CHAPITRE IV
L'IDEE DIRECTRICE (fin)
Un mois environ apres les experiences sur les lignes, j'ai, a l'instigation de V. Henri, fait sur les memes eleves d'ecole primaire elementaire une autre experience du meme genre, avec celle seule difference que les lignes etaient remplacees par des poids. Mon but etait de rechercher si les resultats obtenus avec des lignes tenaient a un processus general de l'esprit, ou bien au plus ou moins d'exactitude avec laquelle les sujets mesuraient avec l'oeil la longueur des lignes; il fallait, en d'autres termes, chercher a faire l'elimination de l'element sensoriel, et pour cela il fallait modifier cet element et voir les consequences de cette modification.
Je me suis servi de 15 boites en carton, de forme cubique, ayant 2cm,5 de largeur et de longueur et 3 centimetres de hauteur; ces cubes sont completement fermes, ils sont recouverts d'un papier jaune, couleur bois; ils sont charges avec du plomb de chasse et de la ouate, qui empeche le ballottage des grains de plomb lorsqu'on secoue les boites. Les boites presentent les poids suivants, qui sont exacts a un demi-gramme pres:
20 grammes, 40 grammes, 60 grammes, 80 grammes, 100 grammes, 100 grammes, etc. Il y a 11 boites de 100 grammes. Ces boites sont placees en ligne sur une table, chacune a 2 centimetres environ de sa voisine; la serie est rangee dans l'ordre croissant, les plus petites boites sont a gauche. Le sujet se place, debout, devant la table, dont la hauteur lui vient a la taille. On lui dit: "Voici une serie de boites; il y en a quinze; vous allez les soupeser chacune a son tour, comme ceci (on fait le mouvement devant lui) et en soupesant chaque boite vous aurez a dire si elle est plus lourde, ou plus legere que la precedente, ou bien egale; vous n'avez donc qu'un mot a dire. Remarquez bien que vous comparez chaque boite a la precedente seulement, a celle qui est immediatement avant; ainsi, quand vous arrivez a la 8e boite, par exemple, vous avez a la comparer a la 7e et dire si elle est plus lourde, plus legere que la 7e, ou egale a la 7e. Enfin, pour soupeser les boites, vous devez vous servir seulement de la main droite: votre bras gauche doit pendre le long de votre corps." Cette derniere prescription m'a paru necessaire parce que dans les quelques essais preliminaires[43] que j'ai faits sur des eleves n'appartenant pas au groupe habituel, j'ai remarque que quelques-uns se servaient seulement d'une main, tandis que d'autres prenaient dans une main un poids, dans l'autre main l'autre poids, et faisaient la comparaison simultanement; de la de grandes variations dans les conditions de l'experience, variations que j'ai voulu eviter en obligeant les eleves a se servir seulement de leur main droite pour soupeser les poids.
[Note 43: Ces essais preliminaires sont tres utiles; ils permettent de fixer les conditions de l'experience en se guidant d'apres des resultats pratiques, que le plus souvent on ne peut pas prevoir.]
Le sujet doit se contenter d'apprecier les poids a haute voix; il n'a rien a ecrire; c'est moi qui ecris ses reponses; aussi l'experience est-elle faite assez rapidement.
Quand la serie est terminee, je la recommence, avec une petite variante; le sujet ne doit plus se contenter de soulever chaque poids a son tour; il doit a propos de chaque poids, le soulever, le soupeser, et ensuite soupeser le poids precedent, et enfin revenir au premier poids. Ainsi, quand il arrive par exemple au poids 9, il le soupese, puis il soupese le 8, puis il soupese encore le 9, et c'est a ce moment qu'il doit donner son jugement, en comparant 9 a 8. Ces diverses operations doivent se faire seulement avec la main droite. J'ai eu quelque peine a me faire comprendre des enfants les plus jeunes; ils avaient la tendance, apres avoir soupese un poids, a saisir le poids suivant, au lieu de revenir au poids precedent; j'ai du les guider, en leur indiquant chaque fois le poids a comparer. Comme dans l'epreuve precedente, le sujet donne son appreciation a haute voix, et c'est moi qui en prends note.
Enfin, l'experience des poids se termine par une troisieme serie d'appreciations; je montre a l'enfant le premier poids, et je lui demande de l'apprecier en grammes; cette appreciation a ete rarement exacte, et il ne fallait pas s'attendre a ce qu'elle le fut. Certainement il n'y a pas plus d'un adulte sur 10, qui, soulevant un poids de 20 grammes, puisse dire qu'il est exactement de 20 grammes. En general, les appreciations ont ete inferieures a la realite; celle qui a ete le plus souvent donnee est de 10 grammes; quelques eleves ont dit: 1 gramme. Je n'insiste pas sur ces reponses, auxquelles je n'attache pas d'importance pour le moment. J'apprends a l'eleve que le poids est de 20 grammes; et je le prie de se servir de ce point de depart pour apprecier ou pour deviner les poids des autres boites, et me dire un nombre de grammes. Ce nombre est indique par l'eleve a haute voix, apres avoir soupese chaque boite: l'eleve peut alors, a son gre, se contenter de soupeser chaque boite, ou revenir en arriere, chaque fois, et soupeser la boite precedente. Il n'a rien a ecrire, c'est moi qui ecris et prends note des chiffres.
Je vais d'abord donner une idee d'ensemble des resultats, j'examinerai ensuite, au point de vue de la psychologie individuelle, les resultats de chaque eleve; ces resultats sont contenus dans le tableau IV.
1re epreuve.--Elle a porte sur 24 eleves d'ecole primaire elementaire.
On est d'abord frappe de la maniere tres differente dont les enfants soupesent les poids; cet acte si simple presente des varietes infinies, qu'il serait bien interessant d'enregistrer. En ce qui me concerne, je remarque que lorsque je souleve une des boites, je la porte environ a 10 centimetres de hauteur, et, en meme temps, je fais un petit mouvement d'oscillation, tres leger, dans le sens de la verticale.
Plusieurs eleves font un mouvement d'elevation aussi grand; en general, la hauteur du mouvement d'elevation est moindre; je l'estime, a vue d'oeil, a 5 centimetres; enfin, il y a plusieurs eleves qui soulevent le poids a peine de 1 centimetre; un mouvement aussi court peut-il constituer un acte de soupesement? N'y a-t-il pas du reste une difference entre soulever et soupeser? Je me borne a signaler ces particularites, en attendant qu'on ait applique a l'etude de ce soulevement une methode d'enregistrement, qui permette d'etudier tous les caracteres du mouvement de la main, sans troubler l'etat mental du sujet et sans le placer dans des conditions trop artificielles[44].
[Note 44: M. Henri dans sa Revue generale sur le sens musculaire (Annee psychologique, V, p. 528) indique un auteur qui a pris le graphique du soulevement du poids.]
La duree de l'experience a ete de trois a six minutes par eleve.
La serie debute par 4 comparaisons portant sur des boites augmentant regulierement de poids; les poids sont de 20 grammes, 40 grammes, 60 grammes, 80 grammes et 100 grammes. Le plus souvent, cette croissance des poids a ete regulierement percue; cependant quelques fautes ont ete commises; le nombre des eleves etant de 24, 96 jugements ont ete portes; or sur ce nombre, on trouve 9 fois un jugement d'egalite, et 2 fois un jugement de -; les autres fois, soit 85 fois, il y a jugement de +, c'est-a-dire jugement exact. De telles erreurs ne se sont pour ainsi dire jamais produites avec les lignes, dont la longueur croissait ainsi: 12--24--36--48--60; la progression etait donc de meme valeur pour les lignes et pour les poids; mais comme le mode d'appreciation des differences differait beaucoup dans les deux cas--et que, d'autre part, la sensibilite au poids n'a point la meme finesse que la mensuration d'une ligne par l'oeil, il n'y a pas lieu de s'etonner que la perception des poids se soit faite autrement que celle des lignes. Ce qu'il importe de relever, c'est que la serie suggestive des poids a ete un peu moins efficace, en elle-meme, que la serie suggestive des lignes.
Je ne puis m'empecher de penser que les sujets qui commettent des erreurs de jugement dans l'appreciation des 5 premieres boites sont des sujets qui n'ont pas bien fixe leur attention sur la perception des poids, car les differences qui existent entre les differents poids sont assez grandes pour qu'une personne quelconque puisse les percevoir, pourvu qu'elle y prete attention. On peut donc, des le debut de l'experience sur les poids, se rendre compte si le sujet est attentif ou non. C'est une constatation qu'en general on n'eprouve pas le besoin de faire dans les recherches sur les eleves de laboratoire; car ceux-ci sont assez instruits et serieux pour comprendre l'interet de la recherche et s'y preter avec un effort d'attention volontaire; mais dans les ecoles primaires, il en est tout autrement; l'enfant est jeune, parfois etourdi, indiscipline, il n'apporte le plus souvent a l'experience qu'une attention de curiosite; quand sa curiosite s'emousse, son attention diminue. Il est donc utile que l'experience fournisse un signe permettant de reconnaitre si le sujet est attentif ou non. C'est d'autant plus important que le defaut d'attention du sujet peut troubler tous les resultats. Il est bien certain que pour que l'idee d'une progression des poids s'impose a l'esprit et fasse suggestion, il est necessaire qu'on ait prete attention a la serie croissante des poids, de 1 a 5; car si on a souleve ces premiers poids avec distraction, si on n'a pas remarque leur ordre croissant, on echappera a la suggestion non par esprit critique, par defaut de suggestibilite, mais par distraction, parce qu'on n'aura pas ete touche par la suggestion. Nous comprenons ainsi qu'une certaine quantite d'attention--de meme aussi qu'une certaine quantite d'intelligence--est necessaire pour que la suggestion opere, quoique d'autre part l'existence d'une attention tres puissante et tres lucide aurait pour effet d'enrayer la suggestion.
Passons maintenant a l'influence de la suggestion sur l'appreciation de la serie de poids, depuis le 5e jusqu'au 15e; tous ces poids sont egaux, mais par l'effet de la serie croissante qui les precede, on doit etre porte a croire qu'ils continuent cette serie croissante. Notre experience sur les poids a ete etablie en effet sur le meme modele que notre experience sur les lignes. Seulement, la valeur de la suggestion ne se prete pas a la meme mesure. Pour les lignes, le sujet en indiquait lui-meme la longueur en marquant des points; il suffisait de regarder son travail pour se rendre compte s'il marquait des lignes croissantes ou decroissantes et en outre quelle etait la valeur de cet accroissement et de ce decroissement; aussi avons-nous eu l'idee de mesurer la suggestibilite de chaque eleve en prenant l'effet maximum de cette suggestibilite, effet represente par la longueur de la ligne la plus longue. Les indications que l'eleve nous fournit sur l'appreciation de la serie de poids sont plus breves; il indique si chaque poids est plus grand ou plus petit, mais il n'indique pas, dans cette 1re epreuve, de combien le poids est plus grand ou plus petit; par consequent, nous n'avons qu'un moyen d'apprecier sa suggestibilite, c'est de compter le nombre de fois qu'il a cru a un accroissement; si sur 10 jugements, il a donne par exemple 8 jugements d'accroissement, il a ete, dirons-nous, plus suggestible que s'il n'a fait que 5 jugements d'accroissement. Certes, on pourrait chicaner cette maniere de mesurer la suggestibilite, mais c'est la seule dont nous puissions nous servir.
