‹ La tour de TrafalgarChapitre 11 sur 11 · Chapitre 2

Chapitre 2

En prononçant ces paroles, l’amour brillait dans les yeux de la vierge ; mais c’était un amour plein de chasteté, et qui semblait s’être comme enveloppé d’innocence pour avoir le droit de se montrer.

Un soir, tout reposait dans la nature, pas un bruit, pas un murmure, hors le cri perçant du jaguar 1 qui semble prédire que le jour des calamités se hâte. Le zéphyr retient son haleine ; les ondes semblent suspendues dans leur cours. La lune, assise sur un groupe de nuages qui se découpent sous toutes formes dans l’azur du firmament, verse paisiblement sa pâle lumière sur les plaines qui s’étendent jeunes et fleuries. Saguima, debout, immobile, appuyé sur sa carabine, les yeux mélancoliquement fixés sur l’immensité des déserts, songe aux dangers qui menacent sa bien-aimée. Pour la première fois de sa vie, il tremble, mais ce n’est point pour lui. Il craint de rencontrer un ennemi ; c’est que, depuis qu’il connaît l’amour, la vie lui était devenue plus précieuse ; il lui était si doux de la passer auprès de Louise !

Pendant que la nature sommeille, pendant que Saguima erre autour de la cabane qui renferme tout ce qu’il aime au monde, Louise est agitée par des songes effrayants. Des images fantastiques, des spectres qui lui apparaissent sanglants, viennent l’arracher au repos dont elle a un si grand besoin pour réparer ses forces affaiblies par les inquiétudes, les chagrins et les fatigues. Une fièvre brûlante consume sa poitrine. Elle se lève pour aller chercher quelques gouttes d’eau, afin d’humecter sa gorge desséchée. Elle soulève doucement l’écorce de sa tente. Elle regarde et voit le vieux de la forêt qui dort sur le gazon. Saguima paraît absorbé dans de profondes réflexions. Elle sort sans bruit ; mais le froissement de sa robe vient tirer Saguima de sa rêverie. Il regarde du côté d’où vient le bruit ; une ombre se détache sur le fond verdâtre de la plaine, et glisse silencieuse à travers le bouquet de noyers qui se trouve près du rivage. Il se précipite après cette ombre qui s’est arrêtée. Il approche ; Dieu ! que voit-il ? Louise, pâle, chancelante, appuyée sur le tronc d’un arbre. Une sueur froide coulait de son front, ses membres tremblaient, et ses dents claquaient affreusement les unes contre les autres.

— Ô Louise, Louise, qu’as-tu ? lui dit-il en la pressant dans ses bras. – Il ne peut en dire davantage ; et il se hâte de la transporter dans sa cabane, où il l’étend défaillante sur son lit de repos.

De temps en temps, elle rouvrait ses grands yeux noirs et, les levant doucement sur Saguima, ils semblaient lui dire qu’elle se mourait ; mais qu’elle emporterait avec elle, dans la tombe, le souvenir de ce qu’il faisait pour elle.

Cependant, le soleil qui commence à dorer la cime des hautes montagnes vient annoncer l’heure du départ. Mais il est impossible à Louise de continuer la route ; tous les symptômes de la petite vérole s’étaient déclarés. Saguima frémit quand il sut qu’elle était atteinte de ce fléau terrible dont les ravages étaient si effrayants parmi les sauvages, depuis que les Européens le leur avaient apporté. Le vieux de la forêt qui connaît combien cette maladie est contagieuse, qui sait que l’air qui l’environne en est bientôt infecté, refuse de rester plus longtemps. Il veut absolument partir. Il presse Saguima de le suivre, et d’abandonner Louise à sa destinée, puisque aucun pouvoir humain ne pouvait la sauver.

Quand la malheureuse Louise entendit la proposition que l’on faisait de l’abandonner seule, expirante, au milieu des bois : oh ! alors son âme se brisa, comme si toutes les cordes, trop fortement tendues, en eussent été subitement rompues. Elle ne pleurait pas, non, pauvre enfant ! son cœur était trop serré. On eût dit qu’un grand poids lui pesait sur la poitrine. Les yeux tristement levés au ciel, elle demandait de la force pour supporter ce choc.

