Chapitre 4 Le premier labour de septembre
C’était le surlendemain du jour où Rousille avait vu les Michelonne, un lundi. La veille, des nuées d’orage, sorties de la mer l’une après l’autre, de l’aube jusqu’au soir avaient passé sur le pays, et, comme des poches éventrées, d’où le grain coule, avaient versé leur pluie aux terres arides. Beaucoup de feuilles, celles des hautes branches surtout, étaient tombées ; les autres, encore lourdes, restaient penchées. Un parfum de forêt mouillée s’élevait vers le ciel calme etlaiteux. Il ne faisait pas de brise ; aucun oiseau ne chantait ; la campagne semblait uniquement attentive aux dernières gouttes, formées pendant la nuit, etqui s’écrasaient au pied des arbres, avec des vibrations de métal. Quelque chose avait dû mourir, dont le monde demeurait accablé. Et, en effet, sur les collines de Challans, au large de la Fromentière, le grincement lointain d’une charrue, les appels d’un toucheur de bœufs, disaient le commencement des labours d’automne.
À la Fromentière, Éléonore et Marie-Rose chauffaient le four dans la boulangerie, qui se trouvait aux deux tiers de la maison, à gauche, et qui séparait leur chambre d’avec le réduit où couchait François. La flamme jaillissait de l’ouverture en demi-cercle, béante au fond de la pièce ; elle s’échappait en torsades lourdes, en groupes de pétales rouges et redressés sur leurs tiges. Éléonore, debout, dans une robe de mauvaise indienne qui lui collait à la peau, soulevait, au bout d’une fourche en fer, des bourrées d’épines entassées à ses pieds, et les poussait dans le brasier. Marie-Rose, affairée, sortait et revenait, apportant la pâte de pain dans des corbeilles de paille. Elles ne se parlaient pas : depuis longtemps l’intimité s’était relâchée entre les deux sœurs. Cependant, comme Éléonore se détournait, pour la dixième fois, vers la porte, et semblait interroger la cour déserte :
— Qu’attends-tu donc, Lionore ? demanda Rousille.
— Rien, répondit maussadement l’aînée : j’ai chaud, les yeux me piquent.
Elle se mit aussitôt à séparer les braises ardentes et à les ranger en talus, le long des bords du four. Quand ce fut fait :
— Aide-moi à enfourner, dit-elle.
Une à une, les mottes de pâte, marbrées de farine et**de veines craquelées, étaient versées par Rousille sur une large pelle plate, qu’Éléonore glissait sur les carreaux brûlants, et retirait d’un coup sec. Il y avait vingt mottes de douze livres, de quoi nourrir toute la Fromentière et de quoi donner aux pauvres du lundi pendant une quinzaine. La dernière venait d’être placée près de l’entrée, qu’Éléonore bouchait avec une plaque de tôle ; les deux sœurs s’essuyaient les joues avec leurs manches ; une odeur de pain frais s’échappait par les fentes du four, quand une grosse voix rieuse appela du dehors :
— Monsieur François Lumineau, c’est-il ici ?
Un visiteur qu’on voyait assez souvent à la Fromentière, depuis quelques mois, le facteur, tendait une lettre à en-tête imprimé. Il ajouta, pour plaisanter, pour dire quelque chose :
— Ça vient encore des chemins de fer de l’État, mam’selle Lionore ! On a donc des amis, là-bas ?
— Merci, dit rapidement Éléonore, en prenant la lettre et en la serrant dans la poche de son tablier ; je la remettrai au frère. Il fait beau temps aujourd’hui, pour courir ?
— Mais oui, plus beau que pour chauffer le four, à ce que je vois.
L’homme fit demi-tour, sur ses souliers éculés, et, de son pas sans élan, qui faisait sept lieues par jour pour trente sous, s’éloigna.
Éléonore, appuyée contre la porte, ne s’occupait plus de lui. Elle considérait, comme hypnotisée, la bordure de papier blanc qui dépassait l’ouverture de sa poche. Une émotion extraordinaire s’emparait d’elle. Ses paupières se gonflaient. La poitrine se soulevait, sous le corsage d’indienne taché de farine et de suie.
— Tu as des secrets, va, je sais bien, dit Marie-Rose, un peu derrière elle. Je ne te les demande pas : je suis habituée, à la maison, à être seule de mon espèce. Mais je vois tout de même bien des choses. Hier encore, après la messe, tu as été, avec François, lire un papier dans la ruelle de la Michelonne, et tu faisais de grands gestes, pendant que je prenais l’argent… Oh ! voilà que tu pleures !… C’est si triste, Éléonore, de voir pleurer sa sœur… sans comprendre…, sans rien pouvoir lui dire !
