XII
Douter de l’empressement du baron Trigault à se mettre à ses ordres et à accepter les yeux fermés toutes les mesures qu’il lui proposerait, était, de la part de Pascal, un pur enfantillage...
Il eût dû se rappeler que leurs intérêts étaient les mêmes, qu’ils haïssaient d’une haine pareille les mêmes ennemis, qu’ils étaient semblablement altérés de vengeance.
Et certes, les événements survenus depuis leur entrevue n’étaient pas de nature à modifier les intentions du baron.
Depuis, il avait assisté à la scène qui avait eu lieu entre Mme d’Argelès et le spirituel M. Wilkie, scène honteuse et abominable où il avait reconnu la scélératesse du vicomte de Coralth.
Mais le malheur rend timide et soupçonneux...
Les dernières défiances de Pascal ne s’évanouirent qu’à la rue de la Ville-l’Évêque.
A la façon dont le reçurent les domestiques, il put comprendre en quelle estime le tenait le baron Trigault... car il serait plus simple qu’il ne convient, celui qui, au seul accueil des valets, ne saurait pas exactement à quoi s’en tenir sur les dispositions du maître à son égard.
--Que Monsieur prenne la peine de me suivre, lui dit, après un respectueux salut, le domestique auquel il remit sa carte, M. le baron est en affaires, mais peu importe, M. le baron a recommandé d’introduire Monsieur dès qu’il se présenterait.
Pascal, sans mot dire, suivit...
La physionomie de l’hôtel Trigault était toujours celle qu’il lui avait vue, et qui l’avait frappé... C’était toujours le même luxe, éclatant en toutes choses, prodigue, insoucieux, royal... Les gens,--une véritable armée--allaient et venaient, s’empressant lentement... Une paire de chevaux de mille louis, attelés à un léger coupé trois quarts, le coupé de la baronne--piaffait au milieu de la cour... Les fleurs du vestibule renouvelées du matin embaumaient...
Seulement, à sa première visite, Pascal n’avait vu que le rez-de-chaussée de l’hôtel. Cette fois, son guide lui annonça qu’il allait le conduire au premier étage, au cabinet de M. le baron.
Il gravissait lentement l’escalier de marbre, à rampe de bronze doré, admirant le tapis magnifique, les fresques, les précieuses statues, quand un grand frou frou de soie retentit au-dessus de lui... Il n’eut que le temps de se jeter de côté, et une femme passa rapidement, sans détourner la tête, sans daigner le voir...
Elle paraissait à peine quarante ans, et était très-belle encore, avec ses cheveux d’un blond ardent, relevés très-haut sur la nuque en un énorme chignon... Son costume, voyant à faire cabrer les chevaux de fiacre, et de la coupe la plus excentrique et la plus hasardée, seyait admirablement à son genre de beauté...
--C’est Mme la baronne, souffla le domestique à l’oreille de Pascal.
Il n’avait pas besoin qu’on le lui dît... Il ne l’avait vue qu’une fois, l’espace d’une seconde, mais en de telles circonstances qu’il ne devait l’oublier de sa vie...
En ce moment, d’ailleurs, et après ce qu’il savait, il s’expliqua l’impression terrible et jusqu’alors inexpliquée qu’il avait ressentie en la voyant...
Mlle Marguerite était comme un portrait vivant de cette femme, à la couleur des cheveux près...
Qu’eût-ce donc été, si la baronne eût consenti à rester telle qu’elle était! Car ses cheveux étaient noirs naturellement, comme ceux de Mlle Marguerite, et noirs elle les avait portés jusqu’à trente-cinq ans. Elle, n’était rousse que depuis que la mode de cette couleur sévit avec la violence d’une épidémie... Et même, tous les quatre jours, son coiffeur venait lui enduire la tête d’une certaine préparation, après quoi elle avait la patience de rester plusieurs heures à sécher au soleil, ce qui donne une nuance plus dorée...
N’importe! Pascal était encore tout bouleversé de cette rencontre, quand le domestique lui ouvrit la porte du cabinet du baron, une pièce immense, grande à elle seule comme un appartement de trois mille francs, et meublée avec le faste particulier des gens assez riches pour satisfaire sur-le-champ toutes leurs fantaisies...
Là était le baron, fort affairé au milieu de plusieurs messieurs très-occupés à mettre en ordre des montagnes de paperasses...
Dès que parut Pascal, il se leva vivement, et s’avançant vers lui, la main largement tendue:
--Ah!... vous voici, monsieur Mauméjan!... dit-il.
Ainsi, il n’avait pas oublié le nom sous lequel se cachait Pascal!... Ce détail était du plus favorable augure.
--Je viens, monsieur... commença le jeune homme...
--Oui, je sais, je sais, interrompit le baron... arrivez, nous avons à causer ensemble...
Et, lui prenant le bras, il l’entraîna dans sa chambre à coucher, séparée de son cabinet par une porte double, dont les battants avaient été enlevés et remplacés par une portière...
Une fois là, et après avoir fait signe qu’on pouvait être entendu de la pièce voisine et qu’il fallait parler bas:
--Vous venez, dit-il, chercher les cent mille francs que j’ai promis à ce cher marquis de Valorsay...
--En effet, monsieur...
--Eh bien!... je vais vous les remettre... Je vous attendais et je les ai préparés; ils sont là...
Il ouvrit son secrétaire, en effet, et en retira une liasse de trente billets de mille francs et un bon de soixante-dix mille francs sur la Banque de France, qu’il tendit à Pascal en disant:
--Voilà!... Regardez si le compte y est bien...
Mais Pascal, devenu tout à coup plus rouge que le feu, se taisait...
C’est qu’au contact de ces valeurs une idée lui était venue, toute simple, toute naturelle, et qui pourtant ne s’était point encore présentée à son esprit.
--Qu’est-ce? interrogea le baron, surpris de cet embarras si soudain et si visible, qu’est-ce qui vous prend?
--Rien, monsieur, rien! Seulement, je me demande... je ne sais trop... si je dois, si je puis accepter cette somme...
--Bah! Et pourquoi?...
--C’est que, si vous la prêtez à M. de Valorsay, elle est peut-être perdue.
--Peut-être?... Vous êtes poli!
--Oui, vous avez raison, monsieur, c’est perdue certainement que j’aurais dû dire. De là le trouble où vous me voyez... N’est-ce pas uniquement à cause de moi que vous sacrifiez cette somme qui serait une fortune pour bien des gens, pour moi tout le premier?... Évidemment si... Eh bien! je me demande s’il m’est bien permis d’accepter un tel sacrifice, ne sachant pas si je pourrai le reconnaître... Aurai-je jamais cent mille francs à vous rendre?...
--Cependant cet argent vous est indispensable pour pénétrer dans l’intimité de Valorsay et forcer sa confiance...
--C’est vrai... et s’il m’appartenait, je n’hésiterais pas...
Le baron estimait singulièrement le caractère de Pascal, et cependant cet excès d’une délicatesse ombrageuse, ces scrupules d’une probité parfaite l’émurent...
Comme tous les gens effroyablement riches, il ne connaissait guère de pauvres que ceux qui portent leur pauvreté sans honneur ni dignité, et qui volontiers ramassent les pièces de vingt francs où elles se trouvent, même dans le ruisseau, et au besoin avec leurs dents...
--Eh bien!... cher monsieur Férailleur, prononça-t-il, rassurez-vous, ce n’est pas à votre intention que je fais ce sacrifice.
--Oh!...
--Je vous en donne ma parole d’honneur... Sans vous, je prêterais encore les cent mille francs à Valorsay, et si vous ne vouliez pas les lui porter, je les lui enverrais par un autre...
Après cela, Pascal eût eu mauvaise grâce à discuter...
Il prit la main que lui tendait le baron et la serra énergiquement en prononçant ce seul mot, qui par son accent valait toutes les protestations:
--Merci!...
Le baron, lui, haussa les épaules, d’un mouvement cordial, en homme qui ne voit à ce qu’il fait aucun mérite, ni que cela vaille même le moindre remercîment...
Puis, de ce ton un peu bourru qui allait si bien à sa large carrure:
--Et vous savez, cher monsieur, reprit-il, vous emploierez cette somme à votre guise, et au mieux de vos intérêts qui sont les miens... Vous la remettrez à M. de Valorsay quand et comme vous le jugerez utile, dans une heure ou dans un mois, en une fois ou en cinquante et aux conditions que vous voudrez... Servez-vous de ces cent mille francs comme de la corde qu’on passe autour du cou d’un chien qu’on veut noyer...
Sous sa triviale bonhomie, le baron dissimulait la plus habile pénétration. Pascal le comprit en se sentant deviné.
--Vous me comblez, monsieur! fit-il.
--Bien!... bien!...
--Ce que vous m’offrez là, je venais vous le demander.
