‹ La vraie vie de Saint Vincent de PaulChapitre 7 sur 10 · CHAPITRE VI

CHAPITRE VI

LES SERVANTES DES PAUVRES

J’ai cherché à savoir pourquoi Vincent de Paul avait choisi qu’on l’appelât familièrement M. Vincent, et non M. de Paul. J’ai fait observer au religieux qui est aujourd’hui le plus savant historien du fondateur de la Mission que lui-même était connu sous le nom de M. Coste et qu’il n’aimerait peut-être pas qu’on se mît à dire M. Pierre. Ainsi des autres de son ordre, qui se font, comme nous tous, désigner par leur nom patronymique. Tous les amis de la mémoire de Vincent, les morts et les vivants, m’ont fait la même réponse, celle que je ne voulais pas, car je la crois mauvaise: c’est par humilité. On suppose que Vincent a voulu qu’on le traitât comme on fait les serviteurs, à quoi il faut riposter qu’on appelle son valet de chambre Baptiste et non M. Baptiste. On a pensé aussi que son nom à particule le gênait; mais il avait résolu la difficulté en l’écrivant d’un seul mot. Je ne pense pas qu’il ait vraiment craint de tirer vanité d’une si petite chose. Elle pouvait lui donner de l’ennui, l’obliger à expliquer à ceux qui l’entendaient nommer pour la première fois que cette particule-là n’en était pas une ou n’indiquait point qu’il eût de la naissance; et je crois qu’en effet il a pu lui sembler plus commode de couper court en priant qu’on dît M. Vincent, sans plus. Commodité, si on veut; mais pas humilité. Et j’aperçois peut-être autre chose. On appelle le premier venu par son nom et les amis par leur prénom. Vincent avait naturellement du goût pour l’amitié des hommes. Il leur donnait la sienne et, pour être payé de retour, il était capable, nous l’avons déjà vu, de coquetterie. Je ne dis pas qu’il ait prévu la popularité qui s’attacherait au nom si simple, si familier, qu’il adoptait. Mais la popularité devait venir, parce que ce cœur et ce nom s’accordaient. Je crois qu’il était assez fin pour avoir senti qu’ainsi nommé il serait plus près de la foule. Et puis son âme était fraîche et pleine de poésie: c’est son joli nom d’enfant qu’il a voulu garder.

Ces derniers mots ne sont pas de la littérature. Nous allons parler d’une vertu limpide et profonde comme l’eau des sources. Tous les enfants ne sont pas charitables et le poète a pu dire que leur âge était sans pitié. Mais il n’y a de charité pure que dans les âmes neuves. C’est un don de Dieu, qu’on garde ou qu’on gaspille: nous le gaspillons presque tous. Les illusions aussi viennent de Dieu, et la plupart dispersent ce trésor. Vincent de Paul, comme chacun de nous, a découvert l’humanité quand il était petit. Il l’a même un peu mieux vue que vous ou moi, car il était tout au bas, près de la terre, ce qui est la meilleure place. Il a ressenti, devant la douleur, la misère, la bassesse des créatures, une pitié qui a labouré son cœur malléable; mais peu à peu les nôtres se sont endurcis, pas le sien. Son secret, à ce rude bonhomme, c’est d’avoir conservé tout le temps son âme des premiers jours.

A l’époque où il entrait dans la vie, les mœurs étaient dures. On avait pris coutume de se désintéresser de la souffrance d’autrui. On avait fait tant de guerres, on avait vu tant d’horreurs que, la sensibilité de leurs années enfantines, le premier acte des hommes était de s’en défaire, et violemment. On a dit et écrit qu’en ce splendide XVIIe siècle, la France, tout enivrée de gloire, toute à ses héros, à ses grands, avait laissé les petits à l’abandon. Ce n’est pas vrai, puisque Vincent s’est trouvé là. Il a d’ailleurs fait le redressement seul, face à l’orgueil, à l’étourderie, à l’égoïsme de tous les autres,--je parle des hommes; car il y avait d’exquis cœurs de femmes, mais sans pouvoir.

Quand Emmanuel de Gondi parlait devant Vincent des galères dont il avait le commandement, celui-ci admirait sans doute que le roi eût ces fastueux et puissants bâtiments à son service, mais il pensait aussi aux galériens. En cela, il était très original. Nous sommes un peu meilleurs aujourd’hui que les gens d’alors, mais c’est ce petit pâtre des environs de Dax qui a commencé. Un jour, il demanda à visiter les forçats dans leurs cachots. Avant de les envoyer dans les ports, il arrivait qu’on en gardât à Paris. Vincent vit là une chose horrible. Des locaux humides et noirs, des gens enchaînés à la muraille, de la vermine, des plaies, des immondices, de la puanteur, des blasphèmes: il fut épouvanté. Il courut dire à Gondi que cela devait changer. L’autre comprenait mal qu’on pût se soucier d’êtres pareils: c’était du déchet. Vincent répondit que c’étaient des hommes et qu’il fallait les aimer: il avait appris cela tout petit dans son catéchisme, et s’en souvenait. Ce n’est pas difficile d’avoir du génie: il ne s’agit que de garder son bagage en grandissant. Gondi avait jeté du lest comme tout le monde. Il convint ce jour-là qu’il avait trouvé son maître et donna à cet aumônier si humain toutes facilités pour s’occuper à son gré de ses amis les galériens. A force de patience, de zèle, d’ingéniosité, de tendresse, aussi de fermeté, Vincent parvint, aidé de Portail et d’un chapelain des Gondi, Belin, à assainir les cachots, et puis les corps, et finalement les cœurs. Il fit merveille, et le roi, informé, créa pour lui, nous le savons déjà, le titre et la charge d’aumônier général des galères.

Alors il inspecta les ports et notamment accompagna plusieurs fois Emmanuel de Gondi à Marseille. Il vit les rameurs en bonnets, les épaules nues pour la caresse du fouet, les corps enchaînés, les visages crispés par le désespoir ou par la haine; on lui avoua que tous n’étaient pas des bandits, qu’il fallait six mille hommes et qu’on les prenait où on pouvait, quelquefois parmi de pauvres diables, coupables d’un médiocre larcin. Tout cela lui fit horreur et, le mieux qu’il pût, il adoucit les maux de ces misérables, et tâcha de les consoler. On a raconté qu’un jour il avait pris la place d’un forçat: c’est une belle histoire romantique, mais qui ne tient pas debout; et quoique de pieux témoins soient venus dire au procès de canonisation qu’ils l’avaient entendue de personnes dignes de foi, nous serons des amis avisés du saint et de sa gloire vraie, qui est si belle, en ne nous arrêtant pas à des ragots. Des deux façons de traiter de tels faits, la méthode édifiante et la méthode historique, c’est la seconde qui est sainte. La pitié de M. Vincent pour les galériens n’a d’ailleurs été qu’un incident dans sa carrière charitable. Pris bientôt par tant d’autres œuvres, il dut laisser à de moins occupés la tâche commencée, et nous verrons notamment qu’à son heure la compagnie du Saint-Sacrement a fait beaucoup pour les forçats, créant un hôpital à leur usage et rendant ainsi témoignage à l’initiative du saint. La fonction d’aumônier général des galères, tant qu’il y aurait des rameurs dans les bâtiments du roi, devait d’ailleurs, d’ordre de Sa Majesté, rester aux mains des supérieurs de la Mission, successeurs de Vincent.

· · ·

Il y a eu, dans la vie de saint Vincent de Paul, trois créations charitables essentielles, nées l’une après l’autre et l’une de l’autre, mais très distinctes: ce sont les Charités, les Filles de la Charité, les Dames de la Charité.

La première Charité, surgit à Châtillon-les-Dombes, nous le savons déjà, le 23 août 1617, trois jours après le sermon fameux qui avait poussé les dames de la ville, toutes ensemble, d’un seul élan, vers la maison d’une famille abandonnée. Il est souvent arrivé à Vincent de ne pas se presser, mais il savait faire vite quand il voulait. On a retrouvé, au milieu du siècle dernier, dans les archives de la mairie de Châtillon, le procès-verbal de la réunion du 23 août. Il est en entier de la main du saint qui, dès ce jour, vous l’allez voir, avait réglé tout l’essentiel.

Jésus, Maria.

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Ce jour d’hui vingt-troisième d’août mil six cent dix-sept, les dames sousnommées se sont charitablement associées pour assister les pauvres malades de la présente ville de Châtillon, chacune à leur tour, ayant, d’un commun accord, résolu entre elles qu’une d’icelles prendra le soin un jour entier seulement de tous ceux qu’elles auront avisés, par ensemble, avoir besoin de leur aide. En quoi elles se proposent deux fins, à savoir: d’aider le corps et l’âme; le corps en le nourrissant et en le faisant médeciner, et l’âme en disposant à bien mourir ceux qui tendront à la mort et à bien vivre ceux qui guériront. Et pource que, la Mère de Dieu étant invoquée et prise pour patronne aux choses d’importance, il ne se peut que tout n’aille à bien et ne redonde à la gloire du Bon Jésus son Fils, lesdites dames la prennent pour patronne et protectrice de l’œuvre et la supplient très humblement d’en prendre un soin spécial, comme aussi saint Martin et saint André, vrais exemples de charité, patrons dudit Châtillon; et commenceront, Dieu aidant, à travailler au bon œuvre dès demain, jour de la fête saint Barthélemy, selon l’ordre qu’elles sont ici inscrites.

Premièrement, Mme la Châtelaine pour son jour; Mlle de Brie pour le sien;

La dame Philiberte, femme du sieur des Hugonières;

Benoîte, fille du sieur Ennemond Prost;

La dame Denise Beynier, femme du sieur Claude Bouchour;

Une des filles de la dame Perra;

La dame Colette;

Et enfin Mlle de la Chassaigne; après laquelle Mme la Châtelaine commencera à prendre le même soin pour un autre jour, et ainsi les autres alternativement, selon l’ordre susdit, se réservant que, quand quelqu’une d’elles ne pourra, pour quelque juste occasion, vaquer à ce saint exercice en son jour, elle avertira ou fera avertir, le jour auparavant, celle qui la suit, de cette sienne impuissance afin qu’elle entre en sa place, prenant le soin des pauvres pour le même jour; ce qu’elle ne devra refuser de faire si elle en a le moyen, par ce qu’en ce faisant elle sera déchargée d’un tel soin pour le jour d’après, auquel il lui fût arrivé de l’avoir selon l’ordre susdit. Lequel ordre il faut journellement supplier Notre Bon Jésus vouloir maintenir, et combler de ses bénédictions divines tous ceux et celles qui travailleront de leurs mains, ou contribueront de leurs facultés pour le maintien d’icelui; comme, sans doute, il fera, puisque c’est lui-même qui nous assure par sa propre bouche que ce seront ceux qui soulageront les pauvres qui entendront, au grand redoutable jour du jugement, cette sienne si douce et agréable voix: «Venez, les bénis de Mon Père, posséder le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde»; et qu’au contraire ceux qui n’en auront point eu aucun soin seront repoussés de lui avec ces autres tant dures et effroyables paroles: «Maudit, départez-vous de moi; allez au feu éternel qui est préparé au diable et à ses anges.»