Saguima hésite. Peut-être va-t-il l’abandonner. Mais il l’a regardée, mais il a vu sa figure pâle, mais il a rencontré son regard si affectueusement suppliant, que l’idée seule d’abandonner cet ange lui tombe comme une flétrissure sur le cœur. Son parti est pris ; il veut rester avec elle. Il sait que cette maladie n’est pas toujours mortelle ; et la voix de l’espérance ne s’est point éteinte dans son cœur.

Le vieux de la forêt plaint l’entêtement de Saguima ; c’est ainsi qu’il traduisait ce sentiment d’une grande âme, ce dévouement sublime, qui porte un héros à se sacrifier pour sauver son semblable. Et il part en lui promettant de revenir bientôt. Saguima longtemps suit des yeux le vieux de la forêt qui l’abandonne. Il voit le canot qui s’éloigne, et avec lui ses espérances. Il regarde encore ; quelque chose apparaît au loin, comme un point noir, sur une vague ; puis tout se confond avec l’horizon ; puis plus rien… Il est seul ! Et une larme brille dans ses yeux.

L’effort que vient de faire Louise, le coup qui l’a heurtée si rudement au cœur l’ont abattue. Elle est tombée sans connaissance sur sa couche de douleurs. La fièvre prend un caractère alarmant. Bientôt un délire affreux s’empare d’elle. Crise effrayante où se décide d’ordinaire le sort de l’infortuné qui est attaqué de cette maladie dont les effets sont si rapides, surtout parmi les sauvages qui par leurs habitudes et leur genre de vie nomade semblent la rendre plus mortifère encore, que peu d’heures suffisent pour enlever ceux qui en sont atteints.

Saguima suit, avec une singulière expression d’inquiétude, toutes les phases de la maladie. Il prodigue à Louise tous les secours que sa sollicitude peut lui inspirer. Penché sur sa poitrine, il soutient sur son bras sa tête qui roule sur elle-même. La bouche collée sur sa bouche, il semble respirer son âme ; et il recueille sur ses lèvres le poison qui en peu d’instants coule avec son sang dans ses veines. Il sent qu’il vient de puiser la mort dans le sein de son amante, et il serait content de mourir pour elle, s’il pouvait la sauver. Une fois l’accès passé, un abattement total succéda à l’agitation de la fièvre ; et Louise s’endormit d’un sommeil léthargique. Sommeil affreux, sommeil de mort, dont souvent vous ne sortez que pour entrer dans celui de l’éternité ! Elle resta longtemps, bien longtemps dans cet état. Ce ne fut que le lendemain fort tard qu’elle sortit de ce long assoupissement. Il lui semblait sortir d’un rêve pénible. Ses yeux erraient égarés sur tout ce qui l’environnait ; et quand ils rencontrèrent ceux de Saguima, oh ! alors, elle se rappela tout. La mort de son père, le massacre de sa nation, sa fuite, son délaissement, sa situation, tout lui jaillit au-devant de l’esprit comme un trait de lumière ; et elle ne versa pas de pleurs, non, son œil était sec, sa raison égarée. Elle se prit à rire, de ce rire amer, lugubre, de ce rire qui vous agite les lèvres d’un tremblement convulsif, alors qu’il vous tord le cœur !… Saguima, lui, il était là, à côté d’elle, immobile de stupeur. Ses yeux, fixement arrêtés sur les traits décomposés de Louise, ne voyaient plus qu’en eux-mêmes. Bientôt son regard perdit cette fixité qui la glaçait. Sa vue se troubla, un nuage épais s’étendit comme un voile sur ses yeux, ses genoux chancelèrent, et se dérobant tout à coup sous lui, il alla donner de la tête contre l’angle d’une pierre. Louise le vit tomber. Et lorsqu’elle sentit sa main mouillée du sang qui coulait de la blessure qu’il s’était faite, elle sembla comme si elle ne faisait que de revenir à elle pour la première fois. Quand Saguima eut repris ses sens, elle se sentit comme déchargée d’un grand poids qui la pressait comme un cauchemar. Puis rappelant ses idées, et voyant que Saguima était resté seul, et que pour elle il avait bravé la peste, elle lui dit avec un sanglot : – Il vous a donc abandonné !… Et alors elle se mit à pleurer. Chaque larme qu’elle versait était pour elle comme un baume bienfaisant qui la soulageait. Sa poitrine était si oppressée ! Et quand elle eut bien pleuré, elle devint calme, et son âme reprit toute sa sérénité. Sa poitrine ne brûlait plus de ce feu dévorant qui la consumait quelques heures avant ; maintenant c’est le feu de l’amour, mais de cet amour pur comme son âme, de cet amour reconnaissant de tout ce que son libérateur avait fait pour elle.