Tableau IV.--Resultats de la premiere epreuve de suggestion par les poids. [Illustration: Tableau04.png]
NOMS | des | NUMEROS DES POIDS | TOTAL ELEVES | | | 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 | + - = --------|-------------------------------------------|---------- Dew.... | + + + + + + - + - + + + - = | 6 3 1 Gesb... | + + + + + = + - = + + + + + | 7 3 Pet.... | + + + + - + + + + - - - + - | 5 5 Poire.. | - - + + + - + + + + + + + + | 10 Vasse.. | + + + + + + + + + + = + = = | 7 3 Bout... | - t + + + t + + + + + + + + | 10 Monne.. | + - + + + + - + - + + + - + | 7 3 Del.... | + + + + + = + + + + + + + = | 8 " 2 Saga... | + + = + - - + + - + + + = + | 6 2 2 Blas... | + + + = = = = = = = - = = = | " 1 9 Feli... | + + = + - + + - + + = = = = | 4 1 5 Bien... | + + = + - + + = = - + = + + | 5 1 4 Laca... | + - - + - = + - - + - - + = | 3 2 5 Pou.... | + - + + + + + + = + + + = = | 7 3 Motte.. | + = = + - - + + - + + + - - | 5 4 1 Martin. | + + + + = + = + + = + - = + | 5 1 4 Mien... | + = + + + + + + + + + + + + | 10 Obre... | + + + + - + - - - + + + + - | 5 5 Van.... | + + + t - + + + + + + + + + | 9 1 Man.... | + + + + - + + + + - + - + - | 6 4 And.... | + + + + + + + + + + + + + + | 10 Gouje.. | + + = + - - + + - + + + + - | 8 2 Hub.... | + + + + + + + + + + + + + + | 10 Die.... | + + + + + + - + - + ++ t - t | 8 2 --------|-------------------------------------------| + | 24 19 19 23 13 18 18 18 12 19 19 17 15 12 | 161 Total.- | 1 1 9 1 4 1 7 2 2 3 3 5 | 37 = | 4 4 1 2 5 2 5 3 3 3 4 6 7 | 42 ---------------------------------------------------------------
En faisant la somme de tous les jugements rendus par tous les eleves, on remarque que les jugements se repartissent de la maniere suivante:
TOTAL Jugements de = 42 Jugements de - 37 Jugements de + 161
Il est donc evident que la suggestion d'accroissement s'est fait sentir dans les deux tiers des jugements; dans le troisieme tiers des cas, il y a eu des jugements exacts, ou jugements d'egalite, et, en nombre un peu moindre, des jugements de decroissance.
Les resultats sont contenus dans le tableau IV, construit sur le meme modele que le tableau I, II, etc.; vis-a-vis de chaque nom est une ligne horizontale, contenant les jugements rendus par l'eleve; il y quatre jugements portes sur la serie suggestive de poids, de 1 a 15: on ne porte aucun jugement sur le premier poids, on commence par le second; apres la serie suggestive, viennent les jugements sur les poids 6 a 15, jugements influences par la suggestion, et separes des precedents par une double ligne verticale; enfin, dans la derniere colonne, celle de droite, sont totalises, pour chaque eleve, les genres de jugements qu'il a rendus; aussi Dew... a exprime 6 jugements +, 3 jugements -, 1 jugement =; c'est en examinant les resultats inscrits dans cette colonne qu'on voit comment, individuellement, chaque eleve s'est comporte, et quelle a ete sa suggestibilite; les eleves n'ont pas ete mis dans l'ordre de la suggestibilite, mais dans l'ordre des classes auxquelles ils appartiennent. Au bas du tableau, on fait, pour chaque poids, le total des reponses donnees par les 24 eleves; on voit ainsi comment l'experience a evolue, depuis l'appreciation du deuxieme poids jusqu'a celle du quinzieme, l'ensemble des 24 eleves etant considere comme formant un tout. Ce sont les chiffres de cette colonne horizontale qui sont mis en graphique dans la figure 13.
Le nombre des jugements de + a diminue progressivement, mais malgre cette diminution ils restent quand meme jusqu'au dernier moment superieurs en nombre aux autres jugements, puisqu'ils sont superieurs a 12, et que le nombre total est de 24; ce n'est que pour l'appreciation du poids de la derniere boite que le nombre des jugements suggestionnes devient egal a 12, par consequent egal au nombre des autres jugements. On ne peut pas dire que toute suggestion est detruite meme a ce moment-la, car pour que toute suggestion fut detruite, il faudrait que le total des jugements de + ne fut pas superieur au total des jugements de -, et c'est ce qui n'arrive pas. Donc la suggestion, quoique s'amoindrissant, continue a agir jusqu'a la 15e pesee.
[Illustration: Fig13.png--Graphique de la 1re epreuve de suggestion par les poids +, graphique des jugements de +; -, graphique des jugements de -; =, graphique des jugements d'egalite.]
Les jugements de - et d'egalite gagnent, naturellement, tout le terrain perdu par les jugements de +; mais le gain n'est pas le meme pour les deux jugements; il parait plus regulier et, aussi, plus considerable pour les jugements d'egalite; ce sont precisement les plus exacts, et c'est vers eux que tend l'experience; les jugements de - augmentent aussi, mais dans une moindre proportion.
Nos courbes nous revelent aussi un detail bien curieux: c'est que la 6e boite, la 10e et la 15e sont celles dont l'appreciation a le moins subi l'effet de la suggestion: on comprend bien cet affaiblissement de la suggestion pour la derniere boite, on le comprend moins pour la 10e et on le comprend moins encore pour la 6e. Insistons un peu sur ce point. A la 6e pesee, la serie suggestive vient de cesser; or, nous avons vu en ce qui concerne la serie de lignes, que la 6e ligne est presque toujours augmentee par les jeunes eleves; la suggestion d'accroissement est alors dans toute sa force, elle vient d'etre imprimee sur l'esprit de l'eleve, elle l'entraine. Or, en ce qui concerne les poids, c'est juste le contraire: le 6e poids est un de ceux dont l'appreciation est le moins influencee; et meme, les eleves n'ont pas une tendance a le considerer comme egal au poids 5; ils vont plus loin, ils le considerent comme plus leger; fait a noter, c'est a propos de ce poids 6 que le plus grand nombre de jugements de - se produit, 9 sur 24; pour le dernier poids, le poids 15, il n'y a que 5 jugements de -; ce fait a donc quelque chose de bien caracteristique. Voici l'interpretation que nous en donnons: quand on apprecie une serie de poids en les soupesant, et quand on se fait une idee, par la perception visuelle du corps, sur son poids probable, avant de le soupeser, on adapte d'avance son mouvement et on fait un effort proportionne a ce poids probable; cette adaptation du mouvement au soulevement du poids a deja ete etudiee par differents auteurs[45]; c'est un facteur si important pour notre jugement sur le poids des corps que quelques auteurs ont pense que c'est par la qualite de notre mouvement de soulevement, par sa vitesse surtout que nous jugeons des poids. Il est vraisemblable que plusieurs eleves, au moment de soupeser le poids 6, se sont laisses guider par cette idee que les poids de l'experience etaient en serie croissante: ils ont donc prepare un effort plus grand pour soulever le poids 6, et comme ce poids s'est trouve egal au poids 5, il en est resulte quelque chose de particulier dans le soulevement, une disproportion entre l'effort prepare et l'effort qui eut ete necessaire. Cette disproportion, ayant ete percue, a fait sur l'esprit de quelques sujets l'effet d'une attente trompee; ils ont juge alors que le poids 6 etait plus leger que le poids 5, et ils ont donc porte un jugement de -. On comprend que ce nombre si grand de jugements de - s'est produit au moment ou la suggestion etait tres forte et n'avait pas encore subi le moindre echec, parce que c'est surtout dans cette premiere periode de l'experience que l'ajustement musculaire devait se preparer et ne recevait encore aucun dementi.
[Note 45: Il y a toute une litterature sur les illusions de poids produites par la perception du volume; c'est Charpentier qui le premier, parait-il, a signale l'illusion par suite de laquelle deux objets ayant le meme poids, mais de volumes inegaux, l'objet du plus petit volume parait le plus lourd. Cette illusion a ete etudiee par Fournoy (Annee psychologique, I, p. 198), Philippe et Claviere (Revue philosophique, 1895, II, p. 672), Biervliet (Annee psychologique, II, p. 79-86), Claparede (Soc. de Biologie, fev. 1899,) et en Amerique par Gilbert (Researches on the Mental and Physical Development of School Children, Stud. Yale Psych. Lab., 1894) et par Seashore (Measurements of Illusions and Hallucinations in Normal Life, Stud. Yale Psych. Lab., 1895). L'interpretation de l'experience qui a ete donnee le plus souvent est la suivante: les objets les plus volumineux sont, toutes choses egales d'ailleurs, juges Les plus lourds; par consequent, on prepare pour les soulever un effort D'autant plus vigoureux que leur volume est plus grand; la deception Produite par l'inexactitude de cet ajustement conduit a une depreciation du poids de l'objet volumineux. Dans les cas que nous etudions, dans le texte, la preparation du mouvement est produite non par la perception visuelle du volume du poids ou de sa matiere, mais par la suggestion que les poids sont ranges en ordre croissant.]
Si ce jugement de - ne s'est pas produit pour la 6e ligne, dans les experiences analogues sur les lignes, c'est sans doute que l'ajustement de l'oeil et la preparation de l'esprit pour percevoir une certaine ligne dont on prevoit la longueur est un acte moins important et moins frequent que l'ajustement de la main pour soulever un corps dont on prevoit le poids; mais il est vraisemblable que cette meme preparation existe pour la perception visuelle des longueurs, quoique a un degre moindre, puisque quelques sujets, comme nous l'avons vu, raccourcissent certaines lignes, au lieu de leur donner l'accroissement inspire par la suggestion.
Il est bien curieux d'observer que, malgre ce dementi donne a la suggestion des la pesee de la 6e boite, la suggestion a quand meme persiste, et s'est fait sentir dans l'appreciation des poids suivants.
Deuxieme epreuve.--Faite aussitot apres la precedente, elle en differe en ce que le sujet soupese plusieurs fois les poids a comparer; il est oblige de fixer son attention plus fortement sur les poids; de plus, comme il fait ses pesees pour la seconde fois, il est dans de meilleures conditions pour lutter contre la suggestion. En fait, nous avons eu une certaine peine a decider les plus jeunes enfants a soupeser de nouveau le poids A quand ils devaient soupeser le poids B; ils ne paraissaient avoir aucun desir de profiter du moyen de controle qu'on leur donnait; et il a fallu insister chaque fois, pour certains enfants, en leur rappelant qu'ils devaient soupeser de nouveau telle boite.
Dans l'ensemble, les resultats presentent une plus grande exactitude que ceux de la premiere epreuve; ils sont inscrits dans notre tableau V, qui est construit sur le meme plan que le tableau IV, et traduits en graphique dans la figure 14. Pour la perception des poids de 1 a 5, qui sont reellement croissants, 3 erreurs seulement ont ete commises, tandis qu'a la premiere epreuve on comptait 11 erreurs. La perception des poids s'est donc faite avec plus d'exactitude.
