XIII
.....Il n’était guère plus de minuit lorsque M. Wilkie sortit de l’hôtel d’Argelès, après la scène lamentable où il s’était révélé tout entier.
A le voir passer, les yeux hagards, la lèvre blanche, les vêtements en désordre, les domestiques groupés dans le vestibule le prirent tout d’abord pour un joueur ruiné et désespéré, comme il en sortait parfois de cette maison...
--Encore un qui n’a pas eu de chance!... ricanèrent-ils entre eux.
--Ah!... c’est bien fait... «faillait pas qu’il y aille!...»
Quelques minutes plus tard, seulement, ils apprirent une partie de la vérité par les domestiques chargés du service des salons, qui descendirent tout effarés, criant que Mme d’Argelès se mourait et qu’il fallait courir chercher un médecin.
Mais déjà M. Wilkie était loin, et d’un pied agile gagnait le boulevard.
Tout autre eût été accablé de douleur et de honte, épouvanté de ce qu’il avait fait, et n’eût su où ni comment cacher son ignominie... Lui, point.
De cette épouvantable crise, une seule circonstance l’occupait, c’est qu’au moment où il levait la main sur Mme Lia d’Argelès, sur sa mère, un gros homme était entré comme une trombe, qui l’avait saisi à la gorge, l’avait de force mis à genoux et l’avait obligé à demander pardon...
Lui, Wilkie, réduit à s’humilier!... Voilà ce qu’il ne pouvait digérer... Il s’en estimait amoindri... C’était, dans son jugement, une de ces insultes qui crient vengeance et demandent du sang.
--Ah! il me la payera, ce gros brutal, répétait-il en grinçant des dents. Ce n’est pas à moi qu’on la fait, celle-là!...
Et s’il courait si vite vers le boulevard, c’est qu’il espérait y rencontrer ses deux intimes, M. Costard et M. le vicomte de Serpillon, les co-propriétaires de _Pompier de Nanterre_.
C’est qu’il se proposait de remettre à ses «chers bons» le soin de son honneur outragé... Ils seraient ses témoins, et ils iraient de sa part demander une réparation par les armes au manant qui l’avait insulté, après qu’on se serait procuré son adresse, toutefois.
Seule, l’idée d’un bon duel était capable de calmer un peu sa furieuse colère et versait du baume sur les plaies de son noble et intelligent orgueil...
Même, il découvrait là l’occasion d’un gros scandale dont il serait le héros, et dont la chronique s’occuperait deux jours... Quelle source glorieuse de notoriété, à une époque où les journaux deviennent comme des lavoirs publics, où chacun aspire à laver son linge sale au grand soleil de la réclame sous l’œil de milliers de lecteurs...
Il en voyait sa personnalité déjà remarquable, grandie de tout l’intérêt qui s’attache aux gens dont on parle, et il se délectait par avance à entendre, sur son passage, murmurer cette phrase flatteuse: «Vous voyez bien ce jeune homme... c’est à lui qu’est arrivée cette fameuse aventure...»
Et déjà, dans sa tête, il tournait et retournait les termes de la note que ses témoins ne manqueraient pas d’envoyer au _Figaro_ avec prière de l’insérer, hésitant entre ces deux commencements également saisissants: «Encore un duel, à cent nous ferons une croix...» Ou: «Hier, à la suite d’une scène scandaleuse, a eu lieu une inévitable rencontre, etc., etc.»
Malheureusement il ne put rencontrer ni M. Costard, ni M. le vicomte de Serpillon.
Fait bizarre! Ils ne s’étaient montrés, de la soirée, dans aucun de ces cafés du boulevard, où de neuf heures du soir à une heure du matin, s’étale la fine fleur de la jeunesse française, en compagnie de spirituelles demoiselles à chignon beurre frais.
Ce contre-temps était de nature à désoler M. Wilkie, encore qu’il lui procurât l’occasion de recueillir quelques bénéfices de son «aventure.» Partout où il entrait, avec ses habits en désordre, lui toujours si correct en sa mise, les gens qui le connaissaient s’étonnaient...
--D’où sortez-vous, lui demandaient-ils, et que vous est-il arrivé?
A quoi, mystérieusement, il répondait:
--Ne m’en parlez pas!... une affaire épouvantable!... Pourvu qu’elle ne s’ébruite pas... j’en serais au désespoir...
Cependant, les cafés se fermaient un à un; le bruit s’éteignait, les promeneurs devenaient rares... M. Wilkie se décida, bien à regret, à rentrer...
Chez lui, seulement, quand il eut fermé sa porte et passé sa robe de chambre, il essaya de récapituler les événements et de mettre de l’ordre dans ce qu’il appelait un peu fastueusement ses idées...
