CHAPITRE III
LA FORTUNE COMPLICE
En devenant curé de campagne, Vincent de Paul, ne nous y trompons pas, restait citadin. Clichy, alors un grand village, avec des champs, de l’air frais, de vrais paysans, s’étendait jusqu’aux confins du quartier de la Madeleine. La gare Saint-Lazare, l’église Saint-Augustin ont été édifiées sur des terrains qui, au temps de notre héros, appartenaient à sa paroisse. De sa fenêtre de la rue de Seine, il apercevait peut-être, par-delà les Tuileries, les jardins et les maisons de ses ouailles. Il est probable qu’il résida tout de même, au moins pendant un an, auprès de la petite église assez lointaine de Saint-Sauveur et Saint-Médard, dont il devenait le pasteur; mais ce n’est pas sûr.
Ce qui, par contre, est certain, c’est que, même pendant cette année-là, il se réserva son logement du faubourg Saint-Germain et qu’ensuite, jusqu’en 1625, il suivit les Gondi, tantôt à la campagne, fort loin de Paris, tantôt en leur demeure de la rue des Petits-Champs, puis rue Tiquetonne, qu’on appelait alors rue Pavée. Il était toujours curé de Clichy. C’est seulement après quatorze ans qu’il devait résigner sa cure aux mains de son vicaire, Jean Souillard, lequel s’engageait à lui verser cent livres tournois l’an jusqu’en 1630. Les mœurs du temps permettaient qu’on fût curé sans beaucoup paraître à sa paroisse; et nous verrons que Vincent fit un assez bel emploi de ses treize années de ministère honoraire pour qu’on n’ait rien à lui reprocher de ce chef. Mais comme il faut se méfier des histoires qu’on raconte! En 1613, c’est-à-dire un an après son installation à Clichy, Vincent, sur un mot de son directeur Bérulle lui enjoignant de quitter cette cure, mit, au dire de ses pieux hagiographes, son petit mobilier sur une charrette, l’accompagna à pied et se dirigea vers Paris. «Je m’éloignai tristement de ma petite église de Clichy, écrivait-il à un de ses amis; mes yeux étaient baignés de larmes, et je bénis ces hommes et ces femmes qui venaient vers moi et que j’avais tant aimés. Mes pauvres y étaient aussi, et ceux-là me fendaient le cœur. J’arrivai à Paris avec mon petit mobilier, et je me rendis chez M. de Bérulle.» Rien de plus pittoresque que cette scène, rien de plus émouvant que cette lettre. Malheureusement le tableau est un faux, et la lettre aussi.
Voici ce qu’on sait exactement du passage du saint à Clichy.
Nommé le 13 octobre 1611, il ne prit possession de sa cure que sept mois plus tard. Le procès-verbal de son installation est ainsi rédigé: «Le 2 mai 1612 après-midi, il comparut à la porte de l’église de Clichy, et, montrant l’acte de résignation approuvé à Rome, il en demanda la libre entrée à Thomas Gallot, procureur de Bourgoing. Introduit dans l’église, il prit de l’eau bénite, fit l’aspersion, s’agenouilla devant le crucifix et au pied du grand autel, baisa l’autel, le missel posé dessus et le tabernacle où était renfermé le corps de Jésus-Christ, puis les fonts baptismaux, s’assit au chœur sur le siège affecté au curé, sonna les cloches, en un mot, observa toutes les cérémonies usitées en pareille circonstance. Conduit ensuite au presbytère, il y entra et en sortit librement. Alors, suivant l’édit du roi, le procureur, à haute et intelligible voix, publia et notifia cette prise de possession, et personne ne réclamant, il en remit acte à Vincent de Paul sur sa demande.»