Au juge Père, Fils et Saint-Esprit soit honneur et gloire par tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Ce document-là, il fallait le publier dans un livre comme celui-ci. C’est l’acte de fondation d’une œuvre d’où ont découlé depuis trois siècles, sur la France et sur le monde, des trésors de bonté. Cet acte fut complété, régularisé, rendu définitif et revêtu de toutes les approbations de l’Ordinaire aux mois de novembre et décembre suivants. On possède les pièces dressées à cet effet. Elles sont curieuses et voici, par exemple, ce qu’on y trouve. «La confrérie s’appellera la Confrérie de la Charité, à l’imitation de l’hôpital de la charité de Rome; et les personnes dont elle sera principalement composée, servantes des pauvres ou de la Charité». Il y aura vingt servantes des pauvres seulement «afin que la confusion ne se glisse dans la confrérie par la multitude.» On espère qu’il se fera des fondations en faveur de ladite confrérie, mais comme «ce n’est pas le propre des femmes d’avoir seules le maniement d’icelles» les servantes des pauvres éliront un procureur, prêtre ou bourgeois «vertueux, affectionné au bien des pauvres et non guère embarrassé aux affaires temporelles.» Chaque année, à la pluralité des voix, seront élues une prieure «que les autres aimeront, respecteront comme une mère et lui obéiront» et deux assistantes, dont l’une aura le titre de sous-prieure et l’autre de trésorière. La prieure désignera pour être soignés par la confrérie «les malades vraiment pauvres, et non ceux qui ont moyen de se soulager.» Le règlement ajoute: «Quand elle en aura reçu quelqu’un, elle en avertira celle qui sera de jour de service, laquelle l’ira voir incontinent; et la première chose qu’elle fera sera de voir s’il a besoin d’une chemise blanche, afin que, si ainsi est, elle lui en porte une de ladite confrérie.»

Hors les vingt servantes des pauvres, prises parmi les femmes de la ville, «tant veuves, mariées que filles», la confrérie «fera choix de deux pauvres femmes d’honnête vie et de dévotion», qui s’appelleront gardes des pauvres malades. On les paiera «honnêtement». Elles feront, si j’ai bien compris, les corvées, notamment la veillée des grands malades, et participeront d’ailleurs «aux indulgences et assisteront aux assemblées». On ajoute qu’elles n’y auront point voix délibératrice, mais elles venaient: il y avait tout de même en ce temps-là, dans les rapports de peuple à maître, une cordialité, une bonhomie qui sont perdues. En somme, ces Charités sont des associations pour la garde et le soin des malades à domicile. «Chacune desdites servantes des pauvres, prescrit le règlement, apprêtera leur manger et les servira un jour entier. La prieure commencera, la trésorière la suivra, et puis l’assistante, et ainsi l’une après l’autre, selon l’ordre de leur réception, jusques à la dernière venue... Celle qui sera de jour, ayant pris ce qu’il faudra de la trésorière pour la nourriture des pauvres en son jour, apprêtera le dîner, le portera aux malades, en les abordant les saluera gaiement et charitablement, accommodera la tablette sur le lit, mettra une serviette dessus, une gondole et une cuillère et du pain, fera laver les mains aux malades et dira le Benedicite, trempera le potage dans une écuelle et mettra la viande dans un plat, accommodant le tout sur ladite tablette, puis conviera le malade charitablement à manger, pour l’amour de Jésus et de sa sainte Mère, le tout avec amour, comme si elle avait affaire à son fils ou plutôt à Dieu, qui impute fait à lui-même le bien qu’on fait aux pauvres. Elle lui dira quelques petits mots de Notre-Seigneur, en ce sentiment tâchera de le réjouir s’il est fort désolé, lui coupera parfois sa viande, lui versera à boire, et l’ayant ainsi mis en train de manger, s’il a quelqu’un auprès de lui, le laissera et en ira trouver un autre pour le traiter en la même sorte, se ressouvenant de commencer toujours par celui qui a quelqu’un avec lui et de finir par ceux qui sont seuls, afin de pouvoir être auprès d’eux plus longtemps.» On avouera que voilà une recommandation ingénieuse et charmante. Les grands génies sont toujours des hommes de détail. Ils voient grand, mais ils voient tout. Lisons la suite et nous verrons s’ils étaient bien traités, les malades de M. Vincent. Chacun, prescrit-il, «aura autant de pain qu’il lui en faudra, quelque poule bouillie pour leur dîner--elles étaient moins cher alors qu’aujourd’hui;--on leur mettra leur viande en hachis au souper deux ou trois fois la semaine. Ceux qui seront sans fièvre auront une chopine de vin par jour, moitié au matin et moitié au soir. Ils auront, le vendredi, samedi et autres jours d’abstinence, deux œufs avec le potage et une petite tranche de beurre pour leur dîner et autant pour leur souper, accommodant les œufs selon leur appétit. Que s’il se trouve du poisson à quelque honnête prix, l’on leur en donnera seulement au dîner.» Suivent les plus pressantes recommandations sur la mission spirituelle des servantes des pauvres, qui devront «disposer à mieux vivre ceux qui guériront et à bien mourir» les autres et «prieront souvent Dieu pour cela et feront quelques petites élévations de cœur pour cet effet.» Il est aussi question des assemblées mensuelles, à la fin desquelles les membres de la confrérie «s’admonesteront charitablement des fautes survenues au service des pauvres, le tout néanmoins sans bruit et avec le moins de paroles que faire se pourra». Il se défiait de la langue des femmes; et pensant qu’une recommandation aussi générale ne suffirait point, il précisait qu’on donnerait seulement «chaque fois demi-heure de temps» pour ce bavardage-là.

Le dernier chapitre de ce précieux document porte un joli titre: De l’exercice de chacune à part soi. Là, Vincent indique aux femmes zélées qui entrent dans la Charité pour soigner des malades que servir les pauvres est bien, mais qu’on n’est point digne de cet honneur sans une vie personnelle exemplaire. «Le réveil, dit-il, se commencera par l’invocation de Notre-Seigneur.» Il prescrit plusieurs pratiques de piété, très simples et brèves, «et après, dit-il, ouïront la sainte messe, si elles ont la commodité.» Puis, se souvenant «de la modestie avec laquelle le Fils de Dieu accomplissait ses actions sur terre... feront les leurs avec modestie et tranquillité.» Il n’aimait pas les agitées. «Celles qui sauront lire, ajoute-t-il, liront chaque jour posément et attentivement un chapitre du livre de monseigneur l’évêque de Genève,--alors vivant--intitulé: L’Introduction à la vie dévote...», enfin «s’exerceront soigneusement à l’humilité, simplicité et charité» et, «l’heure du coucher étant venue, elles feront l’examen de conscience et diront trois fois le Pater noster et trois fois l’Ave Maria et une fois le De Profundis pour les trépassés...»

Ce règlement-là, avec de rares modifications de détail, fut successivement adopté, dans les mois, dans les années suivantes, par les Charités que fonda Vincent partout où le portait sa vie de missionnaire. Il commença par Villepreux, puis passa à Joigny, puis à Montmirail. A ce moment, à la fin de 1618, il rencontra, nous le savons déjà, François de Sales. Ce fut une bénédiction pour tous les deux. L’évêque de Genève a cinquante-deux ans et sa carrière va finir. Vincent a trente-huit ans et commence la sienne. Chacun s’émeut des vertus de l’autre et pense avec humilité qu’il n’arrivera jamais, Vincent à la suave piété de M. de Sales, celui-ci à la sainteté de cet être compatissant. Ils se séparent emplis d’une modestie nouvelle. Cela peut faire pitié à des étourdis: les sages les envieront, car il est vrai que c’est en s’abaissant qu’on s’élève, en voyant sa petitesse qu’on se résout à grandir; il est exact que l’orgueil tue et que l’humilité vivifie.

A Joigny, Vincent avait eu l’idée de faire une charité mixte. «Les hommes, dit le règlement, auront soin des valides et impotents, et les femmes des malades seulement.» Il n’aimait pas les mendiants. Ceux-ci constituaient d’ailleurs en ce temps-là une insolente corporation, indigne de toute pitié. Il ne fallait point confondre les pauvres avec ces gens-là. La confrérie avait mission de faire un catalogue de tous les miséreux de la ville. A Mâcon, où il y eut aussi des hommes admis dans la société, ils couchèrent trois cents noms sur la liste. Ces pauvres gens devaient s’assembler chaque dimanche pour entendre la messe. On leur distribuait alors du pain et de l’argent à proportion de leur misère et du nombre de leurs enfants; en hiver, on donnait aussi du bois. Tous ceux qu’on surprenait à mendier dans la semaine étaient privés de secours le dimanche suivant. Les vagabonds étaient logés une nuit et renvoyés le lendemain avec deux sous. Tout n’a point changé, puisque nous avons toujours des hospitalités de nuit, mais on ne donne plus les deux sols: on n’oserait. Quant aux pauvres honteux, on les assistait «sans éclat».

Pour subvenir aux frais des Charités, chacun versait aux fonds commun. Quand la caisse était vide, on avait recours à Vincent; il trouvait les mots pour délier les cordons de n’importe quelle bourse; on ne lui résistait pas. Il lui venait des idées charmantes. Beaucoup de gens qui répugnaient, alors comme aujourd’hui, à donner de l’argent, auraient bien fait l’aumône en nature. Alors il prescrivait qu’on prît sur la caisse de quoi acheter des brebis, «lesquelles, disait-il, on distribuera aux associés, qui feront la charité de les nourrir au profit de ladite association, qui plus qui moins, selon leur pouvoir; et les fruits--il veut dire la laine--provenant d’icelles brebis seront vendus tous les ans, environ la fête de Saint-Jean.» On a trouvé aux archives de la Mission un règlement curieux: «L’on donnera aux petits enfants, y est-il commandé, aux impotents et aux décrépits ce qu’il leur faudra pour vivre par semaine; à ceux qui gagneront une partie de leur vie, la compagnie leur donnera l’autre; et pour les jeunes garçons, l’on les mettra à quelque petit métier, comme de tisserand, qui ne coûte que trois ou quatre écus pour chaque apprenti, ou bien l’on dressera une manufacture de quelque ouvrage, comme de bas d’estame» c’est-à-dire de bas en tricot de laine. Suit tout un règlement de la manufacture, où tout est prévu, y compris l’obligation pour les jeunes garçons, obligation sous serment en présence de leurs pères et de leurs mères, d’enseigner gratis à d’autres pauvres apprentis le métier qu’on leur aura appris. Et l’admirable document s’achève sur des mots d’allégresse, car ainsi «les pauvres sont instruits à la crainte de Dieu, enseignés à gagner leur vie et assistés en leurs nécessités et finalement les villes seront délivrées de plusieurs fainéants, tous vicieux, et méliorés par le commerce des ouvrages des pauvres».

Les lazaristes et leur supérieur allaient partout en mission: partout surgirent des Charités, à Angers, à Sedan, à Rethel, à Richelieu, à Villeneuve Saint-Georges, à Étampes, à Fontainebleau, à Verneuil, dans toutes les terres des Gondi, dans toute la banlieue de Paris, enfin dans la grand’ville elle-même, où l’on en compta plus de quinze, attachées chacune à une paroisse.

L’œuvre était belle; elle a été féconde; mais elle demandait à ces pauvres étourdis que sont les notables et les gens de bonne volonté des villes et des villages un effort que, l’animateur parti, on ne devait point soutenir longtemps. Et bientôt vinrent d’horribles années de guerre civile. Nous verrons tout ce qu’a fait Vincent pendant et après la Fronde: une œuvre de géant, mais qui le prit tout entier. Les Charités, qui souffraient alors, parce que la misère était plus grande et les ressources moindres, lui seul aurait pu les sauver.

