CHAPITRE VIII - C’EST ASSEZ...
Les méchants qui soufflent méthodiquement la haine au cœur des pauvres gens leur disent qu’ils n’ont que faire de la charité, et que le jour où règnera la justice, on n’aura plus jamais besoin de la bonté d’autrui. Souhaitons qu’une heure vienne, en effet, où il n’y aura plus de pauvres sur la terre. Cependant on y verra toujours des malheureux. Il y a la charité qui fait l’aumône, qui donne à boire et à manger. Celle-là nourrit les corps, les abrite, les réchauffe, et, quand ils sont blessés ou malades, elle les panse ou veille sur eux. Elle est sainte et nécessaire, cette pourvoyeuse des biens matériels; car ces biens-là sont les plus pressants dans beaucoup de cas: il faut d’abord manger. Mais ce ne sont jamais, même pour les derniers ici-bas, les plus importants. Le principal, c’est que nous donnions à tout homme les consolations et l’amitié qu’il attend. Et c’est ce que nous ne faisons pas souvent. Nous oublions, dans nos rapports avec ceux que le malheur a touchés, que leur âme est sensible, beaucoup plus encore que la nôtre, les morsures de la souffrance ne l’ayant pas endurcie, mais mise à vif; nous oublions qu’ils ont sans cesse les yeux sur ceux qui se penchent vers eux, comme les enfants regardent leurs parents, pour les juger; et qu’aucune de nos fautes ne leur échappe. Ils savent bien reconnaître si nous les servons poliment ou de mauvais gré. Ce qu’ils attendent de nous, ils disent que c’est un peu de justice et c’est vrai, sans doute; mais la justice qu’on doit à ceux qui souffrent, à ceux qui pleurent, porte un plus beau nom: c’est la bonté, bonté dans les paroles, les gestes, les moindres attentions: tout est important. Vincent, qui le savait, fut d’une exquise politesse toute sa vie. Et son histoire est belle, moins pour les sommes fabuleuses qu’il a fait passer, de son vivant et depuis sa mort, des mains des riches en celles des pauvres, que pour la leçon de charité qu’il a donnée, dans la simplicité de son cœur, aux hommes de bonne volonté.
Dans ce livre, j’ai nécessairement omis quelques-unes des œuvres nées de son extraordinaire activité. Je n’ai pas voulu faire un répertoire, mais qu’on apprît à aimer, pour les imiter, les vertus d’un grand saint. Je n’ai parlé ici, ni de cette puissante Charité d’hommes, où il avait, autour de M. de Renty et du commandeur de Sillery, assemblé et mis au service des pauvres et des malades une quantité de seigneurs et de notables de Paris, donnant d’avance un programme et une méthode aux Conférences qu’Ozanam, au XIXe siècle, devait fonder sous son patronage; ni de son rôle dans la fondation, à la Salpêtrière, de l’Hôpital Général, où furent recueillis d’un seul coup les milliers de mendiants qui traînaient dans Paris; ni de tout ce qu’il a fait pour les aliénés, les incurables, les prisonniers; j’aurais pu, parlant des services qu’il a rendus au royaume, faire mieux que de nommer incidemment ce Jean le Vacher, prêtre de la Mission, pourvu, sur l’initiative de saint Vincent de Paul, des fonctions de vicaire apostolique et consul de France, d’abord à Tunis, puis à Alger, où il devait mourir en martyr, le 26 juillet 1683, lié à la bouche d’un canon par l’ordre du bey, Mezzo Morio. L’histoire complète, détaillée, véritable, de tout ce qu’a fait leur Père, c’est aux Lazaristes à nous la donner. Ils la préparent. M. Coste, qui en a réuni et publié tous les matériaux, l’écrit lentement, avec le souci de ne rien omettre, de ne rien dire non plus que de certain. Il serait téméraire à tout autre de poursuivre une pareille tâche. Je ne pouvais ici qu’esquisser, avec mes pinceaux, une image du saint, qui ne le trahît pas trop. J’ai fait de mon mieux et serai payé de mon effort si quelques-uns, ayant lu ces pages, se prennent à vraiment aimer leur prochain, comme Vincent, d’un cœur sincère.