Saguima qui a cru lire dans ses yeux de la reconnaissance, de l’amour peut-être, lui dit en lui saisissant la main dans son transport :

— Ô Louise ! Louise, si tu savais combien j’ai souffert de te voir malade, tu ne me refuserais pas un peu de reconnaissance. Oh ! oui, un peu de reconnaissance, voilà tout ce que j’ose demander. Ah ! laisse-moi entendre de ta bouche que tu n’es point insensible à mon amour !…

— Si je suis insensible ?.. Il me le demande !… Ô mon Dieu ! vous l’entendez, et vous m’ordonnez de lui cacher ce que je ressens !…

— Qu’ai-je entendu ? Serait-il vrai ? Oh ! répète que tu n’es point insensible. Dis, oh, dis, que tu m’aimes, et je meurs content ; ou plutôt, non, je ne mourrai pas ; nous vivrons tous les deux ; oui, tous les deux… dans l’autre monde, unis… Oh ! et ce sera pour toujours !…

Louise voit toute la violence de sa passion, et elle n’en est point effrayée. Elle connaît toute l’étendue du sacrifice qu’il a fait pour elle, et elle ne lui en témoigne pas sa reconnaissance. C’est qu’il n’y a pas d’expression pour ce qu’elle ressent. Elle voudrait lui consacrer sa vie ; l’aimer de toute la puissance de son âme, car son âme à elle aussi brûle d’amour. Mais sa religion lui défend d’aimer un idolâtre ; et Saguima n’est point chrétien. Elle prie Jésus-Christ de l’éclairer et de lui ouvrir les yeux sur les vérités de sa religion. Puis comme si un instant l’amour l’eût emporté sur ses autres sentiments, elle s’écrie en appuyant sa main sur celle de Saguima : – Ô mon Dieu ! tu vois ce qu’il a fait pour moi. Pourrais-tu me défendre de l’aimer ? Oui, Saguima, oui, je vous aime !… Pour vous je sacrifierais tout ; pour vous je verserais mon sang ; pour vous je donnerais ma vie ; mais pour vous je ne désobéirai jamais à ma religion !

L’accent de sa voix était fort et solennel ; l’expression de sa figure avait quelque chose de l’autre monde, elle reflétait toute la grandeur et la pureté de son âme. Ce n’est plus une femme qui lui parle ; c’est la vertu tout entière qui se manifeste en sa personne.

Saguima, qui voit tant de passion et tant de vertu dans cette jeune vierge, admire le pouvoir qui la produit. Une religion qui peut inspirer de pareils sentiments l’étonne. Aimer d’amour, et se soumettre sans murmure à une religion qui le défend, il y a là quelque chose de surnaturel. Il peut bien sacrifier sa vie pour son amour, mais sacrifier son amour à son devoir ! Il n’y a que le Dieu de Louise qui puisse donner cette force-là. Il pense, mais il ne répond pas. C’est que l’heure de sa conversion n’est point encore sonnée.

Cependant, Louise a repris de nouvelles forces ; et alors qu’elle remercie Dieu de l’avoir sauvée, Saguima lui, qui, quelques jours avant, s’était volontairement inoculé, sent dans ses veines le feu de venin qui fermente avec son sang. Dès qu’il vit qu’il était sans ressources, il ne songea plus qu’à s’éloigner de Louise. Ô sollicitude d’un amant ! Il craignait de l’exposer à la contagion. Il hâta donc son départ pour qu’elle ne s’aperçût pas de l’état où il se trouvait et feignit un prétexte pour aller dans l’intérieur de l’île. Mais quand il fallut la quitter, quand il fallut lui dire un dernier adieu, il lui serra si affectueusement la main, et son regard avait quelque chose de si tristement mélancolique, de si tendrement passionné, qu’elle se sentit émue et agitée de ce frémissement involontaire qu’on ressent presque toujours à l’approche d’un grand malheur. Puis faisant un effort sur lui-même, il s’éloigna rapidement.

