‹ La vraie vie de Saint Vincent de PaulChapitre 5 sur 10 · CHAPITRE IV

CHAPITRE IV

DE L’UTILITÉ D’ÊTRE ÉLOQUENT

Saint Vincent est arrivé à sa carrière charitable en deux étapes. Il s’est inquiété du bonheur éternel des pauvres gens d’abord, de leur sort humain ensuite. Sa première vocation, celle de pêcheur d’âmes, il l’a reçue subitement, un matin qu’il prêchait en la petite église de Folleville, en Picardie. C’était le 25 janvier 1617, jour de la conversion de saint Paul. Quelques mois plus tard, à Châtillon-les-Dombes, il accédait à la deuxième étape; en chaire, comme à Folleville, il connut tout à coup sa puissance pour secourir, dans leur détresse matérielle, les malades et les pauvres. Aux sources humaines de sa sainteté, on trouve, dans les deux cas, son éloquence.

Le sermon de Folleville fut prononcé dans de curieuses circonstances. Mme de Gondi avait coutume avant son mariage de se confesser pendant les mois d’été dans cette petite paroisse, située au milieu des terres de ses parents. Un jour il lui sembla, tandis qu’elle baissait la tête pour recevoir son pardon, que le curé bredouillait n’importe quoi au lieu de l’absoudre. Mais il faut laisser la parole à Vincent, qui va nous raconter cette histoire à sa façon. Donc ce curé, nous dit-il, «marmottait quelque chose entre ses dents et fit ainsi encore d’autres fois qu’elle se confessa à lui; ce qui la mit un peu en peine; de sorte qu’elle pria un jour un religieux qui l’alla voir de lui bailler par écrit la formule de l’absolution. Et cette bonne dame, retournant à confesse, pria ledit sieur curé de prononcer sur elle les paroles de l’absolution contenues en ce papier; ce qu’il fit. Et elle continua de le faire ainsi les autres fois suivantes qu’elle se confessa à lui, lui donnant son papier, pour ce qu’il ne savait pas les paroles qu’il fallait prononcer, tant il était ignorant.» Vincent de Paul était fixé sur la qualité du clergé de son temps, et c’est à le ramener à ses devoirs qu’il devait plus tard consacrer un des grands efforts de sa carrière. Tout de même ce curé de Folleville passait la mesure. Le plus fort est qu’ainsi averti par Mme de Gondi devenue sa pénitente, Vincent s’aperçut que lui aussi, lui prêtre de Dieu, faisait quelquefois l’aveu de ses fautes à des ignorants de cette espèce. «Je pris garde, nous dit-il bien doucement, et fis plus particulière attention à ceux à qui je me confessais, et trouvai qu’en effet cela était vrai et que quelques-uns ne savaient pas les paroles de l’absolution.»

Les paysans de Folleville, en tout cas, n’étaient pas absous, et cela durait, Vincent le savait, depuis des années. Un soir, on l’appela auprès d’un bonhomme qui se mourait à Cannes, à trois lieues de Folleville. Ce moribond «était, nous dit le saint, en réputation d’être le plus homme de bien, ou au moins un des plus hommes de bien de son village.» L’aumônier de Mme de Gondi lui dit les paroles qu’il fallait pour le décider à une révision de toutes ses confessions précédentes. Ce faisant, il entendait réparer la faute du curé, du curé qui ne savait pas donner l’absolution. Mais il arriva ce qu’on n’attendait pas. A peine absous par M. Vincent, le vieillard--il avait quatre-vingts ans--se tourna vers Mme de Gondi qui venait d’entrer et lui dit: «Madame, j’étais damné sans cette confession; oui, madame, j’étais damné; j’avais des péchés que je n’avais osé confesser, et jamais je ne m’en fusse confessé sans cette confession.» Et il avoua devant Mme la générale un horrible péché de sa vie passée. Il ajouta qu’il avait toujours omis de s’en accuser, faisant ainsi un sacrilège à chaque confession nouvelle et un autre sacrilège toutes les fois qu’il communiait. Après quoi, il mourut. Et Mme de Gondi s’écria, parlant à M. Vincent: «Ah! monsieur, qu’est-ce que cela? Qu’est-ce que nous venons d’entendre? Il en est sans doute ainsi de la plupart de ces pauvres gens. Ah! si cet homme, qui passait pour homme de bien, était en état de damnation, que sera-ce des autres qui vivent plus mal? Ah! Monsieur Vincent, que d’âmes se perdent! Quel remède à cela?» Et elle le pria de faire sur-le-champ aux paysans de ce village un sermon pour les exhorter à la confession générale.

Vincent, le mercredi suivant, fit le sermon. «Dieu, dit-il, donna bénédiction à mon discours; et toutes ces bonnes gens furent si touchés, qu’ils venaient tous pour faire leur confession générale. Je continuai de les instruire et de les disposer aux sacrements, et commençai de les entendre. Mais la presse fut si grande que, ne pouvant plus y suffire, avec un autre prêtre qui m’aidait, Madame envoya prier les révérends pères Jésuites d’Amiens de venir au secours.» Et les Jésuites d’Amiens, ajoute le saint dans son langage positif, «trouvèrent de quoi s’occuper».

Dès ce jour, les Missions, l’une des deux grandes œuvres de Vincent, étaient fondées. Car, nous dit-il, «cela fut cause qu’on continua le même exercice dans les autres paroisses des terres de madite dame durant plusieurs années, laquelle voulut entretenir des prêtres pour continuer des missions et nous fit avoir à cet effet le collège des Bons-Enfants, où nous nous retirâmes, M. Portail et moi, et prîmes avec nous un bon prêtre, à qui nous donnions cinquante écus par an. Nous nous en allions ainsi tous trois prêcher et faire la mission de village en village. En partant, nous donnions la clef à quelqu’un des voisins...»

Cette clef qu’on donne aux voisins quand on s’en va, ces cinquante écus qu’on baille pour une année de travail à un confrère peu gourmand: voilà les petites choses qui se retrouvent aux origines de tout ce qu’a fait de grand M. Vincent. Mais il y a, sous ces apparences si pauvres, un grand souffle, celui d’une âme exceptionnelle. Cette âme sait les mots qu’il faut dire pour emporter les hommes légers dans son mouvement, comme du duvet dans un tourbillon. C’est un discours heureux qui a tout engagé. Vincent gardera jusqu’à sa mort le souvenir de ce sermon du 25 janvier 1617 et il a multiplié ses remerciements publics à la Providence pour avoir employé ce jour-là son serviteur à des fins qu’humble prêtre il était bien incapable et bien indigne d’apercevoir. «Qui m’eût dit cela alors, j’aurais cru qu’il se serait moqué de moi, et néanmoins c’était par là que Dieu voulait donner commencement à ce que vous voyez.» Et il ajoute, joignant les mains; «Appellerez-vous humain ce à quoi nul n’avait jamais pensé?»

On comprendra le parti-pris de l’auteur de ce livre de ne pas faire intervenir la grâce de Dieu à tous les bons endroits de son récit. Une fois pour toutes, il est entendu que Vincent reçut, pour accéder à la sainteté et s’y maintenir, un secours surnaturel. Nous parlerons à loisir des vertus de ce grand saint et de ce que nous pouvons connaître de sa vie intérieure. Mais l’action divine en son âme est un secret dont ni Dieu ni lui ne nous ont fait part. Ce qu’on ignore, il vaut mieux n’en pas discourir à sa fantaisie, mais on peut s’inquiéter des voies humaines par où Dieu a réalisé ses grands desseins. L’éloquence de Vincent a été l’une de ces voies, au moins ce jour-là.

Et elle le fut une autre fois, dans une circonstance encore plus émouvante. Nous allons raconter cette deuxième histoire, avant d’examiner d’où venait la puissance oratoire de ce paysan, dont nous avons déjà dit, on s’en souvient, qu’au temps de sa jeunesse il était un charmeur.