TABLEAU V.--Resultats de la deuxieme epreuve de suggestion par les poids. [Illustration: Tableau05.png]
................................................................. NOMS NUMEROS DES POIDS TOTAL des ........................................... ......... ELEVES 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 + - = ................................................................. Dew..... + + + + = = + - + + = - + + 5 2 3 Gesb.... + + + + + = + = = + + + + + 7 0 3 Pet..... + + + + + - + + + = + + + - 7 2 1 Poire .. + + + + + + + + + + + + = + 9 1 Vasse... + + + = = = + = + = = = + = 3 7 Bout.... + + + + + + + + + + + + + + 10 Monn.... + + + + = = - + = + + = + = 4 1 5 Delan... + + + + = = - = - = + = + 2 1 5 Saga.... + + + + = + = - + = = = + + 4 1 5 Blasch.. + + + = = = + = = + - = = = 2 1 7 Feli.... + + + + + + = - = = = + = + 4 1 5 Bien.... + + + + + - + + = + + - = + 6 2 2 Lac..... + + + + = - + + + - - = + - 4 4 2 Pou..... + + + + = = = + + = + = + - 4 1 5 Motte... + + + + = = + + + = - - = + 4 2 4 Martin.. + + + = = - = = + = + = + = 3 1 6 Mien.... + + + + = + + + = = + + = 5 4 Obre.... + + + + + - - - - + + + - - 4 6 Van..... + + + + + + + + - + - + + 7 2 Mer..... + + + + + - + + - + - + - 5 4 And..... + + + + + + + + + + + + + + 10 Gouj.... + + + + - + + + + + + - + - 7 3 Hub..... + + + + - + + + + - + - + + 7 3 Die..... + + + + - + + - + + - + + + 7 3 ---------------------------------------------------------------
Total(+) 24 24 24 21 10 10 17 14 14 13 14 12 16 10 130 (-) 3 6 3 5 4 2 6 4 2 5 40 (=) 3 11 8 4 5 6 9 4 8 6 4 65 ..................................................................
L'illusion de l'accroissement des poids a ete moins forte; on compte:
DEUXIEME EPREUVE PREMIERE EPREUVE Jugements de + 130 161 Jugements de - 40 37 Jugements de = 65 42
[Illustration: Fig14.png--Graphique de la 2e epreuve de suggestion par les poids. + +, graphique des jugements de +;- -, graphique des Jugements de -; =, graphique des jugements d'egalite.]
Les jugements de + ont diminue, et cette diminution a lieu surtout au profit des jugements d'egalite, qui sont les jugements les plus exacts. Les jugements de - ont beaucoup moins augmente de frequence; ce sont des jugements moins exacts; ils sont surtout frequents chez les enfants les plus jeunes; nos deux tableaux de chiffres nous montrent que dans les deux epreuves, les enfants les plus jeunes et appartenant aux classes les moins avancees ont fait rarement des jugements d'egalite; ils ont d'ordinaire resiste a la suggestion en faisant des jugements de--. Nous n'en savons pas le motif. La meme explication leur etait donnee qu'a leurs aines, avant l'experience; on leur disait a tous la meme phrase, dans laquelle se trouvaient les mots: "Il faut determiner si le poids est plus grand que le precedent, ou plus petit, ou egal."
Le graphique de l'epreuve 2, qui rend sensible les changements de la suggestion pendant le cours de l'experience, fait encore repasser sous nos yeux ce curieux echec de la suggestion pour la 6e boite, qui nous avait deja frappe dans la premiere epreuve: ici, le nombre de jugements suggestionnes tombe a 10, il se maintient a 10 pour le poids suivant; c'est un minimum qui ne sera plus atteint. Il semble donc que la suggestibilite de nos 24 sujets, pris comme un seul tout, subit d'abord une decroissance, ensuite elle reprend son energie, et evolue en decroissant plus ou moins lentement et irregulierement. Cette evolution singuliere est peu conforme aux idees qu'on avait pu se faire a priori sur la question; il aurait ete sans doute beaucoup plus vraisemblable de supposer que la suggestion, tout au debut, devait etre au maximum, et decroitre ensuite; mais nos idees a priori ne tiennent pas compte d'une foule de petites conditions materielles qui agissent sur les phenomenes; et parmi ces conditions, il faut noter ici cet ajustement musculaire de la main, qui est d'une importance toute speciale dans les experiences de pesee.
Troisieme epreuve.--Elle se trouve entierement resumee dans notre tableau VI, ou nous avons indique les valeurs donnees par chaque eleve a la serie des poids; pour que ce tableau fut comparable aux precedents, nous avons indique dans la ligne du bas combien de fois chaque poids avait ete juge plus lourd ou plus leger que le precedent, ou egal; on peut alors se rendre compte facilement si le fait d'evaluer les poids en grammes a permis de juger plus ou moins exactement de leur poids relatif; il est bien entendu que les eleves, dans cette troisieme epreuve, n'avaient pas a dire s'ils trouvaient un poids plus lourd ou moins lourd que le precedent; ils avaient seulement a l'apprecier en grammes.
Le point de depart de toutes les appreciations a ete de 20 grammes; car nous avons fait connaitre ce poids aux eleves comme etant le poids exact.
TABLEAU VI.--Resultats de la troisieme epreuve de suggestion par les poids. [Illustration: Tableau06.png]
............................................................................... NOMS NUMEROS DES POIDS TOTAL des ........................................................ ......... ELEVES 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1l 12 13 14 15 + - = ...............................................................................
Dew..... 35 42 50 55 55 60 70 70 70 75 75 70 75 70 4 2 4 Gesb.... 30 50 80 100 120 130 150 150 180 190 200 220 250 8 1 Pet..... 30 40 60 70 80 80 70 60 70 80 70 80 80 60 4 4 2 Poire... 30 50 60 80 90 100 110 120 130 150 160 170 180 190 10 Vass.... 30 40 45 50 60 65 65 65 66 66 66 70 80 85 6 4 Bout.... 30 22 40 50 55 60 70 75 80 86 90 95 100 105 10 Monne... 22 35 30 32 35 35 39 39 39 40 41 41 42 43 6 4 Delans.. 30 27 95 100 150 170 150 100 120 125 125 95 160 175 6 3 1 Saga.... 30 60 45 50 60 60 70 70 70 70 80 80 80 90 4 6 Blasch.. 21 35 23 24 24 25 25 25 25 25 26 26 26 26 2 8 Feli.... 25 30 40 60 55 55 55 57 60 62 45 55 60 47 5 3 2 Bien.... 25 30 35 40 48 48 45 46 46 49 50 50 49 4 2 3 Laca.... 35 35 35 40 40 40 35 35 35 40 40 40 42 42 2 1 7 Pou..... 30 35 45 50 55 60 65 70 75 80 85 90 95 100 10 Motte... 25 30 35 40 45 45 45 45 45 50 50 50 2 6 Martin.. 30 35 40 50 50 52 56 56 60 62 60 65 65 64 5 2 3 Mien.... 30 40 50 70 80 100 110 120 130 130 140 150 150 7 2 Obre.... 25 35 45 40 39 48 38 50 49 48 50 45 35 35 3 6 1 Van..... 30 40 60 80 90 100 120 130 112 114 131 140 150 160 9 1 Meri.... 40 60 80 90 100 120 70 110 130 150 140 160 150 180 7 3 And..... 40 60 80 100 120 140 160 180 200 220 240 260 280 300 10 Gouje... 40 50 60 70 80 90 100 90 100 110 100 110 120 150 8 2 Hub..... 30 30 40 50 60 70 80 90 100 110 120 130 140 150 10 Die..... 30 35 50 60 65 70 75 80 85 90 92 94 95 9 ------------------------------------------------------------------------------- (+ 24 22 23 23 11 17 15 12 15 19 14 15 15 12 156 Total(- 1 2 5 3 2 1 5 3 3 4 29 (= 2 1 4 7 4 9 7 4 5 6 5 3 54 ...............................................................................
La comparaison des moyennes generales avec celles des tableaux IV et V montre que dans cette 3e epreuve, les eleves n'ont pas progresse dans le sens de l'exactitude, comme on aurait pu s'y attendre; cette troisieme epreuve a ete un peu meilleure que la 1re, mais beaucoup moins bonne que la seconde. Voici un releve des chiffres qui est assez significatif.
PREMIERE DEUXIEME TROISIEME EPREUVE EPREUVE EPREUVE Jugements de + 161 130 156 Jugements de - 37 40 28 Jugements de = 42 65 53
Les jugements de +, qui representent l'influence de la suggestion, ont ete plus nombreux qu'a la seconde epreuve, par consequent la suggestion a exerce son influence avec plus de force. Pourquoi donc a la 3e epreuve les eleves ont-ils ete plus suggestibles qu'a la seconde epreuve? Nous pensons que c'est parce que la 3e epreuve a exige de la part des eleves un travail supplementaire; ils n'avaient pas seulement a juger qu'un poids etait plus lourd ou moins lourd que le precedent, ainsi que cela avait lieu dans les deux epreuves precedentes; ils avaient a attribuer une valeur precise a chaque poids, dire s'il pesait 50 ou 60 grammes; or, cette evaluation est certainement plus difficile qu'un jugement qui consiste simplement a dire qu'un poids est plus lourd qu'un autre; l'evaluation suppose non seulement un jugement de comparaison, mais une appreciation du degre de difference, et en outre le choix d'un chiffre precis, qui exprime cette appreciation. On comprend tres bien que ce petit travail exige quelque contention d'esprit, surtout quand on le demande a des enfants de 8 a 10 ans; or, voici mon interpretation: preoccupes par cette evaluation en grammes, les enfants ont perdu un peu de la liberte d'esprit qu'ils avaient precedemment pour comparer les poids; ils ont fait cette comparaison dans un etat de distraction mentale, ou tout au moins avec une attention moins forte et moins exclusivement portee sur la sensation des poids; et il en est resulte que les enfants sont devenus plus dociles a la suggestion d'accroissement des poids; du moment que le controle, qui s'appuyait sur la perception exacte des poids, s'est affaibli, il est naturel que la suggestion, delivree de ce controle, ait acquis plus de force[46].
[Note 46: Le sujet de cette etude cotoie continuellement celui de L'attention volontaire et de la distraction. Parmi ces points de contact, celui que nous rencontrons ici est des plus interessants, voici pourquoi: on a recherche depuis quelques annees, dans les laboratoires americains de psychologie, les meilleures methodes pour la production des etats de distraction; les experimentateurs ont le plus souvent cherche les causes de distraction dans des excitations qui sont etrangeres au genre de travail dont on cherche a distraire le sujet: par exemple, on lui fait compter des rythmes, ou on lui fait apprecier des parfums, pendant qu'il s'absorbe dans une lecture ou dans un calcul. Ces methodes de distraction n'ont point encore donne de resultats satisfaisants. Or, je signale ici la possibilite d'une methode differente de distraction, que l'on realiserait--non pas en troublant un certain travail par des excitations etrangeres a ce travail,--mais bien en compliquant ce travail lui-meme, en le rendant plus difficile a suivre.]
Nous verrons tout a l'heure, en etudiant quelques cas particuliers, que notre interpretation est extremement vraisemblable.
Si on examine la moyenne des appreciations pour chaque poids, dans cette troisieme epreuve, on voit que la suggestion n'a pas presente cette decroissance assez nette que nous observions dans les deux epreuves precedentes; la suggestibilite parait etre restee a peu pres stationnaire; de plus, on ne rencontre plus ici, comme precedemment, une diminution brusque de jugements de + pour le 6e poids. Ces deux observations s'expliquent par une raison unique; l'esprit des sujets a ete distrait par l'obligation d'evaluer un poids en grammes; ils n'ont pas mis autant de soin a percevoir les poids; par consequent, ils n'ont pas eu l'illusion d'allegement, qui se produit au 6e poids, ni cette diminution progressive de suggestion qui est produite par la perception de la serie des poids. Tout cela me parait tres logique.
