CHAPITRE V - L'ACTION MORALE
Dans les circonstances de la vie reelle ou nous subissons l'influence d'une suggestion, cette influence est produite par le concours de plusieurs facteurs, et, c'est pour les besoins de l'etude que nous cherchons a isoler ces facteurs et a etudier separement l'action de chacun. Nous venons de suivre l'influence d'une idee directrice, qui est personnelle au sujet, qu'il a formee lui-meme, et qui est par consequent ce qu'on appelle le produit d'une auto-suggestion. Nous avons cherche dans cette etude a eliminer la part qui pourrait revenir a une action morale d'un autre individu; dans la vie reelle, l'idee directrice a laquelle nous obeissons nous vient souvent d'un autre; l'eleve, par exemple, la tient de son maitre, il y obeit d'autant plus aveuglement, qu'il subit davantage l'autorite de son maitre, si bien que les travaux d'un maitre vivant et influent sont presque toujours verifies par ses eleves, surtout lorsque ceux-ci travaillent sous sa direction dans son laboratoire. Nous avons donc cherche a eliminer cette etude de l'action morale, pour ne pas compliquer la question, et nous avons fait porter notre recherche sur une idee directrice produite par auto-suggestion.
Nous allons, dans ce chapitre, chercher a etudier l'action personnelle ou action morale.
Les auteurs americains, Scripture et ses eleves, qui ont commence l'etude de la suggestibilite par les memes methodes que nous, se sont efforces de faire, dans leurs experiences, une elimination complete de l'action morale; et quoiqu'ils n'y soient pas completement parvenus, ils ont cru que cette elimination etait necessaire pour donner a leurs recherches un caractere scientifique. Que peut-on entendre par la? Ne nous effrayons pas d'un mot, et voyons pourquoi l'etude d'un phenomene reel--et l'action morale en est un--pourrait ne pas etre scientifique. Les auteurs americains, autant que je les comprends, ont rejete l'etude de l'action morale, parce qu'il est difficile de determiner avec precision la nature et surtout le degre de cette influence. Telle personne, on le sait, exerce une influence considerable; elle se fait ecouter et obeir des plus indociles, tandis qu'une autre est meprisee et ridiculisee; entre les deux, il peut y avoir egalite d'age, de position, mais difference d'action morale. Or, il est clair qu'une meme experience sur l'action personnelle aura des resultats tres differents si elle est confiee au premier de ces individus ou au second; des lors, les resultats manqueront de la precision necessaire pour constituer des documents scientifiques, car variant avec la personnalite de chaque experimentateur, ils ne peuvent pas etre repetes a volonte et controles par un autre experimentateur, ce qui est le propre de la science; c'est a cause de cet indetermine et de cet inconnu, qu'on a cru bon de rejeter l'etude de l'action personnelle, et que meme, allant beaucoup trop loin, Scripture a declare que les nombreuses etudes contemporaines sur l'hypnotisme ne sont point scientifiques; son opinion sur ce point est si energique qu'il va meme jusqu'a l'injure.
Je sens profondement tout ce qu'il y a de juste dans ces critiques, mais je crois qu'il est exagere d'en conclure qu'on doit s'interdire une etude sur l'action morale. S'il est difficile, dans l'etat present de la psychologie, de mesurer avec precision l'action morale d'un experimentateur donne--et cette difficulte, en tout cas, n'est nullement une impossibilite--on peut toutefois se proposer un but un peu different; un experimentateur, dont l'action morale restera indeterminee, peut rechercher comment divers eleves se comportent par rapport a cette action morale, qui restera inconnue dans son degre, mais constante; le point important est la; si l'action demeure constante, il sera possible d'examiner les differences de suggestibilite des eleves relativement a cette influence et nous pourrons ainsi savoir si une classification des eleves d'apres leur suggestibilite d'autre espece, par exemple relativement a des idees directrices, est la meme que leur classification d'apres la sensibilite a l'action morale. Ainsi comprise, notre recherche me parait interessante, il me semble meme que j'aurais fait un oubli grave en la laissant de cote.
Notre etude se divise en deux parties:
Dans la premiere partie, qui sera l'objet de ce chapitre, j'exposerai les effets d'une affirmation sur la conviction des sujets, je ne ferai point une analyse psychologique de l'experience, du moins je ne m'attarderai pas a cette analyse; je me contenterai d'etablir, d'apres les resultats de l'experience, une classification des sujets au point de vue de la docilite avec laquelle ils acceptent mon affirmation.
Dans la seconde partie de notre etude, nous ferons une analyse de l'action personnelle, cette analyse portera sur les formes de langage, employees pour suggestionner le sujet; ce sera par consequent une etude surtout sur la psychologie de l'interrogatoire, question qui presente un grand interet pratique, comme nous le montrerons plus loin.