La grande Éléonore, à la stupéfaction de Rousille, lui tendit la main, en arrière, sans se détourner, et cette main tremblait. Elle attira la petite sur son cœur, qui battait follement. Pour la première fois depuis des années, vaincue par l’émotion, elle posa sa joue sur le front de Rousille, et, tout à coup, elle éclata en sanglots.
— Oui, dit-elle, oui, il y a un secret, ma pauvre Rousille, un si grand que je n’en aurai jamais deux pareils… Je ne peux pas te le dire… Il est là, dans la lettre… Mais c’est François qui doit la lire d’abord, et puis le père… Dieu, que je suis malheureuse !
Rousille, tendrement, leva son visage tout contre le visage en pleurs de l’aînée.
— Mais le secret, Lionore, ça ne regarde que François, n’est-ce pas ?
— Non, moi aussi, moi aussi ! Oh ! quand tu apprendras, Rousille !… C’est François qui m’a décidée ; il m’en a tant dit, que j’ai cédé… J’ai signé…, à présent tout est fini… Cependant, s’il n’était pas là, vois-tu, je sens que je ne pourrais pas, que je casserais le marché, que je refuserais…
— Tu pars, Lionore ? cria la petite, en se reculant.
Elle ne reçut d’autre réponse que l’extrême pâleur de l’aînée.
— Tu pars ? reprit-elle. Où vas-tu ? Ne nous laisse pas !
Éléonore, d’abord stupéfaite, eut un geste de colère. Elle repoussa celle que, dans un moment de douleur, elle avait attirée.
— Tais-toi ! fit-elle. Ne dis pas des mots pareils ! Tu veux donc nous vendre ?
— Je n’en ai guère envie.
— Ils viennent !… Tu les as entendus !… Tu parles pour eux, vendeuse de secrets !
— Mais non !
— Les voilà, écoute !
On entendait le pas assourdi des hommes, distants les uns des autres, qui revenaient pour le repas de midi.
Éléonore, affolée, la voix coupée par l’émotion et devenue presque suppliante, reprit :
— C’est Mathurin qui est devant… Pourvu qu’il n’ait pas compris ce que tu as dit, Rousille !… Rien qu’à me voir, il devinera tout !… Je ne peux pas retourner à la maison avec des yeux comme ça, tout rouges ;… vas-y à ma place ;… va tremper la soupe ;… j’irai dans un moment avec vous…
Les hommes rentraient, ils marchaient comme à l’ordinaire, sans se hâter, et François seul pouvait pressentir la nouvelle qui les attendait. La chaleur avait séché les herbes et les feuilles. Le jour voilé était d’une douceur pénétrante. Des linots, en vols bondissants, s’abattaient dans les charroyères, où les chardons penchaient, brisés par le pied des bêtes. L’odeur du pain chaud s’épandait autour de la ferme.
Réjoui par ce parfum de vie, le grand vieux métayer entra dans la salle, où Mathurin l’avait précédé. Quand elle les eut vus disparaître, Éléonore, qui guettait à la porte de la boulangerie, traversa la cour, et rejoignit François dans l’étable. Celui-ci venait de jeter à terre une lourde charge de maïs, et repliait la corde sur son bras.
— Tiens ! dit-elle. Ils te demandent ! Elle m’a brûlé le sang, ta lettre !
Toute pâle encore, Éléonore tendait la lettre, et la regardait passer de ses mains dans celles de l’autre, avec un respect craintif de la destinée.
— Pour quand est-ce ? dit-elle. Dépêche-toi !
Le gars, sans émotion apparente, essaya de sourire, pour marquer sa supériorité d’homme, déchira lentement l’enveloppe avec ses gros doigts mouillés, lut, réfléchit un moment, et répondit :
— Allons, c’est pour demain !
— Demain, Jésus !
— Oui, je dois être à midi à la Roche, pour prendre mon service dans les chemins de fer.
Éléonore se couvrit le visage des deux mains.
— Ah çà ! ne me lâche pas, toi, maintenant ! continua l’homme. Est-ce que tu veux me lâcher ?
— Non, François, mais partir demain…, demain !
— Pas demain : ce soir, tout à l’heure !… Fallait bien t’y attendre. Voilà deux mois que tu es engagée avec le cafetier de la rue Neuve. As-tu signé le bail, oui ou non ?