Venons aux evaluations en grammes; on pourrait croire--et nous avons cru tout d'abord--que les chiffres de ces evaluations ont un caractere artificiel et arbitraire; un enfant dira qu'une des boites pese 40 grammes et que la boite suivante pese 42 grammes; un autre dira que la premiere pese 40 et la suivante 60 grammes; il serait temeraire, semble-t-il, d'attacher une grande importance a cette difference d'evaluation, bien que la difference soit de 18 grammes; nous ne savons pas, peut-on dire, comment, par quel processus, se fait cette evaluation, ni sur quelle donnee elle repose; il y entre sans doute, pour une certaine part, un jugement de comparaison sur la valeur des poids; sans doute aussi le chiffre de l'evaluation exprime ce jugement, et toutes choses egales d'ailleurs, l'evaluation sera d'autant plus forte que la difference de poids aura ete sentie et jugee plus grande; mais d'autre part, il faut bien reconnaitre que l'evaluation d'un poids en grammes est une operation tres compliquee; d'abord c'est une traduction, une transposition, car il n'existe qu'un rapport de convention entre une certaine sensation de poids ou de difference de poids sentie dans la main, et un chiffre, un nombre determine de grammes; en outre, ce rapport de convention doit etre grandement influence par une foule de facteurs individuels.
Malgre toutes ces objections, j'ai cru bien faire de convier les eleves a une evaluation des poids, parce que l'evaluation constitue une methode d'expression des jugements, et que cette methode n'est pas suffisamment etudiee en psychologie. La question a donc une portee generale et j'ai pense qu'il serait interessant de rechercher quels sont, dans un cas donne, les avantages et les inconvenients de cette methode[47].
[Note 47: Dans un article fait en collaboration avec Victor Henri sur la memoire des lignes, nous avons classe les differents procedes pour etudier la memoire; ces procedes ne sont pas speciaux a la memoire, ils sont, pour mieux dire, des procedes d'expression des jugements; nous en comptons trois principaux: la methode de reproduction, la methode de comparaison, et la methode de description; l'evaluation n'est qu'une variete de la methode de description. Pour plus de details, voir Mon Introduction a la psychologie experimentale, p. 76.]
Les evaluations ont ete si variables qu'on ne pourrait guere en tirer une moyenne serieuse. En effet, bien que toutes les appreciations aient eu le meme point de depart, 20 grammes pour la premiere boite de poids, les evaluations successives se sont faites sur des echelles tres differentes; nous trouvons des sujets qui ont donne au dernier poids la valeur de 300 grammes, tandis que d'autres lui ont donne seulement la valeur de 26 grammes; mais recherchons si quelque chose de general ressort de ces chiffres, et si des differences qui semblent trop considerables a premiere vue pour ne pas etre fantaisistes, ne sont pas explicables.
Un premier fait nous frappe: c'est que les chiffres d'evaluation ne sont pas quelconques; les nombres ronds predominent. Ainsi, prenons au hasard toutes les appreciations qui ont ete faites sur un poids quelconque, sur le 6e poids; nous trouvons sur 24 evaluations:
14 evaluations terminees par un 0 (comme 30, 60, etc.). 7 evaluations terminees par un 5 (comme 45, 75, etc.). 1 evaluation terminee par un 4 1 evaluation terminee par un 8 1 evaluation terminee par un 9
Il existe donc une certaine influence des nombres termines par un 0 ou par un 5; ces nombres se presentent plus facilement a l'esprit, puisque ce sont ceux que l'on cite le plus souvent. Il vaut la peine de faire le calcul du degre de facilite presente par tous les chiffres, dans notre experience particuliere; c'est ce que realise le petit tableau suivant.
0. a ete employe ....... 207 fois 5. ........ 72 fois 1. ........ 4 fois 2. ........ 9 fois 3. ........ 2 fois 4. ........ 5 fois 6. a ete employe ........ 12 fois 7. ........ 3 fois 8. ........ 5 fois 9. ........ 7 fois
Ce tableau montre qu'apres les nombres termines par 0, les nombres termines par 5 ont ete les plus nombreux. Quant aux autres nombres, ils ont ete choisis si rarement qu'on ne peut pas determiner exactement leurs chances; il parait seulement ressortir que les nombres 3 et 7 ont ete cites le moins souvent.
Or, ces resultats sont precisement opposes a ceux qu'on obtient en priant une personne de citer un chiffre au hasard; d'apres les observations qui me sont personnelles, si on dit a une personne de choisir un nombre, de 1 a 9, elle cite le plus souvent le 7 et non le 5. Un ennemi de la psychologie experimentale s'empressera sans doute de se prevaloir contre nous de cette contradiction; mais je pense que cette contradiction n'est qu'apparente; elle resulte de ce que le choix des chiffres n'est pas fait dans les memes conditions mentales. Lorsqu'un enfant a un poids ou une ligne a evaluer, son attention ne se porte pas uniquement sur le chiffre a donner, mais aussi sur le poids et la ligne qu'il evalue; sa perception lui donne une certaine indication dont il cherche a se rendre compte, et qu'il doit apprecier par un chiffre; ayant donc l'esprit preoccupe par ce travail, il prend des chiffres ronds pour deux raisons: d'abord, c'est que ces chiffres viennent plus naturellement a l'esprit que d'autres, et exigent un effort moindre; en second lieu, les nombres ronds sont plus approximatifs que les autres, ils n'indiquent pas une pretention aussi nette a la precision; dire d'un corps qu'il pese 50 kilogrammes veut dire qu'on l'apprecie approximativement; cela signifie qu'il pese environ 50 kilogrammes; mais si on dit qu'il pese 49 kilogrammes, on porte alors un jugement qui a plus de pretention a l'exactitude; car on ne dira pas d'un corps qu'il pese environ 49 kilogrammes.
L'etat mental d'une personne a qui l'on demande de citer un chiffre au hasard est bien different. D'abord cette personne n'a pas a accomplir une operation serieuse qui l'absorbe, elle a l'esprit completement libre; de plus, le choix qu'elle doit faire d'un chiffre n'a aucune signification precise, et il n'est pas plus ridicule de citer 49 que de citer 50. La fantaisie peut donc se donner librement carriere. Maintenant, pourquoi cette fantaisie qui parait si libre a-t-elle ses regles? Je ne me charge pas de le dire.
A l'appui de ces documents, ou du moins pour les completer, j'en citerai deux autres. Galton et H. le Poer[48] ont montre que la duree des condamnations judiciaires est profondement affectee par l'influence du chiffre 5 et de ses multiples: lorsque le juge a le pouvoir de fixer la duree de la peine dans certaines limites, il y a tres grande probabilite qu'il se laissera guider par l'usage habituel des 5 et de ses multiples, qu'il fixera une condamnation de 10 ans, par exemple, plus facilement qu'une de 9 ans. Cette preference est conforme a celle que nous Remarquons.
[Note 48: Influence of Number in Criminal Sentence, Harper's Weekly, May 14, 1896. (Je cite de seconde main.)]
D'autre part, F.B. Dresslar, dans une tres curieuse note publiee par Appleton's Popular Science Monthly en 1899 sur "Guessing, as influenced by member preferences" rapporte une etude qu'il a faite sur le cas suivant: un magasin de Californie avait fait exposer en pleine rue une piece d'etoffe et demandait aux passants de deviner le nombre de fils qu'elle contenait, promettant a ceux qui devineraient le nombre exact une prime de 100 dollars; la seule condition imposee aux amateurs etait d'ecrire leur nom et adresse sur un registre special; 7,700 personnes s'essayerent a deviner; le nombre reel de fils etait de 811; deux seulement tomberent juste. En faisant une etude sur tous les nombres inscrits sur les registres, Dresslar a reconnu que ces efforts pour deviner sont soumis a des influences speciales; ainsi, il y a des preferences pour certains chiffres, soit qu'ils occupent le rang des unites, soit qu'ils occupent le rang des dizaines. Le chiffre le plus souvent employe est le 0 (environ 2100 fois), puis le 7 (environ 2000 fois), puis le 5 (environ 1600 fois) viennent apres le 9, le 3, le 1. Les chiffres pairs sont bien moins souvent employes: 4 seulement 831 fois; 2 seulement 965 fois; 6 seulement 1080 fois; et 8 seulement 933. Ces resultats s'accordent aussi avec les notres, mais ils en different en meme temps; l'accord porte sur la preference pour les 0 et les 5; le desaccord porte sur la preference pour les 7.
Nous avons maintenant a rechercher si la methode d'evaluation exprime la suggestibilite de chaque eleve dans l'experience des poids.
Un premier fait est a relever; c'est que pour l'evaluation des 5 premieres boites, dont le poids presente un accroissement regulier, les eleves ont rarement atteint 100 grammes, et n'ont jamais depasse ce nombre; les poids successifs etaient de 20, 40, 60, 80 et 100 grammes; or nous trouvons pour le 6e poids la distribution suivante des evaluations:
20 a 30 grammes ............ 1 fois 31 a 40 ............ 5 fois 41 a 50 ............ 6 fois 51 a 60 ............ 3 fois 61 a 70 ............ 3 fois 71 a 80 ............ 2 fois 81 a 90 ............ 1 fois 91 a 100 ............ 3 fois
Cette methode d'evaluation donne par consequent les memes resultats que la methode de reproduction en ce qui concerne les lignes. Nous avons vu, en effet, dans l'experience de suggestion sur l'accroissement des lignes, que les eleves ont constamment diminue la longueur des 5 premieres lignes, et que la cinquieme a rarement ete reproduite avec sa longueur exacte de 60 millimetres; nous constatons ici le meme fait.
Autre observation: certains eleves, avons-nous dit, ont attribue au dernier poids de la serie, une valeur tres petite, par exemple 26 grammes; d'autres, une valeur tres grande, par exemple 300 grammes. Ces differences enormes d'evaluation ont-elles une signification quelconque? Les eleves ayant indique les poids les plus eleves sont-ils plus suggestibles que les autres? Oui, la question n'est pas douteuse, surtout si l'on s'adresse aux extremes. Le tableau suivant le montre:
Nombre de fois que Evaluation les eleves ont percu un du accroissement de poids. dernier poids.
And. 10 300 Bout. 10 103 Poire. 10 190 Moyenne = 169 gr. Hub. 10 450 Pou. 10 100
Vaud. 9 160 Die. 9 95 Gouje. 8 150 Moyenne = 161 gr. Gesh. 8 230 Mien. 1 150
Meri. 7 180 Monne. 6 43 Vasse. 6 85 Moyenne = 109 gr. Delans. 6 175 Martin. 6 64
Feli. 5 49 Pet. 4 60 Bien. 4 49 Moyenne = 63 gr. Die. 4 79 Saga. 4 90
Obre. 3 35 Motte. 2 50 Lac. 2 42 Moyenne = 38 gr. Blasch. 2 26
Dans ce tableau nous indiquons sur la premiere colonne verticale le nombre de jugements + rendus par les eleves dans la 3e epreuve, et en regard de ce nombre nous placons dans la 2e colonne l'evaluation du 15e poids par l'eleve; en faisant la moyenne par series de 5 eleves, on trouve que les plus suggestibles sont arrives aux estimations les plus fortes; ce calcul est passible d'une objection; car si les eleves les plus suggestibles terminent par les evaluations les plus fortes, cela tient en partie a ce qu'ils ont fait un plus grand nombre de jugements +; mais si l'on calcule, pour eviter cette objection la moyenne de l'accroissement de chaque poids a partir du 6e on trouve encore que cette moyenne est d'autant plus elevee que les eleves sont plus suggestibles; ainsi, pour le 1er groupe, le plus suggestible, elle est de 9gr, 6; pour le 2e de 9gr, 8; pour le 3e de 9gr, 7; pour le 4e, de 5 grammes, et enfin pour le dernier groupe, le moins suggestible, de 3 grammes.