Ils le feront, s’ils veulent bien regarder avec moi jusqu’au fond de l’âme de cet homme exceptionnel. Ils verront là que la charité est fille de la sainteté. Il ne s’agit pas d’un penchant plus ou moins vif pour les êtres qu’on voit souffrir autour de soi, et la charité n’a rien à voir avec la sensiblerie. Il s’agit de s’immoler soi-même, pour donner aux autres ce qu’on possède, pour verser sur eux la chaleur de son âme. Il y a des degrés peut-être dans cette charité-là. Souhaitons-le, car elle serait interdite à trop d’entre nous! Mais de la voir en Vincent dans sa splendeur nous donnera d’elle une idée si haute, si pure, que les plus endurcis en seront éblouis et voudront peut-être posséder en leur cœur une étincelle de ce grand feu.
Ce qui gâte la plupart de nos actes, même généreux, c’est qu’il s’y mêle un péché, le grand péché des hommes: l’égoïsme. Nous ne sommes jamais entièrement nets de ce travers. Derrière nos gestes les plus obligeants, les pauvres gens, qui voient clair, l’aperçoivent et ils en souffrent. Ils ont d’ailleurs vu, comme nous tous, des requins, un masque charitable sur le nez, faire leurs affaires et recueillir, aux dépens des malheureux, de l’or et des honneurs. Bref, la vraie charité serait trop belle, et quiconque a un peu vécu n’y croit plus beaucoup. C’est dommage, car si les humains qu’elle réchauffe la pouvaient accepter d’un cœur frais, elle ramènerait l’harmonie sur la terre et le bonheur.
Saint Vincent a été à la source du mal. Il avait vu tout petit la misère des hommes: il ne l’a secourue souverainement qu’après avoir purgé son âme du péché qui dessèche les nôtres. En se donnant à Dieu totalement, en se renonçant soi-même, jusqu’à ne vouloir être rien, ne rien posséder, ne rien désirer, il s’est affranchi de ce qui nous enchaîne tous, s’est lavé de ce qui nous ternit; alors, se tournant vers les pauvres, il a pu leur offrir le trésor inestimable d’un amour sans mélange.
La charité de Vincent, c’est cela, pas autre chose. Un saint, c’est un être qui se donne, qui coupe sans pitié ses racines avec la terre et, tourné vers Dieu, se met si totalement à son service, qu’il n’est plus, dans les mains du Maître, qu’un esclave sans volonté. Saint Vincent de Paul a été cet esclave, commis par le Seigneur au soin des pauvres villageois, des malades et de tous les miséreux. Il est allé vers eux, leur apportant non point son amour, mais celui de Dieu même, dont il n’a été que le serviteur--un serviteur, il est vrai, plein de tendresse et de génie.
Il n’est pas certain, pas même probable, que Bérulle ait lui-même orienté Vincent vers cette voie splendide; il est sûr que, l’y trouvant engagé, il a soutenu et pressé ses pas. Je n’oserais m’aventurer dans les régions sacrées où le fondateur de l’Oratoire a ainsi conduit son précieux disciple. La prudence et le respect nous commandent ici de regarder et de faire silence. Regardons bien, en retenant notre souffle.
