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Chapitre 1 La pierre de Louise

Si tu crains les troubles du cœur, défie-toi des retraites sauvages : Les grandes passions sont solitaires, et les transporter au désert, ce n’est que les rendre à leur empire.
… Par une de ces nuits de la canicule dont la chaleur pèse également et sur les sens et sur l’âme, je m’étais rendu sur le Coteau-de-Sable 1, pour respirer le grand air. C’était un peu avant l’aurore. Le zéphyr agitait les feuilles des arbres d’un léger frémissement, le voile de la nuit était encore étendu sur toute la nature ; mais l’air devenu plus frais, le doux parfum des fleurs, qui s’exhalait de leurs pétales à demi fermés, enivraient mes sens d’une délicieuse volupté. J’aspirais avec délices les suaves émanations des rosiers sauvages, et jamais je ne respirai d’air aussi pur que cette brise parfumée du coteau du Lac des Deux-Montagnes. Bientôt les étoiles, qui scintillaient dans le firmament, commencèrent à pâlir à l’Orient. Les oiseaux voltigeaient sous la feuillée, et semblaient de leur faible gazouillis saluer le lever du soleil. Un instant encore et l’horizon présentait le spectacle le plus enchanteur. D’un côté des groupes de montagnes dont les formes bizarres se dessinaient sur le fond doré d’un ciel étincelant de gerbes de lumière, que lançait au-devant de lui l’astre du jour. Au couchant, la nuit conservait encore son empire ; et les étoiles semblaient à ce point ranimer tout leur éclat, comme pour s’opposer au lever de l’aurore. Je contemplais ainsi, bercé dans ce doux ravissement, le lever du soleil, quand je fus frappé de l’apparition de quelque chose qui se mouvait à ma droite.

Un homme, il pouvait avoir 74 ans, les reins ceints d’une ceinture de cuir, et les épaules couvertes d’une peau de buffle marchait à grands pas, près de la lisière du bois, paraissant profondément affecté. De temps en temps, il s’arrêtait devant une pierre, une espèce de borne informe, qui paraissait avoir été jetée là, comme par hasard. Dans le moment, il ne me vint pas même à l’idée que ce pouvait être cette pierre qui fixait son attention ; tant il me semblait qu’elle devait exciter peu d’intérêt. C’est que, voyez-vous, j’ignorais moi aussi qu’elle rappelât un dévouement sublime. Souvent je m’y étais assis, mais ce fut toujours avec la plus parfaite insouciance, sans même l’avoir choisie plutôt qu’une autre. Et vous-même, si vous avez été quelquefois vous promener au calvaire du Lac des Deux-Montagnes, vous devez l’avoir vue cette même pierre. Peut-être vous a-t-elle servi de siège ? Mais ce dont je suis certain, c’est qu’à coup sûr vous n’avez jamais songé qu’elle rappelât un acte d’héroïsme. Elle se trouvait tout juste à l’entrée du petit chemin de pied qui conduit aux chapelles des stations. Ainsi elle nuisait réellement plus qu’elle n’était utile, même pour les promeneurs. Et si je ne fis jamais la réflexion qu’on aurait bien pu l’ôter de là, c’est qu’il me semblait qu’elle ne méritait pas que je lui donnasse même une pensée, si petite qu’elle fût. Mais maintenant que j’en connais l’histoire ; maintenant que je sais quelle espèce de souvenir elle retrace, oh ! je ne passe plus auprès d’elle avec la même indifférence. C’est pour moi un monument sacré que je regarde avec le plus profond respect. – Voici comment j’appris cette histoire que je vais essayer de vous raconter.

L’homme à la peau de buffle, qui avait fixé mon attention, continua pendant quelque temps à marcher avec la même vitesse, puis, s’arrêtant tout court devant cette pierre, il se prit à la considérer avec une expression singulièrement scrutative. On eût dit qu’elle lui rappelait un souvenir confus, qu’il cherchait à pénétrer. Et alors moi, moitié par curiosité, moitié par intérêt, je m’avançai vers lui, et lui demandai si je pouvais lui être de quelque service. – Hélas ! me répondit-il, non. Ce qui fait le sujet de ma tristesse n’est point de ce monde et si, dans ce lieu-ci, je viens quelquefois verser une larme sur le souvenir de deux infortunés, c’est que j’y trouve une consolation à rendre cette espèce de tribut à l’héroïsme de la vertu.