Louise demeura longtemps les yeux tournés vers l’endroit où il avait disparu dans le bois. Bientôt elle ne vit plus rien, seulement un écho faible et lointain répétait tristement le bruit de ses pas ; et quand elle n’entendit plus aucun bruit, un long soupir s’échappa de sa poitrine.

Saguima ne put se rendre bien loin. À peine eut-il marché quelques heures, qu’il se sentit faiblir. Il fut obligé de se coucher sous un chêne dont les rameaux épais, s’arrondissant en dôme de verdure au-dessus de sa tête, le mettaient à l’abri des injures du temps. C’est là que, pendant trois jours, le héros algonquin attendit fermement la mort. Ô affreuse situation, de se sentir mourir, et d’être obligé de fuir son semblable ; de voir la mort là, devant nous, hideuse et impitoyable, et de n’avoir pas un parent pour nous consoler ; de savoir qu’à telle heure vous ne serez plus, que le soleil du lendemain ne luira plus à vos yeux et de n’avoir pas un ami pour vous pleurer ! Oh ! c’est horrible ! Eh bien, il le savait, lui, et sa grande âme n’en fut point abattue. Seulement, quand il songea qu’il allait quitter pour toujours le plus cher objet de ses affections, la nature reprit son empire, et une larme vint mouiller sa paupière ; elle sillonna lentement ses joues caves et flétries, et un instant elle trembla sur ses lèvres contractées. Mais rappelant tout son courage d’homme, il s’indigna de sa faiblesse.

Cependant, Louise, qui attend avec impatience le retour de Saguima, commence à s’alarmer. Bientôt d’affreux pressentiments viennent s’emparer de son esprit. Le jour, elle erre sur les rivages. Quelquefois, la tête basse, elle chemine tristement dans le sentier qu’a suivi Saguima ; puis s’arrêtant tout court, elle songe que pendant qu’elle est éloignée, le vieux de la forêt peut bien être revenu. Alors elle retourne sur ses pas et précipite sa marche ; et quand elle arrive au rivage qu’elle vient de quitter, ne voyant personne, elle se met à pleurer. C’est ainsi qu’elle passe, avec la mobilité du sauvage, de la plus vive espérance à l’extrême désespoir.

Enfin le matin du troisième jour que Saguima est parti, elle courait comme une insensée sur les rives désertes, en faisant retentir les airs de ses gémissements. L’écho redit ses cris ; et ses plaintes se perdent dans le sifflement des vents. Le bruissement des flots, qui viennent expirer lentement sur ces grèves solitaires, semble un instant fixer son attention. Et comme si une pensée l’eût vivement frappée, elle se prit à contempler, en riant d’un rire amer, l’immensité des bois qu’il lui fallait traverser. Elle mesure d’un regard effrayant l’étendue de la rivière, et cherche à en sonder la profondeur. Avancée sur le tronc d’un arbre renversé dans l’eau, elle allait peut-être s’y précipiter, quand elle aperçut au loin un canot qui venait de son côté. Bientôt elle put distinguer une robe noire et reconnaître le vieux de la forêt. Quelques minutes de plus et le canot touche au rivage. Oh ! comme le cœur de Louise tressaillit d’allégresse quand elle reconnut le père Piquet 2, celui qui avait guidé ses premiers pas dans la voie du salut. C’est lui qui vient encore sauver son enfant et donner la vie éternelle à celui qui fut son libérateur.