Examen des cas individuels.--En psychologie individuelle, une des premieres questions est d'etablir une classification des individus. Comment l'experience des poids nous permet-elle de qualifier la suggestibilite de chacun? Nous n'avons pas ici la meme ressource que pour l'experience de suggestion sur les lignes, ou nous mesurons la plus longue ligne tracee sous l'influence de la suggestion d'agrandissement. Nous sommes obliges d'employer un autre artifice. Celui qui nous parait le plus simple est de compter, pour chacun, le nombre de jugements de + qu'il a emis dans chaque epreuve; il est clair que ces jugements de + sont des resultats de suggestion, et que celui qui en a donne le plus est celui qui a obei le plus souvent a la suggestion. Ceux par consequent qui ont emis 10 jugements de + ont atteint l'extreme limite de la suggestibilite mesurable dans notre experience; et ceux qui ont emis seulement 5 jugements de +, ou 4, ou 2, ou meme 0, presentent une suggestibilite moindre.
Dans le tableau VII nous avons classe les eleves d'apres le nombre total des jugements + rendus dans les 3 epreuves. Ce classement donne lieu aux remarques suivantes. Les 3 eleves qui viennent en tete de la liste, et qui sont des eleves assez ages, se sont aussi montres les plus suggestibles pour la memoire des lignes. Ils sont donc aussi suggestibles dans les 2 experiences. Quand on leur a fait apprecier les poids en grammes, ils ont fait a chaque poids une augmentation tres reguliere, qui est une nouvelle forme de l'automatisme. Poire faisait chaque fois une augmentation constante de 10 grammes, And. une augmentation de 20 grammes, et Bout, une augmentation de 5 grammes. Ces chiffres donnes en grammes montrent donc la regularite de l'augmentation, que les jugements de + n'indiquent point. Nous avons meme surpris l'un des eleves, And., qui disait le poids d'une boite avant de l'avoir soulevee; ce n'etait nullement par negligence, croyons-nous, puisqu'il soulevait la boite ensuite, mais l'entrainement de la suggestibilite etait si fort qu'elle operait sur lui avant qu'il eut apprecie le poids. C'est ce meme And. auquel il est arrive, dans l'experience des lignes, de tracer la ligne sans avoir regarde le modele. C'est le meme etat d'esprit. Ces cas extremes nous font bien comprendre le mecanisme de la suggestibilite. L'eleve ne songe plus a regarder avec attention la ligne modele ou a soupeser le poids, parce que la suggestion l'entraine.
Les 3 eleves suivants, Hub., Van. et Die., sont des jeunes appartenant a la 4e classe; il en est de meme pour Gouje qui les suit de pres; evidemment leur suggestibilite tient a leur age. Tout ceci est conforme a l'idee que nous nous etions faite de la suggestibilite de ces sujets; les uns, suggestibles en raison de leur age, les autres par suite de leur condition mentale.
On est plus etonne de rencontrer parmi eux Mien. et Gesbe., qui s'etaient montres peu suggestibles pour les lignes. D'ou vient qu'ils ont ete si dociles a la suggestion par les poids? Je suppose que si ces eleves, si peu suggestibles pour les lignes, l'ont ete autant pour les poids, la cause en est dans la nature des sensations qui sont intervenues dans ces experiences; il est possible qu'une personne se laisse suggestionner en ce qui concerne certaines sensations, et ne se laisse pas suggestionner pour d'autres.
TABLEAU VII [Illustration: Tableau07.png]
Classement des eleves d'apres leur suggestibilite dans l'epreuve des poids.
NOMBRE DE JUGEMENTS + TOTAL 1re epreuve 2e epreuve 3e epreuve
1. And. 10 10 10 30 2. Bout. 10 10 10 30 3. Poire. 10 9 10 29 4. Hub. 10 7 10 27 5. Van. 9 7 9 25 6. Die. 8 7 9 24 7. Gouje. 8 7 8 23 8. Mien. 10 5 7 22 9. Gesbe. 7 7 8 22 10. Pou. 7 4 10 21 11. Meri. 6 5 7 18 12. Monne. 7 4 6 17 13. Pet. 5 7 4 16 14. Vasse. 7 3 6 16 15. Bien. 5 6 4 15 16. Delans. 7 2 6 15 17. Dew. 6 5 4 15 18. Saga. 6 4 4 14 19. Martin. 5 3 5 13 20. Feli. 4 4 5 13 21. Obre. 5 4 3 12 22. Motte. 5 4 2 11 23. Laca. 1 4 2 7 24. Blasch. 0 2 2 4
Pou. merite une mention a part, car son cas est interessant. C'est un sujet qui, la premiere et la seconde fois, a bien resiste a la suggestion; la seconde fois, surtout, la resistance a ete bien nette, car il n'a fait que 4 jugements + mais, lorsqu'on l'a oblige a estimer les poids en grammes, ce travail semble l'avoir completement soumis a la suggestion; car il a tres regulierement augmente chaque poids de 5 grammes. Il est un des exemples les plus nets de l'influence produite par un surcroit de travail et par consequent par la distraction sur la suggestibilite d'un individu.
Nous n'avons rien a dire de special de Pet., de Mer., et de Monne.
Delans. et Vasse., presentent ce trait particulier que l'evaluation des poids les a embarrasses, troubles, et les a rendus plus suggestibles.
Ceux qui suivent, Dew., Saga., etc., ont ete peu suggestibles dans les 3 epreuves, et leurs estimations du dernier poids ne se sont jamais elevees bien haut; le dernier poids pese 70 pour Dew., 90 pour Saga., 64 pour Martin., 42 pour Laca., et enfin 26 pour Blasch. Ce dernier eleve presente cette particularite qu'il n'a jamais augmente que de 1 gramme les evaluations des poids.
Remarques sur le procede d'evaluation en chiffres.--J'ai dit plus haut que l'experience sur les poids permettait de comparer le procede d'evaluation en chiffres aux autres procedes qui consistent a dire si un poids est plus lourd ou plus leger qu'un autre, ou de meme valeur. Ce sont des jugements de nature un peu differente: nous pouvons maintenant nous rendre compte de leurs avantages et inconvenients.
Voici ce qui ressort de nos experiences.
1 deg. L'evaluation en chiffres est soumise a des influences speciales, qui font adopter de preference les nombres ronds, les multiples de 10 et les multiples de 5.
2 deg. L'evaluation en chiffres indique, comme les jugements de +, de -, et d'egalite, la valeur relative des poids; elle indique en outre, ce que ces simples jugements n'indiquent pas, si les differences sont grandes ou petites, regulieres ou irregulieres; ainsi, entre les poids 3 et 4, l'evaluation indique des differences qui sont generalement plus fortes qu'entre les poids 10 et 11; par consequent l'evaluation ajoute une precision plus grande au jugement d'inegalite.
3 deg. La valeur absolue de l'evaluation, dans nos experiences sur les poids, ne peut etre prise au pied de la lettre; cependant, en moyenne, plus les evaluations sont fortes, plus la suggestibilite est grande.
4 deg. Le fait seul d'obliger une personne a donner une evaluation a pour resultat de lui imposer un surcroit de travail qui peut, dans certains cas, nuire a la perception exacte des poids et developper des phenomenes d'automatisme.
ETAT MENTAL PENDANT LES EXPERIENCES DE SUGGESTION PAR LES POIDS
Aucune demande n'a ete adressee aux sujets pendant qu'ils appreciaient la serie de poids; et quand l'experience etait terminee, nous ne leur avons fait subir aucun interrogatoire. Cette lacune, j'ai voulu la combler en repetant l'experience sur deux petites filles, agees de douze et de treize ans, qui sont de ma famille, et que j'ai habituees depuis longtemps a faire des experiences de psychologie. Je vais exposer en detail ces deux experiences.
Experience sur Armande B.--Enfant de douze ans, intelligente et pleine d'imagination; elle est seule avec moi dans mon cabinet; elle s'assied devant les boites de poids alignees, et je lui donne l'explication d'usage; elle doit se contenter de soulever les poids l'un apres l'autre, avec la main droite, et decider pour chaque poids s'il est plus lourd que le precedent, ou plus leger et egal. Je lui fais repeter cette epreuve, sans aucun changement, 10 fois de suite, ce qui prend 13 minutes. Voici ses reponses:
Tableau VIII.--Experience de suggestion par les poids sur Armande B. [Illustration: Tableau08.png]
ORDRE ORDRE DES EXPERIENCES des boites 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 ....................................................
2 + + + + + + + + + 3 + + + + + + + + + + 4 + + + + + + + + + + 5 + + + + = + + + + + 6 + + + + + + - + = = 7 + + + - + + + = + 8 = + = - + + = = = 9 + = + + - - + = + 10 = + + + + + + + + + 11 = + = = + = + - 12 + + + + + = + = = + 13 + + + + + = = - + + 14 + = = = = = = = = 15 + + + + + + + + + + ....................................................
Ces pesees sont faites avec le plus grand soin par l'enfant; tout en soulevant les boites, elle emet quelques reflexions spontanees, que je note a mesure. Vers la 3e epreuve, elle dit: "Jusqu'a une certaine limite, ils (les poids) deviennent plus lourds, et ensuite ils deviennent egaux, mais pas plus legers. J'ai remarque que le 13e et le 14e sont egaux" A la 5e epreuve, elle dit, etonnee: "Il y en a un qui est moins lourd", c'est a propos de la 9e boite qu'elle dit cela. A la 6e epreuve, elle demande: "Il ne peut pas y en avoir 3 egaux? Ils ont l'air egaux tous." Je ne reponds rien. A la 8e epreuve, elle dit encore: "Ca ne fait rien que tous soient egaux?" Ces diverses questions, sur lesquelles nous allons revenir dans un instant, nous montrent deja que le sujet a en quelque sorte besoin d'une permission pour dire que les poids sont egaux. Cet etat mental singulier, nous le connaissons deja; nous l'avons rencontre dans nos experiences sur les lignes chez plusieurs eleves d'ecole primaire, notamment chez Clou, Theve, Mousse.
Dans les 10 epreuves, une seule erreur a ete commise sur la serie de poids de 1 a 6; c'est la preuve qu'Armande fixait bien son attention. On peut observer aussi que la suggestion a legerement diminue par la repetition; le nombre des jugements + a ete de 37 dans les 5 premieres epreuves, et de 24 seulement dans les 5 dernieres.
Je transcris textuellement l'interrogatoire qui a suivi l'experience. Cet interrogatoire a dure 30 minutes. Je l'ai fait la plume a la main, ecrivant textuellement les demandes et les reponses. Je me borne a mettre en italique les reponses ou parties de reponses qui sont, a mes yeux, particulierement importantes.