Les habitants de Clichy ne passent pas aujourd’hui, sauf exception, pour des chrétiens accomplis. Ils apprendront tout de même avec plaisir que les villageois dont ils sont les fils furent pour Vincent de Paul des paroissiens exemplaires et charmants. Le saint, au cours d’une conférence qu’il fit aux Filles de la Charité sur l’obéissance, le 27 juillet 1653, venant à parler du temps où il paissait les brebis de Clichy-la-Garenne, leur tint ce langage: «J’ai été curé des champs (pauvre curé!) J’avais un si bon peuple et si obéissant à faire ce que je lui demandais que, lorsque je leur dis qu’il fallait venir à confesse les premiers dimanches du mois, ils n’y manquaient pas. Ils y venaient et se confessaient, et je voyais de jour en jour le profit que faisaient ces âmes. Cela me donnait tant de consolation, et j’en étais si content, que je me disais à moi-même: «Mon Dieu, que tu es heureux d’avoir un si bon peuple!» Et, un jour, Monseigneur le cardinal de Retz me dit: «Eh bien! monsieur, comment êtes-vous?» Je lui dis: «Monseigneur, je suis si content que je ne le vous puis dire.--Pourquoi?--C’est que j’ai un si bon peuple, si obéissant à tout ce que je lui dis, que je pense en moi-même que ni le Saint-Père, ni vous, monseigneur, n’êtes si heureux que moi.» Oui, mes sœurs, cela donne une consolation admirable quand l’on voit un troupeau marcher dans l’obéissance.»
Le berger de ce troupeau savait commander. Il fit, dans son grand village, du ministère ardent et il le fit dans l’allégresse. Nous le verrons mieux à l’œuvre un peu plus tard et nous étudierons alors sa méthode. Il eut d’ailleurs du mérite à se montrer dès ce moment prêtre actif et écouté, car il manquait d’habitude; et, par exemple, il n’avait pas pris le temps, dans sa carrière mouvementée, d’apprendre à chanter. Il s’en désolait encore, un an avant sa mort, dans une conférence du 26 septembre 1659 aux pères de la Mission. Écoutez-le: «Je dirai, à ma confusion, que, quand je me voyais à ma cure, je ne savais comme il m’y fallait prendre; j’entendais ces paysans qui entonnaient les psaumes, avec admiration, ne manquant pas d’une seule note. Pour lors je me disais: «Toi qui es leur père spirituel, tu ignores cela»; et je m’affligeais.» Il chantait mal, mais déjà il bâtissait bien. Il avait trouvé une église en ruines, avec un mobilier et des ornements pitoyables. Il construisit une église neuve et la dota de tous les meubles et effets nécessaires. Les historiens disent que tout cela fut fait en un an, mais il ne faut pas les croire. Les derniers vitraux furent posés et les derniers comptes réglés en 1625, c’est-à-dire treize ans après son arrivée à Clichy. Avec quel argent fit-il face à de telles dépenses? Pas avec le sien, ni avec celui de ses pauvres ouailles. Il avait certainement à Paris dès ce moment des protecteurs, de riches personnages qu’il avait réussi à séduire. Dans ce temps même, quoique pourvu d’un bénéfice et d’une cure importante, il s’était personnellement endetté, nous l’avons vu, de trois cents livres. Pauvre, avec de l’argent plein les mains: il commençait sa grande carrière.
La petite église existe encore, communiquant par le fond du chœur avec une autre, beaucoup plus grande, qui a été construite perpendiculairement à elle il y a peu d’années. Du dehors elle est vieillotte et touchante. Son toit de tuiles brunes la couvre à mi-corps comme une petite chapelle frileuse et confortable. Aucune architecture, mais des murs bien droits en pierre dure avec les ouvertures qu’il faut pour qu’on voie clair au-dedans. Sur le porche une tour carrée, avec un toit pointu et un coq. On montre à l’intérieur la chaire où aurait prêché le saint, les fonts où il a certainement baptisé, la croix qu’il a peut-être tenue dans ses mains quand il allait visiter les malades. On voudrait s’émouvoir devant la petite caisse de vieux bois d’où il harangua ses ouailles pour la première fois. Car si, en 1612, le peuple de Clichy fut si empressé à son confessionnal, c’est sans doute qu’il sut l’y appeler avec les mots qu’il fallait. Ce n’est malheureusement pas dans cette chaire que ces mots furent dits. Car celle-ci, comme tout le mobilier de la nouvelle église, n’y entra évidemment que la bâtisse finie, ou au moins couverte. Il a probablement mis, il y a trois cents ans, dans son église la chaire qu’on nous fait voir, mais il est bien incertain que lui-même se soit jamais mis dans cette chaire-là.
