07
J’ai dîné hier soir avec M Berthe Myrane, mais à dix heures j’étais chez moi, seul, après l’avoir laissée devant sa porte.
J’avais tout préparé pour la recevoir.
J’avais vaporisé de chypre mon cabinet de toilette et ma chambre, fourbi les flacons d’odeurs et les boîtes à poudre, mis des roses pareilles à celle que j’avais vue chez elle, dans tous mes vases.
J’avais même peur d’avoir trop bien rangé mon appartement. Il faut laisser un peu de désordre dans les pièces où l’on attend une femme pour lui laisser croire qu’on ne comptait pas sur elle, que c’est toujours ainsi, qu’il y a toujours des parfums autour du lit et des fleurs sur les meubles.
Des préparatifs trop visibles sont insultants. Les coussins arrondis du fauteuil, au coin du feu, et l’oreiller trop gonflé semblent dire : « Voyez, tout cela est pour vous… Nous étions sûrs que vous ne pourriez pas résister et que vous viendriez… »
Elle n’est pas venue.
J’en suis flatté au fond ; j’aime une femme sérieuse qui ne tombe pas, dès le premier soir, dans les bras d’un homme qui a réglé l’addition de son dîner.
Elle est charmante. Elle n’est qu’élégance et délicatesses naturelles.
Il faut avoir vu manger une femme pour la connaître. Jusqu’à présent, je n’ai pas été gâté, et lorsque je songe à mes anciennes amies je ne puis penser qu’à des tables mal servies, à des nourritures vulgaires.
Chacune d’elles m’imposa pendant quelque temps ses goûts et ses manies culinaires.
Si j’évoque Jeanne, j’aperçois à peine une petite blonde pâlote aux yeux cernés de lilas, mais je sens l’odeur des pommes frites et des innombrables lapins que nous partageâmes.
Elle n’aimait que cela : la gibelotte et les frites !
Elle en demandait partout, au restaurant de cochers et de maçons où elle me retrouvait, sous les tonnelles des guinguettes de banlieue où je la conduisais le dimanche, dans le vacarme des pianola et des phonographes, tandis que les cyclistes et les automobiles laissaient autour du kiosque flétri où nous étions un nuage de poussière.
Marcelle ne me représente plus une brune élancée aux yeux andalous, aux cheveux presque bleus ; c’est un rosbif ! Elle n’était pas très distinguée et, lorsqu’elle commandait le menu, elle disait toujours au garçon :
— Et, vous savez, du saignant !
J’ai horreur du lapin domestique et des viandes crues, mais, pour me mettre à l’unisson de mes amours de passage, j’ai tour à tour mangé de la gibelotte et du saignant.
Quand je les quittais, ce n’est pas mon cœur, c’est mon estomac qui n’en pouvait plus.
M Berthe Myrane chérit seulement les entremets, les desserts et les fruits arrosés de kirsch ou de champagne avec beaucoup de sucre.
Quel goût délicieux !
J’ai toujours rêvé de me nourrir exclusivement de choses légères et parfumées.
Mais je ne veux pas tomber dans le travers habituel aux hommes épris d’une femme et célébrer ses charmes divinement meurtris et las.
Je l’aime, je suis prêt à l’épouser, et je n’ai jamais aimé qu’elle.
Les frites sentaient la graisse, les lapins sautés me levaient le cœur, mais j’adore les pêches Melba…
Un coup de sonnette a interrompu mes réflexions et ma toilette et j’ai été prendre un pneumatique glissé sous ma porte, une brosse dans ma bouche barbouillée de dentifrice.
M. Bottier-Damars me prie de venir le voir ce matin à propos d’une affaire urgente et sérieuse. Comme c’est jeudi, il me donne rendez-vous à neuf heures dans un café du boulevard des Italiens.
Quel croquant ! Il ne comprendra jamais que le vrai boulevard, l’unique, commence à la Madeleine et finit à l’Opéra. Le reste est un tour de ville, un mail, une esplanade de préfecture.
Je m’apprête à la hâte, en me souvenant que Banville prétendait qu’un homme peut passer une heure à ses ablutions, mais qu’il doit s’habiller correctement en cinq minutes et savoir nouer sa cravate de façon impeccable pendant les quatre secondes qu’il faut à un amant surpris pour sauter d’un balcon dans un jardin…
· · ·
J’ai trouvé M. Bottier-Damars bouleversé. Il avait un teint d’insomnie et de fièvre, et il m’a serré vigoureusement la main en affirmant que j’étais son seul ami.
J’ai été vite au courant de l’affaire urgente et sérieuse.
Il a une liaison ! Il veut rompre, mais la jeune femme a dû réclamer de l’argent. M. Bottier-Damars est un séducteur ! Je n’en reviens pas. C’est moi qui suis chargé de la rupture et il me glisse quinze billets de mille francs avec l’adresse de la personne : M Manon de Blueuse, rue Labruyère.
J’ai souri. J’accepte la commission difficile, mais je pense qu’il a été empilé comme dirait Aristide, et lorsque je suis seul, à tout hasard, je mets dix mille francs dans mon portefeuille et cinq mille dans la poche de mon gilet. Tout s’arrangera. M de Blueuse ne doit pas être bien terrible.
Rue Labruyère ! Quelle histoire !
M. Bottier-Damars reviendra ici vers quatre heures. J’ai le temps et j’achève tranquillement ma tartine et mon chocolat.
Manon de Blueuse ne doit pas se lever très matin ; il suffit sans doute que je me présente vers midi. À cette heure, j’aurais l’air d’un fournisseur, et je décide d’aller rôder dans le quartier, autour de l’Hôtel des ventes ; je voudrais trouver une bague pour M Myrane qui adore les bijoux anciens.