INTERROGATOIRE D'ARMANDE
1. D.--Peux-tu me dire quelque chose que tu as remarque dans cette experience? 2. R.--C'est que jusqu'a un certain endroit, les poids ont l'air d'etre tous egaux, jusqu'au dernier qui est plus lourd que tous les autres. Il y en a un qui me parait moins lourd. 3. D.---A partir de quelle boite sont-ils tous egaux? 4. R.--Je ne me rappelle pas au juste. 5. D.--Dis a peu pres. 6. R.--A peu pres a partir de la 6e, mais le dernier n'est pas egal aux autres, il est plus lourd. 7. D.--Donne-moi d'autres remarques de toi. 8. R.--Dans les premiers, le 3e ou le 4e est beaucoup plus lourd que les autres. 9. D.--Est-il plus lourd que celui qui le suit? 10. R.-(Embarras) Je ne m'en souviens plus.--Il est peut-etre egal a celui qui le suit; mais en comparaison du 2e, il est trop lourd pour qu'ils se suivent exactement. 11. D.--Tu n'as pas fait d'autres remarques? 12. R.--C'est qu'il s'en trouve un vers le milieu qui est plus leger que le precedent; mais c'est si peu que je ne le vois pas toutes les fois. 13. D.--As-tu encore d'autres remarques? 14. R.--Non!...Ah! C'est qu'au commencement la difference est grande, tandis que vers la fin on ne constate plus grande difference..., et aussi que le premier est trop leger par rapport au troisieme. 15. D.--Encore? 16. R.--C'est tout. 17. D.--Comment appreciais-tu les poids? 18. R.--(Embarras). 19. D.--Comment te rendais-tu compte qu'un poids etait plus lourd ou plus leger qu'un autre? 20. R.--En le soulevant. 21. D.--Quand un poids est plus lourd qu'un autre, a quoi le voit-on en le soulevant? 22. R.--Il pese plus. 23. D.--A quoi s'apercoit-on qu'il pese plus? 24. R.--Je ne peux pas dire. Il est plus lourd enfin; puis, on a plus de peine a le soulever. 25. D.--Est-ce que pour savoir le poids d'une boite, tu te rappelais ce que tu avais remarque dans l'epreuve precedente? 26. R.--Oh! oui. Le dernier est plus lourd que l'avant-dernier. 27. D.--Avant de soulever le dernier, tu savais qu'il etait plus lourd? 28. R.--Oui, je le savais, je l'avais deja remarque. Il y en a 2 qui sont toujours egaux (13 et 14) et les 3 avant (10,11,12) sont a peu pres egaux. 29. D.--Alors, cette idee-la te guidait? 30. R.--Non, je ne pouvais pas toujours savoir, car lorsque j'etais vers la fin, a ces 3 boites a peu pres egales, je croyais etre au milieu, et je ne savais pas si c'etaient ceux-la qui etaient egaux. 31. D.--Si tu avais a dire d'une facon generale, dans une seule phrase, quel est le poids de toutes ces boites, que dirais-tu? 32. R.--Jusqu'au milieu le poids des boites augmente sensiblement, puis elles deviennent egales, sauf la derniere. 33. D.--Pendant l'experience tu as fait une remarque que je n'ai pas bien comprise. Quand tu devais dire le poids d'une boite, est-ce que ca t'etait aussi facile de dire plus grand ou egal? 34. R.--Je ne comprends pas. 35. D.--Est-ce que tu avais plus d'hesitation pour dire + ou =? 36. R.--(Vivement). Pour dire egal! parce que les boites, puisqu'elles augmentent au commencement, devraient vers le milieu et vers la fin continuer a augmenter aussi sensiblement; mais comme vers le milieu elles n'augmentent pour ainsi dire pas et qu'elles restent a peu pres egales, il faut plus faire attention pour savoir si elles sont egales...(se ravisant): Ce n'est pas cela, ce n'est pas commode a dire...(decouragement). 37. D.--Trouve. 38. R.--Je croyais que les boites, puisqu'au commencement elles augmentaient de poids, allaient augmenter toujours jusqu'a la fin, mais comme elles n'augmentaient plus, j'ai du faire plus d'attention. 39. D.--Quand donc t'es-tu dit que les boites allaient augmenter jusqu'a la fin? 40. R.--La premiere fois que je les ai soulevees, quand j'etais a la 3e ou a la 4e, j'ai cru alors que les autres allaient augmenter de poids comme les premieres: mais la seconde fois, je savais deja que vers la 6e elles n'augmentaient plus, a l'exception de la derniere. 41. D.--Comment t'es-tu dit qu'elles augmentaient? Est-ce une phrase que tu as repetee en toi, ou une pensee? 42. R.--C'est une pensee...La premiere fois, je n'avais pas tres bien remarque que par la (vers le centre) elles etaient egales. 43. D.--Pourquoi? 44. R.--Parce que je ne les connaissais pas encore. 45. D.--Tu as fais l'epreuve 10 fois. Quelles sont les fois que tu as le mieux fait? 46. R.--Ce sont les dernieres. 47. D.--Explique-moi ceci. Tu as dit a la 9e fois: est-ce que cela ne fait rien que je dise que toutes sont egales? Explique toi la-dessus. 48. R.--Parce que je les trouvais egales, et je croyais qu'il fallait dire simplement...Je croyais qu'on ne pouvait dire que egales. 49. D.--Pourquoi pensais-tu qu'il ne pouvait y avoir que 2 boites egales se suivant? 50. R.--Parce que jusqu'ici je n'en avais dit que 2 egales, et quand j'ai commence, tu m'as dit: tu diras si elles sont plus lourdes que la precedente, plus legeres que la precedente, ou egales a la precedente: tu n'avais pas dit aux precedentes, alors je ne savais pas s'il pouvait y en avoir plusieurs. 51. D.--C'est bien pour cette raison? Alors, je vais te faire une objection. J'avais aussi dit: plus lourdes que la precedente, et non que les precedentes. Alors tu aurais du te dire: je ne peux pas en trouver plus de 2 de suite plus lourdes. 52. R.--C'est vrai. 53. D.--Quand tu hesitais a dire =, est-ce que vraiment c'est parce que tu te rappelais ce que je t'avais dit? 54. R.--Oh! non. 55. D.--Alors? 56. R.--C'est parce que j'avais pris l'habitude au commencement de dire +, et quand j'hesitais, c'etait pour me souvenir du poids de la precedente. 57. D.--Derniere question. Pensais-tu que tu avais besoin de ma permission pour dire =? 58. R.--(Vivement). Ah oui! pour plusieurs, les premieres fois. Les autres fois, j'avais meme peur que tu me dises: ce n'est pas comme ca qu'on les mesure; on ne dit pas toutes en bloc qu'elles sont egales. 59. D.--Explique-moi bien ceci que tu pensais avoir besoin de ma permission. T'est-il arrive parfois de les trouver egales et de ne pas oser le dire? 60. R.--Oh oui! Je me disais: l'autre fois, je n'ai pas dit qu'elles etaient egales a cet endroit-la, et tu aurais pu dire que je changeais trop. Une fois, j'ai regarde sur le papier ou tu notais, et j'ai dit un peu au hasard, comme la fois precedente.
61. D.--Pourrais-tu ecrire tout a fait serieusement, et apres avoir bien reflechi, les raisons pour lesquelles tu n'as pas dit = aussi souvent que tu l'aurais voulu. 62. R.--Parce que je n'osais pas, ayant peur, si elle etait plus lourde, de me tromper.
Il est evident que cette enfant a ete fortement impressionnee par l'idee que les boites augmentent regulierement de poids; elle a eu du reste conscience de cette idee, puisqu'elle l'a exprimee plusieurs fois avec une nettete parfaite; (voir le n deg. 38) mais elle ne s'est pas rendu compte que cette idee constituait une illusion, une suggestion directrice. On remarque aussi que l'enfant a eu conscience qu'elle eprouvait plus de difficulte a donner des jugements d'egalite qu'a donner des jugements de +. Cette difficulte etait surtout, semble-t-il, de nature morale; c'etait comme une defense imaginaire, inspirant une crainte vague. C'est sous cette forme speciale que la suggestion a agi, c'est de cette maniere que l'idee suggeree a atteint le but. L'enfant n'a pas eu a proprement parler la conviction que les poids augmentent regulierement du 1er au 15e; elle a trouve au contraire, et l'a dit a plusieurs reprises, que beaucoup des poids lui semblaient egaux; mais elle a ete empechee d'affirmer celle egalite, par l'effet d'un sentiment de crainte; le mecanisme de la suggestion a donc ete emotionnel. Il est possible, du reste, que nous puissions arriver a constater, lorsque nous ferons un jour des experiences sur des adultes capables de rendre compte de ce qu'ils eprouvent, que la meme suggestion agit suivant les individus par mecanisme emotionnel ou par mecanisme intellectuel; sans compter les cas ou le mecanisme sera mixte, ou autre.
Enfin, un troisieme point qui est bien mis en lumiere par notre interrogatoire, c'est le caractere illusoire des motifs trouves par l'enfant pour expliquer qu'elle a fait trop souvent des jugements de +, c'est-a-dire des jugements suggeres. Elle a invente trois ou quatre explications differentes, (voir notamment le n deg. 50) et elle a pu meme se rendre compte que ces explications etaient fausses.
On voit par la combien l'etat mental cree par la suggestion est complique, et on comprend aussi combien les definitions de la suggestion qui sont ordinairement citees par les auteurs sont insuffisantes. En somme, si nous resumons tres schematiquement ce qui a pu se passer dans l'esprit de cette petite fille, nous trouvons: 1 deg. l'idee directrice que la serie de boites va en augmentant de poids regulierement, de la 1re a la 15e; 2 deg. la conviction que cette idee, que le sujet a d'abord acceptee pour vraie, n'est pas exacte; cette conviction d'inexactitude a augmente au cours de l'experience; 3 deg. une crainte vague de donner des jugements d'egalite, qui contrediraient l'idee directrice; 4 deg. une ignorance a peu pres complete des motifs de cette crainte--c'est-a-dire une ignorance des raisons pour lesquelles le sujet continue a obeir a l'idee directrice quoiqu'il commence a s'apercevoir qu'elle est fausse. Sur ce point, par consequent, se produit un phenomene d'inconscience; il y a une lacune dans la suite des idees; et le sujet, en inventant apres coup des raisons pour expliquer sa conduite, obeit tout simplement a la necessite de remplir la lacune.
Experience sur Marguerite B.--Enfant de treize ans et demi, cultivee, intelligente, raisonnable; elle est la soeur de la precedente. Cette experience a ete faite sur l'enfant isole, comme dans le cas precedent, et les deux enfants n'ont point echange leurs impressions. Je donne les resultats des 10 essais successifs:
Tableau IX.--Experience de suggestion par les poids sur Marguerite B. [Illustration: Tableau09.png]
ORDRE ORDRE DES EXPERIENCES des boites. 4 2 3 4 5 6 7 8 9 40 ...........................................
2 + + + + + + + + + + 3 + + + + + + + + + + 4 + + + + + + + + + + 5 + + + + + + + + + + ........................................... 6 = = + = + = = = + + 7 + + + + + = = + + + 8 = + + = + = = = = + 9 + = + = = = = = = = 10 = = + = + = + = + = 11 = = + = + = = = = = 12 = + = = = = = + = = 13 + + = = + = + + + = 14 = + + = = = = 15 = + + + + = + + + ...........................................