À peine a-t-il mis pied à terre, que Louise se précipitait au-devant de lui, et lui désignait de la main la route qu’a prise Saguima. – De ce côté-là, mon père, s’écria-t-elle, Saguima !… un homme !… un idolâtre… un héros !… mon sauveur !… sans secours… Et peut-être il se meurt. Allons le sauver. Puis elle guide le saint missionnaire dans le bois. L’amour et la crainte lui donnent des ailes ; semblable à une biche légère, elle s’élance sur les traces de Saguima. Chaque arbre, chaque arbuste l’arrête. Elle appelle à grands cris, et personne ne lui répond, si ce n’est l’écho des collines qui répercute ses cris. Longtemps ils errèrent dans les bois, sans qu’aucun bruit ne vînt frapper leurs oreilles. Ils désespéraient de le retrouver, quand tout à coup un gémissement sourd, un râle creux semble sortir de dessous un taillis au pied d’un grand arbre. Louise écoute et son cœur frémit d’effroi, à l’horrible pensée qui, comme un éclair, vint traverser ses esprits. Elle regarde… horreur !… Saguima expirant !… Elle se précipite à genoux à côté de lui ; penchée sur son front tout souillé des marques de la peste, une main sur son cœur elle cherche à en saisir une pulsation. Quelques secondes elle demeure comme suspendue entre l’alternative désespérante de l’immortelle félicité ou de l’éternel désespoir. Et lorsqu’elle a cru en avoir distingué le battement, si faible qu’il fût, elle s’écrie d’une voix délirante de bonheur :

— Ô mon père, il respire… Il n’est point mort… Dieu l’attend !…

Saguima, qui a entendu ces accents si connus et si doux à son oreille, entrouvre ses paupières ; et son âme prête à s’envoler s’arrête un instant.

— Ô Louise, serait-il possible, murmure-t-il d’une voix presque éteinte, serait-il possible que je n’aurais pas fermé les yeux pour toujours, sans t’avoir encore une fois pressée contre mon sein ?

— Ô Saguima, lui dit le saint missionnaire, d’une voix calme et solennelle, ce n’est point ici le temps de penser à l’amour. Il faut songer à l’autre vie qui, si vous le méritez, sera pleine de bonheur et de joie.

— Pleine de bonheur ? Et sans Louise en peut-il être pour moi ?

— Eh bien, s’écrie Louise, ce sera avec moi, avec ton épouse, si tu deviens chrétien. Ô Saguima, pourrais-tu être l’ennemi de ton Dieu qui t’ouvre les bras. Il est bon pour ceux qui l’aiment, mais aussi il est terrible pour ceux qui lui désobéissent ; et il me punirait, si je donnais le nom d’époux à un idolâtre.

L’homme de Dieu, qui a fait une longue expérience du cœur de l’homme, qui connaît tous ses penchants et toutes ses faiblesses, laisse agir sur celui de Saguima toute la puissance de l’amour. Il espère qu’un Dieu tout d’amour permettra une conversion opérée par ce grand mobile du cœur humain.

— Ton Dieu, reprit Saguima, il te punirait, toi, parce que tu m’aimerais ! Et tu veux que je l’aime, moi, ton Dieu ; lui qui te défend de m’aimer, lui qui cause mon désespoir. Oh ! non, non jamais ! Il est un monstre !…

— Saguima, que dites-vous, vous blasphémez !… Il y a de l’égarement dans vos paroles. Savez-vous bien que ce Dieu qui vous entend peut d’un seul signe de sa volonté vous anéantir pour jamais !…

— Oh ! pardonne-moi, Louise. Je suis dans le délire ; ma raison est égarée !… Dis, oh ! dis que tu m’aimes, et je serai tranquille… Mais quand je te vois indifférente devant mes tourments, quand tu es froide et muette comme la tombe devant les feux qui me consument, je ne suis plus à moi… C’est horrible ce que je ressens… j’en meurs.

— Froide et indifférente !… il l’a dit… Ah ! Saguima, que vous connaissez bien peu ce cœur. Si vous sentiez ce que je souffre !… Il est des douleurs bien plus poignantes que le désespoir. Ce n’est point quand elles se manifestent au-dehors qu’elles sont les plus aiguës, c’est quand elles sont concentrées, c’est quand elles s’attaquent au cœur pour le dévorer lentement, c’est quand elles le crispent, c’est quand elles le tuent… Louise s’arrêta un instant, accablée sous sa propre émotion ; puis comme si elle se fût sentie inspirée, elle s’écria :

— Oui, Saguima, oui, vous serez chrétien.

