‹ La vraie vie de Saint Vincent de PaulChapitre 8 sur 10 · CHAPITRE VII

CHAPITRE VII

UN GRAND MINISTRE DES RÉGIONS LIBÉRÉES

A la mort de Louis XIII, en 1643, Vincent de Paul avait 62 ans. C’est l’âge où d’autres, fatigués, se mettent à la retraite: ils ont fini leur vie. Pour lui, qui va remplir de son nom la rude époque de la Fronde, les dix-sept années qu’il va durer encore seront les plus belles, les plus riches de sa carrière. Toutes ses œuvres sont fondées: il pourrait mourir. Il va recommencer de vivre, puissant tuteur que Dieu ne couchera sur le sol qu’au jour où son arbre sera plus fort que la tempête.

Avant d’avoir affaire à Mazarin, il a tout de même vécu dix-huit ans sous le proconsulat du tout puissant Richelieu. Sa carrière politique, dont il sera question dans ce chapitre, c’est aux côtés du ministre de Louis XIII qu’il l’a faite d’abord. Les deux hommes se jugeaient à leur valeur, et nous savons déjà que, de l’humble prêtre et du grand cardinal, celui qui, un jour, après une âpre conversation, ne trouva qu’à se gratter la tête, ce ne fut pas Vincent. On connaît peu de choses certaines sur leurs rapports. Le fondateur de la Mission vit, semble-t-il, assez souvent le ministre, lui fit une cour raisonnable. «Je m’en vas à Rueil, écrit-il le 9 octobre 1640, pour essayer de faire la révérence à Son Éminence. Si je le puis et que j’aie lieu et temps, je lui dirai un mot de l’affaire de M. Le Bret.» A ce moment, Richelieu avait déjà des liens d’au moins deux ans avec le saint. Ils avaient passé ensemble, à Rueil, le 4 janvier 1638, un acte par lequel Vincent prenait l’engagement de donner des missions dans le duché de Richelieu, dans les évêchés de Luçon et de Poitiers, et d’envoyer sept prêtres d’abord, trois autres un peu plus tard, pour exercer à Richelieu les fonctions curiales. Le cardinal pourvoyait à la dépense en faisant donation du revenu des greffes de Loudun, environ 4.550 livres, et assurait le logement. Il arriva d’ailleurs que le donateur mourut avant d’avoir pu réaliser sa générosité, faute de laquelle les missionnaires durent longtemps se contenter d’un revenu plus modeste, celui des coches de la même ville. L’avantage était qu’on pouvait user desdits coches aussi pour la commodité des déplacements des prêtres et des Filles de la Charité, mais avec prudence, Vincent ayant constaté qu’il ne pouvait «divertir les coches de leurs voyages ordinaires sans faire crier le public.» En ce début de l’an 1638, Vincent vit non seulement Richelieu, mais toute la cour. Ses prêtres et lui prêchaient alors une mission à Saint-Germain en Laye. Voici comment il conte à l’un de ses disciples, Antoine Lucas, l’importante aventure: «La mission de Saint-Germain s’en va achevée avec bénédiction, quoiqu’au commencement l’on ait eu sujet d’exercer la sainte vertu de patience. Il en est peu de la maison du roi qui n’ait fait son devoir avec le peuple et avec une dévotion digne d’édification. La fermeté contre les gorges découvertes a donné lieu à cet exercice de patience. Le roi dit à M. Pavillon qu’il était fort satisfait de tous les exercices de la mission, que c’est ainsi qu’il fallait travailler et qu’il rendrait ce témoignage partout. J’avais grande difficulté d’envoyer en ce lieu-là, tandis que la cour y était; mais, Sa Majesté m’ayant fait l’honneur de me mander qu’il le désirait ainsi, il fallut passer par-dessus nos difficultés. Celles qui en ont eu le plus au commencement sont maintenant si ferventes qu’elles se sont mises de la Charité, servent les pauvres en leur jour, et ont fait la quête par le bourg en quatre bandes. Ce sont les filles de la reine.» Il mettait, l’habile homme, de jolies chutes aux billets qu’il écrivait.

Richelieu suivit certainement de près l’apostolat du saint. La réforme des couvents était dans son programme; celle du clergé aussi. Il s’informait de tout ce que faisaient Bourdoise, Bérulle, Vincent, Olier, les aidant tous de ses avis, de ses ordres, de sa bourse. Quelques témoignages donnent à penser qu’il intervenait jusque dans les détails. «Monseigneur le cardinal, écrit Vincent, est d’avis qu’on se donne un jour de repos la semaine pendant la mission, par exemple le samedi, et m’a commandé de faire en sorte que cela se pratique partout.» Sa nièce, la duchesse d’Aiguillon, très liée avec le saint, toujours prompte à lui donner des ressources nouvelles pour ses œuvres, entretenait sans doute les bons rapports entre les deux hommes, les deux grands hommes. Nous avons vu qu’en 1642, peu avant sa mort, le ministre avait donné mille livres pour la fondation d’un séminaire. Il en inscrivit 60.000 dans son testament au profit de la Mission de Richelieu. Vincent perdait en lui un protecteur puissant, avisé, peu commode, et malheureusement endetté. Car, l’heure venue de percevoir le legs, «il nous a fallu, dit Vincent, relâcher de beaucoup à cause des grandes dettes de cette succession et de l’humeur de ceux à qui nous avions à faire.» Je cite cela pour faire entrevoir ce que durent être certains dessous de cette vie ardente et les luttes que put mener cet homme pour le succès matériel de ses œuvres.

Un an après son ministre, Louis XIII s’en allait à son tour. Il avait quarante-deux ans, vingt ans de moins que Vincent, qu’il connaissait et aimait depuis longtemps. Il l’avait fait, en 1619, aumônier général des galères, et quoiqu’il ne fût alors qu’un roi de dix-huit ans, justement parce qu’il était un roi de dix-huit ans, on doit penser que le prêtre paré d’une aussi singulière dignité ne lui fut pas indifférent. Peu avant sa mort, il demanda que Vincent vînt l’assister. D’autres prêtres, d’autres religieux, dont le P. Dinet, jésuite, son confesseur, se trouvaient aussi auprès du roi. Le supérieur de la Mission passa là d’émouvantes journées. Il en a peu parlé, mais toujours avec sa bonhomie, sa tendresse habituelles. Il écrivait à Bernard Codoing, le 15 mai 1643: «Il plut hier à Dieu de disposer de notre bon roi, qui est le jour auquel il avait commencé à l’être, il y a trente-trois ans. Sa Majesté désira que j’assistasse à sa mort avec Nos Seigneurs de Lisieux et de Meaux, son premier aumônier, et le R. P. Dinet, son confesseur. Depuis que je suis sur la terre, je n’ai vu mourir une personne plus chrétiennement. Il y a environ quinze jours qu’il me fit recommander de l’aller voir. Et pource qu’il se porta mieux le lendemain, je m’en revins. Et me fit redemander il y a trois jours, pendant lesquels Notre-Seigneur m’a fait la grâce d’être auprès de lui. Jamais je n’ai vu plus d’élévation à Dieu, plus de tranquillité, plus d’appréhension des moindres atomes qui paraissaient péché, plus de bonté, ni plus de jugement en une personne en cet état. Avant-hier les médecins l’ayant vu assoupi et les yeux tournés, appréhendèrent qu’il ne dût passer et le dirent au Père confesseur, qui l’éveilla tout aussitôt et lui dit que les médecins estimaient que le temps était venu auquel il fallait faire la recommandation de son âme à Dieu. Au même temps, cet esprit, plein de celui de Dieu, embrassa tendrement et longtemps ce bon Père et le remercia de la bonne nouvelle qu’il lui donnait; et incontinent après, levant les yeux et les bras au ciel, il dit le Te Deum laudamus et l’acheva avec tant de ferveur que le seul ressouvenir m’attendrit tant à l’heure que je vous parle.»

