‹ La Tentation de saint AntoineChapitre 8 sur 13 · L'INSPIRÉ

L'INSPIRÉ

frappant du talon, claquant des doigts, hochant la tête, psalmodie sur un rhythme furieux, au son des cymbales et d'une flûte aiguë:

Viens! viens! viens! sors de ta caverne!

Véloce qui cours sans pieds, capteur qui prends sans mains!

Sinueux comme les fleuves, orbiculaire comme le soleil, noir avec des taches d'or, comme le firmament semé d'étoiles! Pareil aux enroulements de la vigne et aux circonvolutions des entrailles!

Inengendré! mangeur de terre! toujours jeune! perspicace! honoré à Épidaure! Bon pour les hommes! qui as guéri le roi Ptolémée, les soldats de Moïse, et Glaucus fils de Minos!

Viens! viens! viens! sors de ta caverne!

TOUS

répètent:

Viens! viens! viens! sors de ta caverne!

Cependant, rien ne se montre.

Pourquoi? qu'a-t-il?

Et on se concerte, on propose des moyens.

Un vieillard offre une motte de gazon. Alors un soulèvement se fait dans la corbeille. La verdure s'agite, des fleurs tombent,--et la tête d'un python paraît.

Il passe lentement sur le bord du pain, comme un cercle qui tournerait autour d'un disque immobile, puis se développe, s'allonge; il est énorme et d'un poids considérable. Pour empêcher qu'il ne frôle la terre, les hommes le tiennent contre leur poitrine, les femmes sur leur tête, les enfants au bout de leurs bras;--et sa queue, sortant par le trou de la muraille, s'en va indéfiniment jusqu'au fond de la mer. Ses anneaux se dédoublent, emplissent la chambre; ils enferment Antoine.

LES FIDÈLES

collant leur bouche contre sa peau, s'arrachent le pain qu'il a mordu.

C'est toi! c'est toi!

Élevé d'abord par Moïse, brisé par Ézéchias, rétabli par le Messie. Il t'avait bu dans les ondes du baptême; mais tu l'as quitté au jardin des Olives, et il sentit alors toute sa faiblesse.

Tordu à la barre de la croix, et plus haut que sa tête, en bavant sur la couronne d'épines, tu le regardais mourir.--Car tu n'es pas Jésus, toi, tu es le Verbe! tu es le Christ!

Antoine s'évanouit d'horreur, et il tombe devant sa cabane sur les éclats de bois, où brûle doucement la torche qui a glissé de sa main.

Cette commotion lui fait entr'ouvrir les yeux; et il aperçoit le Nil, onduleux et clair sous la blancheur de la lune, comme un grand serpent au milieu des sables;--si bien que l'hallucination le reprenant, il n'a pas quitté les Ophites; ils l'entourent, l'appellent, charrient des bagages, descendent vers le port. Il s'embarque avec eux.

Un temps inappréciable s'écoule.

Puis, la voûte d'une prison l'environne. Des barreaux, devant lui, font des lignes noires sur un fond bleu;--et à ses côtés, dans l'ombre, des gens pleurent et prient entourés d'autres qui les exhortent et les consolent.

Au dehors, on dirait le bourdonnement d'une foule, et la splendeur d'un jour d'été.

Des voix aiguës crient des pastèques, de l'eau, des boissons à la glace, des coussins d'herbes pour s'asseoir. De temps à autre, des applaudissements éclatent. Il entend marcher sur sa tête.

Tout à coup, part un long mugissement, fort et caverneux comme le bruit de l'eau dans un aqueduc.

Et il aperçoit en face, derrière les barreaux d'une autre loge, un lion qui se promène,--puis une ligne de sandales, de jambes nues et de franges de pourpre. Au delà, des couronnes de monde étagées symétriquement vont en s'élargissant depuis la plus basse qui enferme l'arène jusqu'à la plus haute, où se dressent des mâts pour soutenir un voile d'hyacinthe, tendu dans l'air, sur des cordages. Des escaliers qui rayonnent vers le centre, coupent, à intervalles égaux, ces grands cercles de pierre. Leurs gradins disparaissent sous un peuple assis, chevaliers, sénateurs, soldats, plébéiens, vestales et courtisanes,--en capuchons de laine, en manipules de soie, en tuniques fauves, avec des aigrettes de pierreries, des panaches de plumes, des faisceaux de licteurs; et tout cela grouillant, criant, tumultueux et furieux l'étourdit, comme une immense cuve bouillonnante. Au milieu de l'arène, sur un autel, fume un vase d'encens.

Ainsi, les gens qui l'entourent sont des chrétiens condamnés aux bêtes. Les hommes portent le manteau rouge des pontifes de Saturne, les femmes les bandelettes de Cérès. Leurs amis se partagent des bribes de leurs vêtements, des anneaux. Pour s'introduire dans la prison, il a fallu, disent-ils, donner beaucoup d'argent. Qu'importe! ils resteront jusqu'à la fin.

Parmi ces consolateurs, Antoine remarque un homme chauve, en tunique noire, dont la figure s'est déjà montrée quelque part; il les entretient du néant du monde et de la félicité des élus. Antoine est transporté d'amour. Il souhaite l'occasion de répandre sa vie pour le Sauveur, ne sachant pas s'il n'est point lui-même un de ces martyrs.

Mais, sauf un Phrygien à longs cheveux, qui reste les bras levés, tous ont l'air triste. Un vieillard sanglote sur un banc, et un jeune homme rêve, debout, la tête basse.

LE VIEILLARD

n'a pas voulu payer, à l'angle d'un carrefour, devant une statue de Minerve; et il considère ses compagnons avec un regard qui signifie:

Vous auriez du me secourir! Des communautés s'arrangent quelquefois pour qu'on les laisse tranquilles. Plusieurs d'entre vous ont même obtenu de ces lettres déclarant faussement qu'on a sacrifié aux idoles.

Il demande:

N'est-ce pas Pétrus d'Alexandrie qui a réglé ce qu'on doit faire quand on a fléchi dans les tourments?

Puis, en lui-même:

Ah! cela est bien dur à mon âge! mes infirmités me rendent si faible! Cependant, j'aurais pu vivre jusqu'à l'autre hiver, encore!

Le souvenir de son petit jardin l'attendrit;--et il regarde du côté de l'autel.

LE JEUNE HOMME

qui a troublé, par des coups, une fête d'Apollon, murmure:

Il ne tenait qu'à moi, pourtant, de m'enfuir dans les montagnes!

--Les soldats t'auraient pris, dit un des frères.

--Oh! j'aurais fait comme Cyprien; je serais revenu; et, la seconde fois, j'aurais eu plus de force, bien sûr!

Ensuite, il pense aux jours innombrables qu'il devait vivre, à toutes les joies qu'il n'aura pas connues;--et il regarde du côté de l'autel.

Mais

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