La doctrine de Bérulle, c’est qu’il faut adorer Dieu, se livrer à lui, se brûler à son feu; la vertu suprême d’un prêtre, la vertu nécessaire et suffisante, c’est donc la piété. Vincent a été un ange de piété. J’ai dit assez de mal d’Abelly pour devoir à ce digne évêque une petite compensation. Voici une page de lui, qui est d’une parfaite beauté. Il n’aurait pu l’écrire, si lui-même n’avait subi le charme et suivi les leçons de Bérulle et de Vincent. «Un des plus anciens de la Compagnie, écrit-il, a observé que la dévotion de M. Vincent était toute singulière en la célébration de la messe, et qu’elle paraissait particulièrement lorsqu’il récitait le saint Évangile. D’autres ont remarqué que, lorsqu’il rencontrait quelques paroles que Notre-Seigneur avait proférées, il les prononçait d’un ton de voix plus tendre et plus affectueux, ce qui donnait de la dévotion aux assistants qui l’écoutaient. On a diverses fois entendu des personnes, qui, ne le connaissant point, avaient assisté à sa messe, dire entre elles comme par admiration: «Mon Dieu, que voilà un prêtre qui dit bien la messe! Il faut que ce soit un saint homme.» D’autres ont dit qu’il leur semblait voir un ange à l’autel. Quelques-uns ont encore observé que lorsqu’il lisait au saint Évangile quelques passages où Notre-Seigneur avait dit: Amen, amen dico vobis, c’est-à-dire: En vérité, en vérité, je vous le dis, il se rendait très attentif aux paroles qui suivaient, comme étonné de cette double affirmation que le Dieu même de vérité employait; et reconnaissant qu’il y avait du mystère, et que la chose était de grande importance, il témoignait par un ton de voix encore plus affectif et dévot la prompte soumission de son cœur. Il semblait sucer le sens des passages de l’Écriture comme un enfant le lait de sa mère, et en tirant la moelle et la substance pour en sustenter et nourrir son âme; ce qui faisait qu’en toutes ses actions et paroles il paraissait tout rempli de l’esprit de Jésus-Christ. Quand il se tournait vers le peuple, c’était avec un visage fort modeste et serein; et par le geste qu’il faisait, ouvrant les mains et étendant ses bras, il donnait à connaître la dilatation de son cœur, et le grand désir qu’il avait que Jésus-Christ fût en chacun de ceux qui étaient présents.»
Mais il ne suffit pas d’aimer Dieu: la piété n’est qu’une étape vers la sainteté.
Il faut se donner tout entier au maître: voilà le difficile. Saint Vincent l’a fait tous les jours de sa vie, à toutes les minutes de chaque journée. Car il s’agit de renouveler l’oblation sans cesse; d’arracher tout le temps les racines, qui cherchent la terre et s’y complaisent. Les saints sont des sortes de géants. Beaucoup d’autres voient, dans de fugitifs instants de ferveur exceptionnelle, où conduit la voie brûlante et par où l’on s’y engage. Ils y font quelques pas, tombent, recommencent, et puis renoncent. La sainteté, dans l’ordre de l’intelligence, c’est une idée fixe: il ne faut penser qu’à elle; dans celui du sentiment, c’est une passion: il faut qu’on ait un brasier dans le cœur; dans celui de la volonté, elle requiert cette longue patience, qui laisse à ce point stupéfaits les hommes frivoles, qu’ils l’ont appelée du génie.
Cet effort terrible, il n’est pas une ligne de l’œuvre écrite ou parlée de Vincent où il ne transparaisse. Sa correspondance avec Jeanne de Chantal, avec Louise de Marillac, avec tous ceux, toutes celles dont il a dirigé les âmes; ses entretiens, ses conférences, ses notes, ses instructions, ses règlements: il a tout rempli de Dieu, de Dieu seul, du Dieu à qui tout son être appartenait. «La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais!» écrivait-il, comme Bérulle, à la première ligne de ses moindres billets. Et j’ouvre vraiment au hasard le recueil de sa correspondance, pour y trouver une lettre à Jacques Perdu, où, après sa salutation habituelle, joli appel à la grâce du Seigneur, il écrit: «Béni soit Dieu des difficultés qu’il a agréable que vous rencontriez! Il faut bien, en cette occasion, honorer celles que son Fils a eues sur la terre. O Monsieur, qu’elles étaient bien plus grandes, puisque, pour l’aversion qu’on avait de lui et de sa doctrine, l’on lui interdit l’entrée de toute province, et il lui en coûta la vie!» Il ne s’entretenait que de Dieu quand il parlait à autrui; et s’il était seul, il ne cessait de parler avec Dieu. Chaque matin il faisait une heure d’oraison avant la messe; il poursuivait son action de grâces pendant une ou deux messes, que parfois il servait lui-même. Dans la journée, il trouvait, si occupé qu’il fût, le temps de venir plusieurs fois auprès du tabernacle. Et s’il sortait de Saint-Lazare ou y rentrait, il ne manquait pas, comme il disait, d’aller saluer le Maître de la maison. Il recommandait à tous ceux qu’il dirigeait de faire fidèlement oraison: «Oh! disait-il, que l’âme fera de grands fruits en peu de temps, si elle est soigneuse de se rafraîchir par ce sacré arrosement! On la verra croître tous les jours de vertus en vertus, ainsi que le jardinier voit profiter ses plantes de quelques degrés à mesure qu’il les arrose; on verra cette âme s’avancer comme une belle aurore qui se lève le matin et va toujours croissant jusqu’au midi...» On pourrait, à l’entendre, imaginer qu’il avait des facilités particulières pour tendre ainsi constamment son être vers le Créateur. Que nenni! nous dirait-il. Il était homme comme chacun de nous, avec des tentations. Il se contraignait à faire constamment des retraites pour retremper et vivifier sa foi. Les saints sont des héros, et celui-là plus que d’autres, parce qu’il ne s’est point terré dans une caverne: il respirait comme nous tous l’odeur, mauvaise mais enivrante, du péché des hommes.
