‹ La Tentation de saint AntoineChapitre 9 sur 13 · L'HOMME EN TUNIQUE NOIRE

L'HOMME EN TUNIQUE NOIRE

accourt sur lui:

Quel scandale! Comment, toi, une victime d'élection? Toutes ces femmes qui te regardent, songe donc! Et puis Dieu, quelquefois, fait un miracle. Pionius engourdit la main de ses bourreaux, le sang de Polycarpe éteignait les flammes de son bûcher.

Il se tourne vers le vieillard:

Père, père! tu dois nous édifier par ta mort. En la retardant, tu commettrais sans doute quelque action mauvaise qui perdrait le fruit des bonnes. D'ailleurs la puissance de Dieu est infinie. Peut-être que ton exemple va convertir le peuple entier.

Et dans la loge en face, les lions passent et reviennent sans s'arrêter, d'un mouvement continu, rapide. Le plus grand tout à coup regarde Antoine, se met à rugir--et une vapeur sort de sa gueule.

Les femmes sont tassées contre les hommes.

LE CONSOLATEUR

va de l'un à l'autre.

Que diriez-vous, que dirais-tu, si on te brûlait avec des plaques de fer, si des chevaux t'écarteraient, si ton corps enduit de miel était dévoré par les mouches! Tu n'auras que la mort d'un chasseur qui est surpris dans un bois.

Antoine aimerait mieux tout cela que les horribles bêtes féroces; il croit sentir leurs dents, leurs griffes, entendre ses os craquer dans leurs mâchoires.

Un belluaire entre dans le cachot; les martyrs tremblent.

Un seul est impassible, le Phrygien, qui priait à l'écart. Il a brûlé trois temples; et il s'avance les bras levés, la bouche ouverte, la tête au ciel, sans rien voir, comme un somnambule.

LE CONSOLATEUR

s'écrie:

Arrière! arrière! L'esprit de Montanus vous prendrait.

TOUS

reculent, en vociférant:

Damnation au Montaniste!

Ils l'injurient, crachent dessus, voudraient le battre.

Les lions cabrés se mordent à la crinière. Le peuple hurle: «Aux bêtes! aux bêtes!»

Les martyrs éclatant en sanglots, s'étreignent. Une coupe de vin narcotique leur est offerte. Ils se la passent de main en main, vivement.

Contre la porte de la loge, un autre belluaire attend le signal. Elle s'ouvre; un lion sort.

Il traverse l'arène, à grands pas obliques. Derrière lui, à la file, paraissent les autres lions, puis un ours, trois panthères, des léopards. Ils se dispersent comme un troupeau dans une prairie.

Le claquement d'un fouet retentit. Les chrétiens chancellent,--et, pour en finir, leurs frères les poussent. Antoine ferme les yeux.

Ils les ouvre. Mais des ténèbres l'enveloppent.

Bientôt elles s'éclairassent; et il distingue une plaine aride et mamelonneuse, comme on en voit autour des carrières abandonnées.

Çà et là, un bouquet d'arbustes se lève parmi des dalles à ras du sol; et des formes blanches, plus indécises que des nuages, sont penchées sur elles.

Il en arrive d'autres, légèrement. Des yeux brillent dans la fente des longs voiles. A la nonchalance de leurs pas et aux parfums qui s'exhalent, Antoine reconnaît des patriciennes. Il y a aussi des hommes, mais de condition inférieure, car ils ont des visages à la fois naïfs et grossiers.

UNE D'ELLES

en respirant largement:

Ah! comme c'est bon l'air de la nuit froide, au milieu des sépulcres! Je suis si fatiguée de la mollesse des lits, du fracas des jours, de la pesanteur du soleil!

Sa servante retire d'un sac en toile une torche qu'elle enflamme. Les fidèles y allument d'autres torches, et vont les planter sur les tombeaux.

UNE FEMME

haletante:

Ah! enfin, me voilà! Mais quel ennui que d'avoir épousé un idolâtre!

UNE AUTRE

Les visites dans les prisons, les entretiens avec nos frères, tout est suspect à nos maris!--et même il faut nous cacher quand nous faisons le signe de la croix; ils prendraient cela pour une conjuration magique.

UNE AUTRE

Avec le mien, c'était tous les jours des querelles; je ne voulais pas me soumettre aux abus qu'il exigeait de mon corps;--et afin de se venger, il m'a fait poursuivre comme chrétienne.

UNE AUTRE

Vous rappelez-vous, Lucius, ce jeune homme si beau, qu'on a traîné par les talons derrière un char, comme Hector, depuis la porte Esquiléenne jusqu'aux montagnes de Tibur;--et des deux côtés du chemin le sang tachetait les buissons! J'en ai recueilli les gouttes. Le voilà!