L'attention a ete excellente, car pour la serie de 1 a 8, le sujet n'a fait aucune erreur. J'ai note que le sujet avait un tout autre ton de voix pour prononcer les simples mots: "plus lourd" suivant qu'il s'agissait des premiers poids ou des derniers; pour les poids 1 a 5, l'enfant parlait vivement; elle disait: "Oh! oui, plus lourd!"--ou bien: "C'est sur, c'est evident"; tandis que pour les autres poids, de 5 a 15, elle disait souvent: "Je dois me tromper, je n'en suis pas bien sure, c'est peut-etre ceci...;" ou bien: "C'est un peu plus lourd". Vers le milieu de la 4e epreuve ou elle a donne beaucoup de jugements d'egalite, elle a dit: "Je trouve que c'est toujours la meme chose, c'est ennuyeux". Je dois noter un petit incident: a la 5e epreuve, des cris, des plaintes venant d'une maison voisine, se sont fait entendre. L'enfant a pretendu que ces cris ne l'avaient nullement troublee: cependant le nombre des jugements de +, c'est-a-dire suggestions, a un peu augmente, dans cette epreuve, il a ete de 8; mais ce cas est trop exceptionnel pour qu'on puisse en tirer une conclusion quelconque. Progressivement, le sujet est parvenu a diminuer la suggestion; car le nombre des jugements + est de 24 dans la premiere serie de 5 epreuves, et il n'est plus que de 17 dans la deuxieme serie.
Je donne in extenso son interrogatoire; il ne fait pas double emploi avec celui de sa soeur; nous trouvons meme entre les deux cas une difference importante. Armande avouait qu'elle avait eu un vague sentiment de crainte l'empechant de donner des jugements d'egalite. Marguerite, tout en reconnaissant qu'elle a eprouve une difficulte a donner des jugements d'egalite, nous affirme qu'elle n'a pas eprouve la moindre crainte; l'element emotionnel a donc ete absent, ou du moins il a ete moins accentue que dans le cas precedent.
INTERROGATOIRE DE MARGUERITE
1. D.--Quelles observations as-tu faites sur les poids? 2. R.--Il y en a 4 ou 5 qui vont graduellement en augmentant; vers le milieu, ils sont la meme chose (ils ont le meme poids); vers la fin il y en a 1 ou 2 plus legers et le dernier est plus lourd que l'avant-dernier. De plus, entre le 4e et le 5e, il y a une grande difference de poids. 3. D.--Quand as-tu eu cette idee sur la serie des poids? 4. R.--Au commencement, la premiere fois, je croyais que tout allait en augmentant; c'est vers la fin que je me suis rendu compte. 5. D.--Pourquoi as-tu cru la premiere fois que les poids allaient en augmentant? 6. R.--Je ne sais pas du tout. Il me semblait qu'ils etaient un peu plus gros. C'est une idee, mais je crois..., Je ne sais pas trop. 7. D.--Quand penses-tu avoir donne les meilleurs resultats? 8. R.--C'est peut-etre la derniere fois ou la 9e fois. 9. D.--Comment te rendais-tu compte qu'une boite etait plus lourde que la precedente? 10. R.--(Embarras). 11. D.--Est-ce que tu te rappelais pour un poids ce que tu avais dit la fois precedente? 12. R.--Oui, toutes les fois je me le suis rappele pour 4 ou 5 petites boites: mais cela ne me guidait pas. 13. D.--Quel genre d'erreur penses-tu avoir commis? As-tu dit trop souvent plus lourd ou trop souvent egal? 14. R.--(Vivement). Il me semble que j'ai dit trop souvent plus lourd. Quand on souleve des petits poids comme ca, on est toujours tente de les trouver plus lourds les uns que les autres. 15. D.--Pourquoi donc es-tu tentee de trouver les poids croissant graduellement? 16. R.--C'est idiot. Je ne comprends pas pourquoi. Ca commence leger, et il me semble que cela doit finir lourd. C'est idiot, je le sais bien, ce n'est pas une raison du tout. 17. D.--Avais-tu plus de peine a dire egal ou a dire plus? 18. R.--(Vivement) A dire egal! Il me semble...(se reprenant). Tantot j'avais plus de peine a dire egal, une autre fois a dire plus. Mais toujours j'avais plus de peine a dire moins; il me semblait que je me trompais quand je disais cela. 19. D.--Pourquoi? 20. R.--Parce qu'il y en avait beaucoup de plus lourds. 21. D.--Craignais-tu que je te desapprouve, si tu disais moins? 22. R.--Non, je n'avais pas peur du tout de ca, parce que dans les experiences tu laisses dire, et tu ne fais pas connaitre le resultat. 23. D.--Alors, tu ne m'as pas bien explique pourquoi tu avais de la peine a dire moins. 24. R.--C'est que je ne sais. J'etais habituee a aller toujours de plus lourd en plus lourd. Je ne sais pas du tout. 25. D.--Si tu avais fait moins attention, si tu avais pense a autre chose, qu'aurais-tu dit de preference? 26. R.--Il me semble que j'aurais dit tout le temps +. C'est une supposition. 27. D.--Pourquoi la fais-tu? 28. R.--C'est idiot. 11 me semble que lorsqu'on commence par quelque chose de leger, on doit continuer a aller de plus en plus lourd. C'est stupide, mais je le crois tout de meme, malgre moi. 29. D.--As-tu prete la meme attention toutes les fois, ou bien certaines fois as-tu fait moins attention? 30. R.--Quand j'ai dit que tout etait la meme chose, peut-etre ai-je fait moins attention. Peut-etre. 31. D.--Sans toucher aux poids, peux-tu me dire en deux mots comment ils sont distribues. 32. R.--Ils vont plus lourds jusqu'au 5. Ils sont egaux, du 6 au 11.--Apres le 11, c'est un peu trouble. Il y en a de plus legers, et les 2 derniers sont plus lourds due les precedents.
Certains caracteres sont communs a cet interrogatoire et au precedent. Marguerite a eu l'idee directrice de l'augmentation progressive des poids, elle a eu pleine conscience de cette idee, elle l'expose en termes tres clairs, quoique elle en ignore l'origine; de plus, elle s'est rendu compte peu a peu que c'etait une idee fausse. J'ajouterai que Marguerite a eprouve une certaine difficulte a omettre des jugements d'egalite, toujours comme sa soeur; mais elle ne peut donner aucune raison de cette difficulte, ou plutot les raisons qu'elle donne sont absolument imaginaires; ce qu'elle affirme, en tout cas, c'est qu'elle n'a eprouve aucune emotion de crainte, c'est qu'elle n'a pas senti le besoin d'avoir une permission de l'experimentateur. Il est donc probable que la part de l'emotion dans l'operation a ete moins grande pour elle que pour sa soeur.
Je profite de l'occasion pour chercher a decrire, autant que je puis le faire, la psychologie de ces experiences tres complexes de suggestion produite par idee directrice. Nous trouvons dans ces experiences un conflit entre deux tendances differentes: 1 deg. la tendance a percevoir l'egalite des poids et des lignes: 2 deg. la tendance a les juger comme formant une serie croissante. Cette seconde tendance, qui constitue l'idee directrice et l'illusion de l'experience, est produite par la perception des 5 premiers poids et lignes, qui sont reellement en ordre croissant; le sujet attentif ne peut manquer de remarquer cet ordre, probablement il le commente dans son langage interieur, en tout cas il le voit se realiser materiellement sous ses yeux par la position des points qu'il marque sur son papier. Cette idee directrice l'ayant fortement impressionne, il se laisse aller a admettre que l'ordre croissant doit exister pour toute la serie de lignes et de poids: cette supposition paraitrait ridicule si on lui donnait la forme d'un jugement en regle; elle deviendrait ridicule comme une foule d'autres suppositions qui menent notre vie, et qui sont fondees sur des arguments dont la valeur n'est pas plus grande. Cette idee directrice, quelques eleves arrivent a s'en rendre compte; d'autres la subissent sans en comprendre l'origine. Son effet est de mettre obstacle a la perception exacte des poids et des lignes; l'eleve avoue souvent qu'il n'a pas prete une attention suffisante a ces poids et a ces lignes; et ce defaut d'attention peut aller, dans un cas extreme, jusqu'a apprecier un poids avant de l'avoir souleve ou a marquer la longueur de la ligne avant d'avoir regarde la ligne modele. C'est bien l'exemple le plus net qu'on puisse citer de l'aveuglement produit par le parti pris. Pourquoi cette idee directrice de l'accroissement des lignes et des poids, idee purement intellectuelle au debut, prend-elle cette force obsedante? Par inertie; si l'eleve s'engage dans la voie de l'idee directrice, c'est parce que c'est la ligne du moindre effort; il est plus facile d'accroitre regulierement l'appreciation d'un poids ou d'une ligne que de faire une appreciation serieuse de chaque poids et de chaque ligne.
Tout en cedant a l'idee directrice, le sujet en comprend souvent, a demi, la faussete et il cherche a lutter contre elle; mais il ne parvient pas toujours a s'en debarrasser completement, et lorsqu'on lui demande la raison pour laquelle il a persiste dans l'erreur, bien qu'il l'ait reconnue, il est fort embarrasse pour repondre. Ou bien il met en avant des motifs dont l'inanite saute aux yeux, ou bien il fait l'aveu qu'il a obei a un sentiment de crainte, dont l'apparition parait bien singuliere dans une experience aussi seche et aussi froide que celle qui consiste a reproduire des lignes et a soupeser des poids. L'explication de cet etat emotionnel ne me parait pas du tout claire; on peut supposer que le sujet s'emeut et n'ose pas revenir en arriere parce qu'il comprend qu'il a eu tort de manquer d'attention, et il sent qu'il est en faute. Je ne sais pas ce que vaut cette explication, je ne la crois pas d'une application generale.
Sans entrer dans les details, il me parait vraisemblable d'admettre que cette suggestion que subit le sujet ne s'execute que par l'intermediaire de phenomenes d'inconscience ou plutot de desagregation mentale; le sujet ignore l'origine de l'idee qui le dirige, il ignore pourquoi il la subit quoiqu'il la trouve fausse, et il invente des motifs pour s'expliquer a lui-meme sa conduite; ce sont la, sous une forme attenuee, je le veux bien, mais absolument reconnaissable, les caracteres de la suggestion hypnotique. Ordonnons a une hysterique hypnotisee d'aller a son reveil frapper un individu present; elle executera cette suggestion sans savoir qui lui a donne cet ordre, elle s'imaginera avoir agi librement, et inventera des raisons pour justifier son acte, elle declarera par exemple que sa victime l'a narguee ou insultee; inconscience de l'origine de la suggestion, obeissance a cette suggestion, et invention de motifs explicatifs, tels sont les caracteres communs de toutes ces experiences. Mais il est evident que dans l'experience pedagogique ces phenomenes d'inconscience ne sont qu'en germe, et le rapprochement que nous faisons des deux experiences aurait quelque chose de force et de faux si l'on oubliait toutes les differences si importantes qui les separent.
INFLUENCE DE L'AGE SUR L'EXPERIENCE DE SUGGESTIBILITE RELATIVE AUX POIDS
Chacune des experiences de suggestion que nous faisons pourrait etre variee de diverses manieres, pour mettre en lumiere certains aspects ou certains facteurs de la suggestibilite. Nous n'avons nullement l'intention d'epuiser cette etude, et de passer en revue toutes les variations possibles. Nous nous bornons a reprendre en sous-oeuvre certains points qui nous interessent plus que les autres. Une premiere question est celle de l'influence de l'age sur la suggestibilite. Nous avons etudie la suggestion des poids sur 12 eleves de l'ecole Colbert, ceux-la meme qui nous avaient servi a l'etude de la suggestion des lignes. Les eleves ont ete examines isolement; mis en presence de la serie de 15 poids alignes sur une table, ils ont recu la meme explication que les eleves d'ecole primaire. On leur a fait faire seulement la premiere epreuve, celle qui consiste a soupeser les poids successivement d'une seule main, en decidant chaque fois si le poids souleve est plus lourd, moins lourd que le poids precedent, ou egal; de plus, cette premiere epreuve a ete repetee cinq fois de suite, pour nous permettre de savoir si au bout de ce temps l'eleve arriverait a se corriger de son erreur.