Ce qui l’inquiétait et le troublait, ce n’était pas l’état où il avait laissé Mme Lia d’Argelès, sa mère, qui peut-être en ce moment même agonisait, frappée aux sources de la vie, et par lui!... Ce n’était pas l’épouvantable sacrifice que, dans l’égarement de son amour maternel, avait fait pour lui cette malheureuse femme!... Ce n’était pas davantage l’origine de l’argent qu’il gaspillait depuis tant d’années!...
Non, M. Wilkie était au-dessus de ces mesquines considérations, bonnes pour des gens vulgaires et arriérés... Il était plus fort que cela, lui, «ah! mais oui!» Il avait plus d’estomac et était «en plein dans le mouvement.»
Si donc il suait à grosses gouttes tout en dressant son bilan, c’est qu’il songeait à cette succession immense qu’il avait cru tenir et qui lui échappait...
C’est qu’il voyait, entre les millions de Chalusse et ses dévorantes convoitises, se dresser, menaçant et cynique, son père, cet homme qu’il ne connaissait pas, et dont Mme d’Argelès ne prononçait le nom qu’en frémissant...
Et ce devait être un redoutable adversaire que cet Américain, cet ancien marin, cet aventurier coureur de tripots, qui depuis plus de vingt ans attendait le prix d’une infâme séduction...
Examinant sa situation actuelle, M. Wilkie était saisi d’épouvante... Qu’allait-il devenir?...
Il était bien certain que Mme d’Argelès, désormais ne lui donnerait plus un centime... Elle ne le pouvait plus, il le reconnaissait, son intelligence allait jusque-là!...
S’il recueillait jamais quelques bribes de l’héritage du comte, ce qui était douteux, ne les lui ferait-on pas attendre longtemps?... C’était probable.
Comment vivrait-il, comment mangerait-il, en attendant?...
Son angoisse était si poignante que les larmes lui en venaient aux yeux, et qu’il déplorait presque sa démarche...
Oui, il en arrivait à regretter le passé, les années où il se plaignait si amèrement de sa destinée...
Alors, assurément, il n’était pas millionnaire, mais du moins rien ne lui manquait. Chaque trimestre, une pension assez considérable lui était exactement servie, et pour les grandes circonstances, il avait le digne M. Patterson, qui ne fût point devenu si rebelle «aux carottes» si on ne lui en eût pas tant «tiré.»
Il se lamentait en ce temps!... Ah! que n’avait-il mieux connu son bonheur!... N’était-il pas encore un des plus opulents de son monde, et n’y brillait-il pas d’un éclat flatteur?... N’avait-il pas été aimé, mieux encore, adoré et flatté!... Enfin n’avait-il pas dû à _Pompier de Nanterre_ les plus fortes et les plus délicates émotions!...
Tandis que maintenant, que lui restait-il?... Rien... le doute, l’anxiété de l’avenir, toutes sortes d’incertitudes et de terreurs!...
--«Quel impair...» répétait-il, «quelle veste!...» Ah!... si c’était à recommencer!... Que le diable emporte le vicomte de Coralth...
Car, dans son désespoir, c’est à son cher vicomte qu’il s’en prenait, il l’accusait, il le maudissait!
Il était au plus fort de cet accès d’ingratitude, quand on sonna à sa porte, rudement, brutalement...
Son domestique ayant sa chambre dans les combles, il se trouvait seul dans son appartement. Il se leva donc, armé de sa lampe, pour aller ouvrir.
A cette heure, au milieu de la nuit, qui pouvait lui venir, sinon M. Costard ou M. le vicomte de Serpillon, ou peut-être tous les deux?...
--Ils auront appris que je les cherchais, ces excellents bons, pensa-t-il, et ils accourent...
Il se trompait... Ce n’était ni l’un ni l’autre de ces gentlemen. Le visiteur était M. Fernand de Coralth en personne.
Retenu des derniers, par la prudence, dans le salon de Mme d’Argelès, il avait couru en sortant chez le marquis de Valorsay pour se concerter avec lui, et, libre enfin, il arrivait, sans se douter, certes, qu’il avait été suivi, et que même, en ce moment, il était attendu en bas, dans la rue, par un auxiliaire de Pascal Férailleur et de Mlle Marguerite, par un ennemi d’autant plus redoutable qu’il était plus humble: Victor Chupin.
A la vue de celui qui si longtemps avait été son modèle, de l’ami qui lui avait conseillé ce qu’il appelait son «impair,» M. Wilkie fut si surpris, qu’il faillit lâcher sa lampe...