Deux mois après le sermon de Folleville, Vincent quittait secrètement les Gondi et courait à Châtillon-les-Dombes. Avant même les raisons que nous avons déjà données de cette fuite, il faut évidemment placer l’impatience du nouvel apôtre de secouer tout le reste pour se rendre sans délai à l’appel de Dieu. Mme de Gondi l’a guidé, poussé, dans la grande voie où il est maintenant engagé; mais de tels patronages sont à la fois salutaires et pesants; ils aident et retiennent; ils suscitent et ils entravent. Bref, Vincent s’était sauvé.

Il aurait pu s’en retourner vers ses ouailles de Clichy, sur qui étaient tombées, voilà cinq ans, ses premières paroles ardentes, et qu’il avait attirées en foule à son confessionnal, quoiqu’il fût alors un curé sans expérience. Il aimait ce troupeau; il en était toujours le pasteur. On a la preuve qu’il lui rendait quelquefois visite, par exemple pour des baptêmes. Son retour y eût été salué dans l’allégresse. Mais parce qu’il savait bien que la calèche de Mme de Gondi l’aurait été chercher là dès le lendemain, il s’en fut à l’autre bout de la France. Il voulait qu’on le laissât tranquille.

Châtillon-les-Dombes, alors une petite ville de 2.000 habitants, se trouvait sans curé, et le poste n’était point recherché. Les comtes de Saint-Jean, de qui dépendait cette cure, avaient prié le supérieur de l’Oratoire de Lyon, le Père Bence, de leur indiquer un «bon ecclésiastique», dont ladite paroisse avait un extrême besoin; car depuis près de quarante ans les curés bénéficiers ne s’y étaient présentés que pour en percevoir le revenu; les notables avaient tous passé à la religion «prétendue réformée»; et l’on ne comptait dans la ville aucun religieux, aucune religieuse, mais six prêtres en tout, libertins, ivrognes et de mauvaises mœurs. Bref, piteuse affaire, nous explique Messire Charles Demia, prêtre de la Mission, écrivant peu après la mort de M. Vincent, «à cause que cette cure était de grand travail et n’avait de revenu en ce temps-là que cinq cents livres.» Le Père Bence se tourna vers son supérieur à Paris, le Père de Bérulle, qui n’hésita pas à suggérer à Vincent de Paul que cette cure-là lui paraissait au contraire excellente.

A son arrivée, détail curieux, Vincent descendit chez un huguenot, le sieur Beynier. Un religieux de Lyon avait remis en effet à notre voyageur une lettre d’introduction auprès de ce notable, le priant de servir le nouveau venu en tout ce qu’il pourrait. Celui-ci, tant pour complaire à son bon ami lyonnais que parce que la maison curiale était en ruines, retint Vincent chez lui et le logea. Notez que ce Beynier vivait, nous dit-on, «dans tout le libertinage que la multitude des biens dont il était pourvu abondamment» et sa jeunesse et ses fréquentations «lui inspiraient.» Ce débauché accepta qu’une partie de sa turbulente demeure devînt un lieu de silence et de prières. Vincent s’adjoignit sur-le-champ un prêtre, messire Louis Girard, renommé dans la province pour sa piété; et tous deux, logés au deuxième étage de la maison, se levant à cinq heures, faisant d’ailleurs chacun sa chambre, vaquaient à leur dur ministère, sous le regard bienveillant dudit Beynier et de ses familiers, tous riches, influents et, comme lui, passés à la religion réformée. Ces gens-là n’étaient donc point les sectaires qu’on nous dit dans les manuels. Ils sortaient des guerres de religion; mais sans doute étaient-ils las de s’être tant battus. Et puis, si certaines de leurs façons étaient plus grossières que les nôtres, leur âme était plus près de la tradition chevaleresque. Une civilisation est plus radieuse à ses débuts que quand elle a un peu vieilli. On nous parle toujours du progrès, comme si la loi de beaucoup de choses n’était pas de décliner. La civilisation est une fleur, qui se fane comme les autres. Il faut que nous tâchions aujourd’hui de cultiver aussi des fleurs, heureux si nous pouvons en tenir dans nos mains d’aussi belles que ces bourgeois du pays de Bresse, qui aimaient leur prochain avec tant de gentillesse, que tout tombait, la haine, les préjugés, les passions, même le souci de la paix chez soi, devant un étranger qu’on accueillait dans sa maison. Sans doute un notable avait-il aussi dans ce temps-là le sentiment de ses devoirs envers la multitude. Ce Beynier et ses amis se tenaient pour les gardiens naturels du troupeau sans pasteur. A l’arrivée de Vincent, il leur parut de politesse élémentaire de présenter au nouveau berger ses brebis. Il advint ce que déjà vous avez deviné. Tous ces gens aimables furent bientôt pris au charme du grand homme tombé chez eux. Vincent fit, dans la petite ville, du ministère à sa façon, qui était méthodique et foudroyante. Il visita les maisons une à une, prêcha, administra les sacrements, fut un si éloquent missionnaire et recommanda si bien, comme à Folleville, la confession générale, que tout le monde, après quelques semaines, y avait passé, le huguenot Beynier comme les autres et tous ses amis à sa suite.

Un dimanche d’été, probablement le 20 août, tandis que le nouveau curé s’habillait pour la messe, une paroissienne, la femme du seigneur de la Chassaigne, vint lui dire à la sacristie qu’en une maison écartée des autres, une ferme sise à un quart de lieue de là, toute une famille était malade, père, mère, enfants, et personne alentour pour assister ces gens en détresse et très pauvres. Trente ans plus tard, parlant aux Filles de la Charité de cet incident tout menu et si gros cependant qu’après trois siècles nous continuons d’en tirer des richesses, Vincent avouait que la situation de ces malheureux lui avait «touché sensiblement le cœur». Et il ajoutait: «Je ne manquai pas de les recommander au prône avec affection, et Dieu, touchant le cœur de ceux qui m’écoutaient, fit qu’ils se trouvèrent tous émus de compassion pour ces pauvres affligés.»

Si émus que voici ce qui arriva, et c’est encore Vincent qui nous le dira lui-même: «Après les vêpres, je pris un honnête homme, bourgeois de la ville, et nous mîmes de compagnie en chemin d’y aller. Nous rencontrâmes sur le chemin des femmes qui nous devançaient, et, un peu plus avant, d’autres qui revenaient. Et comme c’était en été et durant les grandes chaleurs, ces bonnes dames s’asseyaient le long des chemins pour se reposer et rafraîchir, Enfin, mes filles, il y en avait tant, que vous eussiez dit des processions.»

Les paroles prononcées au prône avaient poussé toute la paroisse vers la maison des malades. Ses ouailles compatissantes, Vincent les voyait maintenant défaillir en grappes sous le soleil. S’il a gardé cette vision, c’est que lui-même a senti brûler son sang aux feux de ce ciel d’été, tandis que les vapeurs embaumées de la terre montaient en lui. Et le matin, s’il est allé sans effort aux sommets de l’éloquence, c’est que son cœur aussi avait chaud et sentait bon.

Vincent, sur cette route, est émerveillé, mais pas content. Ils ont bien fait d’avoir eu pitié, les gens de Châtillon, mais voilà une charité mal ordonnée. Toute la ville a couru aujourd’hui au secours d’une pauvre famille, qui demain va se retrouver dans l’abandon. Retenez bien ce qu’a senti, pensé, décidé, à cette minute, l’homme que nous cherchons à connaître. Sa sensibilité a mis en émoi tout un peuple, mais il endigue aussitôt ce qu’il a déchaîné. L’enfant des hommes a jeté un cri; et puis il écoute sagement l’écho de sa voix et, maître de soi et des autres, il va donner un ordre. Il réunira au plus tôt les bonnes dames, et commandera qu’au lieu de combler en un jour la famille malade de provisions qui se gâteront, «elles se cotisent désormais pour faire le pot chacune sa journée.» Une à la fois, mais tous les jours: voilà la consigne. Il la formule avec force: on s’incline. Bientôt il l’inscrit dans un règlement; et c’est ainsi qu’une œuvre est née. Elle a jailli de son cœur, mais c’est sa tête qui l’a charpentée solidement.