Elle tire de sa poitrine une éponge toute noire, la couvre de baisers, puis se jette sur les dalles, en criant:

Ah! mon ami! mon ami!

UN HOMME

Il y a juste aujourd'hui trois ans qu'est morte Domitilla. Elle fut lapidée au fond du bois de Proserpine. J'ai recueilli ses os qui brillaient comme des lucioles dans les herbes. La terre maintenant les recouvre!

Il se jette sur un tombeau.

O ma fiancée! ma fiancée!

ET TOUS LES AUTRES

par la plaine:

O ma soeur! ô mon frère! ô ma fille! ô ma mère!

Ils sont à genoux, le front dans les mains, ou le corps tout à plat, les deux bras étendus;--et les sanglots qu'ils retiennent soulèvent leur poitrine à la briser. Ils regardent le ciel en disant:

Aie pitié de son âme, ô mon Dieu! Elle languit au séjour des ombres; daigne l'admettre dans la Résurrection, pour qu'elle jouisse de ta lumière!

Ou, l'oeil fixé sur les dalles, ils murmurent:

Apaise-toi, ne souffre plus! Je t'ai apporté du vin, des viandes!

UNE VEUVE

Voici du pultis, fait par moi, selon son goût, avec beaucoup d'oeufs et double mesure de farine! Nous allons le manger ensemble, comme autrefois, n'est-ce pas?

Elle en porte un peu à ses lèvres; et, tout à coup, se met à rire d'une façon extravagante, frénétique.

Les autres, comme elle, grignotent quelque morceau, boivent une gorgée.

Ils se racontent les histoires de leurs martyres; la douleur s'exalte, les libations redoublent. Leurs yeux noyés de larmes se fixent les uns sur les autres. Ils balbutient d'ivresse et de désolation; peu à peu, leurs mains se touchent, leurs lèvres s'unissent, les voiles s'entr'ouvrent, et ils se mêlent sur les tombes entre les coupes et les flambeaux.

Le ciel commence à blanchir. Le brouillard mouille leurs vêtements;--et, sans avoir l'air de se connaître, ils s'éloignent les uns des autres par des chemins différents, dans la campagne.

Le soleil brille; les herbes ont grandi, la plaine s'est transformée.

Et Antoine voit nettement à travers des bambous une forêt de colonnes, d'un gris bleuâtre. Ce sont des troncs d'arbres provenant d'un seul tronc. De chacune de ses branches descendent d'autres branches qui s'enfoncent dans le sol; et l'ensemble de toutes ces lignes horizontales et perpendiculaires, indéfiniment multipliées, ressemblerait à une charpente monstrueuse, si elles n'avaient une petite figue de place en place, avec un feuillage noirâtre, comme celui du sycomore.

Il distingue dans leurs enfourchures des grappes de fleurs jaunes, des fleurs violettes et des fougères, pareilles à des plumes d'oiseaux.

Sous les rameaux les plus bas, se montrent çà et là les cornes d'un bubal, ou les yeux brillants d'une antilope; des perroquets sont juchés, des papillons voltigent, des lézards se traînent, des mouches bourdonnent; et on entend, au milieu du silence, comme la palpitation d'une vie profonde.

A l'entrée du bois, sur une manière de bûcher, est une chose étrange--un homme--enduit de bouse de vache, complètement nu, plus sec qu'une momie; ses articulations forment des noeuds à l'extrémité de ses os qui semblent des bâtons. Il a des paquets de coquilles aux oreilles, la figure très- longue, le nez en bec de vautour. Son bras gauche reste droit en l'air, ankylosé, raide comme un pieu;--et il se tient là depuis si longtemps que des oiseaux ont fait un nid dans sa chevelure.

Aux quatre coins de son bûcher flambent quatre feux. Le soleil est juste en face. Il le contemple les yeux grands ouverts;--et sans regarder Antoine:

Brachmane des bords du Nil, qu'en dis-tu?

Des flammes sortent de tous les côtés par les intervalles des poutres; et

LE GYMNOSOPHISTE

reprend:

Pareil au rhinocéros, je me suis enfoncé dans la solitude. J'habitais l'arbre derrière moi.

En effet, le gros figuier présente, dans ses cannelures, une excavation naturelle de la taille d'un homme.

Et je me nourrissais de fleurs et de fruits, avec une telle observance des préceptes, que pas même un chien ne m'a vu manger.