Puis toutes ses colères se réveillant:
--Ah!... c’est vous!... s’écria-t-il d’un ton brutal; vous tombez bien!...
Mais M. de Coralth était bien trop exaspéré pour prendre garde à l’étrange accueil de M. Wilkie!...
Il le saisit par le bras, rudement, et refermant la porte d’un coup de pied, le fit reculer jusque dans son salon.
Une fois là:
--Oui, c’est moi!... fit-il d’un accent bref et impérieux. C’est moi qui viens vous demander si vous êtes devenu stupide ou fou, depuis hier.
--Vicomte!
--C’est que je ne sais pas une troisième expression pour qualifier votre conduite!... Quoi! c’est le jour où Mme d’Argelès reçoit, c’est l’heure où elle a cent cinquante personnes dans son salon, que vous choisissez pour vous présenter!...
--Ah!... voilà!... je n’aime pas qu’on me fasse poser. Deux fois déjà j’étais allé chez elle, et j’avais trouvé visage de bois...
--Il fallait y retourner, monsieur, dix fois, cent fois, mille fois, plutôt que de risquer votre équipée idiote...
--Pardon!... pardon!...
--Que vous avais-je recommandé?... une prudence, excessive, beaucoup de calme et de modération, une douceur infinie, du sentiment à haute dose, de l’attendrissement, des larmes, une averse de larmes...
--Possible, mais...
--Mais, au lieu de cela, vous tombez comme une tuile sur la tête de cette femme, et pour débuter, vous mettez l’hôtel sens dessus dessous... Qu’espériez-vous, en faisant une scène absurde, pitoyable, ignoble!... Car vous vocifériez comme un portefaix, à ce point, qu’on vous entendait du salon... Si tout n’est pas complétement perdu, c’est qu’il y a un Dieu pour les imbéciles...
Tout étourdi d’abord, le spirituel Wilkie n’avait su que bégayer des excuses incohérentes, des commencements de phrases, dont la fin lui restait dans le gosier...
Cette violence de M. de Coralth, qu’il avait toujours vu froid et poli comme le marbre, faisait taire sa propre violence.
Pourtant, à la fin, il se cabra sous les injures dont on le cinglait.
--Savez-vous, vicomte, que je commence à ne pas la trouver drôle!... s’écria-t-il. Si tout autre que vous mettait les pieds dans le plat tant que cela, je lui aurais réglé son compte en deux temps.
A demi étendu sur le canapé, M. de Coralth, du bout de sa badine, tapait impatiemment les coussins, lesquels ne s’étant jamais trouvés à pareille fête, laissaient échapper de leurs flancs un nuage de poussière.
Il haussa les épaules, d’un air de pitié, à la menace de M. Wilkie, et durement:
--C’est bon! interrompit-il, vous pourfendriez tout autre que moi, c’est entendu! Arrivons au fait... Que s’est-il passé entre votre mère et vous?
--Permettez, je voudrais avant...
--Sacrebleu!... Me croyez-vous donc l’intention de coucher ici?... Racontez-moi la scène, et soyez bref, et tâchez d’être exact.
Une des prétentions de M. Wilkie était d’être, selon son expression «carré comme un dé,» c’est-à-dire d’avoir un caractère de fer, une nature indomptable...
Mais le vicomte avait sur lui l’irrésistible ascendant du maître sur l’élève; et, pour tout dire, il lui inspirait un certain... émoi, proche parent de la peur...
Puis, une dernière lueur de raison, éclairant sa cervelle brouillée, il comprenait qu’en somme le vicomte avait raison, qu’il avait agi comme un sot, et que maintenant qu’il était dans le pétrin, le plus sage serait encore d’écouter, pour tâcher d’en sortir, les conseils de plus expérimenté que lui.
Cessant donc de récriminer, il entreprit d’exposer ce qu’il appelait «son explication» avec Mme d’Argelès...
Tout alla bien, d’abord, et même il n’osa pas altérer trop la vérité.
Mais quand il en arriva à l’intervention de l’homme qui avait arrêté son bras, il devint tout rouge, et sa fureur le reprit.
--Je regrette, s’écria-t-il, de m’être déshabillé!... Vous auriez vu, vicomte, en quel état il m’avait mis... Le col de ma chemise était arraché, ma cravate pendait en lambeaux... C’est qu’il était plus fort que moi, le gros lâche, sans cela!... Mais j’aurai ma revanche... Oui, il apprendra ce qu’il en coûte de marcher sur le pied du petit que voilà!... Demain, deux témoins, vlan!... Et s’il refuse de me rendre raison ou de faire des excuses... des claques, comme s’il en pleuvait, et des coups de canne... Je suis comme cela, moi...