Nous allons suivre Vincent dans sa grande carrière. Nous verrons quelle œuvre apostolique est sortie du sermon de Folleville et quelle prodigieuse œuvre charitable du sermon de Châtillon. Mais de quoi donc était faite l’éloquence de ce prêtre? Il n’est pas vain de s’en inquiéter, car on peut discuter s’il est devenu un grand saint à cause de l’ascendant de sa voix sur les hommes, ou si sa puissance oratoire venait de sa sainteté commençante: il est certain que, dans l’ordre du temps, sa parole a été, pour les autres et pour lui, le premier signe de sa grandeur.

De ses sermons, jamais écrits, rien n’est resté. Nous savons seulement qu’il a dit un jour, parlant de ses tournées de village en village: «Je n’avais partout qu’une seule prédication, que je tournais en mille façons. C’était de la crainte de Dieu.»

Mais ses proches ont couché sur le papier, à la suite de ses Entretiens et Conférences aux Filles de la Charité ou aux prêtres de la Mission, des notes qui vont peut-être nous donner des lumières sur la façon dont il parlait. «S’il se trouvait quelqu’un, écrivait un jour le frère Ducournau, qui eût le concept et la main assez prompts pour écrire mot à mot les mêmes paroles et les exclamations de M. Vincent au moment qu’il les prononce, cela serait le meilleur.» Et messieurs les assistants désignèrent justement cet habile frère pour ledit travail. Nous sommes fondés à croire qu’il mit toute sa conscience à transcrire, comme il disait, les mêmes paroles de son maître, c’est-à-dire ses paroles exactes et, puisqu’il y tenait aussi, ses exclamations authentiques.

Car il y a tout le temps des exclamations dans les textes émanant de Vincent, dans ses lettres comme dans ses entretiens. Cela leur donne un certain air de naïveté auquel il ne faut pas se laisser prendre. L’homme était parfaitement avisé, maître de sa pensée et de ses mots. S’il a constamment mêlé des cris à ses discours, ce n’était pas, comme d’autres, pour se donner le temps de trouver des paroles plus utiles. Ces sons, sortant de sa gorge, exprimaient son exaltation intérieure, et Vincent, non seulement permettait ce débordement, mais il l’aimait. Son cœur trop lourd se déchargeait ainsi. Des soupirs dans un discours sont ordinairement un mauvais moyen d’émouvoir, parce qu’il est trop facile de soupirer quand on n’a rien à dire. Mais si vraiment c’est une poitrine qui se vide sous l’effort d’une carcasse palpitante, alors les humains penchent le front sous le souffle, comme des arbres dans la tempête.

D’autre part, il paraît que Vincent faisait beaucoup de gestes. Parlant tout à la fin de sa vie, donc à l’âge de sa plus grande sagesse, de ceux qui pourraient, au sein de sa compagnie, souhaiter et peut-être provoquer des relâchements dans le zèle ou dans la discipline, il présenta ainsi ces fâcheux: «Ce seront des esprits libertins, libertins, qui ne demandent qu’à se divertir, et, pourvu qu’il y ait à dîner, ne se mettent en peine d’autre chose. Quoi encore? Ce seront... Il vaut mieux que je ne le dise pas. Ce seront des gens mitonnés...» Ici, le frère Ducournau note un détail qui nous intéresse. «Saint Vincent, nous dit-il, mettait, en prononçant ce mot, les mains sous les aisselles, contrefaisant les paresseux.» Plus loin, ayant rapporté un autre passage du même discours, le frère dit encore: «A ce moment M. Vincent faisait de certains gestes et des mouvements de tête, et avec une certaine inflexion de voix dédaigneuse...»

Une autre fois, le saint explique aux pauvres frères coadjuteurs que Dieu les aime et les écoute et qu’ils aideront peut-être mieux que les prédicateurs eux-mêmes au succès de la retraite qu’on va faire aux ordinands. Voici, par exemple, un frère. «Il sera occupé, dit-il, à son travail ordinaire et, en travaillant, il s’élèvera à Dieu souvent pour le prier qu’il ait agréable de bénir l’ordination; et peut-être ainsi, sans qu’il y pense, Dieu fera le bien qu’il désire, à cause des bonnes dispositions de son cœur.» N’est-ce pas charmant de dire ces choses aux petits sur la terre? Et comme on aperçoit ici ce qu’il y avait d’angélique et d’exquis dans la charité de cet homme. Il y a ceci «dans les psaumes, ajoute-t-il: Desiderium pauperum exaudivit Dominus, le Seigneur a écouté la prière des pauvres.» Mais le voilà qui s’arrête. Il a oublié la suite. Alors il demande à ceux qui sont auprès de lui: «Comment y a-t-il au reste du verset?» Un assistant le lui dit et, le remerciant aussitôt, le saint s’émerveille de la beauté du texte et, nous dit le fidèle Ducournau, le répète «plusieurs fois avec des mouvements dévots et touchants pour l’inculquer à ses enfants.»

Il lui arrive de pleurer, comme au cours de cet entretien du 4 août 1646 aux Filles de la Charité, où, parlant en présence de quatre sœurs désignées pour s’en aller soigner des contagieux à Calais, il demande à l’assemblée si l’on a jamais entendu dire «qu’il se soit trouvé des personnes si détachées du sentiment de la nature que, sachant que de quatre sœurs envoyées là, une est morte et les autres sont fort malades, nonobstant cela, elles se présentent pour aller à leurs places et disent: Monsieur, me voilà prête.» Il prononce alors, devant les pauvres filles, des paroles d’une souveraine beauté. Elles vont aller au martyre, ces petites, et la vertu qu’il juge à propos de leur prêcher à cette minute, c’est l’humilité. Ce qu’elles vont faire est si grand, qu’étant de fragiles femmes elles en pourraient étourdiment tirer vanité. «N’allez pas dire aux hôtelleries où vous vous arrêterez que la reine vous mande, qu’elle vous a préférées à tant d’autres; ne dites rien de tout cela. Mais, si on vous demande: «Où allez-vous?» vous répondrez: «Nous allons où Dieu nous appelle.» Ou encore: «Nous allons en un tel lieu.»--«Faire quoi?»--«Ce qu’il plaira à Dieu qu’on nous ordonne de faire.» Ne dites rien qui puisse tourner à votre avantage. Humiliez-vous toutes et chacune en son particulier, vous reconnaissant la plus misérable et la plus imparfaite de la Compagnie.» Cela n’empêche point sa gorge d’être tout à coup remplie de sanglots. Quand il songe à la morte, à celles qui peut-être tomberont demain et qui sont devant lui, toutes ferventes; quand il parle du sang de ses filles qui en appellera d’autres au sacrifice et vaudront à celles qui demeureront la grâce de se sanctifier, on le voit s’interrompre soudain. «Notre très honoré père, écrit la pauvre sœur qui a recueilli pour nous l’entretien, fut à ces mots contraint de s’arrêter par l’abondance de ses larmes.»