Il sauva, du moins, l’essentiel: les pauvres et les malades, par une autre voie, furent secourus; et, cette fois, la méthode fut si heureuse, le règlement si bien fixé, l’œuvre, qui était sainte, reçut de son fondateur un tel souffle et de Dieu de telles faveurs, qu’elle n’a cessé de croître depuis trois siècles. C’est en 1624 ou en 1625 que Louise de Marillac, qui devait être la grande ouvrière de cette fondation magnifique, se mit sous la direction de M. Vincent; c’est huit ou neuf ans plus tard, le 29 novembre 1633, qu’était instituée par elle et lui la Compagnie des Filles de la Charité. Et nous voudrions tout de suite arrêter notre regard sur cette page, toute parée d’amour et de poésie, de la vie de Vincent. Dans l’ordre des dates, celles à qui plus tard on devait donner spontanément partout le nom de leur père, les sœurs de saint Vincent de Paul, sont d’ailleurs venues avant la troisième œuvre dont il faut aussi que nous parlions, celle des Dames de la Charité. Nous allons cependant nous arrêter à ces dernières d’abord; il faut garder le plus précieux pour la fin.

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L’institution des Dames de la Charité a été une initiative parisienne. Il y avait, nous l’avons vu, des Charités dans Paris, attachées chacune à une paroisse. Dans les premiers mois de 1634, une femme riche et compatissante, veuve d’Antoine Goussault, en son vivant conseiller du Roi et président en la Chambre des Comptes de Paris, eut l’idée d’une Charité qui ne secourrait point, comme les autres, les pauvres d’un village ou d’un quartier de Paris, mais les malades de l’Hôtel-Dieu. On va tout de suite objecter que ceux-là, soignés à l’hôpital, étaient pourvus, et que sans doute on avait mis auprès d’eux, pour les consoler et les entourer de douceur et de piété, des religieuses. Certes, tout le monde à l’hôpital occupait son poste, médecins, apothicaires et des sœurs Augustines qui faisaient de leur mieux. Mais ce mieux n’allait pas loin. Non de leur fait, les pauvres filles; elles suivaient la coutume du temps et d’ailleurs n’étaient que des servantes. Elles servaient messieurs les gouverneurs, qui leur donnaient une tâche accablante dans un inextricable taudis; servir les vrais maîtres du lieu, les malades, comment l’eussent-elles fait? Seules, des femmes indépendantes disposant de vastes ressources, de beaucoup d’autorité et de quelque crédit auprès des grands, pouvaient tenter d’introduire un peu de charité dans les lieux infects où l’on jetait alors les pauvres gens prêts à mourir. Ce n’est pas du premier coup qu’on est arrivé aux salles d’hôpital d’aujourd’hui, claires, spacieuses, avec des lits blancs. Au temps de saint Vincent, les lits, serrés les uns contre les autres, contenaient chacun plusieurs moribonds, quelquefois six malades, trois dans un sens et trois dans l’autre. Ce détail-là suffit. On devine le reste.

Mme Goussault fut nommée supérieure de la nouvelle œuvre, qui, sous le nom de confrérie des Dames de la Charité, prit rapidement une importance et un éclat exceptionnels. «Nous en avons fait une depuis peu, disait Vincent le 25 juillet 1634, composée de cent ou six vingts dames de haute qualité qui visitent tous les jours, et assistent, quatre à quatre, huit ou neuf cents pauvres ou malades de gelées, consommés, bouillons, confitures, et toutes sortes de douceurs, outre leur nourriture, que la maison leur fournit, pour disposer ces pauvres gens à faire confession générale de leur vie passée... de sorte que cela se fait avec une bénédiction particulière de Dieu.»

Cent à cent vingt dames de haute qualité, nous dit Vincent. Cette Charité se distinguait de toutes les autres par le nombre de ses membres, mais surtout par leur rang. A l’appel de Mme Goussault avaient répondu toutes les femmes de cœur de la haute société et c’était le temps de la Fronde, où nous savons de quelle trempe étaient les âmes féminines. Elle-même, veuve d’un puissant et riche personnage, mère de cinq enfants, était sensible et belle. Elle le savait et le dit un jour ingénuement à Vincent dans une longue lettre, qui est pleine à la fois de candeur, d’abandon, de finesse: «Dimanche, écrit-elle, je me résolus d’aller aux pauvres, aux fermes... et interrogeai les enfants... Mon Père, cela réussit si parfaitement que Mademoiselle Le Fevre me dit au retour y avoir pris très grand plaisir et qu’elle ne savait presque rien de tout cela, et m’ajouta: L’on voit bien que vous aimez bien les pauvres et que vous êtes à la joie de votre cœur parmi eux. Vous paraissez deux fois plus belle en leur parlant.» Il était assurément ravi, comme nous-mêmes, de lire ces choses, l’indulgent M. Vincent. Mais c’était un homme pressé, et beaucoup d’autres lui écrivaient ainsi. Il avait bien à faire.

La plus précieuse compagne de Mme Goussault dans son labeur charitable s’appelait Marie Lumagne; celle-ci avait épousé et bientôt perdu François Polaillon et de là vient que nous la connaissons sous le nom de Mlle Polaillon. On disait Mme Goussault, parce que Goussault, le mari, était seigneur de Souvigny; les femmes dont le conjoint n’avait point de naissance, on les appelait Mademoiselle. Ainsi Louise de Marillac, fondatrice des Filles de la Charité, veuve du sieur Antoine Le Gras, à qui nous donnerons tantôt son nom de fille, tantôt celui de Mlle Le Gras. Mlle Polaillon avait passé quelque temps à la cour; elle y était dame d’honneur de la duchesse d’Orléans et gouvernante des enfants de cette princesse. Elle devait plus tard fonder la maison et l’hôpital des Filles de la Providence, avec l’appui de saint Vincent, qui fut le premier supérieur de cet institut.

Aucune des femmes qui entourèrent Vincent n’était banale. L’une des plus émouvantes devait être cette Isabelle du Fay, qui avait une fortune immense et beaucoup de piété; mais elle était difforme. Nul des historiens de Vincent ne l’a dit. Ils ont noté, en baissant les yeux, qu’elle souffrait d’une pénible infirmité et nous n’en saurions pas plus, sans Vincent lui-même, qui nous dit tout bravement qu’elle avait «une cuisse deux ou trois fois plus grosse que l’autre». Au moins, voilà qui est clair et l’on voit mieux ainsi la sainte fille, douce et touchante parmi les autres, «unie à Dieu, nous dit le saint, jusqu’au point que je ne sais si jamais j’ai vu une âme si unie à Dieu que celle-là». Il ajoute: «Elle avait coutume d’appeler sa cuisse sa «bénite cuisse».

Il a d’ailleurs vu bien d’autres âmes unies à Dieu, par exemple celle de Marie des Landes, femme du Président Lamoignon, lequel, émerveillé et tout de même un peu inquiet des largesses de sa femme, lui disait: «Vous allez nous réduire à la mendicité.» Cette extraordinaire Mme de Lamoignon trouvait intéressant de s’exercer à la patience en écoutant avec charité les plaintes de ceux qu’elle comblait et qui grognaient encore. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il y a de bons pauvres et d’autres, pas commodes: il faut les servir tous. Elle le savait et d’ailleurs s’intéressait surtout aux pires, ce qui la conduisit à regarder du côté des criminels et à fonder, d’accord avec Vincent, une Société pour les prisonniers, dont on a regret, l’ayant nommée, de ne pas parler davantage, mais il faut se borner. Quand elle mourut à soixante-quinze ans, on trouva sur son corps une haire et une ceinture de fer avec des pointes. Les bonnes gens de Paris, pour garder son corps près d’eux dans l’église de Saint-Leu, n’hésitèrent pas à user de violence contre ceux qui essayèrent de la conduire, comme elle l’avait demandé, chez les Récollets de Saint-Denis. Ces petites scènes autour d’un cercueil étaient dans le goût du temps. Tout au fond de la Basse-Normandie, à peu près dans le même temps, le peuple se battait pour les restes d’une autre femme, Marie des Vallées, de Coutances, la sainte amie de ce père Eudes, dont Vincent nous a dit tout à l’heure les succès de missionnaire.

A Mme de Lamoignon succéda, en la confrérie des Dames de la Charité, sa fille Madeleine, si bonne que les satires de Boileau, évidemment peu charitables, l’offensaient. Je ne sais d’où vient l’histoire que je vais rapporter après tout le monde et je ne jure point qu’elle soit vraie, mais elle a beaucoup de sens. Donc, elle reprochait à Boileau d’être méchant.

--Me permettrez-vous au moins, lui dit le poète, de faire une satire contre le Grand Turc, cet affreux mécréant, ennemi mortel de notre religion?

--Non, monsieur, non, c’est une tête couronnée, et on doit toujours respecter les souverains.

--Eh bien! contre le diable? Ah! vous me permettrez bien de dire du mal du diable; il en fait assez.

--Le diable, monsieur, est assez puni, sans que nous nous y mettions; occupons-nous seulement de ne dire du mal de personne pour ne pas l’aller trouver.

Mais voici des femmes de plus haute qualité encore. Nous avons déjà rencontré la duchesse d’Aiguillon, la nièce de Richelieu. Celle-là entourait Vincent d’une sollicitude maternelle. Dans les dernières années du saint, elle avait mis à sa disposition des chevaux et un carrosse; et voici ce qu’elle écrivait à Portail, en 1653: «Je ne puis assez m’étonner que M. Portail et les autres messieurs de Saint-Lazare souffrent que M. Vincent aille travailler à la campagne par la chaleur qu’il fait, dans l’âge où il est et si longtemps à l’air avec le soleil. Il me semble que sa vie est trop précieuse et trop utile pour l’Église et pour la Compagnie pour qu’on la lui laisse prodiguer de la sorte. Ils me permettront de les supplier de l’empêcher d’en user ainsi, et de me pardonner si je leur dis qu’ils sont obligés en conscience de l’aller quérir, et que l’on murmure fort contre eux d’en avoir si peu de soin. L’on dit qu’ils ne connaissent pas le trésor que Dieu leur a donné et quelle perte ils feraient. Je suis trop leur servante et de la Compagnie pour manquer à leur donner cet avis.» Elle avait raison, la tendre femme; mais allez donc quérir un pareil bonhomme, qui n’en faisait qu’à sa tête; c’était un trésor, Portail le savait bien, mais pas bien maniable.

Une autre, Marie de Maupeou, mère du fameux surintendant Fouquet, s’intéressait tellement aux malades de M. Vincent, qu’elle rédigea un recueil qu’on voudrait bien avoir le temps de rechercher pour en extraire les bons passages. Le titre est prometteur et délicieux. Recueil de Receptes choisies, expérimentées et approuvées contre quantité de maux fort communs, tant internes qu’externes, invétérés et difficiles à guérir.

Et voici Mme Seguier, femme du chancelier Pierre Seguier: «Vous faites de vos biens, lui disait un obscur poète, un entier sacrifice...»

Et votre époux étant l’âme de la justice. Vous l’êtes de la charité.

Voici celle que Vincent et Louise de Marillac n’appelleront jamais que Mme la Princesse: c’est Charlotte-Marguerite de Montmorency, mère du grand Condé, du prince de Conti et de la turbulente duchesse de Longueville. Elle est toute charité. «Une fois, disait Vincent de Paul dans une conférence du 25 août 1655, je vis Mme la Princesse, oui, Mme la Princesse, aller en vingt-cinq ou trente maisons, visiter les pauvres, les consoler, les traiter, et à pied. Quand elle revint, elle était toute je ne sais comment, ses robes toutes crottées jusqu’aux genoux. O Sauveur! O Sauveur! O Sauveur! voilà comme ces bonnes dames travaillent et suent après les pauvres, et voilà comme faisait saint Louis!»

Voici une femme d’archevêque: c’est Marie d’Orléans, qui épousa, le 22 mai 1657, Henri de Valençay, duc de Nemours. Ce haut personnage, quoique n’ayant jamais reçu les ordres sacrés, avait été fait un temps archevêque de Reims. Les choses allaient ainsi en ce siècle-là. Il mourut vite et sa veuve devint une sainte. Elle disposait d’une fortune immense, ce qui ne gâtait rien.