Il était visible que pour entendre ces beaux projets sans mot dire, M. de Coralth s’imposait une pénible contrainte...
--Je ne saurais trop vous engager, interrompit-il enfin, à parler en d’autres termes d’un homme honorable et honoré.
--Hein!... de quoi!... Vous le connaissez donc?...
--Oui... le défenseur de Mme d’Argelès est le baron Trigault...
L’intelligent M. Wilkie bondit, à ce nom, mais de joie.
--Ah!... elle est bien bonne, s’écria-t-il, et j’en suis comme une petite folle!... Comment, c’est là le baron Trigault, ce joueur si riche, qui a un si bel hôtel rue de la Ville-l’Evêque, le mari de cette toquée qui a tant de chic, vous savez bien, cette cocotte de la haute...
Brusquement le vicomte se dressa, fort pâle, et interrompant M. Wilkie:
--Je vous conseille, prononça-t-il, en scandant ses mots pour leur donner plus de valeur,--dans l’intérêt de votre propre sûreté, de ne jamais prononcer le nom de Mme la baronne Trigault autrement qu’avec le plus profond respect...
Il n’y avait pas à se méprendre à l’accent de M. de Coralth et ses regards disaient clairement qu’il ne laisserait pas s’écouler beaucoup de temps entre une menace et l’exécution...
Ayant toujours vécu dans un monde bien inférieur à celui où la baronne brillait d’un éclat si vif,--inférieur par la fortune, sinon par les mœurs, M. Wilkie ignorait quelles raisons avait son «grand ami» de la défendre si vivement. Ce qu’il comprit, c’est qu’insister ou seulement discuter serait une imprudence insigne.
Aussi, essayant de prendre son air le plus dégagé:
--Laissons donc la femme, dit-il, et parlons du mari... Ah! c’est le baron qui m’a frappé!... Cela me va!... Hein! une rencontre avec lui, quelle veine!... Du coup, je suis posé, et crânement... Il peut dormir; au saut du lit il verra arriver Costard et Serpillon... Je leur recommanderai d’être épatants de chic... D’abord, comme témoin, Serpillon n’a pas son pareil... Il ne se donne pas une giffle à Paris sans qu’il en soit... A lui le plumet pour arranger une affaire aux petits oignons!... D’abord, il connaît les bons endroits comme personne, il prête des armes quand on n’en a pas, il se charge de procurer un médecin, il est bien avec des journalistes qui publient ses procès-verbaux.
Jadis le vicomte pensait avoir estimé M. Wilkie à sa juste valeur... Ce n’est pas sans stupeur qu’il découvrait de combien il était resté au-dessous de la vérité.
--Assez de niaiseries, interrompit-il... Ce duel ne saurait avoir lieu...
--Je voudrais bien savoir qui m’en empêcherait...
--Moi!... qui, si vous persistez dans cette idée absurde, vous campe là... Vous pensez bien que le baron enverrait promener fort loin m’sieu Serpillon, et que vous seriez simplement couvert de ridicule... Ainsi entre votre duel et mon aide, décidez-vous, et vite...
Certes, la perspective d’envoyer des témoins au baron Trigault souriait bien à M. Wilkie... Mais d’un autre côté, comment se passer de l’aide, de M. de Coralth!...
--C’est que le baron m’a insulté, objecta-t-il.
--Eh bien!... vous lui demanderez raison quand vous tiendrez votre succession; le moindre scandale en ce moment la compromettrait encore plus...
--Je remettrai donc la partie, soupira l’intelligent jeune homme; mais au moins conseillez-moi... Que pensez-vous de ma situation?
Durant une minute, M. de Coralth parut se recueillir, puis gravement:
--Je pense, répondit-il, que, seul, vous n’auriez rien... Vous n’avez ni tenants, ni aboutissants, ni état civil, vous n’êtes même pas Français...
--Hélas!... voilà ce que je me suis dit.
--Je suis persuadé, au contraire, qu’avec quelques protections, vous auriez vite raison des résistances de votre mère, et même des prétentions de votre père...
--Oui, mais où trouver des protecteurs?...
La gravité du vicomte redoublait.
--Écoutez, reprit-il, je ferai pour vous ce que je ne ferais pour aucun autre... J’essaierai d’intéresser à votre position un de mes amis, tout-puissant par son nom, par sa fortune et par ses relations... le marquis de Valorsay, enfin...
--Celui qui fait courir?...
--Précisément.
--Et vous me présenterez à lui?
--Oui!... Demain à onze heures, soyez prêt, je viendrai vous prendre et je vous conduirai chez le marquis... S’il s’intéresse à votre partie, elle est gagnée...