Ce n’est pas tout. Il s’agite; il soupire et pleure; il a recours enfin à un dernier moyen physique d’émouvoir, qui est de se frapper la poitrine. Le frère Ducournau, poursuivant le compte-rendu du discours sur les relâchements dans la discipline, nous montre Vincent qui, se recolligeant, c’est-à-dire regardant au-dedans de son âme, se dit alors à lui-même, en présence de tous ses prêtres: «O misérable, tu es un vieillard semblable à ces gens-là; les petites choses te semblent grandes, et les difficultés te resserrent. Oui, messieurs, il n’y a pas jusqu’au lever du matin, qui ne me paraisse une grande affaire, et les moindres choses fâcheuses me semblent insurmontables. Ce seront donc de petits esprits, des gens comme moi, qui voudront retrancher des pratiques et des occupations de la Compagnie.»

Ici, il faut s’arrêter un instant. Des mots pareils ne sont pas faciles à expliquer. «Des gens comme moi, dit-il, de petits esprits...» C’est tout de même un peu fort. Il faut tout de suite, derrière ses paroles de tout à l’heure et celles-ci, sous son éloquence qu’il s’agit de juger, faire le sondage d’un cœur qui paraît singulièrement engagé dans tout cela. Voici l’occasion de poser la question de la sensibilité de Vincent: débat capital, hors duquel on ne saurait résoudre le problème de son éloquence, ni d’ailleurs celui de sa sainteté.

L’extrême sensibilité est à la fois, pour un orateur, une nécessité et un danger. Et de même il faut un cœur de feu pour s’élever à l’ardente foi des saints, c’est-à-dire un cœur dangereux.

N’accèdent guère à la véritable éloquence, n’accèdent jamais à la sainteté, que les natures à la fois puissantes et équilibrées. Intelligence ordonnatrice, volonté forte, mais travaillant toutes deux sur une riche matière: un cœur de chair humaine. Ces cœurs-là sont malheureusement impétueux à vingt ans, et c’est seulement à trente que le caractère de l’homme a sa trempe définitive. De là, tant de déchets. De là, les débuts tourmentés ou incertains des plus grands génies et des saints. Vincent, comme beaucoup d’autres, n’a trouvé son équilibre qu’à l’âge de la volonté. Il dut attendre la trentaine pour opposer à sa pétulante sensibilité une puissance qui lui fût égale.

Nous venons de voir qu’il aimait à se mépriser publiquement. Il y a dans Marc-Aurèle une pensée peu connue. M. Paul Bourget, toujours à l’affût des belles choses, l’a trouvée un jour dans un petit recueil édité à la date émouvante de 1788. L’auteur de cette traduction ayant écrit toute une préface pour expliquer que la doctrine de l’empereur-philosophe était pétrie de christianisme, a eu raison de faire grand état des mots que voici: Si tu perds le sentiment de tes fautes, il ne vaut plus la peine de vivre. Ce sentiment-là, saint Vincent l’a gardé, l’a nourri en lui toute sa vie, jusqu’à la souffrance, jusqu’à l’obsession et à la torture. Et ce n’était pas un scrupuleux. C’était un homme, mais qui voyait l’essentiel de lui-même: sa faiblesse. De cette faiblesse, les êtres faits à l’image de Dieu ne cesseraient pas un jour d’être scandalisés, s’ils n’étaient si légers. Car nous sommes tous des étourdis, mais celui-là point: c’était un passionné.

L’étalage que Vincent fait constamment, quand il parle ou quand il écrit, de son indignité, de sa bassesse, de ses abominables péchés, choque d’abord et paraît ostentatoire. On pense ensuite que ce sont seulement des formules, de fâcheuses formules, et l’on regrette, par exemple, qu’au-dessous de sa signature, il trouve bon d’ajouter presque toujours ces mots inutiles: prêtre indigne. On dirait qu’il les fait tomber mécaniquement de sa plume comme un paraphe déplaisant, et l’on songe à tous les gestes onctueux que font, par habitude, les hommes confits en dévotion.

Vincent, si on le regarde de plus près, n’avait pourtant point de manies. Il ne disait jamais de banalités, ne proférait jamais de propos routiniers. Toujours il choisissait le mot juste, et pour formuler une pensée originale. Quand il se frappait la poitrine, il est donc probable que ce n’était pas un tic, mais un geste grave, un geste dont il faut que nous comprenions l’importance.

Un jour, il fait à ses prêtres une conférence sur la méthode à suivre dans les prédications. Il leur dit les merveilles accomplies par sa méthode, qu’il appelle la petite méthode, parce qu’elle est toute simple et sans faste. Il rappelle les belles conversions accomplies par ses missionnaires; s’échauffant tout à fait, il s’apprête à chanter la joie insigne de voir couler les larmes des pécheurs au cours d’un prêche, ou d’être escorté, quand on quitte le village après la mission, par le troupeau des fidèles jetant ces cris: «Bienheureux les ventres qui vous ont portés! Bienheureuses les mamelles qui vous ont allaités! Oh! que vos mères sont heureuses!» Et tout à coup écoutez-le: «O Dieu, dit-il, quels fruits a produits cette méthode partout où l’on a été! Quel progrès! Eh! combien seraient-ils plus grands si moi, misérable, ne les avais empêchés par mes péchés! Hélas! misérable que je suis! Ah! j’en demande pardon humblement à Dieu. O Sauveur! pardonnez à ce misérable pécheur, qui gâte tous vos desseins, qui s’y oppose et contredit partout; pardonnez-moi, par votre infinie miséricorde, tous les empêchements que j’ai apportés aux fruits de la méthode que vous avez inspirée, à la gloire qui vous en serait revenue sans moi, misérable. Pardonnez-moi le scandale que je donne en cela, comme en tout ce qui concerne votre service. Et vous, messieurs, pardonnez-moi, je vous prie, le mauvais exemple que je vous donne toujours; je vous en demande pardon.» Là-dessus il repart, dit des choses admirables et notamment définit la véritable éloquence en des termes pareils, nous le verrons tout à l’heure, à ceux que choisissait Pascal, au même moment, pour nous expliquer comment on doit écrire; puis, pensant à lui-même, si petit pour une tâche si haute, il s’écrie: «Il n’y a que moi, misérable, qui gâche toujours tout.» Il s’accuse de ne rien comprendre à l’art, si nécessaire, de parler avec fruit. «Mais avec l’aide de Dieu, dit-il, je tâcherai de l’apprendre et d’imiter quelques-uns de la Compagnie, à qui Dieu a fait particulièrement ce don, qui gardent merveilleusement cette sainte méthode.» Et un peu plus loin, comme excédé de son insuffisance, il y revient encore. «Comme nous n’avons pas le temps, s’écrie-t-il, de dire les choses en détail, et que moi-même je ne les sais pas, moi, misérable, qui suis venu jusqu’ici, à cet âge, sans pouvoir apprendre, par ma paresse, par ma stupidité, ma bêtise, cette méthode, tellement je suis grossier et stupide, une grosse bête, une bête lourde, ah! pauvre bête, M. Portail, qui doit nous entretenir demain, nous en parlera en particulier, nous apprendra comme il s’y faut comporter pour la bien pratiquer. Il le fera, je l’en prie; il sait bien cela, lui; il nous l’apprendra, s’il lui plaît.»

Tout ce discours si curieux, il est clair que Vincent l’a prononcé dans l’exaltation. Il y emploie d’un bout à l’autre ce qu’on appelle aujourd’hui le langage affectif. Par exemple, il ne dit pas: «Cela est évident.» Il s’écrie: «Cela est si évident qu’il faudrait se crever les yeux pour ne le voir pas.» Il a souvent recours à ces mots excessifs par lesquels nous essayons, dans la langue familière, d’agir sur l’imagination de nos proches. Un jour, il reproche à ses prêtres de vouloir leurs aises. Écoutez tout ce qu’il va chercher pour que sorte bien toute sa pensée: «Faut-il que nous menions une vie... je ne sais comment je dois dire... lautior; si l’on pouvait faire un mot français de ce latin, plus commode... ce mot ne dit pas assez, plus voluptueuse, plus délicieuse, à gogo, à l’aise, plus large que les gens du monde.»

