Scène XII.
M. DE LEURMONT, M. DE St. IVAL pere, M. DE St. IVAL.
M. DE LEURMONT.
Tenez, assoyons-nous ici ; ma fille n’est pas chez elle, & personne ne nous entendra.
M. DE St. IVAL pere.
Je le veux bien.
M. DE LEURMONT.
Qu’est-ce qui peut donc vous occuper aujourd’hui, Monsieur de St. Ival ? Je vous trouve l’air bien sérieux.
M. DE St. IVAL pere.
Mon ami, on est quelquefois bien à plaindre d’avoir des enfans !
M. DE LEURMONT.
Pourquoi donc ? Je ne trouve pas cela, moi, & je serois très-fâché de n’avoir pas ma fille. À nos âges qui aimera-t-on, si l’on n’a pas d’enfans ?
M. DE St. IVAL pere.
Vous avez raison ; mais si tout ce qu’on m’a dit qui s’étoit passé ici, cette nuit, étoit vrai.
M. DE LEURMONT.
Comment ici ?
M. DE St. IVAL pere.
Oui. Vous n’en savez rien ?
M. DE LEURMONT.
Non.
M. DE St. IVAL pere.
C’est sûrement un conte, & mon fils n’est pas capable…
M. DE LEURMONT.
Comment, pas capable ?
M. DE St. IVAL pere.
De ce dont on l’accuse. Non, cela ne sauroit être.
M. DE LEURMONT.
Dites donc ce que c’est ?
M. DE St. IVAL pere.
On m’a dit que c’étoit ici.
M. DE LEURMONT.
Eh bien, quoi ?
M. DE St. IVAL pere.
Je vous dis, vous vous moqueriez de moi.
M. DE LEURMONT.
Pourquoi cela ?
M. DE St. IVAL pere.
Si je croyois ce qu’on m’a dit. Sûrement…
M. DE LEURMONT.
Mais, que vous a-t-on dit ?
M. DE St. IVAL pere.
Que c’est chez vous.
M. DE LEURMONT.
Chez moi ?
M. DE St. IVAL pere.
Oui, dans votre jardin.
M. DE LEURMONT.
Eh bien, qu’a-t-on fait ?
M. DE St. IVAL pere.
Qu’on a enterré le mort.
M. DE LEURMONT.
Un mort dans mon jardin ! Cela ne se peut pas.
M. DE St. IVAL pere.
Il y a pourtant un témoin.
M. DE LEURMONT.
Quel est-il ?
M. DE St. IVAL pere.
Un paysan, qui prétend avoir tout vu.
M. DE LEURMONT.
Mais quoi donc ?
M. DE St. IVAL pere.
C’est un Abbé.
M. DE LEURMONT.
Un Abbé !
M. DE St. IVAL pere.
Oui, qu’il dit que mon fils & son laquais ont enterré dans votre bois, après l’avoir tué.
M. DE St. IVAL, à part.
Ah ! je respire.
M. DE LEURMONT.
Un Abbé !
M. DE St. IVAL pere.
Eh bien, vous ne répondez pas ? Vous m’alarmez !
M. DE LEURMONT.
Attendez, attendez.
M. DE St. IVAL pere.
Comment ?
M. DE LEURMONT.
C’est que je pense que cet Abbé qui changeoit de place tantôt…
M. DE St. IVAL pere.
Que dites-vous donc ?
M. DE LEURMONT.
Croyez-vous aux esprits, vous ?
M. DE St. IVAL pere.
Non, assurément.
M. DE LEURMONT.
Eh bien, je suis certain que tout ce qu’on vous a dit n’est pas vrai.
M. DE St. IVAL pere.
Cependant, c’est le Commandant de la Maréchaussée, qui est de mes amis, qui m’a conseillé de faire sauver mon fils : vous voyez bien qu’il croit l’affaire sérieuse.
M. DE LEURMONT.
Et est-il sauvé ?
M. DE St. IVAL pere.
Je ne sais pas seulement s’il se doute de tout ceci.
M. DE LEURMONT.
Tant mieux, s’il n’est pas sauvé.
M. DE St. IVAL pere.
Comment, tant mieux ?
M. DE LEURMONT.
Oui, parce que ce seroit s’avouer coupable.
M. DE St. IVAL pere.
Et si on le croit ?
M. DE LEURMONT.
Je vous dis qu’il ne peut pas l’être. Tenez, j’ai toujours été une maniere d’esprit fort, moi, & je ne crois les choses que quand je les vois.
M. DE St. IVAL pere.
Mais supposons que l’on trouve cet Abbé chez vous.
M. DE LEURMONT.
Mort ?
M. DE St. IVAL pere.
Oui mort, & enterré ?
M. DE LEURMONT.
Je n’en crois rien.
M. DE St. IVAL pere.
Eh bien, pour lors, donnerez-vous toujours votre fille à mon fils ?
M. DE St. IVAL, à part.
Àmoi !
M. DE LEURMONT.
Mais…
M. DE St. IVAL pere.
Vous voyez bien, quand la chose vous touche de près, que vous n’êtes plus si ferme.
M. DE LEURMONT.
Qu’appelez-vous, Monsieur, que je ne suis plus si ferme ?
M. DE St. IVAL pere.
Ne vous fâchez pas, & cherchons ensemble l’endroit où ce paysan a dit qu’ils ont mis cet Abbé.
M. DE LEURMONT.
Monsieur, l’on ne trouvera ici d’autre Abbé, que mon Abbé de Plâtre que voilà, & que j’aime beaucoup.
M. DE St. IVAL pere.
Comment votre Abbé de Plâtre ?
M. DE LEURMONT.
Oui, vraiment. Voyez comme il est bien fait !
M. DE St. IVAL pere, approchant.
Mais, il remue, votre Abbé !
M. DE LEURMONT.
Il remue ?
M. DE St. IVAL pere.
Oui, il vient de tourner la tête.
M. DE LEURMONT.
Je n’avois donc pas tort tantôt.
M. DE St. IVAL pere.
Eh ! c’est mon fils !
M. DE LEURMONT.
Votre fils ?
M. DE St. IVAL.
Oui, mon pere, oui Monsieur ; je vous demande pardon à tous deux.
M. DE St. IVAL pere.
Quelle est cette folie ? Qu’as-tu donc fait ?
M. DE St. IVAL.
Vous avez bien raison ; c’en est une, & dont je ne suis que trop puni !
M. DE St. IVAL pere.
Comment ?
M. DE St. IVAL.
Je vous ai causé des alarmes, & je n’ai pas réussi dans mon projet.
M. DE LEURMONT.
Vous n’avez donc pas assassiné cet Abbé ?
M. DE St. IVAL.
Moi, Monsieur ; quelle horreur ! mais je n’en mourrai pas moins de douleur ! Je suis haï, méprisé…
M. DE LEURMONT.
Haï, méprisé ! Je te réponds bien que non, & je ferai bien voir à ton pere que je suis ferme : je lui avois promis de te donner Agathe en mariage, & je te la donnerai.
M. DE St. IVAL.
Eh ! Monsieur, que me serviront vos bontés, si j’ai le malheur de lui déplaire, si elle ne peut pas m’aimer ?