L’air noble de ce vieillard en cheveux blancs, son teint basané, la mâle expression de sa physionomie et son large front sillonné de deux énormes cicatrices annonçaient assez un de ces fiers enfants des forêts qui, dans les jeux sanglants de leurs nations, devaient avoir scalpé plus d’un crâne, et enlevé plus d’une chevelure. C’était le vrai type iroquois. Quelque chose dans sa figure, je ne sais quoi, m’inspirait un peu de frayeur ; mais il y avait en même temps dans ces traits je ne sais quelle expression de tristesse qui intéressait en sa faveur. Il paraissait si profondément affecté, que je ne pus m’empêcher d’être sensible à sa douleur, quoique j’en ignorasse la cause. S’étant aperçu de l’intérêt que je lui portais, il m’en témoigna sa reconnaissance ; et il me sut gré aussi de la demande que je lui fis de me raconter la cause de sa tristesse. C’est que, voyez-vous, une âme sensible aime à s’épancher dans le sein de quelqu’un qu’elle croit capable de partager ses afflictions de quelque nature qu’elles soient. Il est si doux d’avoir un ami à qui confier les secrets de son cœur, alors qu’il souffre ! – Asseyons-nous auprès de cette pierre, fit-il avec un profond soupir ; cette terre recouvre les restes de deux infortunés qui méritent bien que vous prêtiez un instant d’attention à leurs malheurs. Puis il pressa de sa main son front chauve, comme s’il y eût eu là une pensée qu’il voulait comprimer. Et après une courte pause, il commença son récit de ce ton qui va droit à l’âme, et dont il réveille toutes les cordes en les faisant vibrer à l’unisson de l’intérêt qu’il inspire.

C’était… Oh ! il y a bien longtemps ; une petite troupe de guerriers algonquins avait été s’établir sur les rives sablonneuses du Lac Nipissing. La chasse et la pêche faisaient leur unique occupation. Leur vieux chef avait choisi pour bâtir sa cabane un site sauvage à l’ouest du lac, au pied d’une falaise qui la mettait à l’abri des vents du Nord. Il avait perdu sa femme ; et il n’avait auprès de lui que sa fille unique qu’il aimait tendrement. Oh ! mais c’est qu’elle était charmante aussi cette petite Louise Chawinikisique 2 avec ses beaux grands yeux couronnés de ses sourcils d’ébène, avec ses noirs cheveux qui flottaient en boucles sur ses épaules. Vous l’eussiez prise pour Diane Chasseresse, si vous l’eussiez vue seule, chaussée de mocassines 3, gravissant les rochers pour aller cueillir les fruits sauvages ; ou bien qu’assise dans son canot d’écorce, elle le faisait voler sur les lames argentées du lac. C’est à ces sortes d’exercices qu’elle se fit une forte santé ; sa taille se développait svelte et légère, et ses traits prirent une certaine expression de fierté qui contrastait avec son caractère doux et sensible. Tous les jours elle suivait son vieux père, soit que, la carabine au bras, il parcourût les forêts pour surprendre le chevreuil, ou poursuivre l’orignal, soit qu’il allât à la pêche, braver sur le lac les ondes agitées.