--Vraiment!... Alors tout est pour le mieux!
--Souffrez du moins que je vous explique mes intentions...
--Inutile, cher monsieur...
--Permettez!... Pour suivre mon plan, je vais être forcé d’invoquer votre volonté, de vous attribuer des sentiments, des paroles, des actes même que vous désavoueriez peut-être, et pour ma tranquillité...
D’un geste insouciant, accompagné d’un claquement de doigts, le baron lui coupa la parole...
--Marchez toujours, prononça-t-il, et ne vous inquiétez de rien... Tout ce que vous ferez sera bien fait, qui aura pour but de démasquer ce cher marquis et Coralth, son digne acolyte... Mettez-moi en scène comme vous voudrez, je m’en bats l’œil... Qui serez-vous pour Valorsay? Le sieur Mauméjan, un de mes hommes d’affaires, n’est-ce pas? Je puis toujours vous désavouer...
Et comme s’il eût tenu à prouver qu’il devinait jusqu’en ses détails le plan de son «jeune ami»:
--D’ailleurs, ajouta-t-il, on sait bien ce qu’est l’homme d’affaires d’un millionnaire. C’est le morne revers d’une médaille éblouissante... Un millionnaire qui n’est pas un sot, doit toujours, et à n’importe quelle demande d’argent, sourire et répondre: «Oui, certes, comment donc, trop heureux!...» Seulement il ajoute, «Entendez-vous avec mon homme d’affaires...» C’est ce dernier, qui est chargé de discuter, d’avouer que son client est gêné pour le moment, et finalement de répondre: «Non...»
Pascal insistait encore, mais le baron était têtu...
--Oh! assez!... fit-il. Ne gaspillons pas un temps précieux en discussions oiseuses... Les jours n’ont que vingt-quatre heures, et tel que vous me voyez, je suis si pressé que depuis avant-hier je n’ai pas touché une carte... C’est que je prépare à Mme Trigault, à ma fille et à M. mon gendre une surprise assez délicate, si j’ose dire, et que je crois réussie.
Il riait, le malheureux homme, mais de quel rire!...
--C’est que, voyez-vous, poursuivit-il, j’en ai assez de payer tous les ans des centaines de mille francs pour être berné par ma femme, bafoué par ma fille, «jobardé» par mon gendre et brutalisé et vilipendé par tous les trois... Je veux bien payer encore, «casquer,» comme dit mon gendre, mais à la condition qu’on me donnera pour mon argent, sinon la réalité, du moins les apparences de l’amour, du dévouement, de l’affection, du respect, de tout ce qui m’eût rendu heureux, enfin!... Et ces apparences, sacrebleu! je les aurai... Oui, moi, Trigault, je serai choyé, cajolé, dorloté ou... bernique, je suspens mes payements... C’est un de mes vieux amis, un parvenu comme moi, dont j’ai envié pendant des années le bonheur domestique, qui m’a enfin donné sa recette...
«Moi, mon cher, m’a-t-il dit, je suis dans ma maison, entre ma femme, mes enfants et mes gendres, comme un mylord dans une auberge... Je me suis commandé un bonheur de première qualité à tant par mois... Si on me le sert, je paye... si on ne me le sert pas, bonsoir, je ferme le guichet aux pièces de cent sous... Quand on m’invente des gâteries de supplément, je les règle à part, sans marchander... Donnant donnant... Fais comme moi, mon vieux camarade, tu t’en trouveras bien... Un tarif! il n’y a plus que cela.»
--Et je ferai comme lui, M. Férailleur, car je vois que son système est bon, qu’il est pratique et bien «dans le mouvement,» comme on dit... Et, pour en arriver là, j’ai mon idée.... J’ai assez joué les père Dindon, comme cela!... J’aurai pour mes derniers jours une existence de patriarche, ou par le saint nom de Dieu, je laisse tous les miens crever de faim!...
Sa face s’empourprait et les veines de son front se gonflaient, autant de colère que par suite de la contrainte qu’il s’imposait en parlant presque bas.
Il respira longuement, puis d’un ton plus calme:
--Mais il faut que vous réussissiez, M. Férailleur, reprit-il, et vite... et que la... jeune fille que vous aimez, recueille l’héritage de son père... Vous ne savez pas en quelles mains indignes l’héritage du comte de Chalusse est près de tomber...
Sans doute il allait apprendre à Pascal l’histoire de Mme Lia d’Argelès et de l’aimable M. Wilkie, lorsqu’il fut interrompu par le bruit d’une assez vive discussion dans le vestibule.
--Oh!... commença-t-il, qui est-ce qui se permet chez moi...
Mais il entendit s’ouvrir la porte de son cabinet, et aussitôt une voix flûtée et enrouée crier:
--Quoi!... personne, c’est trop fort!...
Le baron eut un geste de colère.
--C’est Kami-Bey, fit-il, ce Turc avec qui j’ai lié cette grosse partie... Le diable l’emporte!... Mais il viendrait nous relancer ici... rejoignons-le, monsieur Férailleur...
De retour dans le cabinet, Pascal vit un gros homme à barbe rare, au nez aplati, très-rouge, avec de fort petits yeux en biais et d’énormes lèvres sensuelles ou plutôt bestiales...
Il était vêtu d’une manière de tunique noire boutonnée et coiffé d’un fez, ce qui lui donnait l’aspect d’une bouteille pansue cachetée de cire rouge...
Tel était Kami-Bey, le type accompli de ces étrangers chargés d’or comme un galion, barbares à peine frottés de civilisation parfois, qu’attirent à Paris, non les splendeurs et les gloires de la grande ville, mais ses corruptions et ses hontes, qui arrivent persuadés que tout y est à vendre, et qui s’en retournent souvent avec la même conviction...
Seulement, celui-ci était plus impudent, plus cynique et plus arrogant que les autres... qui le sont prodigieusement d’ordinaire. Étant plus riche, il avait été plus entouré, plus fêté, plus flatté, plus caressé... Il avait été plus exploité aussi, par toute cette tourbe d’intrigants et de filles de la haute vie, pour qui tout étranger est une proie.
Il parlait passablement le français, ou plutôt l’argot des cabinets particuliers et des tripots, mais avec un accent abominable.
--Enfin, vous voilà, vous!... s’écria-t-il, quand entra le baron, j’étais inquiet...
--Et de quoi, prince!...
On appelait Kami prince sans que personne sût pourquoi... ni lui non plus. Peut-être, parce que le laquais qui avait ouvert sa voiture à son arrivée au Grand-Hôtel l’avait salué de ce nom...
--Comment de quoi?... répondit-il... Vous me gagnez en ce moment plus de 300,000 fr.... je me suis dit: Ferait-il Charlemagne!...
Le baron fronça le sourcil et du coup supprimant le titre de prince...
--Il me semble, cher monsieur, fit-il, que d’après nos conventions, nous devons jouer jusqu’à ce que l’un de nous gagne à l’autre 500,000 fr.
--C’est vrai... mais nous devions jouer tous les jours...
--Possible... mais je suis occupé... Je vous l’ai fait dire, n’est-ce pas?... Si cela vous inquiète, déchirons le livre où sont inscrits les résultats des séances et qu’il ne soit plus question de la partie... Vous y gagnerez cent mille écus, cher monsieur...
Kami-Bey sentit bien que le baron ne tolérerait pas ses arrogances, et d’un ton beaucoup plus humble:
--C’est que je deviens méfiant, fit-il... On se moque beaucoup de moi... Parce que je suis étranger et immensément riche, c’est à qui me volera... Hommes, femmes, gentilshommes, marchands, tout le monde s’en mêle... Si j’achète des tableaux, on me vend des croûtes un prix fou... Des chevaux, on m’extorque des sommes ridicules et on ne me livre que des rosses... Dès que je m’asseois à une table de bac, il se trouve un grec pour me voler... Tout le monde m’emprunte de l’argent, personne ne me le rend... Je finirai par me fâcher...
Il s’était assis, le baron vit bien qu’il ne s’en débarrasserait pas de sitôt; aussi s’approchant de Pascal:
--Partez, lui dit-il à l’oreille, ou vous manqueriez Valorsay... Et tenez-vous bien, car il est fin, le mâtin... Allons, courage et bonne chance...
Du courage!...
Ah! il n’était pas besoin d’en souhaiter à Pascal... Comment en aurait-il manqué, lui qui avait triomphé des lâches suggestions du désespoir en ces heures terribles où il avait pu supposer que Mlle Marguerite, le jugeant indigne, l’abandonnait...
Tant qu’il avait été condamné à l’inaction ou réduit à s’agiter dans le vide, fatalement il avait été en proie à tous les flottements de l’incertitude...
Mais maintenant qu’il savait où attaquer et comment, et que l’instant d’engager la lutte était venu, d’indomptables énergies s’éveillaient en lui, il devenait de bronze, sûr qu’il n’était plus désormais d’événements capables de le déconcerter ou seulement de le troubler.