Un jour de 1613, M. de Bérulle lui fit connaître qu’il avait trouvé pour lui une bonne place à Paris. En vérité, la place était fameuse: il s’agissait d’entrer chez les Gondi. Pour faire comprendre à des gens d’aujourd’hui comment un homme de cette trempe put laisser son troupeau pour se joindre à la domesticité d’un seigneur, même puissant, surtout puissant, il faut beaucoup d’explications. La première est sans doute que, la chose paraissait bonne à M. de Bérulle, Vincent, qui s’exerçait à l’obéissance, céda pour céder. Je ne crois d’ailleurs pas que son directeur eût facilement fait faire une sottise à cet homme intelligent. L’aventure était belle et méritait que Vincent abandonnât tout le reste pour le destin qu’on lui offrait. Il vit cela tout de suite, et partit. Dès ce moment, il est difficile de déterminer les lieux exacts où il résida. Il garda son logement de la rue de Seine. Il n’abandonna pas absolument son troupeau de Clichy, et veilla notamment à l’édification de l’église nouvelle; et le principal de son temps, il le donna aux Gondi.
On voit au Louvre, au bas de la grande toile de Rubens qui commémore le mariage de Marie de Médicis, un amour de petit chien, un chien de manchon, disons un chien de reine. C’est une sorte d’épagneul tout menu, avec des oreilles pendantes et soyeuses, une queue souple, richement fournie; le poil est blanc et feu, en larges taches; les pattes sont courtes; le corps flexible; il faudrait aujourd’hui, parce que c’est la mode, écraser un peu le museau, qui est pointu et trop long. On apprendra peut-être avec surprise que c’est à deux ou trois roquets de cette sorte, qui surent attirer sur eux l’attention d’une belle Florentine, que Vincent de Paul a dû de faire une certaine carrière et pas une autre. Il y avait à Lyon, un jour que l’omnipotente Catherine de Médicis s’y trouvait de passage, un singulier ménage. Le mari, d’origine italienne, s’appelait Antoine de Gondi. Sa femme, une lyonnaise intrigante, peu satisfaite sans doute des affaires du bonhomme, banquier de son état, mais banquier véreux, avait imaginé de se donner un revenu supplémentaire en élevant des chiens. La future reine--François Ier vivait encore--eut envie des bêtes que sut lui présenter l’habile aventurière. Elle en acheta plusieurs, et fit mieux: elle emmena aussi, pour soigner la marchandise, la marchande et son mari. Le ménage avait un fils, Albert, plus honnête que le père, ce qui n’est pas lui faire un grand compliment, mais bien plus débrouillard encore que la mère, et cela, c’est dire qu’il était un gaillard.
Après avoir soigné les chiens, la dame fut priée d’élever les enfants de la reine. Comment le jeune Albert fit sa fortune à la cour de Catherine, puis sous les trois rois ses fils, on aurait plaisir à le raconter[2], mais c’est Vincent qui nous intéresse et il faut abréger. Retenons que peu d’années plus tard, l’habile garçon jouissait d’une fortune considérable. Il avait épousé une femme riche, Catherine de Clermont, qui lui avait apporté le comté et la baronnie de Retz, aux bouches de la Loire. On le fit maréchal et c’est sous le nom de maréchal de Retz qu’il est connu. Premier gentilhomme de la Chambre sous Henri II, il remplissait l’office de connétable au sacre de Henri III, et ce prince le fit général des galères, chevalier du Saint-Esprit et tout le reste, avec les plus fastueux avantages matériels. Il avait des frères, dont l’un fut d’église, et devint évêque de Paris et cardinal. Celui-là occupait le siège quand Vincent entra dans la famille.
[2] Cf., pour plus amples détails, Le Cardinal de Retz, par L. Batiffol. Paris, Hachette, 1927.
Des quatre fils de cet Albert, fils lui-même de la dame aux chiens, les deux aînés prirent la soutane comme leur oncle et lui succédèrent l’un après l’autre sur le siège de Paris, qui restait ainsi dans la famille. Le premier fut évêque et cardinal; le second, qui ne reçut point la pourpre, eut la petite compensation de voir le siège promu au rang d’archevêché. Un frère de ces deux prélats, s’appelait Philippe-Emmanuel et c’est lui qui prenait Vincent à son service en 1613. Le seigneur qui arrachait à ses ouailles le curé de Clichy n’avait pas hérité du génie, mais de la fortune de son père et de ses titres, notamment de celui de général des galères; et Vincent entrait, voilà l’important, chez le neveu du cardinal et, par surcroît, chez le frère du coadjuteur; et, ce coadjuteur mort, il y avait l’autre frère qui devait--mais on ne le savait pas encore--régner aussi, régner trente-trois ans, sur l’Église de Paris; et la jeune Madame de Gondi, à peine Vincent avait-il posé le pied dans la maison, mettait au monde un enfant méchant, qui, plus tard--mais c’est cela surtout qu’on n’aurait jamais deviné--serait le successeur endiablé de ses deux oncles, le pervers, l’étourdissant, le légendaire Paul de Gondi, ce cerveau brûlé de cardinal de Retz.