Un jour que son père était malade, Louise avait été cueillir des simples, de l’autre côté de la baie que formait le lac en cet endroit. Le soir quand elle s’en revint, la baie était sillonnée par trois longues lames qui dans ces parages annoncent toujours quelque tempête. Quelques nuages cotonneux avaient surgi à l’horizon, et bientôt ils se fondirent en vapeur légère. Elle savait le danger qui la menaçait, et ce n’était point sur elle-même que s’arrêtait sa pensée ; c’était sur son vieux père malade, qui avait tant besoin de ses secours ! Elle était encore bien loin du rivage, et le vent sifflait avec furie à ses oreilles. Oh ! Si vous l’eussiez vue, comme elle maniait l’aviron d’un bras rigoureux, pour arriver avant la tempête. Bientôt les flots se soulevèrent, noirs, larges, marbrés d’une écume blanche et jaune. Pauvre enfant ! Elle était épuisée de fatigue, l’eau ruisselait sur ses tempes, elle ne pouvait plus gouverner. Oh mon Dieu ! disait-elle, en levant au ciel ses deux yeux mouillés de pleurs, que va devenir mon vieux père, si je meurs ? Et les mains jointes sur sa poitrine, elle était tombée sans connaissance au fond du canot qui, livré à lui-même, s’agitait convulsivement sur la pointe des vagues qui fleurissaient à l’entour avec un épouvantable bruissement. Les secousses saccadées du canot la firent bientôt revenir à elle ; mais ce ne fut que pour voir la mort sur un flot impétueux qui, se précipitant sur le canot, le fait rouler un instant sur lui-même et lance dans les abîmes l’imprudente Algonquine. C’en était fait d’elle ; son vieux père allait encore pleurer la mort de son unique enfant, quand un jeune Indien, qui du rivage a vu la détresse d’une infortunée, s’est jeté dans un canot pour aller à son secours. Et aux risques d’être englouti mille fois, il est parvenu auprès de Louise. Déjà il lui fait signe de prendre courage ; il va la sauver… Il arrive… Il allonge la main pour la saisir… Quand elle est précipitée dans le gouffre qui s’ouvrait béant pour l’ensevelir dans ses entrailles. Ô mort ! que tu es terrible. Mais lorsque plein de vie et de jeunesse, on va t’échapper, et que tu nous saisis au moment où l’on rit de tes efforts ; oh ! c’est affreux, horrible, épouvantable !… Le jeune Indien ne perd point de temps et, rapide comme la flèche qui fend l’air, il s’est élancé dans les ondes. Il plonge et bientôt il réapparaît tenant Louise par les cheveux. Mais l’Indien va peut-être périr victime de son dévouement ; son canot à lui, il est bien loin, il s’agite et s’éloigne. Il le voit et il ne lâche point prise. D’une main il fend les lames qui l’inondent tout entier. Il lutte avec courage. Une action si généreuse ne peut rester sans récompense ; et celui dont les yeux sondent la profondeur des mers veille sur les jours de ce héros des déserts. Son canot, comme poussé par une main invisible, revient sur un flot qui le renvoie vers lui. Il tressaille ; et le saisissant par un des bouts, il parvient à y embarquer, et à y placer Louise devant lui, qu’il conduisit ainsi heureusement à terre.

On s’empresse d’emporter Louise à la cabane de son père, où, à force de soins, on réussit à la rappeler à la vie. En entrouvrant les paupières, sa première parole fut pour son père. Puis elle retomba dans un affreux délire. Il lui semblait lutter contre les flots ; et elle poussait des cris aigus ; oh ! c’était à fendre le cœur ; pauvre Louise ! Cependant, le jeune Indien s’est retiré inaperçu de cette scène déchirante. Il avait bien besoin de repos. Une natte étendue sur la terre lui sert de lit. C’est là que dort paisiblement le libérateur de Louise, heureux d’avoir fait une bonne action, et le cœur rempli de l’image de celle qu’il a sauvée. Le lendemain, le cœur palpitant d’inquiétude, il alla à la cabane du vieux chef pour s’informer de l’état de Louise. Tous les matins, à l’aube du jour, il se rendait régulièrement pour avoir des nouvelles de sa santé ; et alors qu’il eut appris sa parfaite convalescence, il n’y retourna plus. Puis par une espèce de caprice bizarre, il s’imposa l’obligation de ne plus la revoir.