On se rappelle qu'a la premiere epreuve nos eleves d'ecole primaire ont donne en moyenne 6,75 jugements de +, c'est-a-dire jugements influences par la suggestion. Les eleves de l'ecole Colbert ont ete un peu moins suggestibles; la moyenne des jugements de + a la premiere epreuve a ete seulement de 5,1, mais cette difference est peu considerable. Le tableau donne la serie de valeurs individuelles qui oscillent autour de cette moyenne de 5,1; on peut remarquer que les oscillations ont fort peu d'amplitude, car le nombre maximum de jugements de + a ete de 6, et le nombre minimum de 3.
Si on examine ensuite le nombre de jugements de + dans les 4 epreuves qui ont suivi la precedente, on constate que ce nombre est en moyenne reste a peu pres le meme; aucune tendance ne se dessine nettement; l'illusion ne parait ni croitre ni decroitre. Les valeurs individuelles ne sont pas plus explicites; a part 1 eleve (parmi les derniers) qui s'est nettement corrige, et 2 autres (aussi parmi les derniers) qui semblent avoir subi une suggestion croissante, les autres n'ont presente aucune difference bien nette.
Tableau X.--Experiences sur les poids. Eleves d'Ecole primaire superieure. [Illustration: Tableau10.png]
Nombre de jugements +
Premiere Deuxieme Troisieme Quatrieme Cinquieme epreuve epreuve epreuve epreuve epreuve Eleve dans les premiers 6 3 5 7 3 Id. 3 2 3 3 4 Id. 6 4 7 5 7 Id. 3 3 5 3 4 Id. 5 6 5 6 6 Id. 4 5 4 3 3 Id. 5 4 5 6 4
Eleve dans les derniers 6 6 0 1 1 Id. 4 7 8 5 8 Id. 6 7 7 7 8 Id. 6 7 10 8 10 Id. 6 8 6 9 6 Total............... 62 59 65 60 66 Moyenne............. 5,1 4,9 5,4 5 5,5
Si ce resultat se confirme dans des experiences plus nombreuses, il faudra en conclure que la suggestion des poids ne se corrige point comme la suggestion des lignes; elle fait naitre une illusion dont le sujet ne se debarrasse pas aussi aisement. Cette difference me parait du reste bien naturelle. Quand on trace des lignes de longueur croissante, il est toujours temps de se corriger en comparant la ligne qu'on vient de tracer avec le modele de la ligne suivante. Au contraire, lorsqu'on soupese une serie de poids, il est beaucoup plus difficile de se rendre compte si on fait des appreciations erronees.
Il faudra aussi conclure que l'influence de l'age se marque moins nettement dans l'experience de suggestion par les poids que dans celle des lignes.
CONCLUSION RELATIVE AUX EXPERIENCES DE SUGGESTION SUR LES IDEES DIRECTRICES
Ces experiences ont ete au nombre de 3, il y en a eu 2 sur les lignes et 1 sur les poids. Nous rangeons ici les eleves d'apres leur rang dans les 3 experiences; nous ne prenons que 17 eleves, ceux-la seulement qui ont pris part aux 3 experiences. Dans notre tableau XI, nous faisons une 4e classification, qui est la synthese des trois precedentes; dans la colonne de cette classification-synthese, nous donnons 3 chiffres, qui indiquent l'ordre de chaque eleve dans les 3 classifications precedentes; on peut voir ainsi, d'un coup d'oeil, si les resultats ont ete analogues dans chaque epreuve; ainsi, si un eleve a par hypothese les chiffres 1--1--15, ces chiffres signifient qu'il a ete le premier, le moins suggestible, dans les 2 premieres epreuves, celles des lignes, et un des plus suggestibles, le 15e, c'est-a-dire l'antepenultieme dans l'epreuve des poids. Nous ferons remarquer que la 1re note se refere a l'epreuve dite des 4 pieges; or, cette epreuve est tres courte, le sujet n'est pas pousse a fond; je crois bien que cette epreuve est la moins significative de toutes.
Notre classification permet de diviser nos sujets en 3 groupes principaux; le premier se compose seulement de 2 sujets, Lac. et Delans., qui sont reellement peu suggestibles; puis viennent des sujets de suggestibilite moyenne. Puis, apres avoir passe Martin, qui fait la transition, on arrive a Vaud. et a tous les suivants, qui sont d'une suggestibilite extreme. Cette suggestibilite est due, pour quelques-uns, a leur jeune age, et pour d'autres, comme Bout., Poire, et And., a une condition mentale particuliere.
Un examen plus detaille montre que le plus souvent les rangs dans les 3 epreuves sont equivalents; cependant, certains sujets ont ete d'une suggestibilite toute speciale pour les poids, comme Delans., Pet., et surtout Geshe.; d'autres, au contraire, comme Ohre. et Feli., ont ete moins suggestibles pour les poids que pour les lignes; mais la plupart, et surtout les derniers, ont ete suggestionnes d'une valeur equivalente dans les deux experiences sur les lignes et les poids. La conclusion a tirer n'est donc pas simple; il est probable d'une part que la nature des sensations en jeu peut jouer un role dans la suggestibilite; certains sujets sont plus suggestibles pour telles sensations que pour telles autres; mais, d'autre part, les sujets les plus profondement suggestibles comme Bout., And. et Poire, gardent leur suggestibilite dans toutes les experiences.
Tableau XI.--Synthese des experiences sur l'idee directrice. [Illustration: Tableau11.png]
Classifi- Classifi- Classifi- Classifi- RANG TOTAL cation cation cation cation de chaque eleve des rangs d'apres d'apres d'apres synthe- l'epreuve l'epreuve l'epreuve tique 1re 2e 3e des des lignes des poids epr. epr. epr. 4 pages croissantes
1.Delan. 1.Delan. 1.Lac 1.Lac 4 2 1 7 2.Gesb. 2.Lac. 2.Obre. 2.Delan. 1 1 6 8 3.Pet. 3.Gesb. 3.Feli. 3.Saga. 5 4 5 14 4.Laca. 4.Saga. 4.Mart. 4.Gesb. 2 3 10 15 5.Saga. 5.Pet. 5.Saga. 5.Pet. 3 5 9 17 6.Bien. 6.Feli. 6.Delan. 6.Bien. 6 8 7 21 7.Feli. 7.Vasse. 7.Bien. 7.Obre. 10 9 2 21 8.Vasse. 8.Bien. 8.Vasse. 8.Feli. 7 6 3 22 9.Poire. 9.Obre. 9.Pet. 9.Vasse. 8 7 8 23 10.Obre. 10.Mart. 10.Gesb. 10.Mart. 17 10 4 31 11.And. 11.Van. 11.Gouj. 11.Van. 12 11 13 36 12.Van. 12.Bout. 12.Die. 12.Poire. 9 14 15 38 13.Hub. 13.Die. 13.Van. 13.Die. 16 13 12 41 14.Gouj. 14.Poire. 14.Hub. 14.Gouj. 14 17 11 42 15.Bout. 15.Hub. 15.Poire. 15.Bout. 15 12 16 43 16.Die. 16.And. 16.Bout. 16.Hub. 13 15 14 43 17.Mart. 17.Gouj. 17.And. 17.And. 11 16 17 44
CONCLUSION.--Nos 3 experiences de suggestion fondee sur une idee directrice nous paraissent etre utiles a conserver; ce sont des tests pratiques, rapides, faciles a executer. Comme l'erreur provient du sujet lui-meme, et qu'elle est le resultat d'une auto-suggestion, la responsabilite en incombe a lui seul; elle n'atteint nullement l'experimentateur; et c'est la une circonstance qui presente un interet bien reel, qu'on appreciera bientot lorsqu'on aura vu les resultats des etudes sur l'action morale.
Nous avons constate que chacune de ces epreuves donne des renseignements nombreux sur l'etat mental du sujet, si nombreux memes qu'ils sont une difficulte pour la classification des sujets; mais si la classification en devient plus delicate, la diagnose du sujet, en revanche, ne fait qu'y gagner, car un individu est d'autant mieux connu qu'on peut l'observer sous plus de points de vue differents.
Nous donnerons deux exemples de ces notations individuelles, en prenant deux cas extremes et bien tranches. Voici ce que nos 3 epreuves nous permettent de conclure sur les sujets Lac. et Poire.; le parallele que nous allons faire entre ces deux enfants est d'autant plus interessant que nous donnons leurs portraits, planches I et II.
LAC.--A la premiere experience sur les lignes, il a vu deux fois le piege, et il a fait les lignes pieges egales aux precedentes, donnant ainsi une preuve de coup d'oeil. Il a un peu moins surveille la longueur absolue des lignes, et il s'est laisse entrainer a augmenter un peu cette longueur. Dans la seconde experience sur les lignes, il a montre la meme habilete, il ne s'est guere laisse entrainer par la suggestion, il s'est repris aussitot et s'est debarrasse de l'idee directrice; les ecarts qu'il a marques sont tres petits. Pour l'experience des poids, il s'est montre aussi refractaire a la suggestion; le nombre de ses jugements + est tres faible, et la valeur qu'il a donnee au dernier poids est seulement de 42 grammes. Trois epreuves qui nous montrent par consequent que ce garcon est mefiant et fort difficile a tromper. Ajoutons qu'au point de vue moral, d'apres les renseignements fournis par son ecole, c'est un independant, sinon un indiscipline.
POIRE.--Il est plus age d'un an que Lac. (il a 14 ans) et il est plus avance dans ses etudes; il est en 1re classe, tandis que Lac. est en 2e classe; mais combien il est plus suggestible! A la premiere experience, c'est un vrai automate; il ne se mefie d'aucun piege, et marque tous les ecarts egaux a 8 millimetres, ce qui prouve qu'il n'a rien vu, rien compris; on ne peut pas etre moins critique que lui. Son coefficient de suggestibilite est de 88, tandis que celui de Lac. etait de 50, mais il semble bien que la difference reelle est superieure a celle que donnent ces chiffres. La 2e experience sur les lignes confirme, en l'aggravant, son caractere d'automate; il subit la suggestion jusqu'au dernier moment, ne se reprend jamais, et son dernier point marque une ligne de 212 millimetres (pour en reproduire une de 60); de plus, il fait toutes les fois des ecarts egaux, de 8 millimetres; ici encore, pas la moindre reflexion, c'est la machine. L'experience sur les poids nous le fait encore apparaitre sous le meme jour; il donne le nombre maximum de jugements +, attribue au dernier poids la valeur enorme de 190 grammes, (Lac. disait seulement 42 grammes) et fidele a ses habitudes d'automatisme, il augmente chaque fois, regulierement, la boite de 10 grammes.
Voila donc deux enfants qui sont a peu pres du meme age, et le plus age, le plus instruit des deux, presente une absence complete de jugement personnel, tandis que le premier, le plus jeune, est deja maitre de son intelligence. Ce sont des differences bien caracteristiques; elles nous sont revelees par des epreuves qui n'ont rien de commun avec l'hypnotisation, cela va sans dire, et qui ne presentent aucune espece d'inconvenient pratique. C'est la meilleure preuve de l'utilite que presentent les methodes nouvelles que nous exposons.