Peu de temps après, à ses prêtres de la Mission qu’il voulait exciter à la piété en leur montrant l’éminence de leur vocation, il disait: «Le feu roi, un peu avant son décès, me fit l’honneur de me dire que, s’il revenait en santé, il ne permettrait pas qu’aucun évêque se fît, qu’il n’eût passé trois ans à la Mission.» Ils parlaient aussi d’autres choses, ce roi et ce prêtre, et notamment d’un bouillon, que Sa Majesté n’avait pas envie d’avaler. Le roi disait: «M. Vincent, le médecin me presse de prendre de la nourriture... Que me conseillez-vous de faire?» Et Vincent répondait: «Sire, les médecins vous ont conseillé de prendre de la nourriture, parce qu’ils ont entre eux cette maxime d’en faire toujours prendre aux malades. Tandis qu’il leur reste quelque soupir de vie, ils espèrent pouvoir trouver toujours quelque moment auquel ils peuvent recouvrer la santé. Voilà pourquoi, s’il plaît à Votre Majesté, vous ferez mieux de prendre ce que le médecin vous a ordonné.» Saint Simon a écrit sur cette mort une page délicieuse. «De son lit, nous dit-il, le roi voyait l’église de l’abbaye de Saint-Denis et la regardait avec joie; il avait défendu toutes les grandes cérémonies, et permis seulement et à regret celles dont il n’était pas possible de se dispenser. Il ordonna lui-même de l’attelage qui mènerait le chariot où son corps serait porté et désigna le chemin qu’il voulut qu’on tînt à son convoi, pour éviter autant qu’il pût les paroisses, afin d’épargner la peine aux curés de venir au-devant et d’accompagner. Il disait, en montrant les tours de Saint-Denis: «Voilà où je serai bientôt et où je demeurerai longtemps. Mon corps sera bien ballotté, car les chemins sont mauvais.» J’arrête la citation à ce beau passage. Ce qu’il dit là, il semble que ce soit Vincent qui le lui ait soufflé. La grandeur de ce prêtre, c’est d’être resté toujours un fils de la terre. Aux minutes mêmes où son âme se donnait à Dieu avec la plus mystique ferveur, ses pieds touchaient le sol familier et son regard, au long de la route, était attentif à tous les autres hommes soumis comme lui aux nécessités d’ici-bas. Louis, à l’heure où il va rejoindre Dieu dans l’éternité, s’inquiète des pauvres curés trottinant sur les chemins cahoteux. Le saint qui veille à son côté lui a appris, à cette minute sacrée, à se mettre au rang de tous les hommes.

Mais voici la régence et Mazarin. Anne d’Autriche était pieuse. Elle avait, avant la mort du roi, de l’attachement pour Vincent. Elle se lia dès lors à lui plus intimement et fonda un Conseil de Conscience dont il fut membre. Avec Mazarin, les choses ne devaient pas toujours aller aussi bien. Au début, rapports excellents. On s’écrit. De part et d’autre on demande et l’on reçoit de menus services. Moins d’abandon qu’avec Richelieu. Vincent a flairé là un grand homme, tout aussi grand que le défunt, mais d’une souplesse effrayante. La force du premier le rassurait; celle de Mazarin lui fait peur. Peut-être sent-il qu’un jour il devra se dresser contre celui-là: il se tient en garde. Arrive la Fronde, M. Vincent, connu, aimé de tout le monde, a des amis, n’a que des amis, dans les deux camps. Quel parti va-t-il prendre? Il se gardera de toute politique et ne servira qu’un maître, la paix. La guerre civile a éclaté en août 1648; des barricades ont surgi dans Paris; la reine, le petit roi, Mazarin, effrayés, se sont retirés à Saint-Germain. Condé se met à leur service et commence, avec une armée de 8.000 homme, le blocus de Paris. Alors Vincent frémit. La misère, la famine, la maladie vont fondre sur le peuple: l’idée lui vient qu’il peut empêcher cela. Il sort secrètement de la ville, accompagné de son secrétaire, le frère Ducournau. Les voilà tous deux dans la nuit errant à cheval parmi les bandes de malandrins et de pillards qu’étaient les soldats de ce temps-là. Il arrive à Clichy, où d’anciens paroissiens, le reconnaissant, s’assurent qu’on le laissera poursuivre son chemin. A Neuilly, la Seine faisait dans ce temps-là comme il lui arrive quelquefois de nos jours: elle passait par-dessus le pont. Le saint courut l’aventure et, tout mouillé et crotté, arriva de l’autre côté. «Je trémoussais de peur», nous dit le bon frère, son compagnon. On le croit sans peine. A Saint-Germain, le prêtre fut reçu par la reine, qui l’écouta, promit de laisser entrer du blé dans Paris et, comme il concluait au renvoi de Mazarin, lui conseilla de faire lui-même à l’Italien cette commission-là. Vincent fut alors introduit chez le ministre, lui fit connaître doucement, mais sans trembler, son sentiment, à quoi l’autre répliqua: «Voilà une semonce bien vive, et personne ne m’a encore osé tenir un tel langage.»

Et Vincent se retira, la partie perdue. Il avait mille choses en tête, et bien de quoi se distraire d’un tel échec. Songez qu’on était en pleine bataille autour des écrits d’Antoine Arnauld et que la lettre de Vincent à Dehorgny sur la Fréquente Communion est exactement de ce temps-là. Il ne rentra pas aussitôt dans Paris, où plusieurs médisaient déjà de sa démarche. On l’y faisait passer pour partisan de la reine et du ministre, qu’il aurait secrètement mariés. «Cela est faux comme le diable!» disait-il plus tard à ceux qui l’interrogeaient là-dessus. On a de lui une lettre mélancolique à Portail, où il parle de son équipée. Elle est datée de Villepreux, 22 janvier 1649: «Je partis de Paris le 14e de ce mois pour aller à Saint-Germain, à dessein d’y rendre quelque petit service à Dieu; mais mes péchés m’en ont rendu indigne; et après trois ou quatre jours de séjour, je me suis rendu en ce lieu, d’où je partirai après-demain pour aller visiter nos maisons. Il plaît à Dieu que je sois maintenant inutile à tout autre chose.»

Il se trompait et fut encore utile à deux choses importantes. La reine, la paix de Rueil conclue, lui fit mander à plusieurs reprises de rentrer à Paris. Il avait du regret d’interrompre, pour obéir, la tournée de ses maisons. «Or, écrivait-il, je ne vois pas comment je puis faire la volonté de Dieu en n’obéissant pas, moi qui ai toujours cru et enseigné que l’on doit obéir aux princes, même aux méchants, comme dit l’Écriture.» Il rentra, reprit contact avec Anne d’Autriche, sans doute avec Mazarin aussi, se donnant ainsi le moyen d’intervenir encore, si l’occasion s’en offrait et d’être plus heureux. Je ne vais pas raconter ici comment reprit la Fronde, et de quelles horreurs la France et Paris furent pendant trois ans le théâtre. Quand chacun fut dégoûté de se battre et que l’amnistie du 26 août 1652 eut ramené tout le monde à la sagesse, il fallut songer au retour à Paris du petit roi Louis XIV et de sa mère. On s’apprêtait à les acclamer, mais à condition que Mazarin ne fût pas auprès d’eux, Mazarin que haïssait le peuple et qui voulait faire aussi son entrée parmi les fleurs et les cris d’allégresse. Vincent avertit la reine du danger, qui était grand. Sentant qu’il ne serait pas écouté et que personne n’oserait donner au ministre le conseil nécessaire, il prit sa belle plume et fit à Mazarin une lettre courageuse, dont voici quelques beaux passages. Elle est du 11 septembre 1652. «Monseigneur, je me donne la confiance d’écrire à Votre Éminence; je la supplie de l’avoir agréable et que je lui dis que je vois maintenant la ville de Paris revenue de l’état auquel elle était, et demander le roi et la reine à cor et à cri; que je ne vas en aucun lieu et ne vois personne qui ne me tienne le même discours. Il n’y a pas jusques aux Dames de la Charité, qui sont des principales de Paris, qui ne me disent que, si Leurs Majestés s’approchent, qu’elles iront un régiment de dames les recevoir en triomphe...»