En ce moment, elle paraissait s’être détachée de la terre ; son regard ardent et prophétique brillait d’un éclat surnaturel. Saguima, en la regardant, croit voir l’ange des déserts qui vient lui parler au nom de Dieu. Il demeure muet, les yeux fixés sur la figure de Louise, qui resplendit de la gloire des élus. Son âme est émue, il se sent ébranlé. Louise, elle, elle prie Dieu de verser dans son cœur sa sainte lumière.

Au moment où tout se tait, où les éléments font silence, pendant que la mort l’environne de ses ombres, sur le point de rendre le dernier soupir, un rayon céleste descend dans son sein. Il croit et adore. À cet instant, sa figure rayonne d’une vive lueur ; c’est l’ombre de la gloire éternelle qui le couvre, c’est un reflet de l’immortalité qui s’avance.

Le saint missionnaire verse sur son front les eaux régénératrices du baptême. Puis unissant la main de Louise à celle de Saguima : – Ô Dieu de miséricorde, ajoute-t-il, recevez le sacrifice de ces deux époux. – Une dernière fois, Saguima lève les yeux au ciel ; et les reportant sur son épouse, il lui dit en lui montrant le ciel, adieu, Louise, adieu, je vais t’attendre là-haut. Il presse avec force sa main contre son cœur, comme s’il eût voulu retenir le reste de vie qui s’échappait… Ses yeux se ferment pour toujours, et son âme s’envole au ciel qui l’a conquise ! Il n’est plus ; et Louise contemple avec un stupide étonnement celui qui vient de mourir à ses pieds. La tombe est devant ses yeux, et elle ne peut croire à la mort. Elle ne peut comprendre que celui qui, un instant avant la pressait dans ses bras, que celui qu’elle appelait du doux nom d’époux, ne soit plus maintenant qu’une masse froide et inerte. Elle veut serrer contre son cœur celui qui lui sauva la vie, et ses mains ne palpent que la mort !… Ô étrange destinée de l’homme ! Ô incompréhensible providence ! Qui peut jamais se flatter de pénétrer le voile dont tu enveloppes notre nature ! On veut sonder les abîmes de l’éternité, et l’on ne trouve qu’un vide immense où s’abîment nos esprits et se perd notre raison !

Quand Louise songe que c’est pour lui avoir sauvé deux fois la vie, que c’est pour avoir bravé, pour elle, les horreurs de la contagion, que Saguima expire victime de la peste, elle ne peut plus supporter la vue des péripéties désolantes du drame qui se déroulait à ses yeux. Son âme tout entière se plongea dans la coupe d’amertume que lui présentait le cadavre de son amant. Elle appelle la mort, et la mort est sourde à ses cris. Hélas ! c’est qu’elle devait boire jusqu’à la lie dans la coupe de la désolation. Elle voit le corps inanimé de son époux, et cette vue l’agite de convulsions. Le saint missionnaire déplore l’état de cette jeune vierge, et il est ému de compassion. Sa bouche essaie des consolations, et il ne fait entendre que des soupirs.

Au milieu de cette scène muette, qui n’est interrompue que par les gémissements de la douleur, des voix d’hommes se sont fait entendre dans le bois ; deux des sauvages restés au canot viennent les avertir de se hâter, de crainte que quelques Agniers qu’ils ont vus sur la rive méridionale de la rivière ne les surprennent. On fait à la hâte une espèce de brancard de branches. Puis quand Louise vit que l’on plaçait le corps de Saguima sur ce lit de feuillage, elle reprit ses sens égarés ; et s’adressant au missionnaire qui ordonnait le départ :

— Eh bien ! oui, dit-elle, avec ce calme qui naît d’une résolution désespérée, partons. Je suis résolue à le suivre partout.

Arrivés au canot, on y dépose le cadavre de Saguima ; quelques branches de sapin y recouvrent ses restes glacés. Par un bon vent du sud-ouest on met à voile. Tout le jour et toute la nuit, à la faveur de la clarté de la lune, ils poursuivent leur route vers la mission du Lac des Deux-Montagnes.