Convenons que pour un petit abbé sans nom, sans fortune, natif de Pouy en Gascogne, la place était belle. Si l’on tient compte des mœurs du temps, il faut croire que Bérulle, chargé par l’opulente famille de trouver un précepteur convenable, choisit Vincent, non pour plaire à celui-ci, mais pour être agréable aux Gondi. Le curé de Clichy convenait, parce qu’il avait déjà frayé avec les puissants de ce monde. Nous l’avons vu pendant deux ans dans la familiarité de Marguerite, fille de Catherine de Médicis; cette Margot, la grand’mère d’Emmanuel de Gondi l’avait élevée, très mal élevée. Il y avait d’ailleurs tant d’intimité entre ces Gondi et les Valois, que la reine, quand les fossés du Louvre, qui empestaient, la dégoûtaient trop, s’en allait habiter dans la belle maison que possédaient ses amis au lieu où est aujourd’hui le théâtre de l’Odéon. D’autre part, Vincent, familier des grands, avait donné jusqu’ici à l’enseignement le plus clair de son temps: à Dax, à Toulouse, probablement à Paris aussi, car il avait bien fallu, avant d’entrer chez Marguerite, qu’il gagnât sa vie. Bérulle le savait, par surcroît, excellent prêtre. Il ne s’inquiéta sans doute ni de l’avis, ni de l’avenir de celui qu’il choisissait. C’était l’homme convenable: il fallait qu’il obéît.
L’homme convenable fut obéissant, mais à bon escient. Il apprit d’ailleurs sans plaisir ce qu’attendaient de lui les gens au service de qui on l’appelait. Il s’agissait d’instruire l’aîné des enfants, le petit Pierre, qui avait onze ans. Le cadet, né en 1610, était encore aux mains des femmes; le dernier, sa mère l’attendait dans quelques jours. C’est à Montmirail que Vincent alla rejoindre les parents de son élève, à Montmirail en Champagne, sur la ligne, où deux fois, au seuil du XIXe siècle, et au seuil du XXe, s’est arrêtée la vague des envahisseurs. Les Gondi possédaient là une belle demeure, qui appartient aujourd’hui au duc de la Rochefoucauld-Doudeauville. Le maître de céans passait pour un digne homme, mais, nous l’avons dit, sans grande malice. Le personnage intéressant, c’était la femme. Elle devait s’entendre tout de suite avec le précepteur de son enfant, car elle était pieuse, charitable, pleine de scrupules; et de telles âmes, qui cherchent avidement des guides, n’ont pas souvent l’aubaine de trouver un saint, et de cette rude qualité, dans leur maison.
Vincent remplit sans doute avec application son office de précepteur, quoique nous n’en sachions rien. Son élève ne lui a pas fait spécialement honneur; il paraît qu’il était turbulent; dans la vie, ce fut un brave garçon et un garçon brave, mais sans éclat. Quand l’inévitable arriva et que Mme de Gondi devint la pénitente de Vincent, elle et lui s’entendirent pour travailler à secourir, dans leurs âmes et dans leurs corps, les pauvres gens qui peuplaient les immenses domaines des Gondi. Elle offrait son argent et sa bonne volonté; et ce pauvre prêtre, on peut dire qu’elle le combla. Elle et son mari ont été pour Vincent des mécènes, et sous sa main. Ce qui ne gâtait rien, ils se faisaient ses disciples, entrant comme ils pouvaient dans ses vues, impatients de bien faire à son école. Mais c’étaient un homme et une femme de leur monde et de leur temps. Si bon qu’il fût, il finit par ne plus pouvoir les supporter. Elle, trop attachée à son directeur, l’importunait. Lui, à la veille de l’assassinat du maréchal d’Ancre et de l’exil à Blois de Marie de Médicis, se trouvait mêlé dangereusement à la politique. Les grandes familles de sang français en avaient assez des Florentins, quels qu’ils fussent, et les Gondi sans doute n’étaient pas menacés, mais leur maison, où s’agitaient des partisans, se faisait bruyante. Avec cela les enfants--car le petit Henri avait sept ans maintenant et Vincent apprenait aussi le latin et le grec à celui-là,--les enfants devenaient insupportables. Un soir de 1617, le précepteur planta là tout son monde et disparut.