La présidente des Dames de la Charité était alors la duchesse d’Aiguillon, nièce de Richelieu; plusieurs autres dames étaient, avec elle, du parti de la Fronde; Mazarin, qui le savait, pouvait faire grand cas de l’avis qu’on lui donnait aujourd’hui des nouvelles dispositions de ces femmes influentes. Vincent avait d’ailleurs bien d’autres informations de cette qualité à glisser dans sa lettre, et son intervention n’était pas téméraire. Parlant un peu plus loin du duc d’Orléans et de Condé, il écrit que le premier «sera ravi de cette occasion pour se bien remettre avec le roi, et que l’autre, voyant Paris remis à l’obéissance du roi, se soumettra, et de cela il n’en faut pas douter; je le sais de bonne part.»

Il continue ainsi: «Quelques-uns pourront peut-être dire à Votre Éminence qu’il faut châtier Paris pour le rendre sage. Et moi, je pense, Monseigneur, qu’il est expédient que Votre Éminence se ressouvienne comme quoi se sont comportés les rois sous lesquels Paris s’est révolté; elle trouvera qu’ils ont procédé doucement et que Charles VI, pour avoir châtié grand nombre de rebelles, désarmé et ôté les chaînes de la ville, ne fit que mettre de l’huile dans le feu et enflammer le reste...»

On prêtait à Mazarin l’intention de faire la paix d’abord avec l’Espagne et les princes et de n’envoyer qu’ensuite à Paris la reine et le jeune roi. Vincent voit l’écueil et le signale au ministre. Paris, dit-il, tiendra alors la paix et ses bienfaits «de l’Espagne et de mesdits seigneurs, et non du roi.»

Enfin on prêtait au fâcheux cardinal le désir que le roi ne revînt pas à Paris et ne reçût pas son peuple en grâce sans la compagnie de Son Éminence. Là-dessus Vincent dit hardiment son avis: «Je réponds, Monseigneur, qu’il n’importe pas tant que le retour de Votre Éminence soit avant ou après celui du roi, pourvu qu’il soit, et que, le roi étant rétabli dans Paris, Sa Majesté pourra faire venir Son Éminence quand il lui plaira; et de cela j’en suis assuré. D’ailleurs, si tant est que Votre Éminence, laquelle regarde principalement le bien du roi et de la reine et de l’État, contribue à la réunion de la maison royale et de Paris et à l’obéissance du roi, assurément, Monseigneur, elle regagnera les esprits, et dans peu de temps elle sera rappelée, et de la bonne sorte, comme j’ai dit; mais tandis que les esprits seront dans la révolte, il est bien à craindre que jamais on ne fera la paix... Il est fort à craindre, Monseigneur, si cela continue, que l’occasion se perde et que la haine des peuples ne se tourne en rage. Au contraire, si Votre Éminence conseille le roi de venir recevoir les acclamations de ce peuple, elle gagnera les cœurs de tous ceux du royaume qui savent bien ce qu’elle peut auprès du roi et de la reine, et chacun tiendra cette grâce de Votre Éminence.»

Il est à craindre que la haine des peuples ne se tourne en rage! Il va jusqu’au bout de sa pensée, ce M. Vincent, et ne se gêne point pour offenser les grands de la terre. Il termine en donnant à Mazarin l’assurance que le cardinal de Retz, frondeur en diable, n’est pour rien dans sa démarche. Puis il met au bas de sa lettre mille politesses, et signe à son habitude: Vincent Depaul, i. p. d. l. M., ce qui veut dire: indigne prêtre de la Mission.

Peu de jours après, le 21 octobre, Louis XIV et la reine faisaient dans la capitale une entrée triomphale, sans Mazarin. Celui-ci attendit, dans la retraite, que vînt l’heure, annoncée par M. Vincent, où on le rappellerait à son tour. Cette heure vint le 5 février 1653. Il ne restait plus à l’italien retors qu’à remercier le saint prêtre de lui avoir donné gratis un bon avis, ce qu’il fit en le révoquant sur-le-champ du conseil de conscience.

L’autre service que Vincent devait rendre au roi et à la France, c’était de réparer les maux de la guerre. Le titre de ce chapitre est bien le seul convenable: je vais raconter l’histoire d’un grand ministre des régions libérées. Car il n’y a pas beaucoup de différence entre ce qu’on voyait alors et ce que nos yeux ont vu dans la dernière guerre et après elle. On ose à peine révéler ce qu’on trouve dans les archives des provinces sur la façon dont se conduisaient les soldats de ce temps-là et sur les ruines qu’ils laissaient après eux. Il faudrait un volume pour inscrire tous ces témoignages avec leurs références. Ici, je dirai sommairement le principal de ce qu’on y apprend. Le lecteur curieux de remonter aux sources trouvera de précieuses indications dans l’ouvrage d’Alphonse Feillet, La Misère au temps de la Fronde et Saint Vincent de Paul[7], et dans le Recueil des Relations contenant ce qui s’est fait pour l’assistance des pauvres, entre autres ceux de Paris et des environs et des provinces de Picardie et de Champagne pendant les années 1650, 1651, 1652, 1653 et 1654[8].

[7] Paris, 1862, in-12.

[8] Paris, chez Savreux, Bibliothèque patronale, R 8370. Le texte de ces Relations a été publié par A. Feillet dans la Revue de Paris en 1856.

Pour nous, allons au fait. D’abord, la cause du mal: les soldats, point payés, se nourrissaient comme ils pouvaient; c’étaient des gens de sac et de corde; et, lâchés dans les villages, ayant pris de quoi manger et boire, ils s’offraient le reste; puis, repus et excités, ils brisaient, incendiaient, profanaient, faisaient le mal pour lui-même. Ils allaient parfois à la maraude par bandes de quinze cents hommes, officiers en tête; on battait le tambour; on traînait des canons; et la troupe faisait la moisson, emportait le blé, massacrait ceux qui n’étaient pas contents.

Cela paraît effroyable. Mais voici un détail qui nous rappellera qu’on faisait de même il n’y a pas si longtemps. Alors comme aujourd’hui, les armées en retraite sciaient au pied les arbres fruitiers, souillaient les puits, faisaient le désert derrière elles. Et dans quels lieux se passaient ces horreurs? Écoutez bien: à Guise, à Saint-Quentin, à Laon, à Verdun, à Mézières, à Fismes, à Braisne, à Reims, à Réthel. Je vais rapporter au hasard un peu de ce que j’ai lu. A Guise, six cents malheureux sont réduits à grignoter les carcasses des chiens et des chevaux, reste de la curée des loups. A Mareuil, près de Soissons, deux enfants mangent les cadavres de leurs parents. Les gens de Saint-Quentin broutent l’herbe des champs. En Champagne, les hommes et les femmes, par troupeaux, fouillent la terre comme des pourceaux, cherchant de mauvaises racines; on mange ce qu’on trouve, des limaces, des vers, des charognes. J’hésite d’ailleurs à croire ceux qui prétendent qu’on déterrait les os des morts pour les sucer.