De tels êtres goûtent, il est vrai, certaines compensations souveraines. Il n’est pas une de ses lettres à Louise de Marillac où il ne lui recommande la gaîté. Arrivées à un certain degré de perfection, c’est-à-dire de détachement, les âmes sont déliées de toutes nos affections habituelles, mais aussi de nos soucis... La sérénité, l’ingénuité, habitent alors en elles, et c’est sans doute infiniment reposant. A l’école de Vincent, elles connaissaient une autre délectation, encore bien plus haute: il les vouait à la charité; ces cœurs libérés, purs de tout alliage, il leur apprenait à se tourner vers le prochain. Lui-même leur donnait l’exemple. Il avait offert à Dieu tout son être, tous ses désirs, toute sa sagesse humaine, et ses passions, et son âme entière avec son corps. Alors les malades et les pauvres, quand il se penchait sur eux, sentaient qu’en celui-là au moins, qui n’avait rien gardé pour lui, ils pouvaient s’abandonner dans leur misère.
Tout cela s’accordait avec la pleine possession de magnifiques facultés, dont il a joué avec une maîtrise qu’on ne prend pas une fois en défaut dans une vie pourtant longue et chargée. Et puis le sort le gâtait. Nous avons dit et montré qu’il attendait, avant de s’engager dans une entreprise, le bon plaisir de Dieu. On serait tenté de penser qu’il n’y avait point de mérite, étant de ces hommes heureux qui ne courent pas après la fortune, accoutumés qu’ils sont de la trouver sur leur chemin à point nommé.
Un personnage aussi heureux fait envie; mais il pourrait scandaliser. C’était un homme de Dieu, avec un tempérament d’homme d’État et d’homme d’affaires. Et beaucoup de saints sont moins compliqués, qui ont tout laissé pour Dieu seul. Lui, ses deux pieds sur la terre, a manié d’un bras solide la pâte humaine: ce n’est pas un péché. En même temps il priait, et moins facilement que d’autres dans leurs cellules. Il priait pourtant comme un ange; et la seule question que pourraient poser des méchants devant cet homme habile agenouillé serait celle de sa sincérité. La seule, car on voit des dévots brasser des affaires douteuses et se croire, de bonne foi, dans la familiarité de Dieu; mais ils ont l’intelligence petite: il y a des sincérités imbéciles. Avec son regard haut et clair, Vincent ne pouvait pas se méprendre sur ses titres à l’amitié du Seigneur: du moment qu’il priait comme nous savons qu’il faisait, nous ne les discuterons pas. Et ce serait encore une impiété que de dire: il a été un saint, quoiqu’il eût du génie; car de son génie il s’est servi comme d’un robuste instrument pour des fins toujours pures.