Cette fuite extraordinaire fut un coup de génie, un acte dont Vincent avait certainement mesuré la grandeur, car il y jouait sa carrière. Il faut convenir qu’il la joua bien. Si humble qu’il fût ou qu’il s’efforçât d’être, il n’ignorait pas qu’en échappant aux Gondi, il devenait leur maître. Et Dieu permit que fussent satisfaites à la fois, dans cette aventure, toutes ses ambitions, y compris la plus haute. Il rêvait de se donner totalement aux pauvres gens, ce qu’il fit dès lors et pour toujours, et c’était l’essentiel; mais il ne lui déplairait pas de disposer comme devant, pour le succès de son apostolat, de l’appui de ces Gondi. Nous allons voir que son escapade eut cet effet, le jour où il se retrouva dans leur maison, qu’ils n’usèrent plus de lui ou guère, mais qu’il usa d’eux à son appétit, qui était grand.
Je ne vais pas raconter à cette place ce qu’il fit dans la paroisse très lointaine dont il devint tout à coup le curé. Car, sur une invitation de Bérulle, qui avait joué son rôle dans cette affaire, mais cette fois au profit de Vincent et contre ses maîtres, il avait couru d’une traite de Paris au fond de la Bresse, à Châtillon-sur-Chalaronne, qu’on appelait alors Châtillon-les-Dombes. Là il fit des sortes de prodiges et nous l’y considérerons au prochain chapitre, dans le premier épanouissement de son immense charité, dans sa sainteté commençante.
Ici nous parlons des Gondi. Leur désespoir fut pitoyable. Les pauvres gens l’exprimèrent en des lettres dont plusieurs sont venues jusqu’à nous. La plus curieuse est de la pénitente abandonnée; on en a une aussi de son mari. Elle avait pressenti, la pauvre femme, son grand malheur, car elle commence ainsi, s’adressant à l’infidèle: «Je n’avais pas tort de craindre de perdre votre assistance, comme je vous ai témoigné tant de fois, puisqu’en effet je l’ai perdue.» C’était une créature inquiète; pour Vincent, qui n’était pas patient, elle devait être exaspérante. Lisez la suite: «L’angoisse où j’en suis m’est insupportable sans une grâce de Dieu tout extraordinaire, que je ne mérite pas. Si ce n’était que pour un temps, je n’aurais pas tant de peine, mais quand je regarde toutes les occasions où j’aurais besoin d’être assistée, par direction et par conseil, soit en la mort, soit en la vie, mes douleurs se renouvellent. Jugez donc si mon esprit et mon corps peuvent longtemps porter ces peines. Je suis en état de ne rechercher ni recevoir assistance d’ailleurs, parce que vous savez bien que je n’ai pas la liberté pour les besoins de mon âme avec beaucoup de gens.» C’est celui-là qu’il lui faut, pas un autre. Cette enfant gâtée n’entend point s’adresser à n’importe qui; elle trouve intolérable que l’élu se soit dérobé à son caprice; elle le menace: «Si après cela vous refusez, je vous chargerai devant Dieu de tout ce qui m’arrivera et de tout le bien que je manquerai à faire, faute d’être aidée.» Et puis, sachant quel homme il est, elle n’ose l’offenser davantage, et la voilà qui se fait toute petite et d’ailleurs très habile, car elle s’est mise, par son mariage, à l’école de l’Italie. Elle ne cesse point de parler d’elle-même, elle ne saurait; mais elle pense aussi aux autres, à ceux qui intéressent surtout Vincent. «J’invoque Dieu et la Sainte Vierge de vous redonner à notre maison pour le salut de toute notre famille et de beaucoup d’autres, vers qui vous pouvez exercer votre charité.» Elle parle de son mari. «Ne résistez pas au bien que vous pouvez faire aidant à son salut, puisqu’il est pour aider un jour à celui de beaucoup d’autres.» Ayant ainsi songé par deux fois dans la même lettre à son prochain, elle revient à son sujet, c’est-à-dire à elle-même, la pauvrette. Et elle termine ainsi: «Je sais que, ma vie ne servant qu’à offenser Dieu, il n’est pas dangereux de la mettre au hasard; mais mon âme doit être assistée à la mort. Souvenez-vous de l’appréhension où vous m’avez vue en ma dernière maladie en un village; je suis pour arriver en un pire état; et la seule peur de cela me ferait tant de mal que je ne sais si sans ma grande disposition précédente elle ne me ferait pas mourir.»