— Oui.
— M’as-tu promis de tenir mon ménage ?
— Oui, François.
— Quand tu me demandais de te trouver une bonne place aussi, à la Roche, j’ai bien voulu m’occuper de toi, mais à condition que tu ferais mon ménage. J’ai besoin de quelqu’un, moi ! Et tu ne veux plus venir à présent ?
— Je ne dis pas…
— Eh bien ! je dirai au père, moi, tout à l’heure, ce que tu m’avais promis. Reste donc : ils te feront une jolie vie à la Fromentière, quand je serai parti ; sans parler du procès que l’homme de la Roche commencera tout de suite, tu entends, tout de suite, si tu refuses de prendre le débit que tu as loué ! Reste ! Moi, je m’en vas !
Elle enleva les mains de dessus sa figure, et, toujours dominée par l’impression du moment :
— J’irai, dit-elle ; quand tu voudras, je serai prête ; seulement je ne pourrais pas t’entendre parler au père : ne lui parle pas devant moi…
Elle quitta en hâte l’étable, et rentra dans la salle pour servir le dîner, tandis que François donnait à ses bœufs leur ration de fourrage, et s’attardait à ce travail.
Toussaint Lumineau causait tranquillement avec Mathurin. Assis côte à côte devant la table, et regardant fumer leur assiette de soupe, ils devisaient du nouveau valet qu’il faudrait embaucher prochainement.
— Je l’embaucherai à la foire de Challans, disait le père.
— C’est trop tard.
— Nous ferons de notre mieux jusque-là, mon garçon. Je le prendrai fort, je choisirai un valet du pays.
— Oui : pas un Boquin, surtout ! On les connaît !
Toussaint Lumineau hocha la tête, et dit doucement :
— Ne lui fais pas injure, Mathurin. J’ai renvoyé Jean Nesmy, et j’ai eu raison. Mais, pour le travail, il n’y avait que de bonnes choses à dire de lui. Ça travaillait honnêtement. Ça aimait la terre, tandis que d’autres…
La petite Rousille écoutait, les yeux baissés, comme une statue, près de la fenêtre. François entra.
— Tandis que d’autres, continua le père, en élevant un peu la voix, n’ont pas assez de vaillance, tout à fait. N’est-ce pas, mon François ?
Le fils blond et rose haussa les épaules, en s’asseyant.
— C’est trop dur, dit-il. Depuis que je suis revenu, je ne puis plus m’y refaire, à ce métier-là.
— Ah ! moitié de paysan, cria Mathurin, tu n’as pas honte ? Moi, si je pouvais marcher, le père n’aurait pas même besoin d’un valet. Regarde ces bras-là !
Il tendait ses bras, dont les muscles saillaient sous l’étoffe de la veste, comme des nœuds de chêne emprisonnés dans l’écorce. Et le sang lui montait au visage, et gonflait jusqu’aux veines et aux glandes de ses yeux.
— Pauvre gars ! dit le père en lui touchant la main pour l’abaisser ; pauvre gars, je sais bien, ton malheur coûte cher à la Fromentière…
Il ajouta, après un petit silence :
— Nous ferons tout de même de jolis labours, mes enfants, avec François, et notre Driot, qui ne tardera guère, et le valet que je prendrai… Pour aujourd’hui, j’ai idée d’attaquer la pièce de la Cailleterie, qui n’a pas donné depuis deux ans. La pluie a dû mollir la terre : la charrue mordra bien.
Éléonore, qui venait de pousser la porte de la décharge, s’arrêta toute troublée, en voyant François remuer les lèvres, comme s’il voulait répondre et dire le secret. Mais aucun mot ne sortit plus de la bouche du cadet, tant que dura le repas.
Vers la fin, comme ils allaient se lever de table, Mathurin regarda le ciel par les vitres enfumées, et demanda :
— Père, emmenez-moi avec le harnais ?
— Oui, bien sûr. Va quérir la voiture, Lionore ; et toi, François, enjugue les bêtes.
Il était presque gai, le métayer de la Fromentière. Les enfants pensèrent qu’il avait l’esprit vers Driot, dont il disait le nom, maintenant, plus de dix fois le jour. Mais ce n’était que le premier labour de la saison qui le rendait content.