On vit aussi, dans l’entourage féminin de saint Vincent, cette étonnante Mme de Miramion, veuve d’un Beauharnais, veuve et mère à seize ans; et si jolie que ce fou de Bussy-Rabutin imagina de s’en emparer par la force, réussit à l’enlever, crut un moment qu’il tenait sa belle proie, belle et follement riche, mais dut bientôt convenir que le fol, c’était lui et lâcher sa prisonnière. Elle a dit un jour ce mot exquis: «Il me semble, quand je sers les pauvres, que je n’y ai pas grand mérite, parce que je suis payée dans le moment même.» Louis XIV fit d’elle la distributrice de ses aumônes; c’était d’ailleurs une autre Dame de la Charité, Mlle de Lamoignon, qui occupait cette précieuse fonction avant elle.

Et ce n’est pas tout. Marie de Hautefort était si belle qu’on appelait l’Aurore. D’abord fille d’honneur de Marie de Médicis, puis d’Anne d’Autriche, puis dame d’atours de celle-ci, elle eut, parce qu’elle était franche et endiablée, des difficultés avec Richelieu, avec Mazarin, finalement avec la reine. Elle quitta la cour et épousa le frère de la petite duchesse de Liancourt, le duc de Schomberg. Veuve après dix ans, n’ayant point d’enfant, la jolie Mme de Schomberg se jeta enfin où l’appelait son cœur de feu, dans la piété, d’où elle tomba directement dans cet autre abîme, la charité. On l’appelait la Mère des Pauvres.

Une autre Dame de la Charité devint reine. C’est Marie-Louise de Gonzague. Celle-là aussi était belle et riche. Elle épousa Vladislas IV, roi de Pologne, puis, à la mort de ce prince, Jean Caserini, son frère et l’héritier de son trône. Elle avait, à Paris, suivi les réunions des Dames de la Charité et entendu souvent les conférences de M. Vincent. Elle appela en Pologne des prêtres de la Mission, des Filles de la Charité et des Visitandines. Elle a beaucoup correspondu avec Vincent, lui envoyant, dans les temps d’horrible détresse qui suivirent la Fronde, toutes sortes de largesses; le saint lui répondait avec mille prévenances, ne craignant point de forcer un peu la politesse, comme il convenait alors, quand on parlait à des rois, à des reines. «L’histoire, écrivait-il un jour, nous fait voir une princesse qui filait tous les ans le fil qu’il fallait pour ensevelir son corps, mais je ne me souviens point d’avoir lu que la piété d’aucune l’ait portée, comme Votre Majesté, à employer l’ouvrage de ses mains au service des pauvres; et c’est, madame, ce que je pense que Notre-Seigneur a fait voir aux anges et aux âmes bienheureuses avec admiration...» Il me semble que nous le prenons là en train de faire sa cour aux grands, le cher homme. C’est d’ailleurs charmant; car toutes ces dames, cette princesse, cette reine, le comblaient, plutôt comblaient ses pauvres et il fallait bien qu’il les remerciât de son mieux. A Marie-Louise de Gonzague, qui régnait, le mieux qu’on pût faire, c’étaient des compliments. Un jour Mlle Le Gras fut priée de garder quelque temps un petit chien qu’on destinait à la reine. Ce précieux animal mit en émoi toute la maison, et Vincent comme les autres. «Il aime tellement l’une des sœurs de la Charité, écrivait-il à un prêtre de la Mission en Pologne, qu’il ne regarde pas seulement les autres, ni qui que ce soit; et dès qu’elle sort la porte, il ne fait que se plaindre et n’a point de repos.» Mais cet ami des bêtes est aussi un grand saint. Alors voyez comment il finit son histoire: «Cette petite créature m’a bien donné de la confusion, voyant son unique affection pour celui qui lui donne à manger, me voyant si peu uniquement attaché à mon souverain bienfaiteur et si peu détaché de toutes les autres choses.» Le joli chien s’aperçut d’ailleurs qu’il fallait aimer un homme pareil, lequel écrivait, deux ou trois jours plus tard: «Vous direz à Mlle de Villers que le petit favori daigne commencer à me regarder.»

Voilà de quelles femmes Vincent avait voulu et su s’entourer. Pour faire la charité, il faut être deux: un riche et un pauvre. Les pauvres, on les voyait partout et Vincent les eut bientôt rejoints. Il s’enquit alors des riches, vit tout de suite que leurs femmes valaient mieux qu’eux. La fondation de la confrérie des Dames de la Charité, ce fut la mobilisation nécessaire de quelques immenses fortunes; ce fut celle aussi de quelques cœurs magnifiques, dont les feux rejoignirent ceux que Vincent portait en lui. Il fallait tout cet incendie, toutes ces âmes embrasées, pour réchauffer une société brillante et sans bonté. La générosité est au fond de plus d’âmes qu’on ne croit, mais elle dort. Il faut la secouer. L’apostolat de la charité, c’est une excitation perpétuelle. Vincent a été l’animateur d’exception que demandait une époque extraordinaire. Il a redit si souvent les mêmes choses qu’il a créé à la fin, au bénéfice de ce qu’il y a de plus beau au monde, l’amour du prochain, un entraînement et une discipline. Il a cherché d’abord des cœurs proches du sien et il les a mis à sa cadence. Chef d’orchestre incomparable, mais exigeant, il n’a jamais admis une discordance, il a fait des répétitions tous les jours jusqu’à sa mort, et sous sa baguette s’est élevé ainsi le plus beau chant du monde, celui des hommes et des femmes charitables, dont les paroles sont si saintes et les voix si pures, que Dieu lui-même, penché sur la terre, les écoute avec émoi et les bénit.

Quelle que fût son ingéniosité, il avait d’ailleurs eu du mal à trouver, pour les femmes zélées qu’il entendait grouper autour de ses pauvres, une occupation qui leur plût et fût vraiment utile. Il avait imaginé d’ajouter à l’ordinaire des malades une collation, dont se chargeaient ces dames. Elles la fournissaient, l’accommodaient et l’offraient en personne, allant de lit en lit. L’idée n’était point mauvaise et les pauvres gens qui en bénéficiaient se louèrent sans doute de tant de gâteries inattendues. Mais on devine que l’intrusion de femmes de la haute société dans les affaires des malades n’était pas du goût de tout le monde à l’Hôtel-Dieu. C’était la maison de Dieu, sans doute, puisqu’ainsi l’avait-on nommée, mais les gouverneurs et tant de gens tranquilles qui poursuivaient là leur petite vie ne se souciaient pas beaucoup qu’on en fît une vraie maison du Bon Dieu. Il arriva que, groupées pour cette tâche particulière, les Dames de la Charité retinrent surtout qu’elles étaient groupées, donc puissantes; et quand, un jour, un autre objet s’offrit à leur activité, elles se donnèrent de toute leur âme à cette mission nouvelle, belle entre toutes: c’était l’œuvre des Enfants trouvés.

On imagine mal ce qu’on pouvait faire, au temps de Richelieu et dans les débuts du règne de Louis XIV, des pauvres êtres abandonnés par leurs parents dans les rues. Ce n’est pas leur nombre qu’il faut regarder: on n’en recueillait alors, à Paris et dans la banlieue, que trois à quatre cents chaque année. Quelques-uns échappaient au malheur. «Dedans la grande église de Notre-Dame, à main gauche, écrit Bouchel, dans sa Bibliothèque ou Trésor du Droit français, il y a un bois de lit qui tient au pavé, sur lequel, pendant les jours solennels, on met lesdits enfants trouvés, afin d’exciter le peuple à leur faire charité, auprès duquel sont deux ou trois nourrices et un bassin pour recevoir les aumônes des gens de bien. Lesdits enfants trouvés sont quelquefois demandés et pris par bonnes personnes qui n’ont point d’enfants, en s’obligeant de les nourrir et élever comme leurs propres enfants.» Oui, de braves gens en prenaient, mais pas beaucoup. Les autres petits mouraient tous. «Il ne s’en trouve pas un seul en vie depuis cinquante ans» a pu dire Vincent. Dès qu’un enfant avait été exposé quelque part en Paris, on le portait à la Couche. C’était le nom du refuge d’où on l’envoyait en nourrice. On donnait quatre ou cinq de ces malheureux petits à chaque bonne femme. On préférait d’ailleurs les vendre. Pour huit à vingt sols, n’importe qui pouvait acquérir un petit garçon ou une petite fille. Des misérables se trouvaient toujours là pour enlever cette marchandise. Paris était couvert de mendiants comme d’une vermine et ces êtres ignobles se procuraient des enfants pour les estropier et les montrer aux passants, en criant miséricorde. Ce n’est pas toujours beau, la bête humaine. Je n’avance rien ici que sur la foi de Vincent lui-même, qui va d’ailleurs, en quelques mots, nous faire l’historique de la belle œuvre, du bel œuvre, comme il disait volontiers, auquel il conviait les Dames de la Charité à se dévouer avec lui et comme lui. Elles eurent besoin plus d’une fois d’être secouées fortement pour ne pas céder à mille difficultés qu’elles rencontraient. Il leur parlait alors; et c’est ainsi qu’un jour, M. Coste pense que ce fut entre 1640 et 1650, il leur avoua qu’il n’y avait plus de vivres que pour six semaines à la maison et qu’elles seraient sans excuse de ne pas aviser à cela aussitôt. Ce qu’ayant dit, il numérota ses raisons. «Primo, parce que ces enfants sont en nécessité extrême et qu’en ce cas vous êtes obligées d’y pourvoir. Non pavisti, occidisti. L’on peut tuer un pauvre enfant de deux façons; ou par mort violente, ou en lui refusant la nourriture.» La deuxième raison, c’est que Dieu a appelé les Dames de la Charité à cette tâche; et il explique par quelles voies il les y a conduites. C’est l’histoire en trois lignes des débuts de l’œuvre, et nous nous bornerons nous-mêmes à ces trois lignes, qui sont éloquentes et suffisent. «Notre-Seigneur vous a appelées pour être leurs mères; et voici l’ordre qu’il y a tenu: 1º il vous a fait rechercher pendant deux ou trois ans par messieurs de Notre-Dame; 2º, vous avez fait diverses assemblées à cet effet; 3º, vous en avez fait de grandes prières à Dieu; 4º, vous en avez pris conseil de personnes sages; 5º, vous en avez fait un essai; 6º, vous l’avez enfin résolu.»

Il donne maintenant les motifs qui les ont portées à cette résolution. Ce sont ceux que nous avons dits, et notamment qu’on vendait les enfants «à des gueux huit sols la pièce, qui leur rompaient bras et jambes pour exciter le monde à pitié et leur donner l’aumône, et les laissaient mourir de faim» ou encore «qu’on leur donnait des pilules de laudanum pour les faire dormir, qui est un poison.»

Il s’échauffe alors et jette ces mots: «Si vous les abandonnez, que dira Dieu, qui vous a appelées à cela? Que dira le roi et le magistrat, qui, par lettres vérifiées, vous ont attribué le soin de ces pauvres enfants? Que dira le public, qui a fait des acclamations de bénédictions de voir le soin que vous en prenez? Que diront ces petites créatures? «Que nos propres mères nous aient abandonnés, baste! elles sont mauvaises; mais que vous le fassiez, qui êtes bonnes, c’est autant dire que Dieu nous a abandonnés et qu’il n’est pas notre Dieu.» Les dames entendaient cela, pleuraient, et puis payaient.