Semblable à ces rudes capitaines qui ne jouissent de la plénitude de leurs facultés que là où les autres, les faibles, perdent leur sang-froid, c’est-à-dire au moment de la bataille, Pascal sentait se dissiper les brouillards qui avaient obscurci son cerveau, et son intelligence se dégageait, acquérant une lucidité nouvelle et extraordinaire...
Les armes dont il allait se servir, lui répugnaient c’est vrai, mais ce n’était pas lui qui les avait choisies... Et puisque ses ennemis ne connaissaient que l’astuce ignoble et la duplicité, il était résolu à les dépasser et à les vaincre en ruses et en fourberies...
Aussi, tout en gagnant d’un pas rapide la demeure du marquis de Valorsay, inventoriait-il ses chances, récapitulant ses ressources, cherchant bien s’il n’oubliait rien, si par imprévoyance, il ne laissait pas quelque porte ouverte aux hasards contraires...
S’il échouait,--car il admettait la possibilité d’un premier échec sans y croire,--il ne voulait pas avoir à s’adresser de reproches.
Les imbéciles, seuls, se consolent en se répétant:
--Qui pouvait prévoir cela!...
Les forts prévoient... Et Pascal pensait bien avoir tout prévu.
Le matin, avant de sortir, il avait composé sa toilette avec un soin extrême.
Il avait compris que le costume subalterne qu’il avait revêtu la première fois n’était plus de mise. Un homme d’affaires du baron Trigault ne pouvait avoir l’air besogneux, car on se dore, à se frotter aux millionnaires, comme on se réchauffe en approchant du feu.
Strictement habillé de noir, ni trop élégant ni trop peu, le menton posé sur une haute cravate blanche, le visage glabre et les cheveux courts, il avait précisément cette gravité fûtée que l’imagination prête aux conseillers des remueurs d’argent.
De chance contre lui, immédiate et décisive, il n’en apercevait qu’une...
M. de Valorsay le connaissait peut-être physiquement.
Il était persuadé que non, mais il n’était pas sûr, il pouvait se tromper...
Songeant à cela, et inquiet, il avait d’abord eu la pensée de déguiser son visage... La réflexion le fit renoncer à cet expédient... Un déguisement imparfait attire l’attention et éveille les soupçons... Saurait-il véritablement déguiser sa physionomie?... Assurément non... Combien d’hommes sont capables de ce tour de force, et encore après bien des expériences... On cite deux ou trois policiers et une demi-douzaine d’acteurs.
Evaluant les probabilités pour et contre, il s’était déterminé à se présenter tel quel chez le marquis...
Il risquait, il est vrai, de rencontrer dans la rue des personnes de sa connaissance, ou quelqu’un des gens qu’on devait avoir mis en campagne pour retrouver ses traces, mais il estimait que, grâce au sacrifice qu’il avait fait de sa barbe,--ce qui le changeait beaucoup,--grâce aussi à la rapidité de sa marche, on ne le reconnaîtrait pas...
Cependant, lorsqu’il approcha de l’hôtel de M. de Valorsay, vers le haut de l’avenue des Champs-Élysées, prudemment il ralentit le pas, et même il s’arrêta pour explorer de l’œil les abords.
L’hôtel, entre cour et jardin, élevé de deux étages, lui parut très-vaste et très-beau. Les écuries et les remises occupaient d’élégants pavillons de chaque côté de la cour... Devant la grille entr’ouverte, cinq ou six domestiques en tenue du matin causaient et s’amusaient à agacer un gros chien terrier.
Bien en prit à Pascal de s’être attardé à cet examen.
Juste comme il se disait qu’il n’apercevait rien de suspect, il vit le groupe des domestiques s’écarter et se découvrir; la grille s’ouvrit tout à fait, et M. de Coralth en personne sortit, donnant le bras à un tout jeune homme très-blond, aux moustaches retroussées et à l’air singulièrement impertinent.
Ces deux messieurs se dirigèrent du côté de l’Arc-de-Triomphe...
Pascal eut un tressaillement de joie.
--La fortune est pour moi!... se dit-il. Sans ce Kami-Bey, qui m’a retenu un grand quart-d’heure chez le baron, je me trouvais ici nez à nez avec ce misérable vicomte, et tout était perdu...
C’est avec cette encourageante pensée qu’il s’avança vers l’hôtel.
--M. le marquis est très-occupé ce matin, lui répondit un des domestiques, debout devant la grille, et qui était le propre valet de chambre de M. de Valorsay, je doute qu’il puisse vous recevoir.
Mais lorsqu’il eut remis une de ses cartes de visite au nom de MAUMÉJAN, avec cette mention au crayon: _De la part de M. le baron Trigault_, la figure rogue du valet s’adoucit comme par enchantement.
--Oh! fit-il, c’est une autre paire de manches!... Du moment où vous êtes envoyé par M. Trigault, bigre!... On vous attend comme le messie... Arrivez, je vais vous annoncer moi-même...
Et en effet, il daigna interrompre sa conversation et précéder Pascal...
De même que chez le baron, tout chez M. de Valorsay annonçait une grande, une immense fortune... Et cependant, l’œil d’un observateur y eût découvert cette différence qu’on reconnaît entre l’argenterie et le ruolz. Le luxe, rue de la Ville-l’Evêque, avait un caractère réel et massif qu’on ne trouvait pas avenue des Champs-Élysées... Le logis d’un homme, quoi qu’il fasse, le reflète... Chez le marquis, un des princes de la haute vie, tout portait ce cachet de précipitation, que notre époque imprime à ses moindres œuvres...
--Entrez là, dit le valet à Pascal, en lui ouvrant une porte, je vais voir où est monsieur...
Pascal entra dans un salon très-vaste, magnifique, mais dont la magnificence manquait de fraîcheur... Le tapis, une merveille d’ailleurs, était taché par places... On n’avait pas toujours eu soin de tenir les persiennes closes, l’été, et le soleil avait altéré la couleur des rideaux...
Ce qui tirait l’œil, dans ce salon, c’était une quantité de coupes, de vases, de statuettes, de groupes, soit en argent, soit en or... Il y en avait sur toutes les tables...
Une inscription sur chacun de ces objets d’art annonçait qu’il avait été gagné par un cheval appartenant au marquis de Valorsay, et disait où, en quelles circonstances, quel jour de quelle année, et le nom du cheval vainqueur...
C’étaient là les titres de gloire du marquis... Ils lui avaient coûté la moitié de l’immense fortune qu’il avait dévorée...
Tout cela offrait peu d’intérêt à Pascal; aussi ne tarda-t-il pas à s’ennuyer d’attendre.
--Le Valorsay, pensa-t-il, joue au diplomate... Il ne veut pas avoir l’air pressé... Le malheur est que son domestique l’a trahi.
Enfin, il reparut, le domestique.
--Monsieur le marquis vous attend, monsieur, dit-il.
Cette voix remua Pascal comme le premier roulement du tambour battant la charge pour l’assaut d’une batterie.
Mais son sang-froid ne fut en rien altéré.
--Voici le moment décisif!... pensa-t-il, pourvu qu’il ne me connaisse pas!...
Et d’un pas ferme, il suivit le valet de chambre...
Comme toujours, lorsqu’il restait chez lui, M. de Valorsay se tenait dans une sorte de petit fumoir contigu à sa chambre à coucher. Assis devant une table, il semblait très-occupé à mettre en ordre des journaux de sport... Près de lui étaient une bouteille de vin de Madère et un verre aux trois quarts vide...
Quand son domestique annonça:
--Monsieur Mauméjan!...
Il leva la tête et son regard rencontra celui de Pascal.
Mais son œil ne vacilla pas, aucun des muscles de son visage ne bougea, sa physionomie garda sa froideur hautaine et railleuse...
Il était clair qu’il ne soupçonnait pas que là, devant lui, il avait le malheureux dont il avait essayé si lâchement de se défaire, son plus mortel et son plus redoutable ennemi.
--M. Mauméjan, fit-il, l’homme d’affaires du baron Trigault...
--Oui, monsieur le marquis.
--Veuillez donc vous asseoir... Je termine quelque chose... Je suis à vous à l’instant...
Pascal s’assit.
Une de ses frayeurs avait été de ne pas rester maître de lui quand il se trouverait en présence du misérable qui avait brisé son existence, détruit son bonheur et son avenir, qui lui avait pris plus que la vie en lui prenant l’honneur, et qui, en ce moment même, s’efforçait, par les plus infâmes manœuvres, de lui arracher la femme qu’il aimait, Mlle Marguerite...
--Si le sang me monte à la tête, pensait-il, je suis capable de sauter sur lui et de l’étrangler...
Eh bien!... non.