Un quart d’heure plus tard, le père se passa autour du corps la sangle, attachée à l’étroite caisse de bois où l’infirme était assis, et, comme on hale un bateau, il tira la charrette. Les bœufs marchaient devant, conduits par François. Ils montèrent, par le chemin où les pas de Jean Nesmy étaient encore marqués dans la poussière. C’étaient quatre bœufs superbes, précédés par une jument grise : Noblet, Cavalier, Paladin et Matelot, tous de même robe fauve, avec des cornes évasées, l’échine haute, l’allure lente et souple. Traînant sans peine la charrue, dont le soc était relevé, ils gravissaient la pente, et, quand une pousse de ronce, tendue en travers de la route, tentait leur mufle baveux, ils ralentissaient ensemble l’effort, et la chaîne de fer, qui liait le premier couple au timon, touchait terre et sonnait. François, le long de leurs flancs, s’en allait, tout sombre. Une pensée l’occupait, qui n’était point celle du travail quotidien.
Ceux qui venaient derrière lui, le métayer et l’infirme, ne parlaient pas davantage. Mais leur esprit demeurait enfermé dans l’horizon qu’ils traversaient. Ils inspectaient, avec le même amour tranquille, les fossés, les barrières, les coins de champ aperçus au passage ; ils réfléchissaient aux mêmes choses simples et anciennes, et en eux la méditation était le signe de la vocation, la marque du glorieux état de ceux qui font vivre le monde. Quand ils furent arrivés en haut de la butte, dans la pièce de la Cailleterie, le père aida Mathurin à sortir de la voiture, et l’infirme s’assit au pied d’un cormier, dont les branches faisaient une ombre fine sur le talus. Devant eux, la jachère descendait en courbe régulière, hérissée d’herbes sèches et de fougères. Quatre haies dessinaient et fermaient le rectangle. Par-dessus celle du bas, on voyait les profondeurs du Marais, comme une plaine bleue sans divisions. Et le père, ayant fait sauter la cheville qui retenait le soc, rangea lui-même la charrue près de la haie de gauche, et la mit en bonne place.
— Reste là au chaud, dit-il à Mathurin. Toi, François, conduis bien droit tes bœufs. C’est un beau jour de labour. Ohé ! Noblet, Cavalier, Paladin, Matelot !
Un coup de fouet fit plier les reins à la jument de flèche ; les quatre bœufs baissèrent les cornes et tendirent les jarrets ; le soc, avec un bruit de faux qu’on aiguise, s’enfonça ; la terre s’ouvrit, brune, formant un haut remblai qui se brisait en montant et croulait sur lui-même, comme les eaux divisées par l’étrave d’un navire. Les bonnes bêtes allaient droit et sagement. Sous leur peau, plissée d’un frémissement régulier, les muscles se mouvaient, sans plus de travail apparent que si elles eussent tiré une charrette vide, sur une route unie. Les herbes se couchaient, déracinées : trèfles, folles avoines, plantains, phléoles, pimprenelles, lotiers à fleurs jaunes déjà mêlées de gousses brunes, fougères qui s’appuyaient sur leurs palmes pliées, comme de jeunes chênes abattus. Une vapeur sortait du sol frais, surpris par la chaleur du jour. En avant, sous le pied des animaux, une poussière s’élevait. L’attelage s’avançait dans une auréole rousse, que traversaient les mouches. Et Mathurin, à l’ombre du cormier, regardait descendre avec envie le père, le frère, la jument grise, et les quatre bœufs de chez lui, dont la croupe diminuait sur la pente.
— François, disait le métayer, réjoui de sentir battre dans ses mains les bras de la charrue, François, prends garde à Noblet qui mollit ! Touche Matelot !… La jument gagne à gauche !… Veille, mon gars, tu as l’air endormi !
Le cadet, en effet, ne prenait aucun goût à conduire le harnais. Il songeait qu’il fallait parler, et la peur de commencer lui tenait le front baissé. Ils tournèrent au bas du champ, et remontèrent, traçant un second sillon près du premier. Les cornes des bœufs, l’aiguillon de François, commencèrent à reparaître au ras des herbes qu’observait Mathurin. Celui-ci, pour saluer le retour du harnais, se mit à « noter », à chanter, de toute sa voix, la lente mélopée que chacun varie et termine comme il veut. Les notes s’envolaient, puissantes, avec des fioritures d’un art ancien comme le labour même. Elles soutenaient le pas des bêtes qui en connaissaient le rythme ; elles accompagnaient la plainte des roues sur les moyeux ; elles s’en allaient au loin, par-dessus les haies, apprendre à ceux de la paroisse qui travaillaient dehors, que la charrue soulevait enfin la jachère, dans la Cailleterie des Lumineau. Elles réjouissaient aussi le cœur du métayer. Mais François demeurait sombre.