Il faudrait un volume pour dire les vicissitudes de cette œuvre difficile, ingrate, mais si touchante, qu’elle est restée, à tort ou à raison, le titre le plus précieux de Vincent à l’amitié de la multitude. La carrière touffue d’un tel saint est comme ces forêts où l’on se perd, si l’on sort du chemin droit qu’on s’est tracé. Il faut regarder avec attention, mais passer vite; tout au plus peut-on cueillir en courant deux ou trois fleurs et s’en aller plus avant. Ce qui paraît charmant quand on voit Vincent et les bonnes dames ses amies s’engager dans cette œuvre-là, c’est comme toujours la prudence, la discrétion des premiers pas. Vous pensez bien qu’il a fallu recourir aux Filles de la Charité et d’abord à Louise de Marillac. Les femmes du monde, rien de mieux. Mais il faut travailler tous les jours, et les bonnes filles se sont trouvées à point pour aider les grandes dames. Au début on avait pris seulement un ou deux enfants. Cela n’allait pas tout seul et Vincent se tourmentait. «Quel inconvénient, écrit-il à Louise de Marillac au mois de janvier 1638, que vous fassiez acheter une chèvre...» Imagine-t-on rien de plus modeste? Moins de dix ans plus tard, l’œuvre a grandi si fort qu’on va s’installer dans le vaste château de Bicêtre. La décision sans doute a été prise tout à coup, car Louise de Marillac en reçoit avis de saint Vincent, le 7 juillet 1647, par ce mot laconique et qui fut mal reçu: «Mlle Le Gras est priée par les Dames de la Charité d’envoyer demain dimanche, à une heure, quatre enfants, deux garçons et deux filles, avec deux Filles de la Charité, au château de Bicêtre, avec les hardes et sans les couches des enfants, et ce qu’il faudra pour vivre le jour et le lendemain. Mme Truly ira prendre les enfants avec un carrosse, à l’heure ci-dessus marquée, et le linge qu’il faudra, et les amener chez Mme de Romilly, où Mme la chancelière et les autres dames les iront prendre et les amèneront. Elles ont quelque raison particulière d’en user de la sorte et souhaiteraient bien que Mlle Le Gras fût en état d’être de cette conduite; mais il n’y faut pas penser, comme je crois.»

Certes, il n’y fallait point penser. Bicêtre tombait alors en ruines. On avait songé à y recueillir des soldats invalides. Louise de Marillac jugeait que cette immense et sinistre caserne n’était pas pour ses petits enfants trouvés. «Monsieur, écrivait-elle à Vincent quelques jours plus tard, l’expérience nous fera voir que ce n’était pas sans raison que j’appréhendais le logement de Bicêtre. Ces dames ont dessein de tirer de nos sœurs l’impossible. Elles choisissent pour logement des petites chambres, où l’air sera incontinent corrompu, et laissent les grandes; mais nos pauvres sœurs n’osent rien dire... Voilà ma sœur Geneviève; je vous supplie de prendre la peine lui parler. Elle vous fera entendre toute la peine qu’elles ont et les prétentions des dames. Je crains bien qu’il nous faille quitter le service de ces pauvres petits enfants.» Infortuné M. Vincent! Il redoutait les femmes, et comme il avait raison! Il n’en voulait pas dans les fermes dépendant de la Mission. «Il y en avait une vieille à Orsigny, honnête et fort utile, écrit-il un jour; mais pour ce qu’il y avait de nos frères, on y a trouvé à redire, et aussitôt nous l’avons renvoyée... Vendez donc vos vaches et le reste du tracas, si vous n’en pouvez commettre le soin à quelque bon garçon.» C’était bientôt dit, et l’on peut toujours, pour s’occuper des bestiaux, trouver un bon garçon. Pour la charité, il faut des femmes, car elles sont meilleures que nous; mais elles se disputent, même les saintes, même les pénitentes de M. Vincent. Nous cherchions des fleurs, et voilà ce que j’ai trouvé. Mais ces histoires sont belles, parce qu’elles mettent à notre plan l’œuvre splendide; elles nous montrent le grand homme dans sa vie de chaque jour, aux prises avec les sottes difficultés qui nous rebutent, nous autres, et dont lui se servait pour avancer dans l’héroïsme et la sainteté.

C’est justement des mille déboires que lui avaient causés dès le début ses «bonnes dames» que devait naître l’institution dont nous allons parler maintenant, celle des Filles de la Charité. Nous retrouverons d’ailleurs les «Dames» tout à l’heure quand nous parlerons de la Fronde et de ce qu’avec elles a fait Vincent pour les régions dévastées. Et l’on peut encore aujourd’hui parler d’elles et faire mieux: leur parler; car elles sont là toujours. La confrérie fondée par Mme Goussault vécut et prospéra pendant le XVIIe et le XVIIIe siècle jusqu’à la Révolution, qui la brisa comme tout le reste. En 1840, une femme de cœur, Mme Le Vavasseur, la fit renaître. Elle est aujourd’hui florissante sous le nom d’Œuvre générale des pauvres malades des Dames de la Charité de saint Vincent de Paul, avec des filiales dans le monde entier.

· · ·

Comment est née la compagnie des Filles de la Charité, je m’en voudrais de l’expliquer moi-même, quand M. Vincent l’a si bien dit. Écoutez-le, parlant à ses sœurs en la conférence du 24 février 1653. «La première Charité de Dames établie dans Paris par l’inspiration de Dieu, dit-il, est celle de Saint-Sauveur. En ce temps-là, une pauvre fille de Suresnes avait dévotion d’instruire les pauvres. Elle avait appris à lire en gardant les vaches. Elle s’était procuré un A B C, et, quand elle voyait quelqu’un, elle le priait de lui montrer ses lettres; puis elle épelait petit à petit; et quand il repassait d’autres personnes, elle leur demandait de l’aider à assembler ses mots, et quand elles revenaient, elle voulait savoir si c’était bien comme cela qu’ils lui avaient recommandé de faire. Quand elle sut lire, elle se fixa à cinq ou six lieues de Paris. Nous y allâmes faire la mission; elle se confessa à moi et me dit son dessein. Quand nous y eûmes établi la Charité, elle s’y affectionna tant, qu’elle me dit: «Je voudrais bien servir les pauvres en cette sorte.» Vers ce temps-là, les dames de la Charité de Saint-Sauveur, parce qu’elles étaient de condition, cherchaient une fille qui voulût porter le pot aux malades.» Ici, j’interromps le saint pour dire les choses plus crûment que lui. Les dames de ce quartier et beaucoup d’autres, à Paris ou en province, avaient tendance, étant de condition, à faire porter leurs aumônes par leurs valets ou leurs soubrettes. Ainsi faite, la charité ne vaut plus rien ou pas grand’chose. Vincent ne dit pas non plus que plus d’une femme enrôlée dans ses Charités fut prise à refuser d’aller soigner les pestiférés. On les excuse un peu: ayant des enfants, des maris, elles n’étaient point libres. Bref, celles de Saint-Sauveur, les premières, demandaient une assistante. Vincent envoya à Mlle Legras, pour qu’elle l’examinât, celle dont il parle ici et dont nous pouvons retenir le nom, car il est d’une sainte fille, Marguerite Naseau. «On lui demanda, dit-il, ce qu’elle savait, d’où elle était, si elle voulait servir les pauvres. Elle accepta volontiers. Elle vint donc à Saint-Sauveur. On lui apprit à donner des remèdes, et à rendre tous les services nécessaires, et elle réussit fort bien. Appelée pour l’établissement de la Charité dans la paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, elle coucha avec une fille qui avait la peste, gagna le mal et fut menée à Saint-Louis où elle mourut. On se trouva si bien de cette pauvre fille, qu’on en prit d’autres qui vinrent se présenter, et firent la même chose. Voilà, mes chères sœurs, comme Dieu a fait cette œuvre. Mademoiselle n’y pensait point, M. Portail et moi n’y pensions point, cette pauvre fille non plus. Or, il faut avouer, c’est la règle posée par saint Augustin, que, quand on ne voit point l’auteur d’une œuvre, c’est Dieu même qui l’a faite.» Vous voyez comme il arrange les choses et se déclare innocent de tout ce qu’ont bâti ses mains. Ils étaient pourtant trois coupables, sans compter cette pauvre fille, trois qu’il est bien obligé de nommer: Mademoiselle, M. Portail et lui.

Mademoiselle, nous la connaissons un peu déjà, c’est Louise de Marillac, née en 1591, dix ans juste après lui. Les Marillac, originaires de la Haute-Auvergne, étaient de petite noblesse, mais, en 1626, à l’heure où Louise entre dans notre récit, deux de ses oncles, deux frères de son père, étaient au sommet des honneurs: l’un maréchal de France, l’autre garde des sceaux. Tandis que nous avons les yeux fixés sur elle et sur le grand homme qu’elle a pris pour guide, n’oublions pas qu’il se passe toujours beaucoup de choses à la fois dans le même temps, les mêmes lieux, autour des mêmes personnes. Par exemple, au mois de novembre 1630, le jour de la Saint-Martin, Vincent était à Beauvais, Louise de Marillac à Montmirail, tous deux tranquillement occupés de Dieu et des pauvres, cependant qu’à Paris, l’un des deux oncles de la jeune femme se voyait soudain pris dans une tragique aventure et d’abord promu par surprise à la dignité de premier ministre. La scène avait lieu dans les appartements de Marie de Médicis, au Luxembourg. Richelieu, après une algarade d’une extrême violence, avait reçu du roi et des deux reines un congé hautain. Il partit. Le soir il avait reconquis le faible roi et les solides honneurs et avantages qu’on lui voulait ravir. De cette journée des Dupes, l’un des plus dupés fut le pitoyable Marillac, qui, du fauteuil tout chaud où on l’avait hissé le matin, tomba le soir au fond d’un cachot. Il devait y mourir de chagrin. Une autre dupe fut son frère, le maréchal, que Richelieu fit arrêter un peu plus tard au milieu de ses troupes en campagne, l’accusant du péché de malversation et concussions, péché que peut-être il avait commis, mais pas plus que beaucoup de ses pairs. Celui-là eut la tête tranchée en place de grève en 1632, au mois de mai, et sa nièce en conçut assurément du chagrin, car Vincent la voulut consoler par le billet que voici: «Mademoiselle, ce que vous me mandez de M. le maréchal de Marillac me paraît digne de grande compassion et m’afflige. Honorons là-dedans le bon plaisir de Dieu et le bonheur de ceux qui honorent le supplice du Fils de Dieu par le leur. Il ne nous importe comme quoi nos parents vont à Dieu, pourvu qu’ils y aillent. Or, le bon usage de ce genre de mort est un des plus assurés pour la vie éternelle. Ne le plaignons donc point: mais acquiesçons à l’adorable volonté de Dieu.»

