voit en effet, que les eleves du premier groupe qui avaient resiste a la suggestion d'allongement de la premiere epreuve ont egalement resiste a la suggestion de raccourcissement de la seconde epreuve, puisqu'ils ont dessine la troisieme ligne avec 2 millimetres en plus tandis que la suggestion tendait a la faire dessiner plus petite; de meme, on voit dans les groupes suivants que plus un groupe a obei a la suggestion d'allongement de la premiere epreuve, plus il a obei a la suggestion de raccourcissement de la seconde. Le resultat est aussi net qu'on peut le souhaiter.

Qu'est-ce que ces experiences nous apprennent de plus sur la suggestibilite des enfants? C'est la une question utile qu'on devrait se poser a propos de chaque etude nouvelle. Nos experiences fournissent un nouveau moyen, d'une efficacite verifiee, pour mesurer la suggestibilite des enfants; et le procede nous parait recommandable puisqu'il fait apparaitre de tres grandes differences individuelles. Nous avons pu constater en outre que les enfants les plus suggestibles sont ceux de la troisieme classe, c'est-a-dire les plus jeunes. Cette epreuve nous a montre la possibilite de faire a la suite l'une de l'autre deux exercices de suggestibilite, dans lesquels les enfants se comportent a peu pres de la meme maniere, et gardent chacun leur degre propre de suggestibilite; cette confirmation est tres importante; elle nous montre que la suggestibilite presente un certain caractere de constance, au moins lorsque l'experience est bien conduite. Enfin, nous avons eu a noter qu'une suggestion repetee a moins d'efficacite la seconde fois que la premiere: cet affaiblissement est sans doute special a ces suggestions indirectes de l'etat de veille, qui ne constituent point a proprement parler des mains-mises sur l'intelligence des individus; dans les experiences d'hypnotisme, au contraire, la suggestibilite de l'individu hypnotise croit avec le nombre des hypnotisations.

M. Michel m'a communique le classement intellectuel que les professeurs ont fait des eleves qui ont servi a ces experiences; le classement est, comme c'est l'habitude, tripartite; les eleves sont divises en: 1 deg. intelligence vive; 2 deg. intelligence moyenne; et 3 deg. intelligence faible.

Je desirais savoir si l'intelligence des eleves--il s'agit ici bien entendu d'une intelligence toute speciale, qu'on pourrait appeler l'intelligence scolaire--presente quelque relation avec la suggestibilite. C'est, on se le rappelle, l'opinion de M. Berillon. Je ne suis point arrive a la confirmer. La suggestibilite moyenne est a peu pres la meme dans les 3 groupes.

De notre experience collective a une experience de cours il n'y a qu'un pas.

Dans une courte note publiee recemment par Psychological Review[19], E.E. Slosson relate une experience de suggestion qu'il a faite sur ses auditeurs dans un cours public; la suggestion a consiste a produire l'hallucination d'une odeur forte. L'auteur verse sur du coton l'eau d'une bouteille, en ecartant la tete, puis il annonce qu'il est certain que personne ne connait l'odeur du compose chimique qui vient d'etre verse, et il emet l'espoir que quoique l'odeur soit forte et d'une nature toute particuliere, personne n'en sera incommode. Pour savoir quelle serait la rapidite de diffusion de cette odeur, il demande que toutes les personnes qui la sentiront s'empressent de lever la main; 15 secondes apres, les personnes du premier rang donnaient ce signal, et avant la fin d'une minute les trois quarts de l'auditoire avaient succombe a la suggestion. L'experience ne fut pas poussee plus loin, car quelques spectateurs, desagreablement impressionnes par cette odeur imaginaire, se preparaient deja a quitter la place. On les rassure et on leur explique que le but reel de l'experience avait ete de provoquer une hallucination; cette explication ne choqua personne.

[Note 19: A Lecture Experiment in Hallucinations. Psychological Review, VI, 4, juillet 1899, p. 407-408.]

Voila a peu pres quelles sont les etudes qui ont ete faites jusqu'ici sur la suggestibilite ou suggestion a l'etat de veille et chez les sujets normaux.

Il semble que quand elle est reduite a sa forme la plus simple, l'epreuve de la suggestion a l'etat de veille constitue un test de docilite; et il est vraisemblable que des individus dresses a l'obeissance passive s'y conformeront mieux que les independants. Rappelons-nous ce fait si curieux, que d'apres les statistiques de Bernheim les personnes les plus sensibles a l'hypnotisme--c'est-a-dire a la suggestion autoritaire--ne sont pas, comme on pourrait le croire, les femmes nerveuses, mais les anciens militaires, les anciens employes d'administration, en un mot, tous ceux qui ont contracte l'habitude de la discipline et de l'obeissance passive.

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