Pauvre femme! La voilà donc qui se meurt! Le mari, plus sobre, plus bref surtout, parce qu’il est homme, trouve, lui aussi, des arguments qui ne sont pas médiocres. J’espère, lui dit-il, «que vous accorderez à mes prières et aux conseils de tous vos amis le bien que je désire de vous. Je ne vous en dirai pas davantage, puisque vous avez vu la lettre que j’écris à ma femme. Je vous prie seulement de considérer qu’il semble que Dieu veut que, par votre moyen, le père et les enfants soient gens de bien.»
Emmanuel de Gondi se faisait une idée petite des vues de Dieu sur Vincent de Paul, à moins qu’il ne s’en fît une excessive de lui-même et de ses fils parmi tant d’autres dans le royaume, qui pouvaient aussi crier misère ou miséricorde.
Sa femme et lui usèrent de tout pour attendrir le fugitif. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on se fait recommander, par ses amis et par les autres, aux puissants dont on attend un avantage. Vincent ayant répondu à Mme de Gondi par une lettre que nous n’avons plus, mais dans laquelle, au dire d’Abelly, il invitait sa pénitente à se plier au bon plaisir de Dieu, elle aurait pu répliquer que peut-être était-ce là seulement le bon plaisir de M. Vincent. Mais elle n’était pas d’humeur à plaisanter. Elle fit faire à tout le monde des lettres de supplication. Ses enfants écrivirent, et c’était pour attendrir le cœur d’un si bon homme; le cardinal écrivit, et c’était pour donner à réfléchir à ce prêtre obéissant; le P. de Bérulle écrivit, et cela devenait sérieux. On ne nous dit pas ce qu’avait mis dans sa lettre ce religieux de bon conseil. Et sans doute la question n’était-elle pas de savoir si Vincent rentrerait, mais à quelles conditions il rentrerait.
Il était parti en mars 1617. Le 24 décembre de la même année, veille de Noël, il reprenait sa place au foyer des Gondi, alors à Paris, rue des Petits-Champs. Il rentrait en vainqueur. Tout nous autorise à croire que, dès lors, il ne s’occupa plus jamais des enfants, et l’on a plaisir à penser qu’il n’a pas eu de part dans l’éducation du troisième fils, le futur cardinal de Retz. Ne dites pas que c’est dommage et que peut-être il en eût fait un honnête homme: celui-là était un gredin de naissance et d’ailleurs un gredin agréable, que Vincent, dans ses vieux jours, devait couvrir d’une tendresse paternelle; et cette tendresse étonne d’abord et pourrait scandaliser, mais elle n’allait pas au Prince de l’Église, elle consolait un enfant méchant, devenu grand et malheureux.
On verra, dans la suite de ce livre, le détail de ce qu’ont fait les Gondi, le mari et la femme, pour Vincent, et, par lui, pour les pauvres gens de France et pour l’Église. Ils ont eu le beau mérite d’ouvrir à cet homme une carrière immense. Le cas est assez rare d’un tel accord entre deux puissances si contraires: des grands, un paysan de génie. Car il est resté, c’est sa force, un homme du petit peuple, c’est-à-dire un juge pour les princes de la terre, qui se croient supérieurs parce qu’ils sont compliqués. Les simples, quand ils sont intelligents, voient, avec leurs yeux clairs, beaucoup plus juste que leurs maîtres. Et ils les connaissent, alors que ceux-ci, dédain ou impuissance, ne savent rien de ceux qui marchent au-dessous d’eux. La lettre de Mme de Gondi à Vincent, les hommes instruits et pieux qui l’ont commentée dans des livres ont trouvé qu’elle était édifiante. Vincent y a lu le cri d’une égoïste, cri douloureux, sincère et maladroit comme une colère d’enfant. Il a vu qui lui parlait: alors l’idée d’obéir n’est pas entrée dans son esprit, mais il a eu pitié. Les Gondi ne pouvaient pas supposer que leur tutelle si généreuse fût accablante. On sourit aux petits et on les piétine en même temps. Mme de Gondi souriait avec mélancolie et, sous sa fraise empesée, ne voyait pas ce que faisaient ses pieds. Vincent, au lieu de se plaindre, se dégagea. Alors, ses maîtres continuant à l’aimer sans lui faire mal, leur intimité put durer et fut féconde.