Et comme l’autre se confondait en remercîments:
--Mais il faut que je rentre, reprit-il; allons, pas de sottises nouvelles... et à demain!...
Déjà, grâce à cette surprenante mobilité qui était le trait le plus frappant de son aimable caractère, M. Wilkie était presque consolé de son «impair.»
Il avait reçu M. de Coralth en ennemi, le poing sur la hanche; il le reconduisit avec toutes sortes d’attentions obséquieuses, comme un sauveur...
Un mot que le vicomte avait laissé tomber négligemment dans la conversation, n’avait pas peu contribué à ce brusque revirement.
--Vous devez comprendre, avait-il dit, que si le marquis de Valorsay prend votre cause en main, vous ne manquerez de rien. Même, s’il faut soutenir un procès, il vous avancera volontiers les fonds nécessaires...
Comment, après cela, M. Wilkie eût-il pu n’avoir pas confiance!...
Aux sombres pressentiments qui avaient troublé le commencement de sa nuit, succédaient de nouveau des espérances délirantes...
La seule idée, qu’il serait présenté à M. de Valorsay, ce gentleman si célèbre par ses aventures, ses chevaux et sa fortune... eût suffi à lui faire oublier tous ses déboires...
Devenir l’ami de cet homme illustre, quel rêve!... A graviter dans l’orbe d’un tel astre, que de rayons ne lui emprunterait-il pas?... Alors, pour tout de bon, il compterait dans le monde. Il se sentait grandi d’une coudée, et Dieu sait avec quelle hauteur il eût accueilli Costard et Serpillon s’ils se fussent présentés en ce moment.
Inutile, après cela, d’insister sur le soin qu’il mit au matin à composer sa toilette... C’est que ce n’était pas d’une médiocre importance, avec l’intention qu’il avait de se révéler tout entier par son seul extérieur, et de frapper et de séduire le marquis du premier coup.
Comment paraître à la fois très-recherché et un peu négligé en sa mise, excessivement élégant et cependant fort simple, «épatant de chic et de distinction» en un mot?...
Il ne fallait rien moins que ce problème à résoudre pour lui alléger le vol des heures... Mais telle était sa préoccupation qu’en voyant entrer M. de Coralth qui venait le prendre, il s’écria:
--Déjà!...
C’est qu’il lui semblait en vérité qu’il n’y avait pas cinq minutes qu’il étudiait, devant sa glace, son attitude et ses gestes, une façon neuve et élégante de saluer et de s’asseoir, pareil au comédien qui «répète les effets» qui le feront applaudir...
--Comment, déjà!... répondit le vicomte, je suis en retard d’un quart d’heure... Ne seriez-vous pas prêt?...
--Si, certainement.
--En route, alors, et vivement, mon coupé est en bas.
Le trajet fut silencieux.
M. Fernand de Coralth, dont le teint blanc et reposé eût d’ordinaire fait envie à une jeune fille, avait le visage tout couperosé et comme bouffi, et un grand cercle bleuâtre s’élargissait autour de ses yeux... Il paraissait d’ailleurs d’une humeur de dogue...
--C’est qu’il n’a pas assez dormi, pensa M. Wilkie, dont la perspicacité jamais n’était en défaut... Il n’a pas comme moi un tempérament de bronze.
Le fait est qu’il ne sentait aucune fatigue, bien que n’ayant pas fermé l’œil de la nuit, mais seulement cette trépidation intérieure qui précède les débuts et qui sèche si merveilleusement la gorge.
Pour la première fois de sa vie,--et la dernière, sans doute,--M. Wilkie se défia de lui et craignit de n’être pas «à la hauteur.»
Or, l’aspect de l’hôtel du marquis de Valorsay n’était pas de nature à lui rendre son assurance...
Quand il pénétra dans la cour, où attendait tout attelé le phaéton du maître, quand il vit par les portes ouvertes des écuries et des remises les chevaux de prix piaffant dans leurs stalles et les voitures sous leurs grandes housses de toile... lorsqu’il compta les valets rangés dans le vestibule, et qu’il gravit l’escalier à la suite d’une manière d’huissier en habit noir, sérieux comme un notaire... pendant qu’il traversait les salons encombrés de tableaux, d’armes, de statues, de tous les objets d’art gagnés par les chevaux du marquis, M. Wilkie s’avoua qu’il ne savait rien de la «grande vie,» que ce qui lui avait semblé être le luxe n’en était même pas l’ombre, et il se sentait rapetissé jusqu’à avoir honte de lui...
Même, ce sentiment d’infériorité fut si puissant, que la tentation de fuir lui vint au moment où l’homme à l’habit noir, ouvrant une porte, annonça d’une belle voix bien timbrée:
--M. le vicomte de Coralth!... M. Wilkie!...