Quand l’attelage atteignit l’ombre du cormier :
— Père, dit Mathurin, vous ferez bien de replanter notre vigne, qui s’en va. Dès que Driot sera là, faudra nous y mettre. Qu’en dites-vous ?
Car il avait toujours l’esprit en songerie, vers l’avenir de la Fromentière.
Le métayer arrêta les bœufs, leva son chapeau, et ses cheveux apparurent tout fumants. Il sourit de contentement.
— Tu as de jolies idées, Mathurin : si le grain pousse bien dans la Cailleterie, foi de Lumineau, j’achète du plant pour la vigne… j’ai espoir dans notre labour d’aujourd’hui… Allons, cadet, range le harnais… Ménage ta jument qui a chaud, flatte-la un peu, tiens-toi dans sa vue, pour qu’elle aille plus sagement.
L’attelage repartit. Une lumière ardente et voilée enveloppait bêtes et gens. Tous les flancs battaient. Les mouches criblaient l’air. Des tourterelles, gorgées de remberge, se posaient dans les ormes, fuyant les chaumes embrasés.
Comme l’infirme ne chantait plus, le métayer dit, vers la moitié du champ :
— À ton tour de noter, François ! Chante, mon garçon, ça t’éjouira le cœur !
Le jeune homme continua une dizaine de pas, puis il essaya de noter : « Oh ! oh ! les valets, oh ! oh ! oh ! » Sa voix, qu’il avait plus haute que Mathurin, fit dresser l’oreille des bœufs, et s’en alla tremblante. Mais, tout à coup, elle s’arrêta, brisée par la peur dont il n’était pas maître. Il se raidit, leva le menton vers le Marais, s’efforça encore de chanter, et trois notes jaillirent. Puis un sanglot termina la chanson, et, rouge de honte, le gars se remit à marcher en silence, le visage tourné vers la jachère, devant le vieux métayer qui, par-dessus la croupe des bœufs, le regardait.
Pas un mot ne fut dit, de part ni d’autre, tant que le père n’eut pas achevé le sillon. Alors, au bas du champ, Toussaint Lumineau demanda, troublé jusqu’au fond de l’âme :
— Tu as du nouveau, François : qu’y a-t-il donc ?
Ils étaient à trois pas de distance, le père au ras de la haie, le fils de l’autre côté de l’attelage, à la tête des premiers bœufs.
— Il y a, père, que je m’en vas !
— Que dis-tu, François ?… Le chaud du jour t’a touché l’esprit ?… Tu es malade ?…
Mais il reconnut aussitôt, à l’expression des yeux de son fils, qu’il se trompait, et qu’il y avait bien autre chose qu’un malaise : un malheur. François s’était décidé à parler. Une main passée sur l’échine de Noblet, comme pour se retenir, si nerveux et enfiévré qu’il fléchissait sur ses jambes, le regard dur et insolent, il cria :
— J’en ai assez ! C’est fini !
— Assez de quoi, mon gars ?
— Je ne veux plus remuer la terre, je ne veux plus soigner les bêtes, je ne veux plus m’éreinter à vingt-sept ans, pour gagner de l’argent qui passe à payer la ferme : voilà ! Je veux être mon maître et gagner pour moi. Ils m’ont accepté dans les chemins de fer. Je commence demain ; demain, vous entendez ?
Il élevait la voix, dans une sorte de rage :
— Je suis nommé. Ce n’est pas à faire : c’est fait. J’emmène avec moi Éléonore, qui fera mon ménage. Elle vient avec moi à la Roche. Elle en a assez, elle aussi. Elle a trouvé une bonne place, un débit où elle gagnera plus que chez vous. Au moins, elle pourra se marier… Et on n’est pas de mauvais enfants pour ça ! N’allez pas le dire ! Ne faites pas la figure que vous faites !… On a accompli notre temps chez vous, mon père ! On a patienté jusqu’au retour d’André… À présent qu’il revient, il peut bien vous aider, lui : c’est son tour !
Le métayer était resté étourdi sous le coup. Il avait beaucoup pâli. Les dents serrées, touchant sa charrue d’un bras, il demeurait sans parole, les yeux fixés sur François, comme sur un être privé de raison. Les idées, lentement, avec leur douleur, lui entraient dans l’âme.
— Mon François, ce que tu dis là ne se peut. Éléonore ne s’est jamais plainte de son travail.