Louise reprit bientôt de nouvelles forces. Sa santé se rétablissait de jour en jour ; mais au lieu de cette gaieté franche et naïve, on remarquait en elle un certain air de tristesse, une certaine teinte de mélancolie qui ajoutait un charme de plus à l’expression de sa figure. Elle aimait à se faire raconter la manière dont elle avait été sauvée par le jeune Indien. Quand on lui vantait le dévouement de Saguima, quand on lui peignait sa beauté, sa valeur, son adresse, le rouge lui montait au front, et son cœur lui battait d’un mouvement d’amour. Et lorsqu’au nom de Saguima ses joues se couvraient de ce vif incarnat qui toujours décèle l’émotion de l’innocence, ses compagnes, avec cette malice de jeune fille, s’amusaient de son embarras. Et si Louise rencontrait par hasard leurs yeux qui cherchaient à lire dans sa pensée, elle se troublait ; c’est que, voyez-vous, le regard qui plonge ainsi sur une première impression d’amour la refoule si rudement au fond du cœur. Bientôt elle ne voulut plus voir ses amies ; c’est que leurs rires moqueurs lui faisaient de la peine ; c’est que leurs rêves lui paraissaient si fades, près de celui qui occupait uniquement sa pensée. Souvent elle allait seule se promener sur le rivage, toute remplie de l’idée de Saguima, se rappelant de lui un mot, un signe, un geste, un regard. Quelquefois, à la pâle lueur de la lune, elle gravissait un coteau ; et des heures entières appuyée sur un arbre, elle demeurait immobile, les yeux fixés sur l’immense nappe d’eau qui s’étendait devant elle. Si un canot apparaissait sur le lac, elle suivait avec inquiétude sa marche insolite ; et lorsqu’il semblait se diriger de son côté, elle tressaillait. Elle prêtait une oreille attentive pour saisir un murmure, un cri, un son ; mais quand tout était disparu, et que son espérance s’était évanouie comme une illusion, elle se mettait à pleurer. Et puis, la tête penchée sur sa poitrine, elle s’en revenait chez elle, le cœur gonflé de soupirs. Le lendemain, lorsque d’immenses images couleur de bronze roulaient dans l’espace, vite, vite elle courait sur le bord du lac. Oh ! alors comme elle était joyeuse quand, assise sur la pointe d’un rocher, les jambes ballantes au-dessus des vagues qui déferlaient à sa base, elle entendait le sifflement du vent qui tourbillonnait sur le lac, et fouettait les flots écumeux. C’est que ce spectacle, en lui mettant sous les yeux la grandeur du péril auquel s’était exposé son libérateur, autorisait les sentiments qu’elle éprouvait pour lui. Pauvre Louise ! elle voulait se faire illusion sur la situation de son cœur. Elle croyait à la reconnaissance ; et elle ne s’apercevait pas qu’elle se livrait à tout l’enivrement de l’amour, tant sont imperceptibles, sur un cœur de seize ans, les premières impressions de ce sentiment qui doit un jour le remplir tout entier.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi sans qu’elle eût pu voir son jeune libérateur, et pourtant elle se rendait tous les jours au bord du lac, où elle l’avait vu la première fois. Et après avoir regardé longtemps, bien longtemps, elle s’en revenait le cœur gros de soupirs.

Cependant, la paix profonde qui règne partout, hors dans le cœur de Louise, ne peut durer longtemps dans ces contrées sauvages. C’était des combats qu’il fallait à ces jeunes guerriers pour satisfaire leur ardeur martiale. Le chant de mort a retenti dans toutes ces forêts ; la hache est élevée jusqu’au ciel. Un parti nombreux d’Agniers et de Mohawks s’est avancé à travers les bois pour surprendre les Algonquins ; mais ceux-ci ont été prévenus par leurs chasseurs. Sans craindre le nombre de leurs ennemis, ils marchent avec confiance au-devant d’eux. Le père de Louise est fier de commander à cette valeureuse jeunesse. Au cri de l’honneur, il oublie ses infirmités ; il abandonne sa fille chérie, pour voler là où la gloire l’appelle.