De l’air le plus aisé et le plus noble,--c’était, en vérité, tout ce qu’il avait gardé de ses aïeux, le marquis de Valorsay se leva, et tendant la main à M. de Coralth:
--Soyez le bienvenu, vicomte, prononça-t-il... Monsieur que voici est sans doute le jeune ami dont me parlait le billet que vous m’avez écrit ce matin?...
--Lui-même... et en vérité, le brave garçon a bien besoin de votre obligeance... Il se trouve dans une situation très-délicate et ne connaît personne qui puisse lui donner un coup d’épaule...
--Eh bien!... je le lui donnerai, moi, et avec plaisir, puisqu’il est votre ami... Mais encore faut-il que je sache ce dont il s’agit... Asseyez-vous, messieurs, et veuillez me mettre au courant...
D’avance, M. Wilkie avait préparé son thème, un récit émouvant et spirituel, tel qu’il était capable de le composer, mais voilà qu’au moment de commencer il ne put... Il ouvrit bien la bouche, mais il n’en sortit aucun son, et il demeura béant, interloqué, stupide...
Ce fut M. de Coralth qui exposa les faits, et cela valut autant; l’histoire y gagna en netteté et en exactitude, et même M. Wilkie remarqua que son «grand ami» savait donner aux événements une meilleure couleur et esquiver ce que sa conduite avait eu de trop odieux.
Il remarqua aussi, et cela lui parut du meilleur augure, que M. de Valorsay écoutait de toute son attention.
Digne marquis! ses intérêts propres eussent été en jeu qu’il n’eût point paru plus intéressé... Et dès que le vicomte eut terminé:
--Voilà, en effet, une situation embrouillée, prononça-t-il, et je crois que, livré à ses seules ressources, votre jeune ami, cher vicomte, y laisserait toute sa laine...
--Mais, c’est entendu, vous l’aiderez, n’est-ce pas?
M. de Valorsay se recueillit quelques secondes, puis s’adressant à M. Wilkie:
--Oui, je consens à vous assister, monsieur, reprit-il... D’abord, parce que votre cause me paraît juste, ensuite parce que vous êtes l’ami de M. de Coralth... Toutefois, je mets à mon assistance une condition: c’est que vous suivrez aveuglément mes avis...
L’intéressant jeune homme étendit la main, et, faisant un effort, réussit à répondre:
--Tout ce que vous voudrez!... parole sacrée!... Voilà comme je suis...
--Vous devez comprendre, poursuivit le marquis, que du moment où je me mêle d’une affaire, il faut qu’elle réussisse... L’opinion a l’œil sur moi et j’ai mon prestige à garder. C’est une grande marque de confiance que je vous donne, monsieur, car, en vous appuyant de mon influence, je deviens en quelque sorte votre parrain... Or, je ne puis accepter la plus grosse part de responsabilité que si j’ai la direction absolue de l’affaire...
--Naturellement...
--Ainsi, j’estime que nous devons ouvrir le feu aujourd’hui même... L’important est de gagner de vitesse votre père, cet homme terrible dont votre mère vous a menacé.
--Ah!... mais oui!...
--Je vais donc m’habiller et me rendre à l’hôtel de Chalusse savoir ce qui s’y est passé... Vous, monsieur, vous allez courir chez Mme d’Argelès, et vous la prierez poliment, mais fermement, de vous fournir les moyens de faire valoir vos droits... Si elle consent, très-bien! Si elle refuse, nous irons demander à un homme de loi la marche à suivre... En tout cas, rendez-vous ici à quatre heures...
Mais cette perspective de revoir Mme d’Argelès ne souriait guère à M. Wilkie...
--C’est que... je passerais volontiers la main, fit-il... N’y aurait-il pas moyen d’envoyer quelqu’un à ma place?...
Heureusement M. de Coralth savait comment la remonter.
--Auriez-vous donc peur?... fit-il.
Peur, lui!... un homme carré comme un dé!... «Jamais de la vie!...» On le vit bien à la façon dont il enfonça résolument son chapeau sur sa tête et dont il sortit en tirant la porte très-fort.
--Quel idiot!... murmura M. de Coralth. Et dire qu’il y en a dix mille à Paris, taillés exactement sur ce joli patron!...
M. de Valorsay hocha gravement la tête:
--Remercions le hasard qu’il soit tel, prononça-t-il... Ce n’est pas un garçon d’esprit et de cœur qui consentirait à jouer le rôle que je lui destine, et qui me livrera la fière Marguerite et ses millions... Ce que je crains, c’est qu’il n’aille pas chez la d’Argelès... Vous avez vu sa répugnance!...