Voilà des consolations dont plusieurs hésiteraient à se déclarer satisfaits. Il faut tenir compte du temps: on tuait beaucoup. D’autre part, nous ne sommes peut-être pas saints au point de négliger la façon dont vont à Dieu nos parents, pourvu qu’ils y aillent; et quoiqu’il conduise à la vie éternelle, nous ne nous sentons pas impatients de faire un bon usage, ni un usage quelconque, de certain genre de mort. Louise de Marillac comprenait mieux que nous le langage de Vincent. Très pieuse dès ses petites années, orpheline de bonne heure, élevée par une tante qui était religieuse, elle jugea, dit-on, que le couvent où on la faisait vivre, le monastère royal de Poissy, était trop beau, trop riche; elle songea, voulant prendre le voile, aux carmélites, puis aux capucines, qui ne voulurent point de cette personne un peu chétive. Alors elle se maria. C’était en 1613; elle avait vingt et un ans. De l’élu, Antoine Le Gras, ce qu’on sait de plus sûr est que sa femme l’adorait. Il mourut en 1625, lui laissant un fils, qui ne valait pas cher. Elle porta tout son amour, ardent et tourmenté, sur cet enfant peu rassurant. On dit dans les bons livres que ce garçon, ayant étudié le droit, devint avocat, épousa en 1650 Mlle Le Clerc et vécut longtemps et honnêtement. Tout cela est vrai, avec une omission: c’est qu’il donna, pendant toute son enfance et sa jeunesse, du fil à retordre à sa mère; c’était un paresseux et, l’âge venu, ce fut un effréné fêtard. Louise de Marillac le voyait en prêtre, la sainte femme; et l’on n’est pas sûr qu’il n’ait pas été fait sous-diacre. Tout fini par s’arranger, l’écervelé s’étant assagi. Mais Vincent avait eu du mal. «Je n’ai jamais vu, écrivait-il à sa pénitente, une mère si fort mère que vous; vous n’êtes point quasi femme en autre chose. Au nom de Dieu, mademoiselle, laissez votre fils au soin de son Père.» Il veut dire aux mains de celui qui est dans les cieux, et ajoute que celui-là l’aime beaucoup plus qu’elle ne saurait faire. Quant à sa «trop grande tendresse» pour ce fils insupportable, «il me semble, lui dit-il, que vous devez travailler devant Dieu à vous en faire quitte, puisqu’elle n’est bonne qu’à vous embarrasser l’esprit, et qu’elle vous prive de la tranquillité que Notre-Seigneur désire en votre cœur». Il est décidément toujours le même et traite les liens de famille avec une désinvolture à laquelle on ne se fait pas si aisément.

Comment était-il devenu le directeur de cette jeune femme? On sait seulement qu’en 1626, un an après son veuvage, c’était à lui qu’elle s’adressait. Elle avait besoin d’un guide, non qu’elle eût des scrupules comme la première grande pénitente de Vincent, Marguerite de Silly, mais elle s’occupait à l’excès d’elle-même, se noyait dans ses propres affaires, se tourmentait de mille choses, bref avait besoin qu’on lui dît de se tenir tranquille. «Au nom de Dieu, mademoiselle, aimez votre indigence et soyez tranquille. C’est l’honneur des honneurs que vous pourrez rendre présentement à Notre-Seigneur, qui est la tranquillité même.» Il la grondait quelquefois avec une grâce infinie: «Oh! certes, Notre-Seigneur a bien fait de ne pas vous prendre pour sa mère, puisque vous ne savez pas honorer la tranquillité dans les cas difficiles.» Et l’on trouve ceci au bas d’une de ses lettres: «P.-S. Je ne puis que vous dire que je me propose de vous bien blâmer demain de ce que vous vous laissez aller à ces vaines et frivoles appréhensions. Oh! apprêtez-vous à être bien tancée.»

Corps frêle, cœur ardent, esprit inquiet, mais âme vigoureuse, volonté puissante, extraordinaire esprit de décision: voilà la femme admirable que Vincent, l’ayant trouvée sur son chemin, décida un jour d’associer à son œuvre charitable. Ce dont elle avait le plus besoin était qu’on l’occupât. Pour y pourvoir, il en fit d’abord une sorte de visiteuse de ses Charités. C’étaient des œuvres de femmes, et qu’il fallait tenir sans cesse en haleine. N’y pouvant suffire, il la mit à cette tâche, où tout de suite elle réussit. Alors il s’attacha davantage à cette créature exceptionnelle, la dirigeant pas à pas, lui écrivant presque chaque jour des lettres remplies de sagesse et de grâce, qu’on a gardées.

J’en citerai une, qui suffira, car elle les contient toutes. D’abord on y trouvera la formule sainte qu’il emploie toujours; puis de la politesse, allant jusqu’aux compliments les plus tendres; enfin un ordre, et sans réplique.

Mademoiselle,

La Grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais!

Ce billet sera à trois fins: pour vous donner le bon jour, pour vous remercier de ce tant beau et agréable parement que votre charité nous a envoyé, lequel me pensa ravir hier le cœur d’aise, voyant le vôtre là dedans, et cela tout-à-coup entrant dans la chapelle, ne sachant pas qu’il y fût et cette aise dura hier et dure encore avec une tendresse inexplicable, laquelle opère en moi plusieurs pensées, lesquelles, si Dieu l’a agréable, je vous pourrai dire, me contentant cependant de vous dire que je prie Dieu qu’il embellisse votre âme de son parfait et divin amour, pendant que vous embellissez ainsi sa maison de tant de beaux parements.

La troisième fin est la prière que je vous fais de ne point aller aujourd’hui aux pauvres, et qu’ainsi vous honorerez le non-faire du Fils de Dieu et celui de saint Joseph, lequel, ayant la puissance du ciel et de la terre en sa conduite et sous son pouvoir, a voulu néanmoins paraître sans pouvoir. Envoyez-y madame Richard. Peut-être que Dieu lui communiquera là quelque grâce dont elle a besoin, et à vous celle de quelque degré d’humilité, de compassion des infirmes ou de connaissance de vous-même, l’impuissance que vous avez de tendre à ce que votre ferveur vous fait prétendre.

Enfin vous y gagnerez, si vous le faites, pour ce que Notre-Seigneur le veut ainsi, en l’amour duquel et celui de sa sainte Mère et de saint Joseph, je suis votre très humble serviteur.

Vincent Depaul.

Vers 1630, il envoya à cette amie de choix la petite Marguerite Naseau, puis, une à une, d’autres filles, qu’il avait mises dans diverses Charités de Paris. Deux étaient à Saint-Sulpice, deux à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, une à Saint-Laurent. On les avait logées où on avait pu, dans des couvents ou chez des membres des Charités. Ne vivant pas en communauté, mais comme des sortes de domestiques, plusieurs avaient pris goût à Paris plus qu’à leur mission charitable, et les dames qui les employaient n’étaient pas contentes. Alors Vincent chercha une maison où elles pourraient vivre ensemble. Il la trouva près des Bons-Enfants à deux pas de sa porte, dans une petite voie dont il ne reste plus trace et qu’on appelait la rue de Versailles. On a dit, mais ce n’est pas exact, que c’était l’immeuble qui porte aujourd’hui le numéro 43 de la rue du Cardinal-Lemoine. Il y eut là des Filles de la Charité, mais beaucoup plus tard. Il fallait une supérieure: ce fut mademoiselle Legras. Elle entra dans la nouvelle demeure le 29 Novembre 1633. Des quatre filles qui l’entouraient ce jour-là, on ne connaît avec certitude que le nom de Marguerite Naseau. Un an plus tard, elles étaient douze. Louise de Marillac, impatiente de se consacrer à Dieu pour toujours, obtint de Vincent la permission de prononcer, le 25 Mars 1634, des vœux perpétuels, mais elle seule. Car il ne s’agissait pas d’instituer un ordre religieux, avec clôture et vœux, mais tout autre chose. Il voulait de bonnes filles courant les rues, entrant partout, servant les malades et les pauvres, les soignant et assistant chez eux, les allant trouver dans leurs taudis. C’est ce qu’avant lui on n’avait jamais imaginé de demander à des religieuses. Celles-ci s’enfermaient dans des couvents, s’y barricadaient. Plus elles s’élevaient dans la sainteté, plus elles se blotissaient contre le tabernacle. Vincent voulait que ses filles aussi fussent des saintes, mais au service du monde. C’était, pour le temps, d’une hardiesse sans pareille. Les Filles de la Charité, a-t-il dit un jour, auront «pour monastère la maison des malades, pour cellule une chambre de louage, pour chapelle l’église paroissiale, pour cloître les rues de la ville, pour clôture l’obéissance, pour grille la crainte de Dieu et pour voile la modestie.» Ces paroles-là, c’est un saint qui les a dites au hasard de son inspiration, un jour qu’il haranguait simplement ses bonnes filles, mais un poète, un écrivain de génie, un révolutionnaire aussi les auraient signées. Il arriva une fois qu’à l’issue d’un conseil de la communauté fut posée une petite question qu’on pourrait croire sans importance. Quand on voulait voir une sœur, on l’allait habituellement trouver dans sa chambre. Mademoiselle--c’est ainsi qu’on appelait alors la supérieure, Louise de Marillac--proposa qu’on fît un parloir. Elle l’a proposé, nous dit la sœur Hellot, rédactrice du procès-verbal de ce conseil, «comme une chose bien nécessaire afin que toutes sortes de personnes n’entrassent point céans et que ceux qui viendraient voir une sœur ne vissent point toutes les autres, ni ce qui se fait en la communauté, et même pour empêcher que les gens de ceux qui viennent n’entrassent céans.» Là-dessus Vincent fronce le sourcil. Il a tout de suite aperçu un danger. «Il demanda, dit la sœur Hellot, si Mademoiselle entendait y mettre une grille.» Elle, qui avait bien moins de malice, répondit bonnement «que ce serait ainsi que sa charité le trouverait à propos.» Ici je signale le joli usage qu’on avait pris dans cette maison et à Saint-Lazare, quand on parlait du saint ou de Mademoiselle, de dire sa charité, comme on disait du roi sa majesté. Continuons de lire le compte-rendu. On verra comment toutes choses étaient, dans ces petites assemblées si sages, débattues en présence du maître, qui écoutait, et puis tranchait. «Il s’agit, reprit à ce moment Vincent, de savoir, mes filles, s’il est expédient que vous ayez un parloir, et il semble que, pour les raisons que Mademoiselle a dites, cela serait très nécessaire. Mais il est à craindre, d’ailleurs, et particulièrement s’il était grillé, que, par succession de temps, ceci ne tournât en une religion.» Il veut dire en un couvent comme les autres. «Il pourrait y avoir des esprits dans la compagnie qui pourraient avoir cette démangeaison. Ce pourrait être un attrait pour les sœurs des paroisses», celles qui, vivant éloignées de la maison, sont plus libres, donc plus exposées et qui «pourraient aimer davantage la maison à cause de cette observance et croire qu’il y aurait plus de régularité qu’ailleurs. Et de plus le monde même, voyant un parloir, pourrait penser que c’est une religion. Voyez donc, mes filles, s’il est expédient que vous ayez un parloir.»

Là-dessus une sœur, se rangeant tout de suite à l’avis du chef, dit qu’un parloir «lui semblait être bien nécessaire, pour toutes les raisons qui avaient été dites, mais qu’elle ne pensait pas qu’il fût à propos d’y mettre une grille, pour les raisons qui avaient été dites aussi.»

Les sœurs suivantes furent du même avis, et l’une ajouta qu’il serait bien à propos qu’il y eût une compagne.

«Il faut voir, dit Vincent, premièrement si nous aurons un parloir, et puis on parlera s’il doit y avoir une compagne. Qu’en dit Monsieur Alméras?»

M. Alméras, premier assistant du supérieur de Saint-Lazare et plus tard son successeur, occupait sans doute ce jour-là le poste de M. Portail, à qui Vincent avait confié la direction spirituelle des Filles de la Charité. La question posée était de savoir si chaque sœur au parloir serait seule avec ses visiteurs ou accompagnée d’un témoin, comme il est d’usage en prison ou au couvent.

«M. Alméras dit qu’il était bon d’avoir un parloir, mais qu’il ne fallait point du tout qu’il y eût de grilles, parce que cela sentirait la religion, et qu’on y pourrait venir quelque jour, si l’on ne regardait à retrancher de bonne heure tout ce qui pourrait avoir apparence, et puis que, nos sœurs des paroisses étant libres de parler, il semblerait qu’il y aurait ici plus de retenue. Pour une compagne, il ne lui semblait pas nécessaire, puisque les mêmes sœurs des paroisses vont le plus souvent seules; que les nouvelles venues, ne voyant parler qu’en cette manière, penseraient être perdues quand elles se trouveraient seules avec des hommes, et qu’il était bon de les aguerrir, afin que, dans les rencontres où il faut qu’elles aillent séparément, il ne leur soit point étrange, mais que, pour en ôter tout danger, il serait bon que l’on en tînt toujours la porte ouverte, afin que les allants et venants vissent dedans et que ceux qui y seraient se tinssent dans leur devoir.»