Parmi les entretiens de M. Vincent avec ses missionnaires se trouve le Résumé d’une conférence sur l’emploi d’aumônier auprès d’un grand. Il y donne des conseils pleins de sens et dans la langue la plus savoureuse. «Il serait à souhaiter, dit-il d’abord, que cet aumônier fût un saint ou du moins un homme bien intérieur.» On assure que c’est souvent d’eux-mêmes que parlent les romanciers dans leurs romans: les saints aussi dans leurs instructions. Celui-là, ce disant, pensait sans doute au temps où de se voir debout et gauche devant la reine Marguerite l’avait jeté dans la sainteté. Et il formule aussitôt sa recette pour bien servir dans de telles maisons; il l’a d’ailleurs dite plusieurs fois, dans d’autres entretiens et dans ses lettres, notamment le 29 septembre 1636, où il écrivait à Robert de Serjis: «J’avais pour maxime de regarder Monsieur le général en Dieu, et Dieu en lui, et de lui obéir de même et à feu Madame comme à la Vierge, et de ne me présenter si ce n’était qu’ils m’appelassent ou pour quelque affaire pressant et d’importance.» Si l’on veut bien y réfléchir, rien de cela n’est très flatteur pour les maîtres, qu’on transfigure avant de se tourner vers eux, et à qui l’on prend garde de se livrer. La prudence, il la poussait fort loin. Après le conseil charmant de «beaucoup honorer les domestiques et les traiter doucement, cordialement et fort respectueusement», il ajoute, ce sage: «Et se faut bien garder de s’enquérir des nouvelles de la maison, ni de l’État»! Dans cette conférence sur l’Aumônier chez les grands, il dit encore qu’il ne faut point faire la morale à tout propos aux gens de la maison, «mais c’est, dit-il, de gagner les serviteurs, marmitons, et les prendre en particulier pour les instruire.» Mais le voici à table. «L’aumônier doit dîner avec le maître d’hôtel; là, il se met à table après lui; la coutume a prévalu pour ce désordre. Il doit ici être un grand exemple de vertu, de retenue, ne pas reprendre beaucoup pour de petites choses et même faire un peu la sourde oreille; ne pas trop élever quelquefois les yeux au ciel; et si d’aventure il entendait, par exemple, que Dieu est injuste, il doit, dans ces rencontres, prendre la parole; mais, hors ce cas, attendre en particulier à reprendre ces personnes-là, car de le faire sur-le-champ, d’ordinaire ce sont des gens bien ferrés, le diable se fourre là-dedans, et on y gagne fort peu.»
Un jour il a vu François de Sales, après avoir dit sa messe et ôté sa chasuble, se retourner vers Monsieur le général des galères et lui faire une inclination. «Il me semble, de plus, écrit Vincent, qu’on doit porter aux grands le corporal à baiser et que l’on leur va donner de l’eau bénite après la messe.» Il ajoute tranquillement, parlant de ces divers usages: «Je ne l’ai jamais fait et n’en sais rien; vous vous en informerez.» Il était humble, discret, mais pas servile; moyennant quoi, quand c’était son heure de commander, il se faisait obéir. Il a raconté lui-même que ce pauvre Emmanuel de Gondi eut l’étrange idée de se mettre un jour, par une dévote assistance à la messe, en état de se battre en duel, l’instant d’après, ce qui revenait à demander à Dieu la grâce de bien réussir un péché mortel. «Cet aumônier, nous dit Vincent parlant de lui-même, après avoir célébré la messe et lorsque tout le monde se fut retiré, s’alla jeter aux pieds de son maître, qui était à genoux, et là, lui dit: «Monsieur, permettez qu’en toute humilité je vous dise un mot: je sais que vous avez dessein de vous aller battre en duel; je vous dis, de la part de mon Dieu, que je viens de vous montrer et que vous venez d’adorer, que, si vous ne quittez pas ce mauvais dessein, il exercera sa justice sur vous et sur toute votre postérité.»