Louise, assise à côté de Saguima, voit la reine des nuits qui semble courir sur les nuages qui roulent sous ses pieds. Les étoiles brillent de tous leurs feux, et les ondes qui les reflètent en filets d’argent jaillissent en gerbes au-devant du canot. Louise voit ce délicieux spectacle, et son cœur en est attristé, c’est qu’elle songe que Saguima ne peut plus en jouir ; et elle se couvre la tête pour ne point voir des beautés qui lui brisent le cœur.

Le lendemain, les premiers rayons du soleil dorent les pitons des deux montagnes 3, au pied duquel est la mission du père Piquet. Le canot s’arrête sur la pointe où est bâti le Séminaire de la Mission. On transporte le corps à l’église. Une foule de sauvages, qui ont entendu vanter les exploits de Saguima, pleurent sur son trépas et l’accompagnent au temple.

Le glas solennel et lugubre, qui retentit dans les airs, vient frapper les oreilles de la veuve de Saguima ; et son cœur frissonna, en entendant ces paroles de la mort que sonne la cloche de la mission. Au saint recueillement qui règne dans l’enceinte sacrée, aux soupirs de douleur qui s’échappent du sein de tous les assistants, on reconnaît qu’un sacrifice imposant va commencer, et qu’une grande victime excite les pleurs de ceux qui l’ont connue.

L’église tendue de noir, la chaire de vérité enveloppée d’un crêpe, la voûte du temple où se reflète, en formes bizarres, la pâle lueur des cierges funèbres, présentent un spectacle douloureusement solennel, à celui qui, pour la première fois, s’y trouve appelé. Et cette cérémonie dernière fait sentir à l’homme qui veut réfléchir, que tout ne meurt pas avec le corps, et qu’il y a quelque chose qui survit à la mort.

Au milieu de la nef, sur une espèce de catafalque, s’élève le cercueil qui renferme les froides reliques du héros algonquin.

À quelques pas en arrière, une jeune vierge, le front dans la poussière, gémit sur celui qui fut son libérateur ; c’est une veuve qui prie pour son époux. Un long voile tombe jusqu’à terre, et cache au monde sa figure baignée de pleurs.

L’office des morts commence. Le saint missionnaire, d’une voix sépulcrale, entonne les chants lugubres, et les fidèles répondent en chœur. Les voûtes du temple retentissent de pieux concerts. Cette religieuse cérémonie, pleine de calme et de grandeur, donnait, à ces cantiques ainsi chantés en face de la mort, quelque chose de sublime. Et Louise croit entendre du sein de l’autel, du fond de la bière, ces mots : « éternité ! bonheur ! » qui se mêlent aux voix des assistants. Son cœur a tressailli, car son œil a vu son époux, par-delà la lumière dans le sein de l’éternel, qui l’invitait à aller s’asseoir à ses côtés. Maintenant elle ne pleure plus. Les chants de mort n’ont plus rien de triste pour elle. Elle croit entendre les harpes d’or des chérubins qui frémissent dans la Jérusalem céleste, et dont la divine harmonie vibre dans son sein.

L’auguste cérémonie s’achève. Le funèbre convoi sort silencieusement de l’église, et s’achemine lentement vers la demeure dernière, où doivent reposer les cendres de Saguima. Louise marche à côté du cercueil, et arrive avec lui, à l’endroit destiné pour le lit de repos de Saguima. Là, le convoi s’arrête. Le prêtre dit les mots de la séparation éternelle. Puis, quand on eut descendu la bière dans la fosse, encore une fois Louise se pencha pour la voir, c’était la dernière ! Mais lorsque la première poignée de terre fut jetée, et qu’elle entendit ce son creux que la bière rendit, oh ! alors, ce fut comme le marteau sinistre qui résonna lourdement sur son cœur, comme la voix de la tombe qui tintait à ses oreilles !… Un instant encore, et tout était fini. Les longues files des assistants avaient disparu dans le vallon, la fosse était remplie et le tombeau désert… !

Vingt ans plus tard, quand je revins des guerres lointaines où ma nation avait porté la désolation et la mort, je passai sur cette même colline où nous sommes actuellement. C’était le soir, dans ce moment la lune se levait, couleur de pourpre, au-dessus du lac ; et ses faibles rayons, qui versaient une clarté douteuse à travers les arbres, me firent voir une petite tombe sur laquelle se balançait un saule pleureur, dont les pendantes branches recouvraient l’asile de la mort.