Bref il sent avec intensité ce qu’il dit et il veut qu’on le sente de même. Il met d’ailleurs en ses actes la même passion qu’en ses paroles. Il a dit un jour, devant toute la Compagnie de ses missionnaires: «Quel compte a à rendre à Dieu un supérieur lâche!» Il est, cela ne surprendra personne, pénétré de sa responsabilité de chef. Il ne sera pas un supérieur lâche, et son commandement, il l’exercera totalement. C’est ainsi que nous le voyons faire des remontrances, devant la Compagnie assemblée, à de pauvres religieux qui ont commis des fautes, grandes ou petites. Il est terrible quand il rend ainsi la justice; et ce bon M. Vincent, vous allez voir s’il savait fouetter un coupable. Il avait coutume, lorsque la communauté avait fait oraison, de prendre place au chœur, de faire approcher tout le monde, prêtres, frères coadjuteurs, écoliers et séminaristes, et là, s’adressant tour à tour à celui-ci ou à celui-là, il disait: «Monsieur, répétez tout haut l’oraison que vous venez de faire.» Des paresseux, qui avaient rêvé ou dormi au lieu de méditer, se trouvaient quelquefois bien au dépourvu et il leur arrivait de demander à M. Vincent qu’il les excusât pour cette fois. Un prêtre, ancien de douze à treize ans dans la Compagnie, s’étant excusé ainsi le 17 novembre 1658, Vincent lui dit, en termes vifs, son mécontentement. Celui-ci, fort humilié, l’écoutait debout. Impitoyable, le saint lui cria: «Monsieur, êtes-vous en état de recevoir l’avertissement qui est à vous faire?» Alors le prêtre comprit qu’il devait se mettre à genoux. Et le frère Ducournau, qui était présent, nous rapporte ce qui se passa ensuite. «M. Vincent, nous dit-il, avertit aussi ce prêtre de ce que, le vendredi précédent, il s’était absenté de la conférence du soir, nonobstant qu’on lui eût dit d’y aller, appelant cela une désobéissance formelle. Et pour ce que ce prêtre, se voyant averti ainsi publiquement, voulut lui présenter qu’il avait entendu qu’il l’avait dispensé d’y assister ce soir-là, M. Vincent lui répliqua que non, que cela n’était pas vrai, qu’au contraire il lui avait dit: «Allons, monsieur, allons!» Il dit de plus à ce prêtre, qui se voulait ainsi excuser: «Monsieur, on ne doit point parler, ni s’excuser, quand on est averti de quelque chose; mais il ne faut dire mot, s’humilier, recevoir la pénitence qu’on donne et l’accomplir.» Il lui dit de plus qu’étant déjà assez ancien dans la maison, il devrait être à exemple; qu’autrefois il l’avait vu si dévôt, lors même qu’il était petit garçon; qu’au Mans, où il avait été envoyé, il avait fort bien fait, et ici aussi, et que cependant, depuis environ deux ans, on remarquait qu’il s’était relâché et s’était laissé gagner à la paresse. «Peut-être que cela fait peine, dit M. Vincent, de voir qu’étant prêtre, vous deviez être averti de telles fautes et de cette sorte. Mais quoi! il faut bien avertir des défauts.»

Et il fait tomber sur le coupable, devant tous ces hommes haletants, cet arrêt solennel: «Afin qu’un chacun sache, dans la Compagnie, qu’il doit être disposé à rendre compte de son oraison lorsqu’on le priera de le faire, et qu’il ne doit pas s’en excuser, vous, monsieur, pour ce que vous êtes plusieurs fois tombé dans ce manquement-là, et afin qu’il vous souvienne à l’avenir de n’y plus retomber, comme aussi dans les autres fautes dont vous venez d’être averti, vous vous abstiendrez aujourd’hui et demain de célébrer la sainte messe. Voilà la pénitence que je vous donne.»

Des scènes pareilles, disons-le net, sont odieuses ou magnifiques. Odieuses, parce qu’il est trop facile, quand on dispose d’une autorité totale, de torturer publiquement ceux qu’on a sous sa loi. Magnifiques, si c’est vraiment un justicier qui parle: et celui qui mérite ce nom, on le reconnaît au frémissement de sa voix, car il n’y a pas de justice sans amour. Un juge sec, un juge froid, ce sont des usurpateurs: on les déteste. Devant celui-là, chacun frissonnait, mais lui plus que tous. Tandis qu’il tenait toute la Compagnie en haleine parce que c’était son devoir et qu’il eût été d’un supérieur lâche de ne pas humilier ce pécheur, la majesté de son sacerdoce le soulevait et le terrifiait. L’extrême sensibilité des saints les porte aux nues; et tout à coup, ils prennent peur, car ils n’ont pas cessé, arrivés si haut, de tout sentir à l’extrême. Si près de Dieu, quand on est si petit: c’est un constant état de vertige. La tragédie de la sainteté, nous essayons bien d’en parler; nous ne le faisons jamais comme il faudrait, parce que nous avons des sensibilités médiocres. Eux le vivent, ce beau drame; ils le vivent dans l’exaltation; et ce sont les seuls sages. Nous savons qu’arrivés au faîte des honneurs ou de la puissance des grands de ce monde sont devenus humbles: voilà la sagesse courante. Celle des saints est pareille, mais incomparablement plus haute et plus forte. Quand on s’est mis au plan divin, il est juste, il est raisonnable de prendre les humains en pitié et de tenir sa propre guenille pour misérable.

Ce jour-là, contraint à plus de sévérité à cause du rang du coupable, Vincent avait à peu près caché son émoi. Mais il s’est trahi dans d’autres occasions. Par exemple, en voici une où ce sensible va nous livrer son secret. Il s’agit d’une histoire bien ridicule. Un frère coadjuteur, commis à la cuisine, s’est enivré. Il va donc falloir humilier ce pauvre diable devant toute la communauté. Vincent voit leur misère, à tous ces hommes sous sa garde, il la voit jusqu’au fond, et il pense: «Un supérieur qui ne punirait pas, qu’en dirait Dieu?» Alors il faut frapper. Mais qui est-il pour cette œuvre de justice? Devant l’Éternel tous les hommes ne sont-ils pas également chétifs? Entre un frère qui titube et un supérieur qui fait aussi quelquefois des faux pas, quelle si grande différence? Alors il s’adresse ainsi au coupable: «O mon frère, le dirai-je? O Sauveur, le dirai-je? le pourrai-je bien dire sans rougir? Ah! mon frère, j’en suis coupable ainsi que vous, pour ne vous avoir pas donné de bonnes instructions. Le pourrai-je bien dire? Il faut que j’en avale la confusion aussi bien que vous, parce que j’en suis coupable. Mon frère, avant-hier, vous bûtes avec excès, jusqu’à le faire paraître en venant du dehors. O Sauveur, prendre trop de vin jusqu’à le faire paraître! faire les actions d’un homme ivre! O misérable! C’est moi, pécheur, qui suis la cause de ce désordre; et cela ne serait pas arrivé sans mes péchés. O mon frère, soyons-en bien confus tous les deux! Après cela, vous vous couchâtes dans la cuisine devant vos frères; quel exemple aux nouveaux! Que diront-ils de moi d’avoir de telles personnes dans la Mission?» Voyez comme il l’aide à porter son péché, comme il sait à la fois châtier le coupable et passer le bras sous son bras. C’est qu’il est un homme comme l’autre, un homme tout menu sous le Dieu splendide qu’adore son cœur. Oui, son cœur est brûlant à cette minute. Toute la fin du petit sermon au frère ami de la bouteille est un modèle de discours exalté. Il y a des pages très hautes dans l’œuvre oratoire de Vincent. Celle-là, dont le sujet est une bagatelle, montre mieux qu’aucune l’art parfait de ce prêtre, qui, avec les mots les plus simples et dans l’ordre convenable, versait sur son auditoire le trop-plein d’une âme de feu. «O messieurs, s’écrie-t-il, priez pour nous; ô mes frères, ayez compassion de notre frère et priez pour nous supporter. Il est notre frère; pour l’amour de Dieu, ayons pitié de sa misère. O! mon pauvre frère, vous vous en êtes, Dieu merci, souvent humilié. Ah! que ferons-nous maintenant, mon frère? Vous avez des défauts, vous avez des passions, et vous vous y laissez aller après toutes les humiliations, prières, recommandations, résolutions que vous en avez faites! Que ferons-nous maintenant? Qu’est devenu cet esprit d’humilité? Que sont devenues toutes ces recommandations? Que sont-elles devenues? Où sont maintenant toutes ces protestations? Où sont-elles, mon frère? Où sont ces résolutions que vous avez faites de bien servir Dieu? Qu’est devenu tout cela? O mon pauvre frère? Et que deviendra cette humiliation que vous faites maintenant? Que deviendra cette confusion que nous buvons?»