M. Vincent reprit alors son discours et dit: «Oh bien! mes filles, je pense qu’il est bon que vous ayez un parloir, mais il n’est pas expédient qu’il y ait des grilles; car, quand on verrait cela, on dirait: «Il n’y a plus qu’à fermer la porte.» Et peut-être que dans quelque temps il y en aurait quelqu’une qui dirait: «Nous serions bien mieux d’être religieuses.» Les autres l’écouteraient et on ne sait pas ce qui pourrait arriver. Pour le présent, cela n’est pas à craindre. Mais il faut, s’il y a moyen, remédier à ce qui pourrait advenir; car, mes chères filles, ce serait tout le contraire de ce que Dieu demande de vous. Pour une compagne, nous ne résoudrons point cela à cette heure; il y faudra penser.» Là-dessus, il n’y avait plus qu’à dire la prière et à s’en aller, ce qui fut fait.

Dans ses conférences, ses entretiens, ses lettres, saint Vincent est constamment revenu sur cette question. «S’il se présentait parmi vous, dit-il un jour aux sœurs assemblées, quelque esprit brouillon, idolâtre, qui dît: «Il faudrait être religieuse, cela serait bien plus beau», ah! mes sœurs, la compagnie serait à l’extrême-onction. Craignez, mes sœurs, et, si vous êtes encore en vie, empêchez cela; pleurez, gémissez, représentez-le au supérieur, car qui dit religieuse dit une cloîtrée et les Filles de la Charité doivent aller partout.»

Donc, point de clôture. Et, pour la même raison, point de vœux perpétuels. Neuf ans après les vœux de Louise de Marillac, il permit encore à quatre Filles de prendre un engagement devant Dieu pour toujours, mais par une insigne faveur, qu’il ne prodigua jamais. Il entendait qu’on ne s’engageât que pour un an. Voici la formule du vœu, qui est simple et touchante: «Je, soussignée, en la présence de Dieu, réitère les promesses de mon baptême et fais vœu de pauvreté et chasteté et obéissance au vénérable général des prêtres de la Mission, en la compagnie des Filles de la Charité, pour m’appliquer toute cette année au service corporel et spirituel des pauvres malades, nos véritables maîtres; et ce, moyennant l’aide de Dieu que je lui demande par son Fils Jésus crucifié et par les prières de la Sainte Vierge.» Voilà trois siècles qu’au soir du 24 mars de chaque année, à minuit, toutes les Filles de Saint Vincent sont libres, peuvent rentrer dans le monde, se marier, renoncer à la pauvreté, quitter le soin des malades pour s’occuper d’elles-mêmes; trois siècles qu’au matin du 25 mars, à la messe, elles refont toutes à Dieu et à leur prochain le don de leur volonté, de leur intelligence, de leur cœur charitable.

Nous avons quelques détails sur les toutes premières Filles de la Charité, parce que Vincent, qui a vécu longtemps, a vu mourir beaucoup d’entre elles, et voulait chaque fois qu’on s’entretînt en conférence, lui présent, des vertus de celle qui s’en était allée. Nous connaissons ainsi Barbe Angiboust, qu’il appelait sa grande Barbe. Celle-là fut un jour désignée pour se mettre aux ordres de la duchesse d’Aiguillon à qui la fantaisie avait pris d’attacher une de ces bonnes filles de M. Vincent à sa personne. Elle accepta, parce qu’il faut toujours obéir. «Entrant dans la cour de cette dame, elle vit quantité de carrosses, comme vous pourriez dire au Louvre. Ce qui la surprit, et elle dit à ces demoiselles: «J’ai oublié de dire un mot à M. Vincent; je vous prie de me permettre d’y aller.» Elles lui dirent: «Allez, ma sœur; nous vous attendrons ici.» Elle s’en vint et me dit: «Ah! Monsieur, où m’envoyez-vous? C’est une cour que cela.» Je lui dis: «Allez, ma sœur, vous trouverez une personne qui aime bien les pauvres.» La pauvre fille retourne. On la conduit à Madame, qui l’embrasse et lui témoigne grande affection, attendant de lui dire ce qu’elle désirait d’elle lorsqu’elle serait hors de compagnie. Et encore que cette bonne fille sût bien que cette demeure lui était un moyen de faire beaucoup de bien aux pauvres, néanmoins elle paraissait triste, ne faisant que soupirer, ne mangeant presque point. Ce que cette dame ayant reconnu, elle lui demanda: «Ma fille, pourquoi ne vous aimez-vous pas avec moi?» Elle, sans dissimuler le sujet de sa peine, lui dit: «Madame, je suis sortie d’auprès mon père pour servir les pauvres, et vous êtes une grande dame, puissante et riche. Si vous étiez pauvre, madame, je vous servirais volontiers.» Elle disait la même chose à un chacun: «Si Madame était pauvre, je me donnerais de grand cœur à son service; mais elle est riche.»

Nous connaissons aussi Anne de Gennes, la première fille noble qui soit entrée dans la compagnie, Jeanne Dallemagne et cette petite Marguerite Lauraine, qui avait grand’envie «passant par la place, où se faisaient des sotties et jeux durant la foire, de se retourner pour en voir quelque chose, mais, au lieu d’y céder, elle prit la croix de son chapelet et dit: «O mon Dieu, il vaut bien mieux vous regarder, vous!...» Marie Lullen enfin, qu’une de ses compagnes avait un jour un peu mortifiée; elle ne semblait pas y prendre garde et, comme une autre sœur s’en étonnait, elle lui dit bien doucement: «Ma sœur, il faut que je m’anéantisse, afin que Jésus vive en moi.»

Mais qui donc leur donnait cette humilité, cet ardent amour de Dieu, ce zèle pour les pauvres gens? Vincent les avait bien choisies sans doute; encore fallait-il qu’il leur apprît à devenir pareilles à lui et que, la leçon faite, il la leur répétât tous les jours. On a recueilli et M. Coste, après d’autres, mais mieux et plus complètement que tous les autres, a publié les notes que prenaient en cachette Louise de Marillac ou quelque sœur aux doigts agiles tandis que parlait M. Vincent. Une des plus jolies pages de ce précieux recueil est la conférence du 25 janvier 1643 sur l’Imitation des filles des champs. C’était à l’occasion de la fête de sainte Geneviève, pauvre fille de village, pareille à celles qu’il avait devant lui: «Je vous parlerai plus volontiers, leur dit-il, des vertus des bonnes villageoises à cause de la connaissance que j’en ai par expérience et par nature, étant fils d’un pauvre laboureur, et ayant vécu à la campagne jusques en l’âge de quinze ans. Et puis notre exercice depuis longues années a été parmi les villageois, tellement que personne ne les connaît plus que les prêtres de la Mission. Je vous dirai donc, mes chères filles, que l’esprit des véritables filles de village est extrêmement simple; point de finesse, point de paroles à double entente; elles ne sont point entières, ni attachées à leurs sens; car leur simplicité leur fait croire tout simplement ce que l’on leur dit. C’est ainsi, mes filles, que doivent être les Filles de la Charité... Il se remarque dans les vraies filles des champs une grande humilité; elles ne se glorifient point de ce qu’elles ont, ne parlent point de leur parenté, ne pensent point avoir de l’esprit, vont tout bonnement; et quoique quelques-unes aient du bien plus que les autres, elles ne font point les suffisantes, mais vivent également avec toutes... Les filles des champs, mes bonnes sœurs, telle qu’était la grande sainte Geneviève, ont encore une grande pureté; elles ne se trouvent jamais seules avec les hommes, ne les regardent jamais au visage, n’écoutent pas leurs cajoleries. Elles ne savent pas ce que c’est qu’être cajolé. Si l’on disait à une bonne fille de village qu’elle est belle et gentille, sa pudeur ne le pourrait souffrir; et même elle ne comprendrait pas ce que l’on dirait. Il faut aussi, mes filles, que les sœurs de la Charité n’écoutent jamais telles paroles, car y prendre plaisir serait un crime; qu’elles n’y répondent même pas par des paroles contraires, car toutes ces manières d’entretien ne valent rien. Prenez-y garde.» N’est-ce pas charmant, et qui donc oserait dire que, dans une anthologie des grands écrivains du XVIIe siècle, une telle page ne serait pas à sa place?

Il dit, l’une après l’autre, toutes les vertus des filles simples qu’on voyait alors, qu’on voit encore quelquefois dans le fond des villages. Écoutez ceci: «Il n’y a pas plus grande obéissance que celle des vraies filles des villages. Reviennent-elles de leur travail à la maison pour prendre un maigre repas, lassées et fatiguées, toutes mouillées et crottées, à peine y sont-elles, si le temps est propre au travail ou si leur père et mère leur commandent de retourner, aussitôt elles s’en retournent, sans s’arrêter à leur lassitude, ni à leurs crottes, et sans regarder comme elles sont agencées. C’est ainsi que doivent faire les vraies Filles de la Charité. Reviennent-elles à midi du service des malades pour prendre leur repas, si le médecin ou l’autre sœur dit: «Il faut aller porter ce remède à un malade», elles ne doivent point regarder en quel état elles sont, mais s’oublier pour obéir, et préférer la commodité des malades à la leur. C’est en cela, mes très chères sœurs, que vous connaîtrez que vous serez vraies Filles de la Charité. Oh! Dieu soit béni, mes sœurs! Je crois que vous êtes presque toutes dans cette disposition.»

Et le voici qui, songeant à la vocation des filles qui l’écoutent et qu’il a pris mission de guider dans le service de Dieu et des pauvres, s’échauffe et prononce ces paroles admirables: «Au nom de Dieu, mes filles, prenez bien garde à l’obligation que vous avez de vous rendre vertueuses, si vous voulez que Dieu vous fasse la grâce d’être vraies Filles de la Charité. Si vous saviez l’obligation que vous avez de vous perfectionner et quel malheur c’est de se rendre indigne d’une si sainte vocation, oh! mes sœurs, vous pleureriez des larmes de sang. Oui, mes filles, je vous le dis encore: être appelées de Dieu pour un œuvre si saint, et ne pas reconnaître cette grâce par la pratique de ses obligations, cela mériterait d’être pleuré avec des larmes de sang. C’est une pensée que j’ai eue aujourd’hui, mes sœurs, moi misérable, en me voyant tel que je suis, en un état qui me devrait rendre si parfait; oh! mes sœurs, ayons ensemble grande crainte. Vous devez avoir souvent cette pensée et dire «Quoi! mon Dieu, vous m’avez choisie, moi pauvre chétive créature, pour me mettre en un état que vous seul connaissez (oui, mes filles, Dieu seul sait la perfection de votre état); et je serais assez lâche pour ne pas travailler à avoir les conditions requises!» Oh! quel malheur ce vous serait si, par votre faute, vous perdiez votre vocation, ou si, par votre lâcheté, vous ne preniez pas la peine d’acquérir la perfection que Dieu veut en celles qui le serviront en cet état! Pensez-y, mes filles, pensez-y souvent, mais sérieusement, et comme à une chose de très grande importance. «Quoi! j’ai été élue et choisie pour une vocation si sainte, et j’en fais si peu d’état!» Si vous saviez ce que c’est que cette infidélité, vous en auriez horreur. Pour cela, mes filles, prenez tout de nouveau de bonnes et fortes résolutions d’estimer plus que jamais votre vocation et d’essayer de travailler avec plus de fidélité à la perfection que Dieu vous demande.»