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Comment sa carcasse humaine a-t-elle résisté jusqu’à quatre-vingts ans? Mais parce qu’il était grand, solide, avec une hygiène excellente, l’hygiène des saints. On a tort de croire que les saints sont des gens excessifs; ce sont des gens parfaits, ce qui n’est pas du tout la même chose. Ils font de l’athlétisme spirituel, et ce sont aussi physiquement des sortes d’athlètes, qui se portent bien et vivent longtemps, supportant sans dommage des traitements durs, qui nous jetteraient à terre. Très réglé, très sobre, méthodiquement entraîné aux plus sévères disciplines, on est stupéfait de ce que celui-là pouvait encore demander, dans ses dernières années, à sa vieille machine. Debout à quatre heures chaque matin, il ne se couchait que son travail terminé. Il haranguait ses prêtres, ses Filles, ou d’autres, tous les jours, et souvent plusieurs fois, se donnant totalement dans ses moindres discours. Il courait partout, allant, venant, voyant tout le monde, luttant, peinant. Il est constamment question, dans ses lettres, d’une certaine fièvre qui le prenait régulièrement et qu’il appelait sa fiévrotte: il n’y prenait pas garde. Il dut, comme tous ceux de son temps, subir quantité de purgations et de saignées, et fit à Forges plusieurs saisons. On le forçait à se soigner, à se bien alimenter. Il buvait du vin, mais, comme il disait, «bien trempé d’eau». On raconte que les médecins lui avaient prescrit de priser. Au procès de canonisation, l’avocat du diable aurait fait valoir que c’était là une petite passion et que les saints n’en ont aucune; l’affaire eût mal tourné si l’autre partie n’eût aussitôt brandi une ordonnance médicale qu’heureusement elle avait mise en son dossier. Gardez vos ordonnances! ajoute-t-on; et c’est un judicieux conseil. Mais Vincent n’a jamais prisé; les médecins ne le lui ont jamais commandé; et les plaideurs, à son procès en cour de Rome, se sont occupés de tout autre chose que de tabac. Toutes ces petites légendes sont bien jolies. Elles ont malheureusement la vie un peu dure. Le pauvre homme eut d’ailleurs toutes sortes d’indispositions et d’accidents: fluxions aux yeux, jambes enflées, insomnies; un coup de pied de cheval en 1631; une chute de cheval deux ans plus tard; et bien pis en 1649: il fut cette fois pris sous sa monture, qui avait chu dans la rivière, près de Durtal. Un de ses prêtres, qui était du voyage, ayant réussi à le tirer de là, il enfourcha sa bête, tout trempé, et alla se sécher dans une petite chaumière. Car il a beaucoup cheminé à dos de cheval, notre grand saint. C’était un luxe, qu’il n’accordait pas volontiers à ses missionnaires. Il fallait bien, pour lui, qu’il allât vite. Le jeune Despreaux, rôdant par les rues, l’a bien rencontré quelque jour dans un mauvais carrefour et c’est de ce grand bonhomme de prêtre, parmi d’autres, qu’il a peut-être parlé dans ses Embarras de Paris. A la fin, Vincent roulait carrosse. C’était quelquefois celui de la duchesse d’Aiguillon, plus souvent une voiture assez boiteuse, qui, un jour, se cassa en deux. «Je vous écris au retour d’une incommodité que j’ai eue de la chute d’un carrosse, la tête la première, de laquelle, par la grâce de Dieu, je me porte mieux». C’était au commencement de 1658. Il dut garder la chambre quinze jours.
Les deux années qui suivirent, les dernières de sa vie, furent peut-être les plus fécondes de sa carrière. Il en fit tant qu’il se tua. Depuis bien des mois déjà, ses pauvres jambes refusaient de se prêter aux génuflexions de la messe. On dut le contraindre à la fin à demeurer assis pour lire son bréviaire, puis à garder la chambre tout à fait. Sa lucidité, son activité restaient entières; et ses plus belles conférences, ses plus éloquents entretiens, sont de 1659. Lors d’une première alerte, le 9 janvier de cette année-là, il avait écrit au père de Gondi, l’ancien général des galères, lui faisant ses adieux et lui demandant pardon. Il faisait le même jour, ce qui étonne davantage, une démarche semblable auprès du peu intéressant cardinal de Retz. Toute l’année 1660, il est accablé d’épreuves, ne quittant point la chambre, perdant M. Portail, puis Louise de Marillac.