Ses artères ne battirent pas plus vite, et c’est avec un calme parfait,--le flegme des forts,--qu’il se mit à observer sournoisement M. de Valorsay...
S’il l’eût connu depuis seulement huit jours, il eût été stupéfié du changement qui s’était opéré en ce brillant gentilhomme, le type achevé des viveurs de la haute vie... Il n’était plus que l’ombre de lui-même.
A cette heure, surtout, où il n’avait pas reçu encore les soins intelligents et discrets de son valet de chambre, où nulle supercherie de toilette ne masquait sa précoce décrépitude, il était effrayant.
Son visage ravagé, son teint terreux marbré de plaques livides, ses paupières rougies et gonflées trahissaient de dures insomnies... Sa lèvre, d’ordinaire sarcastique et fière, pendait; des rides profondes sillonnaient son front crispé, et ses rares cheveux, en désordre, roides encore des cosmétiques de la vieille, ne suffisaient pas à dissimuler sa calvitie...
Mais, plus que tout le reste, son œil morne et sans chaleur accusait une écrasante lassitude, dont il essayait peut-être de triompher à grands coups de vin de Madère.
C’est qu’il avait eu d’effrayantes réflexions depuis une semaine.
On est viveur, «noceur,» on n’a,--et on s’en vante,--ni foi, ni loi, ni conscience, ni moralité; on se moque de Dieu et du diable... Il n’en est pas moins vrai que ce n’est pas sans d’horribles déchirements que, pour la première fois, on va jusqu’au crime positif, prévu par le Code, qualifié, justiciable du jury et punissable des galères...
Et qui eût pu dire combien M. le marquis de Valorsay avait commis de ces crimes, depuis le jour où il avait armé de cartes biseautés son complice, le vicomte de Coralth?
Sans cela, même, n’avait-elle pas quelque chose d’atroce et de poignant, la situation de ce millionnaire ruiné, qui disputait à ses créanciers ses dernières apparences de splendeur avec l’âpre énergie d’un naufragé disputant une épave. N’endurait-il pas les tortures de l’enfer, ainsi qu’il l’avait avoué à M. Fortunat, à vivre, sans un sou vaillant parfois, au milieu de ce grand luxe, et à soutenir cet étonnant mensonge sous l’œil sans pitié de trente valets?
Ses angoisses, enfin, lorsqu’il songeait à combien peu tenait sa position, ne pouvaient-elles pas être comparées à celles du mineur, qui au moment où on le monte du fond de la mine, voit se détendre, éclater brin à brin, le câble où est suspendue sa vie, et qui se demande si les quelques fils qui le soutiennent seront assez forts pour le hisser jusqu’à l’orifice du puits...
Pascal eut la perception très-nette et très-distincte de cette effroyable agonie de son ennemi, et il en éprouva un sentiment de bien-être, comme si une rosée céleste fût descendue sur ses propres douleurs... C’était le commencement de sa vengeance...
Mais le «petit moment» réclamé par M. de Valorsay durait depuis plus d’un quart d’heure, et il n’en finissait pas...
--Que diable fait-il?... se demandait Pascal, qui suivait curieusement ses moindres mouvements...
Le marquis avait tout autour de lui, sur sa table, sur des chaises, et jusque par terre, des collections de journaux de sport... Il les prenait les uns après les autres, les dépliait, les parcourait d’un regard rapide et exercé, et selon qu’ils contenaient ou non ce qu’il souhaitait, il les jetait ou les plaçait en tas, devant lui, après les avoir annotés au crayon rouge.
Ce ne fut pourtant qu’après plusieurs minutes encore qu’il parut s’apercevoir du temps écoulé, et aussitôt, craignant sans doute que Pascal ne s’impatientât:
--Je suis véritablement fâché, monsieur, prononça-t-il, de vous faire droguer ainsi, mais on attend le travail que j’achève...
--Oh!... continuez, monsieur le marquis, répondit Pascal, continuez... Par extraordinaire j’ai un peu de temps à moi... J’en serai quitte, d’ailleurs, pour déjeuner plus vite.
C’était une politesse... Le marquis crut devoir y répondre, et tout en lisant et en annotant tour à tour, il daigna expliquer sa besogne.
--C’est un métier de rogne-papier que je fais là, reprit-il... J’ai vendu, il y a quelques jours, sept de mes chevaux de courses, dont deux hors ligne, et l’acquéreur, comme de raison, en me versant le prix convenu, a reçu l’état exact et légalisé des performances de chacun d’eux... leur biographie, autrement dit... Mais voici que ce monsieur n’est pas satisfait, et il s’est mis en tête d’exiger de moi la collection des journaux de sport qui relatent les engagements, les victoires, ou les défaites de ceux de mes chevaux qu’il a achetés... On n’est pas stupide à ce point... Il est vrai que j’ai affaire à un étranger, à un de ces nababs, à peine barbouillés de civilisation, qui tous les ans viennent à Paris fondre leurs lingots et qui, par leurs prodigalités idiotes, font hausser le prix du toutes choses jusqu’à nous rendre la vie impossible, à nous autres Parisiens, qui ne voulons pas comme eux flamber notre fortune en deux ans... C’est la peste de notre ville et de notre temps, ces gens-là qui, à de rares exceptions près, ne savent employer leurs millions qu’à enrichir une douzaine de drôlesses cosmopolites, des escrocs, des restaurateurs et des maquignons.
C’est d’une mine approbative que Pascal écoutait cette sortie; mais il ne songeait, en vérité, qu’à cet étranger, Kami-Bey, qu’il avait vu chez le baron, il n’y avait pas une demi-heure, et qu’il avait entendu se plaindre amèrement de n’avoir que des rosses, alors qu’il pensait avoir acheté des chevaux de prix... Et il se disait:
--Kami-Bey serait-il cet acquéreur exigeant?... Pourquoi le marquis, acculé comme il l’est, n’aurait-il pas hasardé quelqu’une de ces bonnes escroqueries qui conduisent leur homme droit en police correctionnelle?...
En matière de sport, on pouvait soupçonner Valorsay d’une grande indépendance de conscience... N’était-il pas accusé déjà d’avoir, par une fraude indigne, fait perdre l’argent de ceux qui pariaient pour son cheval _Domingo_?
Enfin, après un moment de silence, le marquis poussa un grand soupir.
--C’est fini! murmura-t-il en liant avec une ficelle les journaux qu’il avait mis de côté.
Il sonna ensuite, et un domestique étant accouru:
--Tenez, lui dit-il, portez ceci au prince Kami, au Grand-Hôtel, et hâtez-vous...
Les pressentiments de Pascal ne l’avaient pas trompé. Il ne sourcilla pas, cependant...
Mais en lui-même:
--Voilà qui est bon à savoir, pensa-t-il. Avant ce soir j’aurai ouvert une petite enquête de ce côté...
Décidément, l’orage se massait au-dessus de la tête du marquis de Valorsay... Le savait-il? Assurément il en avait le soupçon... Mais il s’était juré qu’il tiendrait bon jusqu’à la fin... Il ne voyait pas, du reste, que tout fût perdu, et, comme tous les grands joueurs, il se disait que, tant qu’il aurait un enjeu à exposer, il pouvait espérer ramener la fortune...
Il s’était levé, en s’étirant, comme après une tâche désagréable, et s’adossant à la cheminée:
--Maintenant, monsieur Mauméjan, commença-t-il, abordons l’affaire qui vous amène...
Son air dégagé, son ton léger, étaient admirablement joués... mais un observateur ne s’y fût pas trompé, non plus qu’à la façon dont il ajouta négligemment:
--Vous m’apportez des fonds de la part de M. le baron Trigault?
Pascal hocha la tête, et d’un accent contrarié:
--J’ai le regret de vous apprendre que non, monsieur le marquis, répondit-il.
Ce fut comme une lourde pierre, tombant sur le crâne dégarni de M. de Valorsay... Il devint plus blanc que sa chemise, et même chancela, comme si sa mauvaise jambe, celle dont il souffrait aux changements de temps, eût refusé tout service.
--Comment, non! balbutia-t-il, c’est une plaisanterie, sans doute!...
--Ce n’est que trop sérieux!
--J’avais la parole du baron...
--Oh!... la parole!...
--Enfin, j’avais toujours une promesse formelle!...
--Il est quelquefois impossible de tenir ce que l’on promet, monsieur le marquis...
Les conséquences de ce manque de parole devaient être terribles; pour M. de Valorsay, ce pouvait être la fin de tout.
Il n’en essaya pas moins de dissimuler... Il se dit que laisser voir à cet homme d’affaires combien le coup était effroyable, ce serait lui livrer le secret de sa profonde détresse, confesser sa ruine absolue, renoncer à la lutte, désarmer, s’avouer vaincu, terrassé, perdu...