Le général des galères ne résista pas à cet ordre pathétique: le duel n’eut pas lieu. Et cette histoire, racontée par Abelly ou par un autre, on hésiterait à la croire. C’est Vincent lui-même qui nous rapporte avec simplicité ce qu’il a fait ce jour-là. Il n’y a donc qu’à ôter son chapeau et à baisser la tête. J’ai dit au commencement de ce livre que nous ne parlerions pas du bon, mais du grand M. Vincent. Son cœur était de feu et sous les mots qu’il disait couvait une passion ardente; mais cela, ce n’est pas de la bonté, c’est beaucoup plus. Il se savait un pauvre misérable sur la terre et tous les hommes pareils à lui. La détresse de la créature, il la connaissait par droit de naissance. Il voyait chacun des hommes tout menu dans la main de Dieu, et tremblait pour le destin de cette chose à la fois petite et grande, et si fragile. Ce n’était pas le bon homme qu’on a dit, aimant le prochain par inclination, mais un être consumé de compassion pour les hommes, parce qu’il les voyait dans leur nudité. Son amitié pour eux n’était pas un sentiment, c’était une vue intense de leur bassesse: et pour redresser leurs pas stupides ou téméraires, il faisait des gestes et disait des mots qu’on n’a pas égalés.
Alors, du marmiton à Monsieur le général, tous obéissaient. Et la générale, dont il nous dit, dans sa langue toujours emplie de politesse, qu’elle était «sujette à une grande promptitude», ce qui, pour nous, signifie qu’elle devait être insupportable, la générale cédait aussi à cet homme irrésistible. «Il me souvient, disait-il un jour à ses Filles de la Charité, que Madame la générale, son confesseur s’en allant une fois en voyage à cinquante lieues d’où elle était: «Eh! monsieur, lui dit-elle, vous vous en allez! A qui aurai-je recours en mes peines?» Il lui répondit: «Madame, Dieu y pourvoira. Vous vous pourrez adresser à Monsieur tel et à un tel, celui-ci pour vos confessions ordinaires, et celui-là pour votre conseil, si l’autre ne vous suffit: et si l’un et l’autre ne mettent pas votre esprit en repos, je vous conseille, madame, de le chercher aux pieds de la croix.» Et Vincent nous assure que, peu de jours après, la dame lui écrivait: «Monsieur, j’ai expérimenté les moyens que vous m’avez donnés pour apaiser mon esprit dans ses peines; mais je n’en ai point trouvé de tels que celui de me jeter aux pieds d’un crucifix. Ce que les hommes m’ont dit n’était point ce que je cherchais; je l’ai trouvé là avec toute la consolation que les créatures ne me pouvaient donner.»
Elle avait donc fait, depuis sa lettre au curé de Châtillon-les-Dombes, quelque progrès. Elle en fit, la pauvre femme, jusqu’à sa mort, qui survint le 23 juin 1625. Elle venait, trois mois plus tôt, de présider à la fondation de la congrégation des prêtres de la Mission: elle pouvait, ayant ainsi couronné sa vie, s’en aller au royaume de Dieu. Vincent, bien qu’elle le suppliât en son testament de demeurer auprès de son mari et de ses fils, reprit alors sa liberté. Il avait appartenu douze ans à cette maison, qui, lui parti, se disloqua. Emmanuel de Gondi entra à l’Oratoire. L’aîné des fils, devenu général des galères après son père, épousa une cousine; et de ce ménage où se fondaient les branches survivantes de la famille, naquirent deux filles, qui ne firent point souche. Le deuxième élève de Vincent avait péri à la chasse, à douze ans, d’une chute de cheval. Le troisième a donné au nom de Retz plus qu’à celui de Gondi l’éclat que nous savons.
Ainsi naissent et meurent ces grandes familles, qu’on croit anciennes et solides et qui, comme tout le reste, surgissent et passent. La richesse, la puissance, les honneurs étaient des biens éphémères autrefois comme aujourd’hui. Mais alors aussi bien que maintenant, on pouvait, en s’en allant, laisser une œuvre ou seulement un peu de cendre. Les Mémoires du cardinal de Retz sont l’un des monuments qu’aura légués au monde la branche française des Gondi. L’autre legs est plus précieux: c’est un grand saint.
Vincent de Paul eût vécu saintement sans les Gondi. Mais les hommes l’auraient peut-être ignoré, et le bien qu’il fait depuis trois siècles à tous les coins du monde eût été perdu. Qui sait d’ailleurs les hautes carrières qu’a découragées la malchance? Il faut la grâce de Dieu pour faire un saint; il y faut aussi de grands dons; il y faut encore la faveur du destin. La postérité retiendra que, pour M. Vincent, la fortune complice avait pris les deux visages de Philippe-Emmanuel de Gondi et de Françoise-Marguerite de Silly, son épouse.