— Ah ! bien oui ; pas à vous !
— Toi, tu as toujours été bien aidé. Si je t’ai reproché, des fois, ton nonchaloir, c’est que les années sont dures pour tous. Mais, puisque je vais prendre un valet, puisque Driot nous arrive dans quinze jours, ça fera quatre hommes, avec moi qui vaux encore un peu. Tu ne pars pas, François ?
— Si !
— Où veux-tu être mieux que chez nous ? Est-ce que le pain t’a manqué ?
— Non.
— Est-ce que je t’ai refusé des habits, ou seulement de l’argent pour ton tabac ?
— Non.
— François, c’est le cœur qui t’a changé, depuis le régiment.
— Ça se peut.
— Mais tu ne veux pas t’en aller, dis ?
Le gars fouilla dans la doublure de sa veste, et tendit la lettre.
— C’est pour demain midi, fit-il : si vous ne me croyez pas, lisez !
Par-dessus la croupe du bœuf, le père étendit le bras. Mais il tremblait si fort, qu’il tâtonnait pour saisir la lettre. Puis, quand il l’eut entre les mains, dans un subit accès de révolte, au lieu de l’ouvrir, il la froissa, la tordit, la rompit en miettes, la jeta sous ses sabots, l’écrasa sur la terre molle.
— Tiens ! cria-t-il, il n’y a plus de lettre ! Iras-tu encore ?
— Ça n’empêchera rien, répondit François.
Il voulut passer devant le père et s’éloigner. Mais, sur ses épaules, une main puissante s’abattit. Une voix commanda :
— Arrête ici !
Et le fils dut s’arrêter.
— Qui t’a engagé, François ?
— Les chefs.
— Non, qui t’a conseillé ? Tu n’as pas fait ça tout seul. Il y a eu un monsieur, pour t’aider ? Qui est-ce ?
Le jeune homme hésita un instant, puis, se sentant prisonnier, balbutia :
— Monsieur Meffray.
D’une poussée, le père le fit courir sur l’herbe.
— Sauve-toi, à présent ! Attelle la Rousse à la carriole, et tout de suite ! J’y vais, moi, chez le Meffray !…
Il avait crié cela dans sa colère.
Mais quand il vit son fils lui obéir et prendre le chemin de la métairie, quand il se trouva seul dans le bas de son champ, une angoisse le saisit. Il avait toujours trouvé de l’aide, dans les circonstances difficiles de sa vie. Cette fois, surpris par le danger, en plein travail de labour, il tourna lentement sur lui-même, comme poussé par l’habitude, et chercha dans la campagne, aussi loin que ses yeux pouvaient porter, un sauveur, un appui, quelqu’un qui défendît sa cause, et le conseillât. Ses bœufs au repos le regardaient. Il aperçut d’abord, entre les arbres, le clocher de Sallertaine. Mais il secoua la tête. Non, le curé n’y pouvait rien. Le vieil et bon ami qu’il consultait volontiers, Toussaint Lumineau le savait impuissant contre les hommes de la ville, les fonctionnaires, les administrations, contre tout l’inconnu immense, qui s’étendait autour de la paroisse. Son regard quitta l’église, rencontra des fermes, et ne s’arrêta pas ; mais il s’arrêta un peu sur les toits aigus de la Fromentière. Ah ! le marquis, s’il avait été là ! Rien ne l’intimidait, lui : ni les galons, ni les titres, ni les paroles que les pauvres ne comprennent pas. Rien ne lui coûtait non plus : il aurait fait le voyage de Paris, pour empêcher un Maraîchin de partir. Hélas ! le château était vide. Plus de maîtres… Le vieux métayer ramena ses yeux sur les deux sillons fraîchement ouverts, qui montaient devant lui jusqu’au cormier, là-bas ; alors il songea que Mathurin devait attendre et s’étonner, qu’il fallait lui dire quelque chose et ne pas l’inquiéter.
— Ohé ! cria-t-il, Lumineau ?
Par-dessus la courbe du champ, dans l’air tranquille, une voix répondit :
— Je suis toujours là. Vous ne remontez pas ?
— Non. La chaîne du timon a cassé : j’emmène le harnais.
— Bien.
— Ne t’ennuie pas, Mathurin, je m’en vas par la coulée du pré : Rousille viendra te chercher.