Rassemblant donc en un effort exorbitant toute son énergie, il maîtrisa ses émotions, et réussit à paraître, non désespéré, mais seulement irrité et très-contrarié...
--Bref, reprit-il d’une voix altérée, pas de fonds! Je comptais sur cent mille francs ce matin... Rien!... Comme c’est gracieux... Ah! le baron ne se doute guère de l’embarras où il me met...
--Pardonnez-moi, monsieur, il s’en doute si bien, qu’au lieu de vous prévenir par un simple billet, il m’envoie pour vous présenter ses sincères regrets... Véritablement, lorsque je l’ai quitté, il y a une heure, il était désolé... Il m’a surtout recommandé de vous bien expliquer qu’il n’y a eu rien de sa faute... Il comptait sur deux rentrées très-importantes, qui toutes deux, comme par un fait exprès, lui ont manqué... Hier, il a couru toute la soirée sans parvenir à rassembler les fonds.
Un peu remis du premier étourdissement, bien que fort pâle encore, le marquis dardait sur Pascal un regard soupçonneux.
Il n’était pas sans savoir de quelles doucereuses excuses les gens bien élevés enveloppent leurs refus pour en masquer l’amertume.
--Ainsi, fit-il d’un ton où perçait l’ironie, le baron est gêné.
--Franchement, je le crois.
--Pauvre baron!... Ah!... je le plains... oui considérablement.
Grave et froid comme un article du Code, Pascal semblait n’avoir point vu l’effet du message qu’il apportait, le trouble affreux du marquis et la contrainte qu’il s’était imposée.
--Vous pensez railler, monsieur, prononça-t-il, moi je jurerais que le baron est en ce moment très à court d’argent...
--Allons donc!... Un homme qui a sept ou huit millions...
--Je parierais pour dix, au moins.
--Raison de plus.
Pascal haussa dédaigneusement les épaules.
--Il m’étonne, monsieur le marquis, fit-il d’un ton dogmatique, de vous entendre parler ainsi... L’énormité du revenu ne constitue pas l’aisance, mais bien la façon dont on l’emploie... Par le temps de folies qui court, tous les gens riches sont gênés... Que donnent au baron ses dix millions? Cinq cent mille livre de rentes au plus! C’est un joli denier et je m’en contenterais... Mais le baron joue, et Mme la baronne est la femme la plus élégante de Paris... Ils aiment la grande vie l’un et l’autre, et leur maison est montée comme celle d’un prince... Chez eux, du premier janvier à la saint Sylvestre la chandelle brûle par les deux bouts... Que sont cinq cent mille francs avec un train pareil!... Leur situation doit être celle de plusieurs millionnaires de ma connaissance, qui, vers les fin du trimestre et en attendant l’échéance de leurs rentes, portent bravement leur argenterie au Mont-de-Piété...
L’excuse pouvait n’être pas vraie; elle était vraisemblable. N’est-il pas prouvé qu’à cette heure, grâce à la rage de luxe, de plaisirs et de toilettes qui brouille les cervelles, presque tous les ménages de la haute vie parisienne sont au-dessous de leurs affaires...
Un procès récent n’a-t-il pas révélé ce fait étrange, fantastique, inouï, que des gens notoirement riches de plus de cent mille livres de rentes avaient gardé six mois un cocher qui les volait effrontément, parce qu’en six mois ils n’avaient pas trouvé le moyen de disposer de huit cents francs qu’ils lui devaient et qu’il fallait payer avant de le mettre à la porte...
M. de Valorsay connaissait cela, mais une inquiétude terrible le poignait.
Avait-on eu vent de sa déconfiture, le bruit en courait-il? Était-il arrivé jusqu’aux oreilles du baron Trigault?...
Voilà ce qu’il lui importait d’éclaircir.
--Résumons-nous, monsieur Mauméjan, dit-il. Le baron n’a pu me procurer pour ce matin les fonds qu’il m’avait promis, quand me les procurera-t-il?
Pascal ouvrit des yeux démesurés, comme s’il eût entendu une question de l’autre monde, et de l’air le plus innocent:
--Mais je présume, répondit-il, que M. le baron ne s’occupe plus de ces cent mille francs... Cette opinion résulte pour moi de ses dernières paroles... «Ce qui me console un peu, m’a-t-il dit, c’est que le marquis de Valorsay est très-riche et très-répandu... Je lui connais dix amis qui seront ravis de lui rendre ce petit service...»
Jusqu’à ce moment, et c’était là surtout ce qui l’avait soutenu, M. de Valorsay s’était bercé de cet espoir qu’il ne s’agissait que d’un retard...
La certitude que le refus était bien définitif, l’accabla.
--On sait ma ruine!... pensa-t-il.
Et se sentant défaillir, machinalement il se versa un grand verre de vin de Madère, qu’il avala d’un trait...
Le vin, pour un moment, lui prêta une énergie factice... Mais avec le sang, la colère folle, furieuse, envahit son cerveau, il perdit toute mesure, et se dressant la face empourprée:
--C’est une infamie, s’écria-t-il, une ignoble lâcheté, et le sieur Trigault mériterait une sévère correction... On ne tient pas un galant homme trois jours dans l’eau, pour après le payer d’une grimace de singe... S’il m’eût répondu: non, carrément, je me serais mis en mesure, et ne me trouverais pas dans un embarras d’où je ne sais comment sortir... Jamais un gentilhomme n’eût osé cette vilenie, qui pue le comptoir, le boutiquier, le rogneur de vieux sous... Voilà ce qu’il en coûte d’admettre dans la société ces ridicules parvenus, sous prétexte qu’ils ont de l’argent... les marchands de cochons en ont eux aussi!... On les décrasse, on leur apprend à se laver les mains, à se moucher et à marcher sur un parquet, on les croit éduqués à demi, et pas du tout!... A la première occasion le fabricant de cirage reparaît...
Certes il en coûtait à Pascal d’entendre toutes ces injures adressées au baron... Elles l’irritaient d’autant plus que c’était lui qui y avait exposé ce digne homme...
Mais un geste, un froncement de sourcil pouvaient compromettre le succès de son entreprise; il sut rester impassible.
--J’avoue, monsieur le marquis, prononça-t-il froidement, que je ne m’explique pas votre emportement... Que vous soyez mécontent, je le conçois, mais de là à vous mettre si fort en colère...
--Ah! c’est que vous ne savez pas...
Il s’arrêta court. Il était temps. La vérité lui montait aux lèvres.
--Quoi? interrogea Pascal.
Mais déjà M. de Valorsay était retombé en garde.
--J’ai, ce soir, une dette à payer, répondit-il à tout hasard, sacrée, qui ne peut se remettre... enfin, une dette de jeu.
--De cent mille francs?
--Non, elle n’est que de vingt-cinq mille...
--Et c’est vous, monsieur le marquis, un homme riche, qui vous inquiétez pour cette bagatelle que le premier venu vous prêtera...
D’un sifflement ironique, M. de Valorsay l’interrompit.
--Croyez cela et buvez de l’eau!... ricana-t-il. Vous-même venez de le dire, monsieur Mauméjan, nous vivons à une époque où personne n’a d’argent que ceux qui en font le commerce... Les plus riches de mes amis n’en ont pas de trop pour eux, si même ils en ont assez... Ah! le temps est passé des bas de laine qu’on gonflait sournoisement de ses économies... Ils sont murés les vieux placards où on empilait des louis... M’adresserai-je à un banquier?... Il me demandera deux jours pour réfléchir, il exigera la signature de deux ou trois de mes amis... Si je vais trouver mon notaire, ce sera, ma foi, bien d’autres cérémonies, sans compter les remontrances.
Depuis un moment, Pascal s’agitait sur sa chaise, en homme qui a une proposition en poche, et qui n’attend qu’un joint pour la glisser.
Aussi, dès que M. de Valorsay s’arrêta pour reprendre haleine:
--Ma foi! dit-il, si j’osais...
--Eh bien!...
--Je vous offrirais, monsieur le marquis, de vous trouver ces 25,000 francs.
--Vous?...
--Moi-même.
--Avant ce soir six heures?
--Naturellement...
Le verre d’eau glacée offert au voyageur près d’expirer de soif au milieu des sables du Sahara ne lui procure pas la délicieuse, l’enivrante sensation qu’éprouva le marquis à la proposition de Pascal...
Littéralement, il se sentit revenir à la vie... et de loin.
Faute de vingt-cinq mille francs, ce jour-là même, il sombrait... Les lui trouver, c’était lui obtenir un sursis à un moment où gagner du temps était pour lui le point capital.
Cette offre était de plus une preuve évidente et indiscutable que rien encore n’avait transpiré des inextricables difficultés de sa situation...
--Ah! je l’aurai échappée belle, pensa-t-il, si je m’en tire...