Là-dessus surgit un autre fléau, que les troupes venues de l’est ont traîné à leur suite. Car nous connaissons aujourd’hui l’invasion des Tchéco-Slovaques, des Yougo-Slaves, et des Polonais après la guerre; alors c’était la guerre même qui les amenait, avec leurs maladies. Et nous avons eu la grippe au moment de l’armistice, pour frapper ceux de l’arrière; dans ce temps-là, on faisait mieux: c’était la peste.

Joignez à cela que, les impôts ne rentrant pas, le fisc prend d’odieuses mesures, vend les troupeaux, les meubles, les vêtements de ceux qui ne peuvent payer. Il y eut un jour vingt-trois mille de ces récalcitrants en prison. Les agents du roi, mauvais créanciers, étaient aussi de piètres débiteurs: on ne servait pas les rentes. Vincent écrivait dans l’été de 1652: «Ceux qui ont des rentes n’en jouissent pas. Ceux qui ont des terres n’ont point moissonné cette année, et l’on ne peut semer pour la prochaine.» Dans une lettre de la même époque à la reine Anne d’Autriche, il suppliait que Sa Majesté tînt la promesse qu’il avait reçue d’elle un peu plus tôt de laisser entrer du blé dans Paris. «Les gens de guerre, dit-il, ne laissent pas de venir à troupes enlever les blés, non seulement dans la plaine de Saint-Denis, comme je l’ai vu, mais entre La Chapelle et la Villette, qui sont deux villages à un quart de lieue de Paris, où ils courent sur les propriétaires qui osent en approcher pour faire leur moisson.» C’était gai. Là-dessus d’ailleurs tous les témoignages concordent et voici celui de la Mère Angélique, de Port-Royal: «Nous avons du blé, mais on ne peut le faire moudre qu’avec une très grande peine, à cause des soldats qui volent les moulins.» La même écrivait une autre fois: «On essaye de renvoyer de Paris des paysans pour serrer les grains; mais à mesure qu’ils serrent, les gens de guerre les viennent battre et dérober et mettent tout en fuite.» Famine, meurtres, incendies, peste, pillage des récoltes; et ce n’est pas tout. «Nous vous enverrions une sœur pour vous aider s’il nous était possible, écrit Vincent le 23 juin 1652 aux Filles de la Charité de Valpuiseaux, mais vous savez quelle est la difficulté des chemins.» Il songeait aux loups qui, bien nourris, pullulaient, comme les rats dans les tranchées de la dernière guerre. Nous nous sommes beaucoup plaints, et c’était justice. Il faut tout de même convenir que nos pères ont été plus malheureux que nous. Dans un document de 1652 sur la misère des paysans[9], on lit ceci: «L’on en a vu... rampant sur des fumiers, comme des lézards, d’autres sur la paille, comme immobiles par l’exténuation de toutes les forces, et d’autres dans des cloaques et étables, comme personnes déjà confisquées et tellement insensibles par la longueur et l’excès des maux, qu’à peine pouvaient-ils entendre parler de Dieu, comme bêtes stupides plutôt que créatures raisonnables.» Et ce n’est pas encore tout. Des soldats éméchés sont déjà dangereux; la plupart de ceux qui venaient de l’est étaient, par surcroît, des fanatiques, qui profanaient les églises, pillaient les couvents. Dans une des Relations où sont consignés les détails les plus sûrs sur tant d’atroces misères, on lit, au sujet de Lagny, sur la Marne, ces lignes qui donnent le frisson: «Les prêtres de la Mission ont pris pour leur partage le quartier de delà et de deçà la Marne, lequel a toujours été exposé aux allées et venues des armées. Leurs travaux ont été tels que sept de cette Compagnie sent déjà tombés malades. L’on ne sait que trop quelle a été l’extrémité de l’affliction de ces quartiers, outre la profanation des églises, le vol des saints ciboires et du Saint des saints, les violements des femmes. L’inhumanité a été à un tel point que nous avons appris qu’au village de Nully un enfant fut jeté tout vif dans un four ardent et qu’un mari et une femme furent tellement fouettés avec des épines qu’ils sont morts par ce supplice, qu’au village de Dammart un pauvre marguillier fut mutilé de tous ses membres, eut le ventre ouvert, et ses entrailles lui furent mises entre les mains pour l’obliger à déclarer où étaient les ornements de l’église.» Et nous nous arrêterons là, s’il vous plaît.

[9] État sommaire des misères de la campagne et besoins des pauvres aux environs de Paris des 20, 22, 24 et 25 octobre 1652, in-8 de douze pages.

Devant le fléau déchaîné, chacun courbait la tête. Un homme surgit alors, un seul, qui décida de se mettre au travers du malheur: on l’appelait M. Vincent. Je dis qu’il était seul. Les gens du roi se trouvaient sans pouvoir. Eux-mêmes, aussi bien, avaient fait une partie du mal et permis le reste. La reine, comme le dernier de ses sujets, était ruinée, ou presque, bonne seulement pour quelques aumônes. Faute d’argent, elle offrait ses bijoux. Vincent de Paul nous dit qu’elle donna une fois aux Dames de la Charité un diamant de sept mille livres et une autre fois des pendants d’oreilles qui furent vendus dix-huit mille livres. Il s’agissait de bien autre chose, et non seulement de se procurer de grosses sommes, mais d’en user avec méthode. On ne peut pas chiffrer le budget dont disposa Vincent. On a parlé de douze millions de livres, qui feraient deux cent quarante millions de nos francs d’aujourd’hui. On n’en sait rien. Le fait est qu’il trouva des millions, ce qui était bien, et sut les dépenser, ce qui était encore mieux.

Il faut ici ouvrir une parenthèse. Ce que nous allons apprendre du travail de géant qu’a fait Vincent pour rebâtir la France après la guerre étrangère et la guerre civile, on le sait depuis trois cents ans. Je parle des quelques-uns qui se soucient de l’histoire de leur pays: les autres sont gens frivoles qui ne prennent jamais le temps de s’informer de ce qui importe. Bref, connu ou non de la foule, le rôle de Vincent, restaurateur des provinces dévastées, était dûment enregistré dans nos annales. Tout à coup, voici vingt-cinq ans, surgit un livre extraordinaire, qui remit si bien en question tout ce qu’on croyait acquis sur le sujet, qu’aux yeux de plusieurs, le pauvre M. Vincent parut, du jour au lendemain, découronné. Ce livre, La Cabale des dévots[10] racontait une histoire vraie, l’histoire d’un événement considérable, mais mystérieux, et demeuré pendant près de trois cents ans dans un incroyable oubli.

[10] Allier (Raoul), La Cabale des dévots, 1627-1666, Paris, Colin, 1902, in-8º de 448 p.