--Oh!... s’il n’y a que cela à vous inquiéter, tenez-vous en repos... il ira... Il irait au diable si le noble marquis de Valorsay le lui commandait...
M. Fernand de Coralth connaissait son Wilkie...
La crainte d’être soupçonné de «manquer d’estomac» par un gentilhomme tel que M. de Valorsay, eût suffi, non-seulement à lever tous les scrupules, mais encore à le pousser aux dernières extravagances, et à pis que cela, au besoin...
Pour lui, dont M. de Coralth avait été l’oracle, le marquis planant dans les sphères les plus hautes de la «grande vie» devait être un dieu.
Aussi, tout en gagnant d’un bon pas l’hôtel de Mme d’Argelès:
--Tiens!... pourquoi donc n’irai-je pas chez elle, se disait-il... Je ne lui ai rien fait, moi! Et d’ailleurs elle ne me mangera pas...
Et songeant qu’il aurait à raconter son entrevue, il s’apprêtait à s’y montrer excessivement supérieur et à rester quand même froid et goguenard, tel qu’il avait vu si souvent M. de Coralth.
--Car il vous a un chic, cet excellent bon, pensait-il, non sans une secrète jalousie. Oh!... mais un chic... et quelle distinction!
Cependant, l’aspect inaccoutumé de la maison ne laissa pas que de le surprendre et de l’intriguer considérablement.
Devant la porte, trois immenses voitures de déménagement, remplies à rompre, stationnaient...
Dans la cour de l’hôtel, on apercevait deux voitures pareilles qu’une douzaine de déménageurs en bras de chemise étaient en train de charger.
--Eh!... eh!... murmura M. Wilkie, j’ai joliment bien fait de venir!... Ça, c’est une vraie veine!... Elle allait filer comme un caissier.
Aussitôt, s’avançant vers un groupe de domestiques, en grande conférence sur le perron, de son accent le plus impérieux, il demanda:
--Mme d’Argelès!...
Les gens tout d’abord échangèrent des regards stupéfaits.
Ce visiteur, ils le remettaient parfaitement, ils savaient à cette heure qui il était, et ils ne comprenaient pas qu’après l’odieuse scène de la nuit il eût l’audace, l’impudeur de se présenter...
--Madame est là, lui répondit enfin l’un d’eux, d’un ton moins que poli, et je vais lui demander si elle consent à vous recevoir... Attendez-moi là...
Il s’éloigna, et M. Wilkie demeura au bas du perron, se redressant dans son faux-col, effilant fièrement sa mince moustache... en réalité très-embarrassé de son personnage....
C’est que les domestiques ne se gênaient aucunement pour le toiser, et il lui était impossible de ne pas lire dans leurs yeux toutes sortes de menaces, et le plus parfait mépris... Ils ricanaient très-haut, se le montraient du doigt, et il put recueillir cinq ou six épithètes d’une énergie toute biblique, lesquelles ne pouvaient s’adresser à d’autres qu’à lui...
--Drôles, pensait-il, bouillant de colère, coquins!... Ah! si j’osais!... Ah! s’il n’était pas défendu à un gentleman tel que moi de se commettre avec cette vile canaille... quels coups de canne!...
Le valet qui était allé prévenir Mme d’Argelès reparaissant, mit fin à son supplice...
--Madame veut bien vous recevoir, lui dit grossièrement cet homme... Ah! si j’étais à sa place!... Enfin, arrivez...
Il s’élança sur les talons du valet, et fut conduit à une pièce dont les tentures, les rideaux et les meubles avaient déjà été enlevés...
Là était Mme d’Argelès, occupée à entasser dans une grande malle du linge et divers effets d’habillement...
Par une sorte de prodige, elle avait survécu, l’infortunée, à l’épouvantable crise qui eût dû la tuer... Mais elle n’en avait pas moins reçu le coup de la mort, il ne fallait que la regarder pour en être sûr...
Elle était si extraordinairement changée, que sur le premier moment M. Wilkie se demanda si c’était bien elle qu’il avait devant les yeux...
C’était une vieille femme, désormais... On lui eût donné plus de cinquante ans, maintenant qu’elle apparaissait telle que l’avaient faite vingt années de tortures, de désillusions et de regrets, les larmes, les nuits sans sommeil, d’incessantes angoisses, et à la fin l’indigne conduite de son fils...
Jamais, sous ses vêtements noirs, on n’eût reconnu cette Lia d’Argelès, qui, la veille encore, mollement étendue sur les coussins de sa victoria, étalait autour du lac l’insolence de ses toilettes.