Il y avait, au bas du champ, une brèche, bouchée avec des fagots d’épines, qui donnait sur une mince bande de pré, et par où on pouvait rentrer à la Fromentière. Le métayer, pour ne pas être exposé aux questions de l’infirme, prit cette route, et, touchant ses bœufs, revint à la ferme.
Au milieu de la cour, il aperçut la carriole attelée, près de laquelle se tenait François, en habits de dimanche.
— Attache les bœufs ! dit-il rudement.
Puis, passant devant lui, ouvrant la porte de la maison, il appela :
— Éléonore ?
Rien ne répondit.
Il entra dans la salle, traversa la décharge, et trouva Rousille.
— Où est ta sœur ?
— Tout à l’heure, elle causait dans la cour avec François. Faut-il la chercher ?
— Non, ça suffit. Je la reverrai… Rousille, nous avons affaire à Challans, moi et François. Nous reviendrons avant souper. Toi, va quérir Mathurin, qui se languirait dans la Cailleterie, et ramène-le.
Sans un mot de plus, le métayer gagna l’endroit de la cour où attendait François. Il monta dans la carriole, fit signe à son fils de monter à côté de lui, et, d’un coup de fouet, enleva la jument qui n’était pas habituée à être menée durement. La Rousse partit au galop.
« Qu’ont-ils donc à courir si vite ? » pensèrent les rares témoins qui les virent passer sur la route, témoins auxquels rien n’échappe, cabaretiers devant leurs portes, chineurs longeant les sentes, paysans aux aguets, dressés entre deux souches : « Qu’ont-ils donc ? Le vieux Lumineau frappe la Rousse, comme un valet qui a peur du maître, et il secoue les guides, et il ne dit rien à son gars ! » Le métayer s’exaltait, en effet, dans la méditation de son chagrin. Sa colère grandissait. Il marmottait, entre ses dents, des paroles qu’il allait dire à ce Meffray, et son bras, que démangeait un besoin de lutte et de vengeance, fouettait la Rousse. François, au contraire, épuisé par l’effort qu’il avait fait, rendu à son apathie naturelle, se laissait emporter vers la destinée, et regardait la campagne sans aucune idée.
Ce fut lui qui descendit le premier sur la place de Challans, près des Halles-Neuves, et attacha la jument à un anneau scellé dans un des piliers. Puis il suivit le père, qui tournait par une des rues, à gauche, et s’arrêtait devant une maison étroite, neuve, bâtie en tuffeaux et en briques. Une plaque de fonte, au-dessous de la sonnette portait : « Jules Meffray, ancien huissier, conseiller d’arrondissement. »
Le métayer sonna vigoureusement.
— Le patron est ici ? demanda-t-il à la servante qui ouvrait.
La fille considéra ce paysan, qui venait chez son maître en vêtements de travail tachés de boue, et qui n’avait pas l’air d’humeur accommodante, à en juger par le ton des paroles et par la couleur du regard. Elle répondit :
— Je crois que oui, qu’est-ce que vous lui voulez ?
— Dites-lui que c’est Toussaint Lumineau, de la Fromentière ; qu’il se dépêche, je suis pressé !
Étonnée, n’osant faire entrer Lumineau dans la salle à manger, où monsieur Meffray recevait d’ordinaire ses clients, elle laissa le métayer et François dans le corridor tapissé de papier gris, au fond duquel l’escalier tournait. En se retirant, elle ne regardait pas François, dissimulé en arrière, honteux, mais seulement ce grand vieux, dont les épaules touchaient presque aux deux murs et qui se tenait si droit, le chapeau sur la tête, au-dessous de la lanterne en verre dépoli qu’on n’allumait jamais.
Peu d’instants après, la porte du jardin s’ouvrit ; un homme s’avança, de haute taille lui aussi, trop gros, vêtu d’un complet de flanelle blanche et coiffé d’une casquette de même étoffe. Dans sa figure rasée ses petits yeux papillotaient, gênés sans doute par la brusque diminution de la lumière. C’était monsieur Meffray, le grand électeur de Challans, demi-bourgeois ambitieux, animé d’une haine secrète contre les paysans, et qui, sorti de leur race, vivant à côté d’eux dans un bourg, n’avait cependant plus que l’intelligence de leurs défauts, dont il usait. Averti de la façon dont Lumineau s’était présenté, redoutant les scènes violentes, il s’arrêta près de la première marche de l’escalier, posa le coude sur la rampe, porta trois doigts à sa casquette, et dit négligemment :
— On aurait dû vous faire entrer, métayer. Mais enfin, puisque vous êtes pressé, paraît-il, nous pouvons causer ici. J’ai rendu service à votre fils : est-ce à cause de cela que vous venez ?