Cette histoire, la voici. Il y avait une fois, aux environs de 1630, un jeune seigneur qui avait nom Henri de Levis, duc de Ventadour. Sa femme, Marie-Louise de Piney-Luxembourg, était exquise et tellement pieuse que, n’ayant point pris goût à l’état du mariage, elle réussit à mettre au cœur de son mari la même aversion et obtint de lui que, tout en pleurs, il la conduisît de l’autre côté de la grille d’un carmel, en Avignon. Lui, fort exalté par cette singulière et touchante aventure, se voua aussi à Dieu, mais dans le monde. Il en formait d’ailleurs le projet depuis trois ans, quoique ne se sentant pas très libre. Il l’est maintenant et le voilà qui court à la rencontre des trois personnages dans son complot: un capucin du faubourg Saint-Honoré, le P. Philippe; un prêtre qui porte un beau nom et sera plus tard évêque de Saint-Paul-trois-Châteaux, Jacques Adhémar de Monteil de Grignan; enfin un officier de la maison de Louis XIII, Henri de Pichery. Ils fondent, à eux quatre, une société secrète, qui s’appellera la Compagnie du Très-Saint-Sacrement de l’Autel, ou, plus couramment, la Compagnie du Saint-Sacrement. Cette mystérieuse société, les libertins du temps l’eurent bientôt baptisée la Cabale des dévôts, et c’est elle, au dire de Raoul Allier, auteur du livre retentissant de 1902, c’est elle, et non M. Vincent, qui a remis debout la France après la Fronde.

Voilà la question: il faut la vider tout de suite. La compagnie du Saint-Sacrement a été très puissante. Les plus hauts personnages du temps, clercs ou laïcs, en firent partie: des princes, des gentilshommes, des officiers, de notables bourgeois; et des évêques, des prêtres, mais point de religieux. Deux généraux d’ordres y entrèrent pourtant, Charles de Condren, de l’Oratoire, et Vincent de Paul, de la Mission. Il est vrai qu’ils étaient l’un et l’autre dans la place avant la décision, prise en 1633, d’écarter les réguliers, qui, ne s’appartenant point entièrement, ne pourraient se plier toujours à la loi suprême de la compagnie: le secret. Une circulaire officielle de l’association définit ainsi, en 1660, son objet: «Entreprendre tout le bien possible et éloigner tout le mal possible, en tout temps, en tout lieu, à l’égard de toutes les personnes... La Compagnie n’a ni bornes ni mesures, ni restrictions que celles que la prudence et le discernement doivent donner dans les emplois. Elle travaille non seulement aux œuvres ordinaires des pauvres, des malades, des prisonniers et de tous les affligés; mais aux missions, aux séminaires, à la conversion des hérétiques et à la prorogation de la foi dans toutes les parties du monde; à empêcher tous les scandales, toutes les impiétés, tous les blasphèmes; en un mot, à prévenir tous les maux et à y apporter tous les remèdes; à procurer tous les biens généraux et particuliers; à embrasser toutes les œuvres difficiles, fortes, négligées, abandonnées; et à s’y appliquer, pour les besoins du prochain, dans toute l’étendue de la charité.» En somme c’est le programme de Vincent, avec une addition. Ils font œuvre apostolique, œuvre charitable, comme lui; mais œuvre de guerre aussi, et cet article-là devait tout gâter.

Le procès de la puissante et redoutable compagnie tient en ces deux mots: secret et délation. Elle a rendu de grands services et les intentions de ses membres étaient droites; mais se cacher, même pour faire le bien, ne vaut rien, parce qu’à prendre les façons des bandits, on se fait une âme proche de la leur; à comploter dans des cavernes, on se déshabitue de la lumière du soleil; d’agir sans se montrer fait perdre le sens de la responsabilité et bientôt celui de l’honneur. Ce comité secret, qui faisait tout le bien possible, mais aussi partait en guerre contre tout le mal possible, des émissaires zélés et forcément sournois, il faut le dire, lui apportaient toutes sortes de dénonciations; et ces messieurs n’avaient pas besoin qu’on les excitât, leur idée, fort simple, étant qu’on devait détruire le mal, particulièrement l’hérésie et le libertinage, par tous les moyens. L’inévitable arriva. En 1660, la compagnie fut brutalement dissoute par Mazarin, et en 1667 l’état d’esprit qu’elle avait créé mit en la tête de Molière l’idée de son Tartufe.

Que faisait, dans tout cela, saint Vincent de Paul? On ne trouve dans tous ses écrits qu’un mot, très incident, sur cette société. Elle était secrète: il n’en parlait point. Les documents qu’au XIXe siècle on a exhumés et sur lesquels Raoul Allier a bâti son livre, témoignent qu’il y a eu, entre Vincent et la compagnie, des rapports fréquents, mais point nécessairement qu’il en fît partie. Il faut croire cependant, sur la foi d’une pièce signalée par M. Coste, qu’il avait accepté d’y entrer tout au début. S’il y joua par la suite un rôle actif, et lequel, il est probable qu’on n’en saura jamais rien.

Tout cela posé, voici l’inquiétant débat: les historiens de Vincent ont fait à ce grand saint la réputation d’avoir accompli seul, dans les provinces dévastées, une œuvre de charité et de restauration prodigieuse; et les documents apportés récemment révèlent que le prodige, c’est la compagnie du Saint-Sacrement qui l’a voulu et réalisé, les prêtres de la Mission et leur supérieur n’ayant été que ses bons agents, parmi beaucoup d’autres.

Je crois, ayant bien examiné les deux dossiers, celui de la compagnie et celui de Vincent, que, s’il est équitable de rendre hommage aux messieurs de la cabale des dévôts, qui ont vraiment fait, en une heure de détresse, la mobilisation méthodique de toutes les ressources de la charité à Paris et en Province, on peut leur porter ce témoignage sans toucher à la gloire de Vincent.

Car il domine ces hommes de bonne volonté de toute la hauteur de sa sainteté. Les méthodes belliqueuses de la compagnie, on peut tenir pour certain qu’il les a réprouvées; mais comment douter qu’il ait été l’âme de leurs entreprises charitables? Ils auraient pu agir sans lui: nous savons le contraire. Nous savons que tantôt il a utilisé des ressources fournies par eux, tantôt accompli expressément une tâche qu’ils avaient dictée. Dans ce commerce, nous ne pouvons pas admettre qu’il ait occupé une autre place que la première. Si grandes que fussent son humilité, sa timidité, elles ne l’empêchaient point d’être un chef et de commander vigoureusement. Il était là dans son domaine. Ils se sont servis de lui, nous dit-on. Je réponds qu’il s’est servi d’eux. Il avait une assemblée de femmes, que présidait la duchesse d’Aiguillon. L’assemblée d’hommes, quand elle travaillait contre l’édit de Nantes, il ne la connaissait pas; mais, s’il s’agissait de charité, il est probable qu’on le voyait aux réunions et que, son tour venu, il prenait la parole; alors les mots ardents qui tombaient de ses lèvres devaient tout emporter. De deux choses l’une: ou les initiations dont nous allons le louer venaient de lui, ce qui fut le cas très souvent, ou la compagnie les avait prises, mais sous son inspiration.