Toutes les sœurs ayant témoigné être dans ces dispositions, «Dieu soit béni! s’écria-t-il, Dieu soit béni, mes sœurs! Sachez, mes filles, que, si jamais je vous ai dit chose d’importance et véritable, c’est ce que vous venez d’entendre.»

Il leur disait à peu près la même chose cent fois par an, mais toujours avec des accents nouveaux. Ainsi, le 7 août 1650, il parlait de l’obéissance et, comme à son habitude, posait des questions aux sœurs, excitant ainsi leur esprit, les forçant à réfléchir, à trouver les mots pour dire leur pensée. «Vous, ma fille, dites-moi, je vous prie, pour quelles raisons les Filles de la Charité doivent travailler à acquérir la vertu d’obéissance?

«Parce que, monsieur, les religieuses ont des cloîtres, mais nous, nous n’en avons point, et si l’obéissance ne nous retenait, nous serions en danger de faire beaucoup de fautes.

«--Mon Dieu! c’est bien dit; ah! que c’est bien dit! Quoi donc, ma fille, vous estimez que l’obéissance vous doit autant retenir que les cloîtres retiennent les religieuses?

«A quoi, dit la narratrice, la sœur répondit que oui, et qu’encore que nous ne fussions pas enfermées, nous n’étions pas moins obligées à garder l’obéissance que les religieuses.

«--De sorte, mes filles, que l’obéissance vous sert de murailles. Voilà qui est beau. Une fille servira les malades dans une paroisse. Si elle s’appartenait, elle ne ferait point de difficulté d’aller tantôt en un lieu, tantôt en un autre, chez une dame de sa connaissance, chez sa parente, ou de s’arrêter aux lieux où ses occupations l’appellent plus que la nécessité des affaires le requiert. La sainte obéissance la retient de tout cela; elle ne va simplement que là où le travail l’exige et ne perd point de temps en visites inutiles. N’est-ce pas, ma fille, c’est bien ce que vous pensez quand vous dites que les religieuses ont des cloîtres, mais que les Filles de la Charité n’ont que l’obéissance? Ah! estimez-vous qu’une Fille de la Charité qui observe bien l’obéissance fasse aussi bien qu’une religieuse dans son cloître?»

A quoi la sœur ayant répondu que oui, M. Vincent repartit:

«--Oui, mes filles, vous en êtes assurées. S’il y a chose belle à voir, agréable à Dieu et admirable aux anges et aux hommes, s’il y a spectacle digne d’étonnement, c’est de voir des filles vivre en leur particulier dans une chambre, comme elles veulent, en apparence et au jugement de ceux qui ne les connaissent pas, mais en effet si soumises qu’il se peut dire qu’elles ne font jamais leur volonté, parce qu’elles ne font rien que par la sainte obéissance. Oh! non, assurez-vous, mes chères sœurs, que les religieuses qui sont confinées toute leur vie dans les cloîtres, ne font rien de plus que vous, si vous avez l’obéissance; et que ce que vous faites par cette vertu est si grand qu’on aurait peine à trouver chose plus grande.»

Pour faire ce qu’il voulait, pour mettre dans d’autres âmes les richesses dont la sienne était gonflée, les en emplir, les en gaver si fort qu’à leur tour elles en fissent largesse à d’autres âmes et que cela durât pendant des siècles, les trois que nous savons et ceux qui viendront encore après nous, il s’est dépensé, avec une ferveur, une ingéniosité, une patience qui confondent. Il a tour à tour abordé tous les sujets, fascinant son auditoire, l’élevant en des régions habituellement ignorées des hommes; ces pauvres filles, prises à l’appât de la sainteté, tremblaient de n’être pas dignes d’un tel maître et le suivaient, extasiées, dans les régions sublimes où le portait son génie. Un jour, il parlait de l’union nécessaire entre les filles d’une même maison. Il en vint à dire qu’un bon moyen d’avoir la paix était de s’accoutumer à se demander pardon les unes aux autres. Une sœur se leva alors et dit:

«--Monsieur, voudriez-vous me permettre de demander pardon présentement à mes sœurs de ce que j’ai murmuré, pensant que quelques-unes dédaignaient de me saluer par les rues, et à celles à qui je m’en suis plainte aussi?

«--Très volontiers, ma sœur.

«Cette sœur se mit à genoux, et toutes les autres avec elle, et elle demanda pardon avec grande humilité, nommant les sœurs l’une après l’autre.

«--Dieu soit béni, mes sœurs! C’est ainsi qu’il faut faire pour conserver une parfaite union.»

S’il émeut ces pauvres femmes, s’il les conduit sans effort à des gestes pareils, c’est qu’il emploie une langue qu’elles comprennent toujours. Derrière ses mots, sans doute, elles sentent un cœur brûlant, mais les mots sont simples. Il leur parle avec bonhomie de leur vie de tous les jours, prend des exemples auxquels nous ne songeons pas, mais qui sont bien intéressants, car ils témoignent qu’il voyait tout, entendait tout, que les travers des hommes et des femmes sont éternels, qu’hier ou aujourd’hui ceux-ci ont les mêmes grossièretés de façons, ceux-là les mêmes agacements. Pour expliquer d’où vient qu’on se supporte mal les uns les autres, il nous plonge en pleine vie, nous jetant d’un mot au réfectoire parmi ses bonnes filles: «Car, voyez-vous, mes sœurs, si peu de chose suffit quelquefois à nous fâcher! L’aversion contre une sœur vient en l’entendant manger.»

Il tient sur l’envie, sur l’orgueil caché, des propos pittoresques et charmants. Il met celles qui l’écoutent en garde contre le premier de ces péchés, parce que, dit-il, elles sont «filles d’amour» et que l’amour et l’envie sont comme le feu et l’eau. Puis, s’adressant à une sœur, il demande: «Vous semble-t-il pas, ma fille, que ce soit un bon moyen de ne point pécher par envie, d’aimer les robes rapetassées?--Oui, mon Père.--Il est certain que c’est un fort bon moyen, d’être bien aise d’avoir de méchants habits, et se fâcher quand l’on vous en donne de neufs, bien loin d’en vouloir avoir de meilleurs que les autres, et dire à Mlle Le Gras:--Mademoiselle, voilà une robe trop bonne pour moi. Vous me faites trop belle. Ne savez-vous pas bien que je suis déjà orgueilleuse et que cela m’enorgueillira encore davantage? Oh! je suis trop vaine et pleine d’envie. C’est pourquoi je ne mérite pas qu’on m’habille de la sorte. Voilà, mes filles, comme il se faut comporter.» Il peint l’envieuse en connaisseur: «Si elle entend dire du bien d’une sœur contre laquelle elle a de la jalousie, cela la fait mourir et sécher sur pied, et elle dit: «Voire, voire, il n’y a pas tant de bien «que vous dites, vous ne la connaissez pas; ah! c’est une belle bigote!» Sur l’orgueil caché, il fait de bien adroites observations. Une des marques de ce vice, explique-t-il, «c’est quand on dit quelque chose à sa louange. On ne le dit pas ouvertement, mais ouvertement l’on se vante: «J’ai fait ceci ou cela.» Comme la fièvre se manifeste par la chaleur, ainsi l’orgueil se manifeste par la langue. Nous sommes si aises de raconter ce que nous avons fait! Nous faisons venir cela de loin, de sorte qu’il ne semble pas que nous désirions que l’on nous loue.» Justement, ce Vincent si humble, il m’a semblé plusieurs fois, l’entendant parler à ses sœurs, qu’il n’était pas ouvertement orgueilleux, mais que peut-être il se vantait, faisant venir cela de loin. Par exemple, à la fin de cette réunion si émouvante du 26 août 1643, où une sœur s’était mise à genoux pour demander pardon à d’autres, il fit connaître négligemment qu’il venait de voir le roi Louis XIII prêt à mourir. Dans la conférence sur l’envie, il parle d’une assemblée de prélats pour l’élection d’un supérieur. «Deux de ces bons prélats, dit-il en passant, m’écrivirent, et je leur écrivis aussi.» Orgueil caché, M. Vincent, orgueil caché! Et cependant, à le mieux regarder, peut-être cet homme, tout rempli à la fois d’humilité et d’habileté, voulait-il, dans ces occasions, étonner un peu les pauvres femmes qu’il avait devant lui, parce qu’un chef doit soigner sa gloire. Il s’abaissait devant ces filles pour leur donner l’exemple de l’humilité, et puis il se haussait tout à coup pour qu’aucune n’ignorât sa puissance et qu’il était le maître. Il était bien trop fin pour ne pas sentir tout de suite, quand il laissait, d’un mot dit en passant, entrevoir sa grandeur, que ses filles en seraient éblouies. Il les pétrissait ainsi violemment, tantôt les traînant avec lui dans l’humilité, tantôt se redressant d’un bond. Il faut toujours répéter que c’était un manieur d’âmes et un charmeur.

Tout son enseignement tendait à faire de ces pauvres filles des saintes à son image, du moins à l’image que lui-même se faisait de la sainteté. Splendide école, d’où les plus ferventes sortaient embrasées, purifiées, dignes de se pencher sur les pauvres. Car les pauvres sont les maîtres, les seigneurs, qu’on ne sert bien que si l’on a rompu avec tout le reste. Se donner, corps et âme, à eux seuls: voilà la charité selon Vincent. «Oh! pauvres malades, s’écriait-il un jour, pour l’assistance desquels il faudrait vendre jusqu’aux calices de l’église!»

Ainsi formées, les douces filles s’en allaient trottinant par les rues, la hotte au dos. Il s’agissait de porter beaucoup de choses à chaque malade et ce fut toujours la mode à Paris de mettre sur son dos les charges qu’ailleurs on fait pendre à son bras. Point de grandes cornettes alors, que la haute machine d’osier eût maltraitées; mais la même coiffe un peu moins vaste; c’était le début: les jolies ailes ne se sont ouvertes que plus tard. La robe était moins bleue, plus grise que celle d’aujourd’hui, mais la coupe n’a point changé. C’était celle des bonnes femmes du temps.

Ce livre n’est pas une histoire des Filles de la Charité; c’est celle de M. Vincent; et je sais tout ce qu’il y aurait encore à dire sur la plus belle fondation du grand saint, mais il faut se borner. Le succès des Servantes des Pauvres--c’est le nom qu’il avait choisi d’abord et qui répond le mieux à sa pensée sur elles--on peut mesurer ce qu’il fut dès ses débuts à la popularité dont elles jouissent encore au temps où nous vivons. Nous avons coutume aujourd’hui de voir par nos rues diverses sortes de religieuses; la charité publique a fait depuis trois siècles des progrès importants; nous portons cependant aux Filles de la Charité une admiration et une tendresse dont elles seraient fières si Vincent ne les avait emplies d’humilité pour toujours. Sous Louis XIII, au temps de la minorité de Louis XIV, ces «chambrières» des pauvres donnaient aux passants un spectacle nouveau et ce qu’elles allaient faire dans les maisons où on les voyait entrer était aussi une nouveauté. Alors on eut bientôt fait de chérir partout ces «filles d’amour» et l’œuvre connut tout de suite une immense prospérité. En 1636, le 17 mai, Mlle Le Gras avait quitté sa petite maison de la rue de Versailles pour une autre, plus vaste, située au village de la Chapelle près Saint-Denis. De là, en 1642, elle vint dans la demeure, toute proche de Saint-Lazare, que devaient occuper ses filles jusqu’à la Révolution. C’est là que s’épanouit le nouvel établissement, sous le regard ardent, sous la main ferme de ses trois fondateurs, qui moururent en la même année 1660, Antoine Portail le 14 février, Louise de Marillac le 15 mars et Vincent le 27 septembre.

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