Rien ne restait de la mondaine fringante, que ses cheveux d’un blond ardent, qu’elle était condamnée à garder tels qu’elle les avait obtenus à force de teintures, comme des stigmates flétrissants de son passé...
Elle se redressa péniblement lorsque entra M. Wilkie, et de cette voix sans expression qui est celle des désespérés:
--Que voulez-vous de moi?... interrogea-t-elle.
Lui, comme toujours, au moment de réaliser ses plus heureuses conceptions, se sentit quelque peu suffoqué.
--Je venais, répondit-il, pour causer de notre affaire, vous savez!... Et puis, v’lan!... voilà que vous déménagez.
--Je ne déménage pas.
--Allons donc! ce n’est pas à moi qu’on la fait, celle-là... Et ces voitures qui sont dans la cour?
--Elles vont porter tous les meubles qui garnissaient cet hôtel rue Drouot, à la salle des ventes...
L’intelligent jeune homme eut un moment de stupeur.
--Quoi! s’écria-t-il, lessive générale, vous vendez tout?...
--Oui.
--Épatant, parole d’honneur!... Mais après?
--Je quitterai Paris...
--Bah!... Et où irez-vous?...
Elle eut un geste d’insouciance navrante, et doucement:
--Je ne sais, répondit-elle... J’irai là où personne ne me connaîtra, là où il me sera possible de cacher ma honte.
Jugeant l’entretien mal engagé, M. Wilkie n’insista pas.
--Halte-là!... pensa-t-il, si je continue elle va me faire encore la morale, et il n’en faut pas!...
Mais, d’un autre côté, une terrible inquiétude l’agitait:
Cette vente soudaine, ce départ, qui ressemblait à une fuite, cet accueil glacé, quand il s’attendait aux plus violents reproches; tout cela ne trahissait-il pas de la part de Mme d’Argelès l’inébranlable résolution de s’obstiner dans sa résistance.
--Diable! reprit-il, je ne la trouve pas drôle... Qu’est-ce que je vais devenir quand vous ne serez plus là?... Comment réclamerai-je l’héritage du comte de Chalusse?... C’est que je le veux, cet héritage, il m’est dû, j’y tiens, je vous l’ai dit. Et quand il y a quelque chose sous ce front-là...
Il s’interrompit, incapable de supporter plus longtemps les regards dont l’écrasait Mme d’Argelès.
--Rassurez-vous, prononça-t-elle d’un ton amer, je vous laisserai les moyens de faire valoir vos droits à la succession de mes parents...
--Ah!... comme cela...
--Vos menaces m’obligent à prendre ce parti si contraire à mes intentions... J’ai compris que vous ne reculeriez devant aucun scandale...
--Dame!... quand il s’agit de je ne sais combien de millions!...
--J’ai réfléchi ensuite que, sur la pente dangereuse où je vous vois lancé, rien ne peut plus vous arrêter qu’une grande fortune... Pauvre, réduit à gagner votre pain chaque jour, rebelle au travail et peut être incapable, qui sait en quels bourbiers vous rouleriez?... Avec vos goûts, vos ridicules et vos vices, qui peut dire à quelles infamies vous demanderiez de l’argent!... Avant longtemps, on vous verrait sur ces bancs de la police correctionnelle où sont allés s’échouer tant de vos pareils, et c’est par votre flétrissure que j’aurais de vos nouvelles... Riche, au contraire, vous aurez sans doute l’honnêteté des gens qui, ne manquant de rien, ne sont pas exposés aux terribles suggestions du besoin... honnêteté facile, dont il n’y a pas à se glorifier... Qui dit vertu, en effet, suppose la tentation, une lutte et la victoire...
Quoique ne comprenant pas très-bien, M. Wilkie voulait présenter une objection, mais déjà Mme d’Argelès poursuivait:
--Je suis donc allée ce matin même chez mon notaire, je lui ai tout dit, et à cette heure, ma renonciation à la succession du comte de Chalusse doit être enregistrée au greffe du tribunal...
--Comment, votre renonciation!... Ah! mais non... Ah! mais...
--Laissez-moi achever, si vous ne comprenez pas... Du moment où je renonce à cette succession, c’est à vous, mon fils, qu’elle revient...
--Vrai!...
--Oh!... soyez tranquille, je ne veux pas vous tromper... Ce que je voudrais, c’est que le nom de Lia d’Argelès ne fût pas prononcé... Je vous remettrai les pièces qui vous sont nécessaires, mon contrat de mariage et votre extrait de naissance.
C’était la joie, maintenant, qui suffoquait M. Wilkie.
--Et quand me donnerez-vous ces titres? bégaya-t-il.
--Vous les aurez avant de sortir d’ici... Mais il faut que je vous parle...