Et cependant son visage sut garder à demi le secret de la joie qui intérieurement l’inondait... Il resta maussade autant qu’il le put, il minauda, il fit des façons... Il tremblait, s’il répondait: «oui» trop vite, de se trahir et de se mettre ainsi complétement à la merci de l’envoyé du baron.
--J’accepterais volontiers vos services, monsieur Mauméjan, prononça-t-il, si je n’y découvrais un inconvénient...
--Et lequel?
--Est-il convenable, quand le baron me joue un tour pendable, que je me rabatte sur son homme de confiance, sur un de ses employés?...
Mais Pascal vigoureusement regimba...
--Permettez, interrompit-il vivement, je ne suis l’employé de personne. M. Trigault est mon client comme trente ou quarante autres, rien de plus... Il me charge de certaines négociations délicates et épineuses, je les conduis de mon mieux, il me paye, et nous sommes quittes et libres chacun de notre côté...
--Ah! comme cela, vous m’en direz tant!...
Au regard dont il enveloppait Pascal, on eût juré qu’un soupçon lui venait... Point.
C’était simplement une idée bizarre, biscornue, et cependant non absolument invraisemblable en soi, qui traversait son esprit.
--Oh!... pensait-il, le prêteur inconnu dont ce Mauméjan s’offre d’être l’intermédiaire, ne serait-il pas, par hasard, le baron en personne?... Le digne homme aurait-il imaginé cet ingénieux moyen de m’obliger et de m’extirper en même temps un intérêt plus qu’honnête, qu’il n’eût jamais osé me réclamer en face?
Et pourquoi non! Ne sait-on pas des exemples!
N’est-il pas connu que jamais, au grand jamais, les frères N..., les plus austères des financiers, n’ont obligé directement un de leurs amis... Leur père, dont ils ne parlent qu’avec vénération, leur demanderait cent écus pour un mois, qu’ils lui répondraient comme aux autres: «Nous sommes gênés, mais voyez de notre part ce coquin de B...» Et ce coquin de B..., qui est le plus charmant des hommes de paille, si le père N... lui présentait de sérieuses garanties, lui prêterait, comme aux autres, de l’argent de ses fils moyennant douze ou quinze pour cent et «_oune minouscoule commissioun_.»
Ces idées et ces souvenirs ne contribuèrent pas peu à rendre à M. le marquis de Valorsay son aisance accoutumée...
--Voilà donc qui est dit, fit-il du ton léger de don Juan bernant M. Dimanche, j’accepte, et très-volontiers... Seulement...
--Ah! il y a un seulement!...
--Il y en a toujours un... Je dois vous prévenir que rendre ces vingt-cinq mille francs avant deux mois me serait difficile...
C’était le temps qu’il jugeait nécessaire pour arriver à ses fins...
--Qu’importe!... répondit Pascal, et même, si vous souhaitez un délai plus long...
--Inutile, merci!... Mais il y a autre chose encore.
--Quoi donc?...
--Que me coûtera cette... négociation?
Cette question, Pascal l’avait prévue, et il avait préparé une réponse dans l’esprit du rôle qu’il avait adopté.
--Cela vous coûtera le prix ordinaire, répondit-il, six pour cent, plus un et demi pour cent de commission...
--Bah!...
--Plus la rémunération de mes peines et soins...
--Allons donc!... Et à combien la fixez-vous, cette rémunération?...
--A mille francs... Est-ce trop?
Si le marquis eût conservé l’ombre d’un soupçon, il se fût évanoui.
--Eh!... ricana-t-il, mille francs me semblent honnête!...
Mais il eût bien voulu retirer son rire narquois, lorsqu’il vit comment l’accueillait celui qu’il prenait pour un coureur d’affaires.
Pascal se redressa sur sa cravate blanche, de l’air le plus blessé, et du ton froid d’un homme bien près de reprendre sa parole:
--Il n’y a rien de fait, monsieur le marquis, prononça-t-il, et puisque vous trouvez l’opération onéreuse, renoncez-y.
--Je suis loin de dire cela, interrompit vivement M. de Valorsay, je n’ai même rien pensé de pareil...
L’occasion qu’attendait Pascal d’exposer son programme se présentait enfin, il la saisit...
--D’aucuns prétendent obliger les gens pour leurs beaux yeux seuls, poursuivit-il... Moi, je suis plus franc... Pour que je m’occupe d’une affaire, il faut que j’y trouve mon bénéfice, et selon que je suis plus ou moins indispensable, j’exige des honoraires... Il ne saurait y avoir de tarif fixe pour des services comme les miens... Quand, à deux reprises, j’ai sauvé du plongeon final un gentilhomme que vous devez connaître, je lui ai demandé dix mille francs la première fois, et quinze mille la seconde... Était-ce exagéré?... J’ai assuré, je puis le dire, le mariage d’un brillant vicomte, en maintenant ses créanciers pendant les trois mois qu’il a fait sa cour... Le lendemain de la noce, il ma remis vingt mille francs... Ne me les devait-il pas?... Si au lieu d’être simplement un peu à court, vous étiez ruiné, ce n’est pas mille francs que je vous réclamerais... J’étudierais votre situation, et quand j’en aurais reconnu le fort et le faible, selon le parti que je verrais à en tirer, je traiterais avec vous à forfait...
De cette déclaration cynique, il n’était pas une phrase qui ne fût calculée, pas un mot qui ne fût comme un appât tendu aux instincts mauvais du marquis de Valorsay... Et même, Pascal pressé d’arriver vite, s’était peut-être avancé plus que ne l’eût voulu la prudence...
Cependant le marquis ne sourcilla pas.
--Je vois que vous êtes un homme précieux, monsieur Mauméjan, dit-il, et si jamais j’étais ruiné, c’est à vous que je m’adresserais...
Pascal s’inclina d’un air de fausse modestie, radieux au dedans de lui, car il se disait que fatalement à cette heure son ennemi viendrait se prendre au piége...
--Et pour en finir, reprit le marquis, quand aurai-je les fonds?...
--Avant quatre heures.
--Et je n’ai pas à redouter une plaisanterie dans le goût de celle du baron?
--Évidemment non. Quel intérêt avait M. Trigault à vous prêter cent mille francs? Aucun. Moi, c’est autre chose... Le profit que je dois réaliser vous répond de moi... En affaires, monsieur le marquis, défiez-vous des amis... Ayez recours aux usuriers, plutôt... Interrogez tous les gens en déconfiture, et sur cent, quatre-vingt-quinze vous répondront: «Ce qu’il y a de pis, c’est que j’ai été mis dedans par mon meilleur ami.»
Il se levait pour prendre congé quand la porte du fumoir s’ouvrit, et un domestique parut qui dit à demi-voix:
--Mme Léon est là, dans le salon, avec M. le docteur Jodon; ils désireraient parler à M. le marquis...
Si bien armé que fût Pascal contre l’imprévu, il changea de couleur au nom de l’estimable femme de charge...
--Tout est perdu, pensa-t-il, si cette créature me voit et me reconnaît.
Par bonheur, le marquis fut trop bouleversé lui-même pour remarquer le trouble, d’ailleurs aussitôt maîtrisé, de l’envoyé du baron Trigault.
--Il est prodigieux, s’écria-t-il, qu’on ne puisse me laisser en repos cinq minutes... J’avais dit que je n’y étais pour personne.
--Cependant, monsieur...
--C’est bien!... Assez!... Que ce monsieur et cette dame attendent.
Le domestique sortit, et Pascal, à l’idée de traverser le salon, se sentait défaillir... Comment éviter l’œil perspicace de Mme Léon!
Ce fut M. de Valorsay qui vint à son secours; M. de Valorsay qui se souciait peu des visiteurs qui lui arrivaient.
Et au moment où Pascal s’apprêtait à ouvrir la porte par où il était entré:
--Pas par là! lui dit le marquis. Par ici, venez, ce sera plus court...
Et lui ayant fait traverser sa chambre à coucher, il le guida jusqu’au palier, où il daigna lui tendre la main en disant:
--A bientôt, cher monsieur Mauméjan!
Ce n’est pas sur le moment du péril que les gens de cœur en subissent la pire angoisse; c’est après, quand ils y ont échappé.
Tout en descendant l’escalier de l’hôtel du marquis de Valorsay, Pascal tamponnait de son mouchoir son front moite d’une sueur froide...
--Ah!... je reviens de loin!... pensait-il.
Mais plus le danger avait été imminent, plus sa confiance était grande... N’est-ce pas à ces futiles circonstances, décisives dans la vie, qu’on reconnaît si on a ou non pour soi la destinée!...
Il avait d’ailleurs le droit d’être fier de la façon dont il avait joué son personnage, et soutenu un rôle qui répugnait si fort à sa droiture naturelle... Il s’étonnait un peu d’avoir su mentir d’un tel front, et ne laissait pas que d’être confondu de son audace.