Comme l'existence provient de la corruption, la corruption du désir, le désir de la sensation, la sensation du contact, j'ai fui toute action, tout contact; et--sans plus bouger que la stèle d'un tombeau, exhalant mon haleine par mes deux narines, fixant mon regard sur mon nez, et considérant l'éther dans mon esprit, le monde dans mes membres, la lune dans mon coeur,--je songeais à l'essence de la grande Ame d'où s'échappent continuellement, comme des étincelles de feu, les principes de la vie.

J'ai saisi enfin l'Ame suprême dans tous les êtres, tous les êtres dans l'Ame suprême;--et je suis parvenu à y faire entrer mon âme, dans laquelle j'avais fait rentrer mes sens.

Je reçois la science, directement du ciel, comme l'oiseau Tchataka qui ne se désaltère que dans les rayons de la pluie.

Par cela même que je connais les choses, les choses n'existent plus.

Pour moi, maintenant, il n'y a pas d'espoir et pas d'angoisse, pas de bonheur, pas de vertu, ni jour ni nuit, ni toi ni moi, absolument rien.

Mes austérités effroyables m'ont fait supérieur aux Puissances. Une contraction de ma pensée peut tuer cent fils de rois, détrôner les dieux, bouleverser le monde.

Il a dit tout cela d'une voix monotone.

Les feuilles à l'entour se recroquerillent. Des rats, par terre, s'enfuient.

Il abaisse lentement ses yeux vers les flammes qui montent, puis ajoute:

J'ai pris en dégoût la forme, en dégoût la perception, en dégoût jusqu'à la connaissance elle-même,--car la pensée ne survit pas au fait transitoire qui la cause, et l'esprit n'est qu'une illusion comme le reste.

Tout ce qui est engendré périra, tout ce qui est mort doit revivre; les êtres actuellement disparus séjourneront dans des matrices non encore formées, et reviendront sur la terre pour servir avec douleur d'autres créatures.

Mais, comme j'ai roulé dans une multitude infinie d'existences, sous des enveloppes de dieux, d'hommes et d'animaux, je renonce au voyage, je ne veux plus de cette fatigue! J'abandonne la sale auberge de mon corps, maçonnée de chair, rougie de sang, couverte d'une peau hideuse, pleine d'immondices;--et, pour ma récompense, je vais enfin dormir au plus profond de l'absolu, dans l'Anéantissement.

Les flammes s'élèvent jusqu'à sa poitrine,--puis l'enveloppent. Sa tête passe à travers comme par le trou d'un mur. Ses yeux béants regardent toujours.

ANTOINE

se relève.

La torche, par terre, a incendié les éclats de bois; et les flammes ont roussi sa barbe.

Tout en criant, Antoine trépigne sur le feu;--et quand il ne reste plus qu'un amas de cendres:

Où est donc Hilarion? Il était là tout à l'heure.

Je l'ai vu!

Eh! non, c'est impossible! je me trompe!

Pourquoi?... Ma cabane, ces pierres, le sable, n'ont peut-être pas plus de réalité. Je deviens fou. Du calme! où étais-je? qu'y avait-il?

Ah! le gymnosophiste!... Cette mort est commune parmi les sages indiens. Kalanos se brûla devant Alexandre; un autre a fait de même du temps d'Auguste. Quelle haine de la vie il faut avoir! A moins que l'orgueil ne les pousse?... N'importe, c'est une intrépidité de martyrs!... Quant à ceux-là, je crois maintenant tout ce qu'on m'avait dit sur les débauches qu'ils occasionnent.

Et auparavant? Oui, je me souviens! la foule des hérésiarques ... Quels cris! quels yeux! Mais pourquoi tant de débordements de la chair et d'égarements de l'esprit?

C'est vers Dieu qu'ils prétendent se diriger par toutes ces voies! De quel droit les maudire, moi qui trébuche dans la mienne? Quand ils ont disparu, j'allais peut-être en apprendre davantage. Cela tourbillonnait trop vite; je n'avais pas le temps de répondre. A présent, c'est comme s'il y avait dans mon intelligence plus d'espace et plus de lumière. Je suis tranquille. Je me sens capable ... Qu'est-ce donc? je croyais avoir éteint le feu!

Une flamme voltige entre les roches; et bientôt une voix saccadée se fait entendre, au loin, dans la montagne.

Est-ce l'aboiement d'une hyène, ou les sanglots de quelque voyageur perdu?

Antoine écoute. La flamme se rapproche.

Et il voit venir une femme qui pleure, appuyée sur l'épaule d'un homme à barbe blanche.

Elle est couverte d'une robe de pourpre en lambeaux. Il est nu-tête comme elle, avec une tunique de même couleur, et porte un vase de bronze, d'où s'élève une petite flamme bleue.

Antoine a peur--et voudrait savoir qui est cette femme.

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