«Le 26 septembre, écrit l’un de ses prêtres, M. Vincent s’étant fait lever et habiller, quoique déjà un peu assoupi, se fit porter à la messe, où son assoupissement s’augmenta, en sorte qu’en le rapportant, le médecin le jugea en danger. On lui donna quelque purgation douce, et l’après-midi le mal s’augmenta, en sorte qu’à six heures et demie M. Dehorgny lui administra l’extrême-onction, présents MM. de Beaumont, Bajoue, Maillard, Gicquel et autres.»
Alors commença l’agonie. Il était dans un fauteuil, entouré de beaucoup de monde. Ces prêtres, ces frères, le voyant mourir, s’agitaient un peu. L’un d’eux, on pense que c’est M. Gicquel, a noté tous les mots, tous les gestes, de ces heures douloureuses.
Comme ses missionnaires lui demandaient sa bénédiction, il répondit: «Ce n’est pas moi»... Et, nous explique le narrateur, «voulant parler et dire qu’il était indigne, l’assoupissement le reprend, et il demeure en cet état, assis, la tête appuyée sur une serviette, soutenue par un de nos frères, Prévost, Survire ou Ducournau, toute la nuit, parce que la tête lui tombait sur le devant pendant l’assoupissement...
«De quart en quart d’heure, et quelquefois de Miserere en Miserere, M. Gicquel ou M. Berthe lui disent: Mater gratiæ, mater misericordiæ. Il le répète...
«Vers les onze heures, une sueur le met tout en eau; et incontinent après son pouls se retire; et cette sueur change et devient froide. L’on fait les recommandations de l’âme. Gicquel lui crie: «Jésus»; et il répète: «Jésus». Deus in adjutorium, etc., et il répète tout bas: Deus in adjutorium.
«On lui présente quelque jus d’orange, et il serre les dents.
«Monsieur Dehorgny lui dit: Propitius esto; et il répète: Propitius esto.
«A une heure et demie, une seconde fois on lui demande la bénédiction pour sa famille, et il répond: «Dieu la bénisse»...
«Monsieur Dehorgny lui demande pour les conférences et messieurs les ecclésiastiques qui y assistent; et il répond: «Oui».
--Pour les dames de la charité.
--Oui.
--Pour les enfants trouvés.
--Oui.
--Pour les pauvres du nom de Jésus.
--Oui.
--Pour tous les bienfaiteurs et amis.
--Oui.
«A deux heures, une deuxième sueur; il paraît vermeil et tout lumineux, et puis devient blanc comme la neige.
«Monsieur Gicquel lui dit trop souvent: Deus in adjutorium; et se réveillant, il dit: «C’est assez!»
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Grand saint Vincent, les faibles hommes n’ont pas su vous laisser mourir en paix. Il a fallu que, même à cette minute sacrée, vous fissiez acte d’autorité. Ils avaient oublié, vous voyant assoupi, qui vous étiez. Vous les avez rappelés d’un mot à la sagesse, et vous avez pu vous reposer doucement en Dieu, tandis que, penauds et attendris, ils priaient et pleuraient tout bas.
Sans doute occupâtes-vous vos dernières minutes sur la terre à demander pardon à Dieu pour cette impatience. Elle était dans votre caractère, et c’est pour cela que nous vous aimons tant. Vous avez été un grand saint, mais aussi un homme gonflé de passions comme nous.
Nous vous prions de tout notre cœur au ciel, où vous jouissez de la paix des élus, mais il faut nous permettre de vous regarder aussi avec une grande piété humaine dans cette petite chambre de Saint-Lazare, où vous avez souffert votre nuit d’agonie et où l’on nous dit que vous avez rendu l’âme un peu avant cinq heures, «dans votre chaise, tout habillé, proche le feu».
TABLE
I.--Débuts incertains 5 II.--La charnière 39 III.--La fortune complice 57 IV.--De l’utilité d’être éloquent 81 V.--Les barbichets 123 VI.--Les servantes des pauvres 225 VII.--Un grand ministre des régions libérées 290 VIII.--C’est assez... 332
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 4 NOVEMBRE 1927 PAR