— Justement, dit Lumineau.
— Si je peux vous servir encore à quelque chose ?
— Je veux garder mon gars, monsieur Meffray.
— Comment, le garder ?
— Oui, que vous défassiez ce que vous avez fait.
— Mais, ça dépend de lui, métayer. As-tu reçu ta lettre de convocation, François ?
— Oui, monsieur.
— Si tu désires ne pas te rendre à ton poste, mon ami, les candidats ne manquent pas pour te remplacer, tu sais. J’ai dix autres demandes, que j’aurais plus de raison d’appuyer que je n’en ai eu pour appuyer la****tienne. Car, enfin, vous autres Lumineau, vous n’êtes pas avec nous, dans les élections. Renonces-tu ?
— Non, monsieur.
— C’est moi qui ne veux pas qu’il parte, interrompit Toussaint Lumineau. J’ai besoin de lui, à la Fromentière.
— Mais il est majeur, métayer !
— Il est mon fils, monsieur Meffray ! Il me doit son travail. Mettez-vous à ma place, à moi qui suis vieux. Je comptais sur lui pour lui laisser ma métairie, comme mon père me l’a laissée, à moi. Et il s’en va. Il emmène ma fille avec lui. Je perds deux enfants, et c’est par votre faute.
— Ah ! pardon ! Je n’ai pas été le trouver : il est venu.
— Mais sans vous il ne partait pas, ni Éléonore ! Il leur a fallu des protections. Vous appelez ça un service, monsieur Meffray ? Est-ce que vous savez seulement ce qui convient à François ? L’avez-vous vu chez moi, pour croire qu’il était malheureux ? Monsieur Meffray, il faut me le rendre !
— Arrangez-vous avec votre fils : ça ne me regarde plus !
— Vous ne voulez pas aller parler à ceux qui ont embauché mon enfant et casser le marché ?
Toussaint Lumineau s’avança d’un pas, et, élevant la voix, tendant le bras en avant pour mieux désigner l’homme :
— Alors, vous avez fait plus de mal à mon fils dans un jour que moi dans toute sa vie !
La lourde figure de monsieur Meffray s’empourpra.
— Va-t’en, vieux chouan ! cria-t-il. Emmène ton fils ! Devenez ce que vous pourrez ! Ah ! ces paysans ! Occupez-vous d’eux : voilà comment ils vous remercient !
Le métayer n’eut pas l’air d’entendre. Il demeura immobile. Mais ses yeux eurent une lueur ardente. Du fond de son cœur douloureux, du fond de sa race, catéchisée depuis des siècles, des mots de croyant montèrent à ses lèvres :
— Vous répondrez d’eux ! dit-il.
— De quoi ?
— Là où ils vont, ils se perdront tous les deux, monsieur Meffray : vous répondrez de leur salut éternel !
Comme étourdi par cette phrase, dont il n’avait jamais entendu le son, le conseiller d’arrondissement ne répliqua pas. Il mit du temps à comprendre une idée si différente de celles qui l’occupaient toujours. Puis il jeta un regard de mépris sur le grand paysan, debout à deux pas de lui, tourna sur ses talons, et, regagnant la porte du jardin, murmura :
— Sauvage, va !
Toussaint Lumineau et son fils descendirent dans la rue. Ils allèrent côte à côte, sans se parler, jusqu’à la carriole, qu’ils avaient laissée sur la place. Là, le père détacha la jument, se tint près du marchepied, et dit :
— Monte, François, et retournons chez nous !
Mais le jeune homme se recula.
— Non, dit-il, c’est fini ! Vous ne me ferez pas changer. D’ailleurs, j’ai prévenu Lionore, qui doit être déjà partie de la Fromentière. Vous ne la retrouverez plus.
Il avait quitté son chapeau pour l’adieu, et, gêné, il regardait l’ancien, qui semblait près de défaillir, et qui, les yeux à moitié fermés, s’appuyait au brancard.
Sous le couvert des Halles, il n’y avait personne. Quelques femmes, dans les boutiques autour de la place, observaient négligemment les deux hommes.
Après un moment, François se rapprocha un peu. Il tendit la main, sans doute pour serrer, une dernière fois, celle du père. Mais celui-ci, l’ayant vu, se ranima : d’un geste, il lui défendit d’avancer ; puis il sauta dans la carriole, et fouailla la Rousse, qui se remit au galop.
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