Car il la buvait, ce père, la confusion du malheureux homme agenouillé devant lui. Il vida ce jour-là la coupe jusqu’au fond; puis, prenant en pitié ses auditeurs, il leur donna congé sur cette parole apaisante: «Nous prierons Dieu pour vous, mon frère; et nous espérons qu’il vous donnera, si vous le voulez, la grâce de mieux faire à l’avenir.»

Voilà comment, si apte qu’il fût à donner à ceux qui l’écoutaient des arguments bien déduits, il l’était plus encore à les magnétiser; et non seulement son tempérament le portait à faire ainsi; mais il professait que c’était mieux. Il estimait que c’est au cœur qu’on doit viser d’abord. «Quand l’âme, dans l’oraison, prend feu aussitôt, disait-il, qu’a-t-elle besoin de raisons?» Et une autre fois: «Mes frères, je remarque que, dans toutes les oraisons que vous faites tous, un chacun s’efforce de rapporter quantité de raisons, et raisons sur raisons; mais vous ne vous affectionnez pas assez.» Il ajoute: «Toutes nos raisons sont sans fruit, si nous ne venons aux affections.»

Il éprouvait un grand respect pour les médecins de son temps, qui n’avaient pas encore défilé devant Molière. Si, revenant sur la terre, il consultait ceux d’aujourd’hui, je pense qu’ayant ouï seulement ses premiers mots et mis son poignet dans leurs mains, ils lui diraient: «Monsieur, vous êtes un grand affectif.»

Ils en diraient autant, il est vrai, à n’importe quel saint, et par exemple à tous ceux de son temps, à la mystique Marie des Vallées, au bon François de Sales, à l’impétueuse Jeanne de Chantal, ou à ceux de sa lignée spirituelle, Vincent Ferrier le missionnaire, Jean de Dieu le charitable. Et ils jugeraient de même n’importe quel orateur, n’importe quel écrivain, du plus grand des siècles, c’est-à-dire du siècle le plus passionné, celui du fougueux Bossuet et de Racine, l’enfant de volupté. Encore faut-il distinguer Vincent entre ces autres cœurs de feu. Pour reconnaître la nature particulière de sa sensibilité, nous allons continuer de l’ausculter et lire un dernier texte.

Je l’extrais d’une conférence qu’il donna le 2 mai 1659 sur la Mortification. On se souvient que nous avons un peu blâmé Vincent, aux premières lignes de cet ouvrage, de l’âpre guerre qu’il a toujours faite à ce qui pouvait survivre, en lui et chez ses prêtres, de tendresse pour leurs parents. Il traitait, dans la conférence que je vais citer, de la dure obligation de se mortifier sur ce point comme sur les autres, et j’avoue qu’ayant rencontré cette page, je commençais de la lire sans grand plaisir, quand je vis ce que vous-même allez voir.

Il vient de se moquer des pauvres prêtres qui ont imprudemment fait visite à leur famille: «Ils sont alors entrés, dit-il, dans les intérêts d’icelle, dans ses sentiments d’adversité ou de prospérité; dans ses douleurs inutiles ou ses vaines joies; et ils s’y sont embarrassés comme une mouche qui est tombée dans les filets d’une araignée, d’où elle ne se peut tirer.» Voilà, soit dit en passant, qui n’est pas mal présenté. Mais la suite est mieux. «Du temps que j’étais encore chez M. le général des galères, dit-il, il arriva que, les galères étant à Bordeaux, il m’envoya là pour faire mission aux pauvres forçats... Or, avant de partir de Paris pour ce voyage, je m’ouvris à deux amis de l’ordre que j’en avais reçu, à qui je dis: «Messieurs, je m’en vas travailler proche le lieu d’où je suis; je ne sais si je ferai bien d’aller faire un tour chez nous.» Tous deux me le conseillèrent. «Allez-y, monsieur, me dirent-ils, votre présence consolera vos proches; vous leur parlerez de Dieu, etc.» La raison que j’avais d’en douter, c’est que j’avais vu plusieurs bons ecclésiastiques qui avaient fait merveille quelque temps éloignés de leur pays, et j’avais remarqué qu’étant allés voir leurs parents, ils en étaient revenus tout changés et devenaient inutiles au public... J’ai peur, disais-je, de m’attacher de même aux parents. Et, en effet, ayant passé huit ou dix jours avec eux pour les informer des voies de leur salut et les éloigner du désir d’avoir des biens, jusqu’à leur dire qu’ils n’attendissent rien de moi, que, quand j’aurais des coffres d’or et d’argent, je ne leur en donnerais rien, parce qu’un ecclésiastique qui a quelque chose le doit à Dieu et aux pauvres, le jour que je partis, j’eus tant de douleur de quitter mes pauvres parents, que je ne fis que pleurer tout le long du chemin, et quasi pleurer sans cesse. A ces larmes succéda la pensée de les aider et de les mettre en meilleur état, de donner à tel ceci, à telle cela. Mon esprit attendri leur partageait ainsi ce que j’avais et ce que je n’avais pas. Je fus trois mois dans cette passion importune d’avancer mes frères et mes sœurs; c’était le poids continuel de mon pauvre esprit. Parmi cela, quand je me trouvais un peu libre, je priais Dieu qu’il eût agréable de me délivrer de cette tentation, et je l’en priai tant, qu’enfin il eut pitié de moi.»

Saint Vincent de Paul fondant en larmes sur le chemin parce qu’il vient de quitter ses frères et ses sœurs; saint Vincent prêt à donner ce qu’il a et ce qu’il n’a pas à des parents que le maître de son cœur lui a pourtant commandé d’oublier; saint Vincent pris de tendresse comme une femme parce qu’il a cessé quelques jours de vivre en Dieu seul: voilà l’image pathétique qu’il faut mettre devant ses yeux pour comprendre comment celui-là, aussi saint que les autres, a été le plus grand de tous.

C’était un bien bon homme, direz-vous. Prenez garde au sens des mots. Saint François de Sales, voilà un être bon. «Je le veux tant aimer, le cher prochain, disait-il, je le veux tant aimer! Il a plu à Dieu de faire ainsi mon cœur! Oh! quand est-ce que nous serons tout détrempés en douceur et en charité pour le prochain?» La bonté est une vertu aimable, mais, dans la hiérarchie des sentiments, elle est petite. Elle est à base d’indulgence et ne va guère sans un peu de philosophie souriante, c’est-à-dire de scepticisme. Disons qu’elle n’est pas très sérieuse, quand d’aimer les hommes est une affaire si grave. La bonté, selon saint François, est toute détrempée en douceur et en charité: alors elle est en rébellion sourde contre la justice de Dieu, qui est d’acier trempé. Elle prend tout le monde sous son aile, et console et caresse. La bonté est charmante, et qui ne la bénirait? Mais elle est une faiblesse.