Je descendis dans la vallée, pensif et rêveur ; et quand je demandai, au village, quelle était cette tombe ? On me répondit :

C’est la pierre de Louise.Voilà tout ce que j’en pus apprendre, car c’était tout ce que l’on en savait.

Longtemps après, j’appris, d’un vieil Huron qui revenait des voyages, que là avaient été enterrés deux amants, deux époux malheureux. Il me dit aussi qu’ils avaient échappé au massacre d’un parti d’Algonquins au Lac Nipissing ; que leurs noms étaient Saguima et Louise Chawinikisique. Alors il me sembla que je me rappelais ces événements d’autrefois ; et lorsque le vieil Huron m’eut raconté l’histoire de leurs infortunes, mon cœur soupira et un souvenir d’une ancienne passion vint aussi traverser ma pensée…

Le lendemain, je revis et le saule et la tombe et la pierre ; mais le tronc de l’arbre était brisé et la terre avait été fouillée autour de la tombe. Je mouillai d’une larme le gazon flétri, sous lequel reposaient ces deux enfants des déserts… Maintenant il ne reste plus que la pierre qui ne présente qu’une masse informe, telle que vous la voyez aujourd’hui, sur laquelle quelquefois le voyageur s’arrête, sans savoir ce qu’il foule !…

L’homme à la peau de buffle s’était arrêté. Calme et silencieux, il semblait de son regard d’aigle sonder les replis de ma pensée. L’expression de sa physionomie avait quelque chose de terrible. Son récit avait animé la fierté de ses traits ; et dans ce moment, sa figure reflétait tout un souvenir d’homme.

— Et le vieux de la forêt, lui demandai-je, que devint-il ?

— Je ne sais.

— Et le père Piquet ?

— Je ne sais.

— Et Canatagayon ?

— Canatagayon ! reprit-il, en me fixant avec une mâle expression d’orgueil, et en relevant de sa main la mèche de cheveux qui retombait sur son front, où s’épanouissait toute une vie de gloire : « Canatagayon ! C’est moi ! »

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1.Extrait du réquisitoire du procureur du roi : – Je requiers pour le roi que Jean Baptiste Goyer dit Bélisle soit déclaré duement atteint et convaincu d’avoir de dessein prémédité assassiné le dit Jean Favre, d’un coup de pistolet et de plusieurs coups de couteau, et d’avoir pareillement assassiné la dite Marie Anne Bastien, l’épouse du dit Fabre, à coups de bêche et de couteau, et de leur avoir volé l’argent qui était dans leur maison ; pour réparation de quoi il soit condamné avoir les bras, jambes, cuisses et reins rompus vifs sur un échafaud qui, pour cet effet, sera dressé en la place du marché de cette ville, à midi ; ensuite sur une roue, la face tournée vers le ciel, pour y finir ses jours, le dit Jean Baptiste Goyer dit Bélisle préalablement appliqué à la question ordinaire et extraordinaire ; ce fait, son corps mort, porté par l’exécuteur de la haute justice sur le grand chemin qui est entre la maison où demeurait le dit accusé et celle qu’occupaient les dits défunts Favre et sa femme ; les biens du dit Jean Baptiste Goyer dit Bélisle acquis et confisqués au roi, ou à qui il appartiendra sur iceux, ou à ceux non sujets à confiscation, préalablement pris la somme de trois cents livres d’amende, en cas que confiscation n’ait pas lieu au profit de sa majesté.

1.À l’extrémité nord-ouest de l’île de Montréal. (Toutes les notes sont de John Hare.)

2.Chawinikisique signifie le jour qui se lève. On l’appelait ainsi parce qu’elle était belle comme l’aurore.

3.Le mocassine ou mocassin est la chaussure des Amérindiens, en cuir très souple.

4.La rivière des Outaouais.

1.Il s’agit probablement d’un lynx.

2.François Piquet (1708-1781), prêtre de la Compagnie de Saint-Sulpice, né en France, est venu au Canada en 1734. En 1760, il retourne en France.

3.À Oka, village situé à la sortie du lac des Deux-Montagnes.

Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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