Aussi, quelle récompense!... Il venait, il n’en doutait pas, de passer autour du cou de M. de Valorsay le nœud coulant dont il l’étranglerait plus tard...
Et cependant la visite de Mme Léon l’inquiétait.
--Que vient-elle faire avec un médecin chez le marquis? se demandait-il... Pourquoi ce docteur Jodon?... Qui est-il?... A quelle infamie le destine-t-on?...
Un de ces pressentiments qui naissent de la logique même des événements, lui affirmait que ce médecin avait été ou serait un des comparses de la monstrueuse intrigue nouée autour de Mlle Marguerite et de lui.
Mais il n’avait pas le loisir d’appliquer son attention à cette énigme, ni d’en tirer les dernières conséquences probables... L’heure volait, et avant de revenir chez le marquis, il tenait à savoir au juste ce qu’avaient de fondé les soupçons que lui imposait la vente de ces chevaux dont l’acquéreur exigeait une si exacte biographie...
Par le baron, il était certain d’arriver immédiatement jusqu’à Kami-Bey... c’est donc chez le baron qu’il courut...
Après la réception plus que cordiale du maître, le matin, il était naturel que les domestiques le traitassent en intime de la maison...
C’est à peine si on lui permit d’expliquer ce qu’il souhaitait...
Ce fut M. le valet de chambre en personne qui se dérangea, et qui le fit asseoir dans un des petits salons du rez-de-chaussée en lui disant:
--M. le baron est occupé, mais il m’en voudrait de ne l’avoir pas dérangé pour monsieur, et je cours le prévenir...
L’instant d’après, le baron arriva, tout essoufflé d’avoir descendu vingt marches.
--Ah! vous avez réussi... s’écria-t-il en voyant la physionomie de Pascal.
--Tout marche à souhait, en effet, monsieur le baron, seulement j’aurais besoin de parler à cet étranger que j’ai vu chez vous ce matin...
--A Kami-Bey?...
--Oui.
Et en dix phrases, il exposa très-nettement la position.
--Décidément, la Providence est avec nous, fit le baron devenu songeur, Kami est encore ici...
--Est-ce possible!...
--C’est réel... Croyez-vous qu’il soit aisé de se dépêtrer de ce diable de Turc!... Il s’est sans façon invité à déjeuner, et m’a de plus arraché la promesse de jouer deux heures... Si bien que j’étais enfermé avec lui, les cartes à la main, quand on m’a dit que vous étiez là... Venez, nous allons l’interroger.
Ils trouvèrent l’intéressant étranger d’une humeur massacrante...
Kami-Bey gagnait, quand on était venu chercher le baron, et il craignait qu’une interruption ne déroutât la veine.
--Que le diable vous emporte!... s’écria-t-il de ce ton grossier qu’il avait adopté, et que les flatteurs de ses millions déclaraient le dernier mot du «chic.» On ne devrait pas plus déranger un homme qui joue qu’un homme qui mange...
--Allons, allons, prince, fit doucement le baron, ne vous fâchez pas, je vous donnerai trois heures au lieu de deux. Seulement, j’ai un service à vous demander.
L’étranger, vivement, porta la main à sa poche, d’un mouvement si machinal et si naturel, que ni le baron ni Pascal ne purent garder leur sérieux; et lui-même, comprenant la cause de leur hilarité, éclata de rire.
--Ce que c’est que l’habitude! dit-il. Ah! depuis que je suis à Paris!... Mais voyons ce dont il s’agit.
Le baron s’assit, et d’un air grave:
--Voilà... répondit-il. Vous nous avez dit, il n’y a pas une heure, qu’ayant acheté des chevaux, vous avez été volé...
--Comme sur un grand chemin.
--Serait-il bien indiscret de vous demander par qui?
La pourpre des joues de Kami-Bey pâlit quelque peu.
--Hum!... fit-il d’une voix altérée, c’est délicat ce que vous me demandez là... Mon... voleur est, à ce qu’il paraît, un homme terrible, un spadassin, et si je dis quel tour il m’a joué, il est capable de me chercher querelle... Je n’ai pas peur de lui, croyez le bien, seulement mes principes me défendent de me battre... Quand on a comme moi un million de rentes, on ne s’expose pas aux hasards d’un duel...
--Eh! prince, en France on ne fait pas à un escroc l’honneur de croiser le fer avec lui...
--C’est bien ce que mon intendant, qui est Français, m’a dit, mais n’importe!... D’ailleurs, je ne suis pas assez certain de la chose pour l’ébruiter... Je n’ai pas encore de preuves positives...
Il était clair qu’il avait une peur affreuse, et qu’il importait, avant tout, de le rassurer.
--Voyons, insista le baron, nommez-nous toujours votre homme... Monsieur que voici--et il montrait Pascal--est un de mes bons amis; je vous réponds de lui comme de moi-même; nous allons vous jurer sur l’honneur de ne révéler à personne, sans votre autorisation expresse, le secret que nous vous demandons de nous confier...
--Bien vrai?
--Vous avez notre parole d’honneur, répondirent ensemble le baron et Pascal.
Après avoir, à deux reprises, promené autour de lui un regard inquiet, le digne Turc parut prendre son courage à deux mains:
Mais non!... il réfléchit, et d’un accent résolu:
--Définitivement, déclara-t-il, mes certitudes ne sont pas assez absolues pour que je risque de compromettre un homme qui appartient au meilleur monde, bien posé, très-considéré, fort riche et qui n’entendrait pas raillerie sur ce chapitre...
Il était clair qu’il ne parlerait pas... Le baron haussa les épaules, mais Pascal bravement s’avança...
--Je vais donc vous dire, prince, prononça-t-il, le nom que vous vous obstinez à nous cacher...
--Oh!
--Seulement je vous ferai remarquer que de ce moment, M. le baron et moi sommes dégagés de notre parole...
--Naturellement.
--Alors, votre voleur est M. le marquis de Valorsay.
Kami-Bey eût vu entrer un émissaire de son maître, armé du lacet fatal, qu’il n’eût pas été beaucoup plus troublé.
Il se dressa sur ses grosses petites jambes, la pupille dilatée, agitant les mains d’un geste désespéré.
--Plus bas, donc, malheureux! disait-il d’une voix effrayée, plus bas!
Ainsi, il n’essayait même pas de nier... Le fait devait être considéré comme acquis...
Mais Pascal ne pouvait, avec cela seulement, se tenir pour content.
--Maintenant que nous connaissons le principal, reprit-il, j’espère, prince, que vous serez assez obligeant pour nous apprendre comment la chose est arrivée...
Pauvre Kami!... Ah! il payait cher sa partie!... Il suait sang et eau sous son sempiternel fez rouge.
--Hélas!... répondit-il tristement, rien de si simple... J’avais envie d’une écurie de courses... Ah! ce n’est pas que je sois amateur de sport, croyez-le bien, c’est à peine si je sais distinguer un cheval d’un bourriquet... Seulement, du matin au soir tout le monde me répétait: «Prince, un homme comme vous devrait faire courir...» Je n’ouvrais pas un journal sans y lire: «Un homme comme lui devrait faire courir...» Si bien qu’à la fin, je me suis dit: «C’est vrai, ils ont raison, un homme comme moi doit faire courir...» Là-dessus, me voilà en quête de chevaux... J’en achetais de tous côtés, quand un soir M. de Valorsay me propose de me céder quelques-uns des siens, qui sont connus et qui ont gagné, m’a-t-il dit, dix fois leur valeur... J’accepte, nous prenons rendez-vous pour visiter ses écuries, je les visite, et séance tenante, je choisis et je paye sept chevaux, de ses meilleurs, à ce qu’il me jurait, et pleins d’avenir... Et je les ai payés leur prix, je vous le garantis... Maintenant voilà le tour... Il ne m’a pas livré les chevaux que j’avais achetés... Ceux-là, les vrais, les bons, ont été vendus, à ce qu’il paraît, en Angleterre, sous de faux noms, et moi, je me trouve avoir pour mon argent, des bêtes toutes pareilles aux autres comme taille et comme robe, mais des rosses indignes...
Pascal et le baron Trigault échangeaient des regards stupéfaits...
Le «turf,» il faut bien en convenir, est un admirable champ ouvert à toutes les fraudes. Les âpres convoitises de l’argent s’y mêlant à la fièvre du jeu et aux ardeurs des vanités rivales, y donnent naissance à de prodigieuses manœuvres.
Mais jamais on n’avait ouï parler d’une supercherie aussi audacieuse que celle de Valorsay, ni si impudente...
--Et vous ne vous êtes aperçu de rien, prince?... interrogea Pascal, d’un ton où certainement il y avait du doute.
--Est-ce que je m’occupe de ces choses-là!...
--Et vos gens?...
--Ah!... c’est une autre affaire!... On me dirait que le chef de mes écuries s’est laissé graisser la patte par le marquis, que je n’en serais pas étonné.