Et si l’on dit que voilà seulement une hypothèse, voici un fait. Il s’agit de savoir si c’est à Vincent ou à d’autres que revient l’honneur d’avoir relevé de leurs ruines les provinces ravagées par la guerre. Une ordonnance royale du 14 février 1651 va nous fixer. Des bandes armées qui, au milieu des ruines, paraissaient assoupies se réveillaient tout à coup quand arrivaient les prêtres de la Mission ou les Filles de la Charité, des provisions plein les bras. Vincent signala à la reine le danger que couraient ses prêtres et les servantes des pauvres, et voici l’ordonnance qui fut aussitôt rendue:

«De par le roi,

«Sa Majesté étant bien informée que les habitants de la plupart des villages de ses frontières de Picardie et de Champagne sont réduits à la mendicité et à une entière misère, pour avoir été exposés aux pillage et hostilités des ennemis et aux passages et logements de toutes les armées; que plusieurs églises ont été pillées et dépouillées de leurs ornements, et que, pour sustenter et nourrir les pauvres et réparer les églises, plusieurs personnes de sa bonne ville de Paris font de grandes et abondantes aumônes qui sont fort utilement employées par les prêtres de la Mission de M. Vincent et autres personnes charitables envoyées sur les lieux où il y a le plus de ruines et le plus de mal, en sorte qu’un grand nombre de ces pauvres gens a été soulagé dans la nécessité et la maladie.» Les personnes de la bonne ville de Paris qui ont fait de grandes et abondantes aumônes, c’est la compagnie du Saint-Sacrement et ce sont les Dames de la Charité; les autres personnes charitables envoyées sur les lieux, ce sont les bonnes filles de M. Vincent. L’ordonnance se poursuit ainsi: «Les gens de guerre, passant ou séjournant dans les lieux où lesdits missionnaires se sont trouvés, ont pris et détroussé les ornements d’église et les provisions de vivres, d’habits et d’autres choses qui étaient destinées pour les pauvres, en sorte que s’ils n’ont sûreté de la part de Sa Majesté, il leur serait impossible de continuer une œuvre si charitable et si importante à la gloire de Dieu et au soulagement des sujets de Sa Majesté.» Là-dessus, de l’avis de la reine régente, il est fait défense aux gouverneurs et lieutenants généraux des provinces et armées et à tous officiers de loger où permettre que soient logés des gens de guerre dans les «villages desdites frontières de Picardie et de Champagne, pour lesquels lesdits prêtres de la Mission leur demanderont sauvegarde pour assister les pauvres et les malades, et y faire la distribution des provisions qu’ils y porteront, en sorte qu’ils soient en pleine et entière liberté d’y exercer leur charité en la manière et à ceux que bon leur semblera. Défend en outre Sa Majesté à tous gens de guerre de prendre aucune chose aux prêtres de la Mission et aux personnes employées avec eux ou par eux, à peine de la vie, les prenant en sa protection et sauvegarde spéciale, et enjoignant très expressément à tous les baillis, sénéchaux, juges, prévôts des maréchaux et autres officiers qu’il appartiendra, de tenir la main à l’exécution et publication de la présente, et de poursuivre les contrevenants, en sorte que la punition en serve d’exemple. Veut Sa Majesté qu’aux copies de la présente, dûment collationnées, foi soit ajoutée comme à l’original.»

Ce document-là n’a point de sens, ou c’est un brevet d’investiture. Le gouvernement du roi, impuissant à assurer lui-même le relèvement des pays ruinés, prend sous sa protection ce M. Vincent, qui, là-bas, sur les frontières, opère des prodiges; il fait officiellement de lui son ministre de la Charité. Déjà, dans l’ordre ecclésiastique, Vincent était une sorte de grand aumônier de France: il devient le dictateur des provinces dévastées.

Si j’écrivais l’histoire de la compagnie du Saint-Sacrement, je m’attarderais au détail des immenses services qu’elle a rendus. Il suffit, pour la sincérité de ce livre, que l’importance de son rôle soit signalée et que nous considérions, cela dit, l’œuvre de Vincent. Cette œuvre a été encouragée de Paris par ces messieurs; ils l’ont pourvue de quantités de richesses, de meubles, d’effets, de denrées, méthodiquement prélevés et emmagasinés par leurs soins; ils l’ont parfois guidée, toujours entourée; d’autres que les prêtres de la Mission, pris dans le clergé séculier et dans tous les ordres religieux d’hommes et de femmes ont fait aussi, de côté et d’autre, avec un grand dévouement, le même travail. Mais ils n’ont été, les uns que les pourvoyeurs, d’autres que les collaborateurs ou les fervents émules d’un vieillard de soixante-dix ans, M. Vincent.

Ce qu’a fait ce vieillard? Relevons d’abord son propre témoignage. On n’en saurait imaginer de plus sincère. C’est un gascon, mais qui ne se vante jamais. Il écrit à Étienne Blatiron, celui qui, trois mois plus tôt, venait d’opérer à Niolo, en Corse, de si extraordinaires réconciliations; il lui confie sa consolation d’avoir en la compagnie des sujets qui sont plus à Dieu qu’à eux-mêmes et qui servent le prochain au péril de leur vie. «Je n’ai jamais mieux éprouvé cela que depuis quelque temps, non seulement en ceux qui sont trépassés en Barbarie pour la charité, et en plusieurs autres qui ont voulu s’exposer au même danger pour le salut des esclaves, mais quasi en tous ceux que nous avons céans, qui se sont portés avec ardeur au soulagement des peuples dans leur affliction présente, nonobstant les périls de la guerre et de la maladie, dans lesquels ils sont tous tombés. Je ne dis pas que tous aient été maltraités des soldats, mais tous ont été malades et n’en peuvent revenir, excepté les derniers partis, qui sont comme assurés de succomber comme les autres. Tant y a que nous sommes au bout; nous n’avons plus personne pour envoyer à la campagne assister les paroisses abandonnées. M. Deschamps a été à l’extrémité à Étampes, et, s’étant trouvé mieux, on l’a porté à Baville, où derechef on l’a tenu pour mort, à cause d’une espèce de gangrène qui lui est venue au fondement, pour laquelle on lui a déchiqueté la chair et beaucoup tourmenté le corps; néanmoins il est un peu revenu, et je ne sais ce qui en arrivera.» Nous non plus. On frémit pour ce pauvre M. Deschamps, sans défense aux mains des chirurgiens de ce temps-là.

Il faut veiller à tout, à Paris comme aux frontières. Au mois de juin 1652, le duc de Lorraine, qui était entré en personne jusque dans la ville, ayant fait sa paix et rebroussé chemin, il fallut, nous dit Vincent, «1º donner du potage tous les jours à près de 15.000 pauvres, tant honteux que réfugiés; 2º l’on a retiré les filles réfugiées en des maisons particulières, où elles sont entretenues et instruites jusqu’au nombre de huit cents. Jugez combien de maux se seraient faits si elles étaient demeurées vagabondes. Nous en avons cent dans une maison du faubourg Saint-Denis; 3º on va retirer du même danger les religieuses de la campagne que les armées ont jetées dans Paris, dont les unes sont sur le pavé, d’autres logent en des lieux de soupçon et d’autres chez leurs parents; mais, toutes étant dans la dissipation et le danger, on a cru faire un service bien agréable à Dieu de les enfermer dans un monastère, sous la direction des Filles de Sainte-Marie. Et enfin on nous envoie céans les pauvres curés, vicaires et autres prêtres des champs qui ont quitté leurs paroisses pour s’enfuir en cette ville; il nous en vient tous les jours; c’est pour être nourris et exercés aux choses qu’ils doivent savoir et pratiquer. Voilà comme il plaît à Dieu que nous participions à tant de saintes entreprises. Les pauvres Filles de la Charité y ont plus de part que nous quant à l’assistance corporelle des pauvres. Elles font et distribuent du potage tous les jours chez Mlle Le Gras à 1.300 pauvres honteux, et dans le faubourg Saint-Denis à 800 réfugiés; et dans la seule paroisse de Saint-Paul quatre ou cinq de ces Filles en donnent à 5.000 pauvres, outre soixante ou quatre vingts malades qu’elles ont sur les bras. Il y en a d’autres qui font ailleurs la même chose.»