Avant de partir pour aller combattre les Agniers, Saguima est venu dire un dernier adieu à Louise. C’est la première fois qu’il la voit depuis sa convalescence. Oh ! comme le cœur de Louise battait rapide, pendant que sa main frémissait dans celle de Saguima.

Non loin du lac, il y a une petite chapelle bâtie par un saint missionnaire. C’est là que, tout le jour prosternée devant une image de la vierge Marie, Louise implore sa protection pour son vieux père. Et si sa bouche ne prononce pas le nom de Saguima, son âme en est remplie ; et après l’auteur de ses jours, c’est sur celui qui en fut le sauveur que repose toute son inquiétude.

Pendant qu’elle prie un dieu de paix, une bataille sanglante a lieu entre les deux partis. Les Algonquins trop faibles succombent sous le nombre. Leur chef meurt en combattant comme un héros. Saguima, couvert de sang et de poussière, a vu tomber le père de celle qu’il aime, sous les coups de Canatagayon, jeune chef mohawk. Il fait des prodiges de valeur pour défendre son cadavre encore palpitant ; mais les forces sans cesse renaissantes de ses adversaires l’obligent de céder le terrain. Il n’y eut que la nuit qui vint mettre fin à cette scène de carnage ; et ce qui restait d’Algonquins se sauva dans les bois, à la faveur des ténèbres.

Canatagayon, qui dans l’action avait cherché plus d’une fois à se mesurer avec Saguima, se dirige avec les siens vers la demeure des Algonquins. Ivres de sang, ils parcourent une torche à la main les habitations dévastées. Tout tombe sous leurs coups. La flamme monte au ciel en larges tourbillons, et la lueur de l’incendie se reflète sur toute l’étendue du lac. Canatagayon erre partout dans les bois ; il cherche du sang. Il a rencontré la timide fille du chef algonquin, qui fuit comme une antilope devant son cruel ennemi. Le couteau levé, Canatagayon s’est élancé sur elle ; c’est encore une victime qu’il va immoler à sa fureur ! Mais au moment où il la saisit, au moment où le couteau va s’enfoncer dans ses entrailles, Louise s’est retournée. Il a vu son visage, il a rencontré son regard, et toute sa rage va se briser devant cette figure angélique. Un coup d’œil a arrêté celui que la mort n’aurait pas même étonné ; et le vainqueur est vaincu. À la rage dont il était animé, succède un feu dévorant qui le consume. Impétueux dans ses passions, il ose porter la main sur cette innocente créature. Il est sourd aux gémissements de la colombe. Il l’enlève impitoyablement et l’emporte évanouie dans la forêt.

Cependant, Saguima, qui a vu que c’en était fait des Algonquins, est accouru pour donner l’alarme à ceux qui étaient restés aux habitations. Il était trop tard. Il n’arriva que pour entendre les cris que poussaient les femmes et les enfants qui se tordaient affreusement dans cette immense fournaise. Leurs cadavres brûlés flambaient comme des torches, et servaient encore d’aliment à la rage de l’incendie. Il vit tout cela, lui, et il en fut saisi d’horreur. Oh ! c’était horrible aussi…