--Alors, comment avez-vous découvert la tromperie?...
--Par le plus grand des hasards... Un jockey que je compte m’attacher, a monté autrefois, assez souvent, un des chevaux que je croyais posséder... Naturellement, j’ai voulu lui montrer cette bête... Mais mon homme n’a pas été plus tôt devant la stalle, qu’il s’est écrié: «Ça, tel cheval... jamais de la vie... vous êtes refait, mon prince!» Là-dessus, on a examiné les autres, et la mèche s’est trouvée éventée...
Connaissant mieux que Pascal le caractère de Kami, le baron avait pour suspecter l’exactitude de ses dires des raisons plus fortes.
C’est qu’il n’avait pas pour l’argent le mépris superbe qu’il affectait, ce Turc cousu de millions... La vanité seule déliait les cordons de sa bourse... Il était fort capable d’envoyer à la Fancy un collier de mille louis, sûr que le lendemain le _Figaro_ et le _Gaulois_ enregistreraient sa munificence; il n’eût pas donné secrètement cent sous à une mère de famille mourant de faim...
Sa plus grande prétention, d’ailleurs, était d’être l’homme le plus volé de l’Europe... Mais s’il était, en effet, exploité indignement, scandaleusement, ce n’était pas volontairement... Il n’en avait pas moins le fonds d’avarice et de défiance de l’Arabe. On lui eût vendu deux sous des pièces de vingt francs qu’il eût encore crié au voleur...
--Franchement, prince, déclara le baron, votre récit me fait tout l’effet d’un conte de votre pays... Valorsay n’est pas fou, que je sache... Comment admettre qu’il ait osé hasarder cette fraude si grossière, qui pouvait, qui devait être reconnue dans les vingt-quatre heures, et qui, prouvée, le déshonore?
--Avec un autre, il y eût peut-être regardé à deux fois, mais avec moi!... N’est-il pas connu qu’on ne court point de risques à voler Kami-Bey!...
--N’importe! à votre place je me livrerais sans bruit à une petite enquête.
--A quoi bon?.... Allez, je suis fixé et bien plus positivement que je ne vous l’avouais tout à l’heure... Il est vrai que j’oubliais une circonstance importante... La vente n’a d’abord été faite que conditionnellement, et sous le sceau du secret... Le marquis se réservait le droit de reprendre ses chevaux en me remboursant dans un délai de... Ce n’est que depuis avant-hier que mon acquisition est définitive.
--Eh! que ne disiez-vous cela tout d’abord! s’écria le baron.
De cette façon, en effet, l’inexplicable escroquerie de M. de Valorsay s’expliquait...
Se voyant perdu, croyant à son salut s’il gagnait du temps, il avait agi comme tous les caissiers infidèles, la première fois qu’ils empruntent à leur caisse... Il s’était dit: «Je rembourserai, et personne ne saura rien!...»
Puis, l’échéance arrivée, il s’était trouvé n’avoir pas plus de ressources que le jour du vol, et force lui avait bien été de s’abandonner aux événements.
--Et que comptez-vous faire, prince?... reprit Pascal.
--Ah! je me le demande... J’ai exigé du marquis la collection de tous les journaux où ses chevaux sont désignés... Cela servirait en cas de procès... Seulement, dois-je déposer une plainte? S’il ne s’agissait que d’argent, je rirais, je suis au-dessus de cette misère... Mais il s’est moqué de moi outrageusement, et cela me vexe. D’un autre côté, avouer qu’on peut me duper ainsi, c’est me couvrir de ridicule... Puis, ce diable d’homme est dangereux. Si son cercle allait prendre parti pour lui, que deviendrais-je, moi, étranger?... Je serais forcé de quitter Paris. Ah! je donnerais bien dix mille francs à qui m’arrangerait cette affaire maudite!...
Ses perplexités étaient si affreuses, et si terrible son dépit, que pour cette fois seulement il arracha son éternel fez et le lança violemment sur la table, en jurant comme un charretier...
Mais il ne tarda pas à se remettre, et d’un ton qui jouait assez mal l’insouciance:
--Bast! fit-il, en voici assez là-dessus pour aujourd’hui... Je suis ici pour jouer, jouons, baron... Car nous gaspillons un temps précieux, comme vous disiez autrefois.
Pascal n’avait plus rien à apprendre, il serra la main du baron, prit avec lui rendez-vous pour le soir même et sortit.
La demie de deux heures sonnait, il avait encore devant lui une grande heure et demie.
--Si j’en profitais pour manger quelque chose! se dit-il, forcé par les tiraillements de son estomac de se rappeler qu’il n’avait rien pris de la journée qu’une tasse de chocolat.
Précisément il passait devant un café, il y entra, se fit servir à déjeuner, et se remit en route de façon à arriver chez M. de Valorsay juste à l’heure qu’il lui avait fixée...
Il s’y fût présenté bien plus tôt, s’il n’eût écouté que son impatience, persuadé que cette seconde entrevue serait décisive... Mais la prudence lui commandait de ne se point exposer à rencontrer Mme Léon et ce docteur Jodon qui l’intriguait tant.
--Et bien!... Monsieur Mauméjan... lui cria le marquis dès qu’il parut.
Il y avait peut-être une heure déjà qu’il comptait les secondes, agité d’une indicible angoisse, son accent le disait.
Gravement Pascal tira de sa poche vingt-quatre billets de mille francs et un effet de commerce, qu’il posa sur la table, en disant:
--Voilà, monsieur le marquis. Comme de raison, je me suis appliqué tout d’abord mes cinquante louis de commission... Souscrivez maintenant à mon ordre un billet de vingt-cinq mille francs, à deux mois, et pour aujourd’hui nous serons quittes...
C’est d’une main tremblante d’émotion, que M. de Valorsay libella ce billet... L’instant d’avant, il doutait encore de la promesse de cet homme d’affaires inconnu, survenu si fort à propos... et lorsqu’il eut signé...
--Voilà toujours de quoi payer ma dette de jeu, fit-il, en jetant négligemment les billets de banque dans son tiroir... Mon embarras n’en est pas moins grand... Ces vingt-quatre mille francs ne remplacent pas les cent mille que m’avait promis le baron Trigault...
Et comme Pascal ne répondait pas, il se mit à arpenter le fumoir, pâle, les sourcils froncés, en homme qui avant de prendre un grand parti, en calcule les conséquences...
C’est que depuis sa rupture avec M. Fortunat, M. de Valorsay se heurtait à chaque moment à des difficultés insurmontables... Il se trouvait embarqué dans une affaire où les conseils d’un jurisconsulte habile étaient indispensables, et il ne savait à qui s’adresser... Ce n’était pas à un notaire, à un avoué, à un avocat, honorables et connus, qu’il pouvait confier des desseins tels que les siens... Et, d’un autre côté, s’il consultait le premier venu, n’abuserait-on pas de ses confidences pour le faire «chanter?»
Or, il se demandait pourquoi il n’emploierait pas cet homme d’affaires qui venait de le servir si efficacement... Il lui avait paru le conseiller qu’il souhaitait, délié, avide et léger de scrupules...
N’ayant pas de temps à perdre en hésitations, il se décida, à tous risques, et s’arrêtant devant Pascal:
--Puisque vous venez de me prêter 24,000 francs, dit-il, pourquoi ne me prêteriez-vous pas le reste?...
Mais Pascal hocha la tête.
--On ne court jamais de risques, répondit-il, à avancer à un homme dans votre position vingt-cinq mille francs... Sombrât-il, on retrouverait toujours cela dans les épaves... Mais le double, le triple... diable!... cela demande réflexion, et j’aurais besoin de connaître la situation...
--Et si je vous disais que je suis... presque ruiné, que répondriez-vous?...
--Je ne serais pas surpris outre mesure...
Désormais M. de Valorsay était trop avancé pour reculer.
--Eh bien, reprit-il, la vérité est que ma fortune est terriblement compromise...
--Diable! vous eussiez dû me dire cela plus tôt...
--Oh! attendez... Cette fortune, je puis la rétablir, et même la faire plus considérable qu’elle n’a jamais été... J’ai en vue un mariage qui me rendrait un des hommes les plus riches de Paris... Mais il me faut du temps pour réussir, et l’argent me manque, et mes créanciers me pressent... Une fois déjà, m’avez-vous dit, vous avez tiré d’affaire un homme dans ma situation. Voulez-vous m’aider? Vous fixerez vous-même le prix de vos services...
Moins fort contre la joie qu’il ne l’était contre la douleur, Pascal faillit se trahir... Il touchait le but, croyait-il...
Cependant, il se maîtrisa, et c’est d’une voix pleine et calme qu’il répondit:
--Je ne puis rien dire sans connaître l’opération, monsieur le marquis... Veuillez me l’exposer, je vous écoute...