Mais passons aux frontières. Pour y envoyer du monde et des secours, il faut d’abord de l’argent. Les puissants de la terre, Vincent les connaît tous, les a rassemblés autour de lui, a tiré d’eux tout le possible. Il a maintenant l’idée de s’adresser à la charité de la multitude et de recueillir les moindres aumônes. Pour les faire venir, il fonde un journal. Plus exactement, il fait imprimer périodiquement les Relations que lui envoient de là-bas ses missionnaires et ses Filles de la Charité. Ce sont de petits fascicules de quatre pages in-4º, qu’on distribue aux portes des églises. Les curés de Paris et les Dames de la Charité y sont nommément désignés pour recueillir les aumônes. Quant au rédacteur, c’est Vincent; et ce qui met en émoi les lecteurs, c’est le récit de ce que font là-bas ses prêtres et ses bonnes filles.

Prêtres et bonnes filles, par son ordre, sont allés partout, à Metz, Verdun, Saint-Mihiel, Bar-le-Duc, Pont-à-Mousson, Nancy. Ils partent par petits groupes qui ont ordre de se diviser pour rayonner vers les endroits les plus éprouvés. Plus tard, il les reliera sous un chef et des visiteurs iront sur place les encourager et lui rendre compte. Il faut d’abord donner aux pauvres gens le plus pressé: de la soupe. En voici la recette. Lisez-la: c’est charmant. «Nourriture pour cent pauvres. Il faudra remplir d’eau une marmite ou chaudron, contenant bord à bord cinq seaux dans lesquels on mettra par morceaux environ vingt-cinq livres de pain, sept quarts de graisse pour les jours gras, et sept quarts de beurre pour les maigres, quatre litrons de pois ou fèves, avec des herbes ou demi-boisseau de navets, ou des choux, poireaux ou oignons, ou autres herbes potagères, et du sel à proportion pour quatorze sols environ; le tout cuit ensemble, et revenant à quatre seaux, suffira pour cent personnes, et leur sera distribué avec une cuiller tenant une écuellée, qui est une portion, et en sera donné à chacune famille autant de portions qu’il y aura de têtes à nourrir; et toute cette nourriture ne reviendra qu’à cent sols par cent personnes, même en cette année où le blé est très cher.» C’étaient des Filles de la Charité qui faisaient et distribuaient ces potages économiques. Les pauvres gens se ruaient sur la marmite. A Saint-Quentin on commença par nourrir deux cents malades; il fallut, quelques jours plus tard, en rassasier quinze cents. Les Allemands avaient pillé et désolé des villages dont les noms tintent encore aujourd’hui à nos oreilles, Sommepy, Donchery et tous ceux des rives de la Suippe; il fallut, dans ces secteurs douloureux, ajouter à la soupe de la viande, des œufs, des remèdes pour sept mille affamés et moribonds. Le mal s’étendait autour de Paris même: les Filles de la Charité entretenaient en permanence, à Étampes, six marmites sur le feu. Tout cela se faisait avec ordre et bonté, sous le signe du génie et de la sainteté de M. Vincent.

Ayant pourvu à la nourriture des survivants, il fallut s’occuper des morts. Dans ce temps-là, on laissait sur les routes et dans les champs les cadavres des chevaux et des hommes, et les armées passaient leur chemin, laissant des charniers derrière elles. Les missionnaires recrutent et conduisent à leur horrible travail des compagnies d’aereux; ainsi les nomme-t-on parce que leur tâche sera de purifier l’air. On hésite à faire seulement entrevoir ce que fut cette tâche. Le pauvre M. Deschamps, dont Vincent nous a parlé tout à l’heure, trouva devant lui, à Rethel, près de deux mille cadavres à demi dévorés par les loups et les chiens, et qui empestaient: il les enterra tous et fit brûler des parfums pour achever d’assainir la contrée. A Étampes, même travail; il y a dans les maisons et les rues d’horribles monceaux d’ordures, avec des corps entremêlés d’hommes, de femmes, de chevaux, tout cela pourrissant depuis des mois. On enterre, on nettoie, on parfume les demeures et les places, et ceux qui font tout cela «tombent, nous dit Vincent, les armes à la main.» Qu’on nous pardonne de citer sans ordre des textes de 1640 et de 1652. Les prêtres de la Mission et les Filles de la Charité n’ont fait, après la Fronde, que reprendre leur tâche précédente, ayant pourvu au salut des régions dévastées après chaque envahissement et l’on sait si le sol français fut piétiné par la soldatesque au temps de Richelieu et de Mazarin. Voici comment Vincent, dans une lettre de juillet 1652, raconte la mort d’un de ses missionnaires, M. David. «Il n’y avait, écrit-il, que dix ou quinze jours, qu’il assistait les pauvres malades d’Étampes, où l’armée de messieurs les Princes a séjourné longtemps et a laissé un air corrompu, quoique non contagieux. M. Deschamps, avec lequel il était, m’a mandé qu’il y a fait ce que pourrait faire un homme venu du ciel, à l’égard des confessions, des catéchismes, de l’assistance corporelle, de l’enterrement des morts pourris de longue-main. Il en fit enterrer douze à Étrechy, qui infectaient le village; ensuite de quoi il tomba malade et en est mort. Il me mande qu’il eut quelque appréhension de la justice de Dieu quelque temps avant sa fin et qu’il s’écria: «N’importe, Seigneur, quand bien même vous me damneriez, je ne laisserais point de vous aimer en enfer.» M. de la Fosse a demandé de grand cœur qu’on lui permît d’aller prendre sa place, et notre frère Férot de l’accompagner. Ils partirent hier avec un frère coadjuteur, comme trois victimes qui seront sacrifiées pour le bien du prochain.» Et voici ce qu’en 1640, écrivait le Père Roussel, jésuite, à saint Vincent, parlant de M. de Montevit, prêtre de la Mission, mort au champ d’honneur: «Les deux chapitres de Bar honorèrent son convoi, comme aussi les Pères Augustins; mais ce qui honora le plus son enterrement, ce furent six à sept cents pauvres qui accompagnèrent son corps, chacun un cierge à la main, et qui pleuraient aussi fort que s’ils eussent été au convoi de leur père. Les pauvres lui devaient bien cette reconnaissance: il avait pris leur pauvreté; il était toujours parmi eux et ne respirait point d’autre air que leur puanteur. Il entendait leurs confessions avec tant d’assiduité, et le matin et l’après-dînée, que je n’ai jamais pu gagner sur lui qu’il prît une seule fois le relâche d’une promenade. Nous l’avons fait enterrer auprès du confessionnal où il a pris sa maladie et où il a fait le beau recueil des mérites dont il jouit maintenant dans le ciel. Deux jours avant qu’il mourût, son compagnon tomba malade d’une fièvre continue qui l’a tenu dans le danger de la mort l’espace de huit jours; il se porte bien maintenant. Sa maladie a été l’effet d’un trop grand travail et d’une trop grande assiduité parmi les pauvres. La veille de Noël, il fut vingt-quatre heures sans manger et sans dormir; il ne quitta point le confessionnal que pour dire la messe. Vos messieurs sont souples et très dociles en tout, hormis dans les avis qu’on leur donne de prendre un peu de repos. Ils croient que leurs corps ne sont pas de chair ou que leur vie ne doit durer qu’un an.» Enfin, à la même date, un missionnaire, parlant des pauvres qui foisonnent à Saint-Mihiel, écrit à M. Vincent: «Monsieur, je vous le dis en vérité, il y en a plus de cent qui semblent des squelettes couverts de peau et si affreux que, si Notre-Seigneur ne me fortifiait, je ne les oserais regarder: ils ont la peau comme du marbre basané, et tellement retirée que les dents leur paraissent toutes sèches et découvertes, et les yeux et le visage tout renfrognés. Enfin, c’est la chose la plus épouvantable qui se puisse jamais voir. Ils cherchent de certaines racines aux champs, qu’ils font cuire et les mangent. J’ai bien voulu recommander ces grandes calamités aux prières de notre Compagnie. Il y a plusieurs demoiselles qui périssent de faim; et entre elles il y en a de jeunes, et j’appréhende que le désespoir ne les fasse tomber dans une plus grande misère que la temporelle.»