Vincent de Paul a pleuré; il a pleuré, ce bon homme, pleuré sur le chemin en pensant à ses pauvres parents. Mais il y a des larmes fades et d’autres qui brûlent. Y avait-il du feu dans les siennes? Ce n’était pas un grand mystique. Il n’aurait pas eu, comme l’amie de François de Sales, la douloureuse Jeanne de Chantal, la force de passer sur le corps de son fils pour obéir au Seigneur. Car elle a fait ainsi, cette sainte, et par amour; elle aimait Dieu plus que son enfant; et l’on avait déjà vu cela quand Abraham avait brandi sur Isaac le glaive du sacrifice. Ceux-là sont au-dessus de l’humanité. Sont-ils au-dessus de saint Vincent? Je ne crois pas.

Tous, y compris l’évêque de Genève, dont je me repens déjà d’avoir paru médire, tous ont été des passionnés, et François d’Assise aussi, qui aimait à la fois Dieu et les hommes ses frères, parce qu’il les trouvait charmants. Mais la passion dans leur cœur, tandis que Jeanne de Chantal l’attisait, que François de Sales la voilait d’indulgence et le poverello de poésie, Vincent la laissait nue. Il pleurait simplement, comme un pauvre homme sur la terre, un pauvre homme tout près de nous. Il a aimé le prochain comme il est humain de l’aimer. Grand saint de l’époque classique, amoureux des hommes avec sagesse, donc avec intensité, car le désordre disperse, il a sondé les cœurs, étant plus près d’eux, plus facilement et profondément qu’aucun autre; et il n’a pas été bon, mais miséricordieux, ce qui est bien autre chose, si l’on veut considérer que la bonté aime malgré les fautes, et la miséricorde à cause d’elles: c’est pour sa misère qu’il faut pleurer sur la créature.

Sa charité, saint Vincent l’a ainsi portée sans effort à des sommets où elle s’est confondue avec la justice. Ce dont les hommes sont avides, ce n’est pas d’être caressés, mais qu’on soit juste envers eux. Ils s’abusent d’ailleurs souvent sur la part qui leur est due. Les simples croient juste que le monde tourne autour d’eux; et l’injustice qui les scandalise surtout, c’est l’indifférence universelle. Ils estiment que leur bonheur, c’est aux autres de le faire, quand c’est à chacun d’eux d’y pourvoir. Mais le sort est dur à bien des êtres. Ceux qui dépendent d’autrui sont le jouet de beaucoup d’injustices. Et nos propres fautes ajoutent du désordre à ce désordre. La charité n’est pas la douceur ni l’extase, c’est l’intervention d’un bras vigoureux pour ramener de l’harmonie dans ce chaos, distribuer à chacun ce qui revient à son petit mérite, faire aux pauvres hommes une aumône, c’est entendu, mais une aumône sacrée comme une dette.

Voilà, nous le verrons mieux quand nous parlerons à loisir de sa carrière charitable, la vocation de saint Vincent parmi nous, vocation unique, qui a fait de lui le plus populaire, si l’on ose ainsi parler, des saints du paradis.

· · ·

La sensibilité de ce prêtre a évidemment rendu son action oratoire irrésistible; mais ce n’est pas elle seule qui l’a fait éloquent. Il faut, pour parler aux hommes assemblés, des dons nombreux; et ceux-ci voisinent rarement dans une même âme, dans un même corps. L’un de ces dons est le sang-froid, et Vincent avait du feu dans le sang. Cœur puissant; mais tête encore plus forte: ainsi tout s’arrangeait. Il faut aussi une grande clarté dans la pensée, et cette vivacité d’esprit qui fait venir à l’instant le mot juste, tous les mots justes, eux seuls, et en bon ordre. Un orateur enfin doit être rongé du souci d’être entendu, donc de plaire, et, pour cette fin capitale, deux vertus sont requises, dont ne parle pas le catéchisme: souplesse et coquetterie.

Celles-là et les autres, Vincent, génie complexe et complet, les possédait toutes.

Pensée claire, d’abord. C’est facile, quand on a peu d’idées. Et si souvent il a répété qu’il ne savait rien, ne comprenait rien, que plusieurs l’ont pris au mot. Ses familiers mêmes, y compris le frère Ducournau, ont écrit, sans doute avec regret, mais enfin ils ont écrit, que leur Père ne disait «pour l’ordinaire que des choses communes». Le pauvre frère Ducournau croit tout arranger en ajoutant que «si elles sont communes pour les savants et les personnes spirituelles, elles ne le sont pas pour les frères et les commençants, qui même ont besoin d’être conduits et excités par ces choses, plutôt que par d’autres extraordinaires, dont ils ne sont pas capables.» On voit ici quel ascendant exerçait ce prêtre, quel génie il fallait qu’il dépensât, pour contraindre ceux qui écoutaient dans le ravissement sa parole à croire dans leur cœur que c’était celle d’un ignorant. Ils s’émerveillaient certes. «Encore que M. Vincent parle sur un sujet commun, écrit ce même Ducournau, c’est avec une force qui n’est pas commune.» Et il concluait par ces mots, pour lesquels on lui pardonne tout le reste: «C’est pour cela qu’un chacun se rend fort attentif quand il parle, que plusieurs sont ravis de l’entendre, et que ceux qui n’ont pas été présents s’informent souvent de ce qu’il a dit et témoignent déplaisir de ne s’y être pas trouvés.» N’attendons pas de ses contemporains un meilleur témoignage. Il les enchantait sans les étonner: voilà la grande affaire. Pourquoi ce charme facile? Parce qu’il faisait un grand effort pour eux, n’en doutons pas; mais que son esprit, parfaitement nourri, accoutumé à faire oraison, donc à réfléchir, était habile à concevoir clairement, à déduire avec ordre, à toujours dégager l’essentiel et à conclure.

Ce qu’il doit à son origine gascone, on ne saurait le dire au juste: peut-être ses gestes, sa faconde, son humeur bouillante; peut-être un peu d’accent, mais nous n’en savons rien. M. Henri Brémond, qui est de par là, tient que les humbles du pays de Dax ont bien de la finesse et prennent sans effort le ton et les façons des milieux où il passent, même les plus hauts; et voilà, pense-t-il «une des clefs de cette âme ambitieuse et flexible[3]». Je crois que la bonne clef, elle est dans la chaumière où il est né, plutôt que dans le coin de France où celle-ci était plantée. Il doit beaucoup à son origine paysanne, mais pas ce qu’on pourrait croire. M. Brémond a raison de dire: «Ce n’était pas le brave homme de saint, le paysan finaud, le frère quêteur branlant et vulgaire qu’on nous a montré. Vincent de Paul ne paraît pas beaucoup plus simple que Fénelon.» Il était bien plus riche, mais avec l’esprit frais des villageois. Ceux-ci parlent très mal ou très bien. Il en est de sots, dont on ne tire rien. Mais les malins, qui sont nombreux, ont un langage sobre, coloré, qui va au fait. Ils voient tout de suite le ridicule, c’est-à-dire le trait fort, d’un visage ou d’un caractère. Ils ne pataugent pas dans les détails, où de plus savants s’embourbent. Est-ce d’avoir le front battu par le large qui leur lave l’esprit? Ou bien leur privilège est-il de vivre avec peu d’idées, toujours les mêmes, qu’ils ruminent paisiblement comme leurs bêtes? Si l’un d’eux nourrit un jour son cerveau davantage, il tient du moins de ses pères l’habitude de ranger ce qu’il a dans la tête.