La crainte d’un malheur plus grand encore vient s’emparer de lui, il craint pour Louise. Il cherche, il court, il vole de tous côtés. Il irait la demander même à ses ennemis. La mort l’environne de toutes parts, elle plane sur sa tête, et il la méprise. Que lui importe la vie, s’il perd sa bien-aimée ! Un vieil Algonquin, que le hasard lui fit rencontrer, lui apprend qu’un guerrier mohawk l’a enlevée, et qu’il les a vus dans le bois. Saguima suit ce vieil Indien qui lui sert de guide. De loin il aperçoit le ravisseur de Louise, qui fuit avec elle dans les montagnes. À cette vue, son cœur frémit dans sa poitrine, et toutes les passions qu’il renfermait débordèrent en bouillonnant comme des torrents de lave brûlante. La rage, la haine, la jalousie, et tous les mouvements impétueux que l’amour y faisaient surgir, se concentrèrent en un seul, la soif de la vengeance. Il jette un cri, et rapide comme la foudre il s’est précipité sur Canatagayon qui, ne pouvant résister aux efforts réunis de ses deux adversaires, est obligé d’abandonner sa proie. Dès que Saguima voit son ennemi sans armes, sa grande âme lui ordonne de pardonner ! Aussitôt il saisit Louise dans ses bras, et s’éloigne rapidement, en suivant les sentiers tortueux que lui indique le vieux de la forêt. Arrivé auprès d’une source aux eaux limpides, il dépose son fardeau sur la verte pelouse. Quelques gouttes d’eau qu’il lui verse sur les tempes la font revenir à elle. Alors il lui apprend et la victoire des Iroquois, et le massacre des Algonquins, et la mort de son père, et la ruine de son parti. Ces désolantes nouvelles lui tombèrent comme une masse écrasante sur le cœur. Les yeux levés au ciel, elle gémit dans toute l’amertume de son âme. Seule, isolée, abandonnée sans secours à toute l’horreur de son sort, elle offre à Dieu le sacrifice de sa vie. Puis, par un mouvement involontaire, se penchant vers Saguima : – Oh ! mon Dieu, fit-elle, avec cet accent d’une personne qui sent qu’elle va mourir, que vais-je devenir ? Et son âme était inondée d’une agonie de douleur à l’idée de sa situation.

— Louise, ah ! qu’as-tu dit ? s’écrie Saguima. Toi abandonnée, quand je suis à tes côtés ; quand je veille sur tes jours, prêt à verser mon sang jusqu’à la dernière goutte pour défendre celle que j’aime plus que moi-même ! – Louise a entendu ces paroles de la bouche de celui qui l’a déjà sauvée deux fois, et elle ne craint plus les dangers. Elle est contente de suivre son libérateur. Sûre de sa protection, qui peut l’effrayer ? Puis levant doucement sur lui ses yeux baignés des larmes de la reconnaissance, elle lui dit avec ce charmant abandon de l’innocence : – Oh ! je savais bien que vous, vous ne m’abandonneriez pas.

Ce mot, si naïvement échappé à la délicieuse franchise de son âme, montrait à l’évidence que, dans son cœur, leurs existences étaient tellement identiques qu’elle ne pouvait croire à une séparation.

Cependant, le vieux de la forêt les presse de partir. Louise a repris ses forces ? Elle peut les suivre. Le vieux de la forêt les conduit par des chemins inconnus dont il est impossible de saisir les traces, à moins que, comme lui, on ne les ait fréquentés plusieurs fois, en chassant dans ces forêts.

Ce ne fut qu’après trois mortelles journées qu’ils arrivèrent à la rivière des Outawas 4. Louise était épuisée de fatigues ; ses pieds ensanglantés lui causaient d’insupportables douleurs. Souvent Saguima avait été obligé de la porter dans ses bras. Oh ! alors comme son cœur palpitait d’amour en la pressant sur son sein !

Arrivés sur les bords de la grande rivière, ils construisirent un canot d’écorce de bouleau, qu’ils enduisirent de gomme de sapin. Au fond, un petit lit de mousse est préparé pour Louise. Saguima, d’un bras vigoureux, pousse le canot à la rivière. Le canot trace un léger sillage, et fuit devant la brise du matin. Cette manière de voyager n’a rien de fatigant ; mais si elle est agréable et facile, elle n’est pas sans danger pour nos voyageurs. À chaque instant ils pouvaient tomber entre les mains de leurs ennemis.

Le soir quand l’heure du repos était arrivée, ils choisissaient, sur quelque île isolée, un vert gazon pour y bâtir la hutte du voyage. Quelques écorces souples et légères, étendues sur quatre bois, leur servaient de couverture. Tandis que Louise dort, Saguima et le vieux de la forêt veillent au dehors, pour n’être point surpris par les Iroquois, qui probablement devaient avoir tenu la même route.

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