Quant aux cadavres, il n’était pas toujours aisé de pourvoir à leur sépulture, s’il faut croire Vincent lui-même, qui, ayant un jour réuni les Dames de la Charité, leur demanda d’acheter des pics et houes pour enterrer les morts, «qui est l’une des plus grandes peines des missionnaires, pource qu’il faut gratter la terre avec les mains pour faire les fosses, et porter les morts sur des échelles qu’on a peine à rencontrer.»

J’ai dit qu’il avait restauré les provinces dévastées. Il ne trouva point, en effet, que sa tâche fût remplie pour avoir nourri des affamés et assaini des villes et des villages: il fallait rendre à ces choses et à ces gens la vie perdue, en distribuant des matériaux, des outils, du grain pour ensemencer les champs. Nous savons déjà le danger que couraient les distributeurs; on les suivait à la trace pour ravir leurs trésors. L’humanité est ainsi faite qu’il y a toujours eu des pillards du bien des pauvres. Mais toujours aussi les gens charitables ont trouvé pour les servir de beaux aventuriers, capables, pour bien faire, de jouer au plus fin avec les bandits: ainsi ce Mathieu Regnard, qu’on appelait frère Mathieu, qui, dès 1640, avait fait cinquante-trois voyages en Lorraine, «chargé chaque fois, nous dit M. Coste, de sommes variant entre vingt mille et cinquante mille livres, surveillé par des bandes de pillards qui étaient prévenus de son passage et savaient ce qu’il portait, et toujours il parvint à destination avec son trésor. Sa compagnie était considérée comme une sauvegarde. La comtesse de Montgomery, qui hésitait à faire le voyage de Metz à Verdun, ne se décida qu’après avoir obtenu le frère Mathieu pour compagnon de route. La reine Anne d’Autriche écoutait avec plaisir, de la bouche même du frère, le récit de ses aventures. Il a laissé par écrit une relation, aujourd’hui perdue, de dix-huit dangers auxquels il échappa.» En 1650, Vincent, par le moyen d’émissaires de cette qualité, envoya, en deux mois, pour vingt mille livres de semences de blé, d’orge, de pois, de fèves; l’année suivante, la dépense fut de quarante mille livres.

Michelet, qui éprouvait de la tendresse pour M. Vincent, a pu écrire que, tout compté, il n’avait pourvu qu’à une mince partie de l’immense tâche. «Vincent fut admirable, dit-il, quelque peu qu’il ait fait.» Et une autre fois: «Richelieu mourra à la tâche, Vincent de Paul fera peu de chose.»

Certes, au regard des besoins de ces immenses provinces où tout était perdu, il a peu fait, en quantité. Plus qu’aucun autre cependant, plus que le roi et ses ministres, plus même que nous au XXe siècle, où, pour la restauration des pays libérés, l’État et ses agents ont disposé de ressources sans fin en hommes, en argent, en matériel et matériaux. Oui, plus, car il a fait l’aumône, et toujours avec méthode et prudence, ce qu’on n’a pas vu partout de nos jours; mais il a donné mieux que l’aumône: tout le feu de son cœur charitable. Le secours inestimable, le voilà. Je citerai, pour finir, deux documents, qui fixeront dans nos esprits ce que trouvaient les missionnaires de M. Vincent quand ils arrivaient aux frontières de Champagne, et dans quels sentiments exquis et héroïques, ces pauvres hommes, impatients de rivaliser de sainteté avec celui qui les envoyait là, accomplissaient leur beau devoir.

La première lettre est de 1650 ou du début de 1651. Elle a été envoyée à M. Vincent par un groupe de ses prêtres à leur arrivée, croit-on, dans la région de Reims et de Rethel: «Il n’y a point, écrivent-ils, de langue qui puisse dire, ni d’oreille qui ose entendre ce que nous avons vu dès le premier jour de nos visites: presque toutes les églises profanées, sans épargner ce qu’il y a de plus saint et de plus adorable; les ornements pillés; les prêtres ou tués, ou tourmentés, ou mis en fuite; toutes les maisons démolies; la moisson emportée; la terre sans labour et sans semence; la famine et la mortalité presque universelles; les corps sans sépulture et exposés pour la plupart à servir de curée aux loups; les pauvres qui restent de ce débris, réduits à ramasser par les champs quelques grains de blé ou d’avoine germés à demi pourris, dont ils font du pain, qui est comme de la boue, et si malsain qu’ils en sont presque tous malades. Ils se retirent dans des trous ou des cabanes, où ils sont couchés à plate terre, sans linge, ni habits, sinon quelques méchants lambeaux dont ils se couvrent; leurs visages sont noirs et défigurés et avec cela leur patience est admirable. Il y a des cantons tout déserts, dont les habitants qui ont échappé la mort sont allés au loin chercher leur vie; de sorte qu’il n’y reste plus sinon les malades, les orphelins et les pauvres femmes veuves chargées d’enfants, qui demeurent exposés à la rigueur de la famine, du froid et de toutes sortes d’incommodités et de misères.»

Et voici la seconde, écrite d’un autre lieu, mais dans le même temps, par M. Deschamps, que nous connaissons bien: «Nous avons aujourd’hui accompli à la lettre ce que Jésus-Christ a dit dans l’Évangile, d’aimer et de bien faire à ses ennemis, ayant fait enterrer ceux qui avaient ravi les biens et causé la ruine de nos pauvres habitants et qui les avaient battus et outragés. Je me tiens trop heureux d’avoir eu le bien de vous obéir en une chose qui est particulièrement recommandée dans l’Écriture Sainte. Je dirai pourtant que ces corps qui étaient épars çà et là dans une grande campagne, nous ont donné beaucoup de peine à ramasser, à cause que le dégel, qui est venu sur la fin, nous a un peu incommodés. En quoi nous voyons que Dieu a favorisé cette pieuse entreprise par le grand froid qui l’a accompagnée; car, si c’était à recommencer, à présent que le dégel est venu, il n’y a personne qui voulût s’y engager pour mille écus, et cependant il ne nous a coûté que trois cents livres. Et par ce moyen, ces pauvres corps, qui doivent tous un jour ressusciter, sont maintenant ensevelis dans le sein de leur mère; et toute la province en a une obligation particulière aux personnes charitables qui ont contribué à cette bonne œuvre, outre la couronne que Dieu leur prépare dans le ciel pour récompense de leur vertu.»

Je vais bien fâcher saint Vincent, si du haut du ciel il jette un regard sur la feuille où j’écris, mais je pense qu’un ministre des Réparations de sa taille et de sa trempe nous eût bien servis dans les années qui ont suivi 1918. C’est la mode aujourd’hui de chercher un homme: en voilà un. Celui que nous attendons, nous voudrions bien qu’il eût la tête d’un chef, et sans doute, car il s’agit de nous sauver tous et de nous livrer à d’honnêtes mains, verrions-nous sans déplaisir qu’il eût l’âme d’un saint. Dire que M. Vincent est arrivé sur la terre trois cents ans trop tôt serait manquer à tous ceux que, depuis le XVIIe siècle, son cœur a consolés; cependant quelle bénédiction pour nous, s’il était né dans son petit hameau de Pouy aux environs de 1881 ou de 1876, comme on voudra.

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