[3] Histoire littéraire du sentiment religieux en France, t. III.

J’ai dit que Vincent se faisait de l’éloquence la même idée que Pascal de l’art d’écrire. Pascal cherchait le mot juste. Il faisait, pour le trouver, des efforts inouïs et heureux. L’orateur, qui n’a pas la faculté de biffer, pas même le droit d’hésiter, doit trouver ce mot nécessaire au bout de sa langue. C’est un don: Vincent jouissait de ce don. Mais le mot heureux, il faut le mettre au bon endroit. «Quand on joue à la paume, a écrit Pascal, c’est une même balle dont joue l’un et l’autre, mais l’un la place mieux.» Vincent envoyait toujours la sienne où il fallait. Le 11 novembre 1658, jour de la Saint-Martin, il est très ému, parce que l’un de ses prêtres, Jean le Vacher, qui est notre consul en Alger, a peut-être été massacré par les Turcs. Il fait alors, à la répétition d’oraison, un appel déchirant à la compassion de ceux qui l’entourent. Il a pitié des pauvres chrétiens qu’il sent là-bas sans défense. «O Sauveur! s’écrie-t-il, ô mon Sauveur! que deviendront ces pauvres gens? Que feront-ils? Mais que fera notre pauvre frère, cet homme qui a quitté son pays, sa patrie, ses parents, le lieu de sa naissance, où il pouvait vivre doucement?...» Et tout à coup il songe à un autre de ses missionnaires, Bourdaise. Celui-là est à Madagascar. On est sans nouvelles et l’on a peur. «M. Bourdaise, mes frères, M. Bourdaise, qui est si loin et tout seul, prions aussi pour lui. M. Bourdaise, êtes-vous encore en vie, ou non? Si vous l’êtes, plaise à Dieu vous vouloir conserver la vie! Si vous êtes au ciel, priez pour nous!» La splendeur de ces trois derniers mots, les contemporains ne l’ont pas même aperçue. L’essentiel était que les pauvres gens fussent soulevés par eux. Ils suivaient leur Père, et ne le jugeaient pas. Nous allons le juger. Le péché des orateurs, c’est de ne point finir. On a une idée, on s’y accroche; et d’en bien sortir est aussi périlleux que de sauter en pleine mer d’une barque dans une autre. Ici, n’importe quel homme disert, ayant prié pour que M. Bourdaise vécût, aurait continué de prier pour M. Bourdaise mort. Il se lamentait; il serait resté dans sa lamentation. «Prions pour que Dieu le conserve, et, s’il a péri, prions pour lui.» Vincent fait autrement. Il use des mêmes mots, de la même balle, mais il en joue mieux. Il gémissait et, tout à coup transfiguré, il lève les yeux avec sérénité vers celui qui peut-être a déjà trouvé dans la mort l’apaisement et la gloire. Remarquez combien de mots nous voilà contraints de dire pour exprimer ce que lui, orateur, a fait tenir en trois seulement, mais bien placés: Priez pour nous!

Au risque d’offenser sa mémoire, il faut appeler cela du grand art. Il était d’ailleurs parfaitement maître de cet art. Son métier, quoiqu’il pensât, il le connaissait. Il en a formulé un jour la règle essentielle. Parlant de sa méthode, il a dit ceci: «C’est une vertu qui nous fait garder une certaine disposition et un style accommodant, à la portée et au plus grand profit de nos auditeurs.» Pascal a dit exactement la même chose. Vous allez voir qu’il l’a mieux dit et que, d’un coup d’aile, il s’est porté fort au-dessus de Vincent. Mais ils ont pensé de même, au même moment, sur le même sujet. Le souci de Pascal était, nous dit-il, «de remplir tous les besoins de ses lecteurs.» Formule admirable, que tout orateur, tout écrivain, devrait tenir pour sacrée. Tant de gens se flattent de passer par-dessus la tête du commun! Il ne faudrait pourtant pas que se rompît la tradition, qui a mis, à dater justement de ce prêtre et de ce mathématicien, les lettres françaises au plus haut rang. Nous étions les plus universels, c’est-à-dire ceux qui parlaient le mieux à tous les hommes. Vincent, comme Pascal, non seulement les regardait tous en parlant, mais il se penchait sur eux.

Il entrait dans leurs sentiments, s’y glissait avec souplesse, prenant les détours convenables, se complaisant à des délicatesses de grand seigneur, même à des coquetteries, pour flatter ceux qui l’écoutaient, pour les séduire; et soudain il les serrait au poignet. Voilà son éloquence, et son péché. Car de tels jeux ne vont pas sans un grand plaisir. D’autres s’y sont perdus. Songez que Vincent, depuis l’âge de trente ans, n’a eu que des succès. Sa vie, d’un bout à l’autre, a été ce qu’on appelle aujourd’hui une réussite. Non seulement il règne, mais il a une conscience parfaite des raisons de son triomphe; et l’orgueil le guette. Cependant à cet homme irrésistible un seul être a résisté: un saint, qui s’appelait Vincent. Il a résisté en s’humiliant avec une sorte d’acharnement. On se demande comment, si avisé, il a pu tenir sincèrement pour un sot le gaillard qu’il avait à juger. A vrai dire, le plus doué, le plus accompli des hommes, s’il se regarde, n’est qu’une petite chose. S’il se compare, alors seulement il prend de la hauteur. Vincent a négligé de se comparer, ou il l’a fait avec la plus effrontée mauvaise foi.

Il le fallait bien. Les saints sur la terre sont tout de même des hommes. Ils ont des heures de vie surnaturelle où, leur âme s’embrasant au voisinage de Dieu, ils jugent la créature à sa pitoyable valeur. Mais ces minutes sont courtes, et il y a toutes les autres, où ils rampent avec nous. A ce niveau, il était bien nécessaire, pour user de sa force, que Vincent la connût. Il n’ignorait point sa supériorité sur ceux qu’il voyait vivre autour de lui. Il savait la qualité des outils qu’avait mis Dieu dans sa main. Ces avantages visibles, que, dans sa conscience, il ne pouvait renier sans mensonge, il jurait pourtant, avec de grands gestes, qu’il ne les possédait pas. C’est qu’il se souvenait d’un ordre supérieur d’évidences, qu’en ses heures d’oraison Dieu avait permis qu’il aperçût. Il se savait un fort ici-bas, mais aussi que cette vérité-là était petite, et génératrice d’orgueil, donc de défaites. Alors il gardait, même quand son intelligence n’avait plus de contact avec elle, le vocabulaire d’une sagesse plus haute, et c’est celle-là qui lui dictait de braver le bon sens des hommes, et de faire la bête.

Il a si bien joué cette partie, que nous avons mis trois cents ans à nous y reconnaître. Le saint avait jeté le grand homme dans la poussière. Nous honorerons sa sainteté davantage quand nous aurons restitué son visage humain dans sa splendeur. Il a été un grand orateur: il faut le dire. Cela a puissamment servi sa carrière apostolique et charitable: il faut s’en réjouir. On va peut-être objecter qu’alors les moins doués désespéreront d’accéder à la sainteté. Dieu prend où il veut ses élus. Il a justement suscité, tout près de Châtillon-les-Dombes, le curé d’Ars, qui n’avait pas de génie. Et, à moins de concevoir un ciel vide, il faut admettre qu’il sera ouvert à la foule médiocre. Cependant si des saints, dont la mission est de rayonner ici-bas et d’entraîner la multitude à leur suite, sont des personnages d’une exceptionnelle valeur humaine, c’est deux fois heureux, parce qu’ils s’imposent ainsi au respect de tous, y compris ceux qui ne savent pas lever les yeux, et parce qu’aux plus grands parmi nous, qui prostituent leur destin, ils révèlent à quelle immense fortune les vouerait Dieu, s’ils se tournaient vers lui.

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