· · ·
Le boulevard Montmartre est charmant, le matin,
Il sent l’amer-citron et le rognon brochette…
Je ne sais plus de quel auteur sont ces vers, ni si je les cite sans les estropier, mais ils me plaisent aujourd’hui plus que tous les grands poèmes lyriques.
Je choisis un cigare très sec, je l’allume en me donnant un coup d’œil satisfait dans la glace, et je prends la rue Drouot.
Il faudra que je me décide à porter, à présent que je peux me présenter décemment, mes articles sur la Véritable Élégance au Figaro dont la plume d’or écussonne le balcon.
Il y a justement un chapitre sur les cigares qui n’est pas le plus mal venu, et j’ai mis, au-dessous du titre, cette phrase de Roger de Beauvoir, en épigraphe : « Le cigare fut le cachet définitif à quoi se reconnaissaient les hommes élégants ; c’était à la fois le suprême bon ton et la suprême insolence… »
Le tuteur bedonnant qui arrivait des départements surprenait son neveu, Achille ou Gustave, dans sa chambre de la rue de la Harpe, les pieds sur la cheminée, en train de griller un flor-finos, tandis que Paméla, dans le cabinet de toilette, chantait en se frisant :
J’ai un pied qui r’mue,
Et l’autre qui ne va guère ;
J’ai un pied qui r’mue,
Et l’autre qui ne va plus.
Louis-Philippe ne fumait pas, et lorsqu’il avait assaisonné ses fraises au sucre, il connaissait la joie saine et fade des digestions que n’embrume ni ne parfume le tabac.
C’était le temps où l’on arrosait un jeune poulet d’un vieux bordeaux, et l’on allumait ensuite un cigare aussi insignifiant que le poulet, un de ces londrès qui sont aux havanes de grand cru ce que Grœtchen est à la Carmencita.
Il y a cependant le cigare qu’Alfred de Musset coupait à côté d’une absinthe, à la Régence, et qu’il jetait sur le perron de Tortoni ; celui qu’il lançait, furieusement mâchonné, le long de l’affreux Lido.
Le second Empire fut le règne des cigares. Ils apparaissent tous : prensados, bayados, trabucos, princessas, caballeros, brevas, esparteros, cazadorès, regalia, d’autres encore. Leurs noms sonnent comme ceux d’un grand d’Espagne, et de la façon dont on les choisit et dont on les fume Timothée Trimm tire toute une psychologie qui pourrait être encore vraie aujourd’hui.
Je sais par cœur ces remarques :
« — L’homme qui fume est facile à reconnaître ; ses lèvres sont indiscrètes comme si elles parlaient.
« — L’homme qui enfonce le cigare profondément dans sa bouche est une nature abrupte, sceptique et résolue.
« — L’homme qui coupe le bout du cigare avec ses dents est un insouciant.
« — L’homme qui demande des cigares blonds est friand de ballets, de vins fins et de pâtisserie.
« — L’homme qui demande des cigares bruns est beau joueur, risque de grosses sommes à la Bourse, aime les tableaux de Rubens et met du kirsch dans ses fraises.
« — L’homme qui n’achète qu’un cigare à la fois n’a ni femme ni sœur ; elles lui eussent donné un porte-cigares pour en mettre plusieurs.
« — L’homme qui fume son cigare jusqu’au bout est mari constant, ami fidèle, esprit persévérant.
« — L’homme qui le jette à moitié consumé est une nature volage, blasée, affectée de la papillonne.
« — L’homme qui laisse fréquemment éteindre son cigare manque de mémoire, d’études mathématiques, mais non d’indulgence. Juré, il eût acquitté les Vestales coupables… »
N’est-ce pas ingénieux et charmant ?
Depuis, le cigare s’est démocratisé, mais chacun a sa personnalité et son parfum : niñas de collégiens, londrès des noces de province, havanes d’altesses ou de banquiers.
Ils sont sensibles et ils ne savent pas mentir. Ils se livrent dès la première bouffée et l’on dirait souvent qu’ils ont une âme obscure influencée par la nôtre.
L’humble cigare que l’on grille au soleil d’automne, en marchant sous les arbres gaufrés d’or ou au seuil d’un cabaret rustique où l’on a déjeuné est parfait, mais on peut être sûr que le cigare cher, choisi comme une consolation, un jour de pluie et d’ennuis, sera rebelle et atroce, et si on savait le comprendre voici ce qu’il nous dirait : « Tu as fait des folies ; tu crois encore qu’avec 2 fr. 50 on peut acheter le bonheur… Je ne suis pas plus mauvais qu’un autre. C’est toi qui ne sais pas me goûter aujourd’hui. Tu peux retourner chez cette marchande dont on n’aperçoit jamais que le buste, tu peux fouiller dans la boîte, nous étions tous pareils, nous sommes nés du même plant, nos feuilles furent séchées au même soleil, et la même Cubaine nous roula d’un glissement de main sur sa cuisse de bronze tiède. Mais tu ne trouveras pas les autres meilleurs. Tu dis que je suis humide parce qu’il pleut et que tu as envie de pleurer. Jette-moi dans cette flaque. Ne t’obstine pas. Rentre. La vie n’aura aucune saveur, et je vais te confier un grand secret. Écoute : le cigare est un état d’âme… »
Je ne serai jamais qu’un rêveur impénitent ! Le moindre sujet me sollicite ; je pars et ne sais plus m’arrêter, mais l’existence n’est pas mauvaise quand on la prend comme je le fais, avec une large dose de fantaisie et de songe. Il y a ainsi des eaux qui ne sont pas très bonnes et qu’une goutte d’élixir rend agréables.
Me voici enfin rue Labruyère.
Des filles en cheveux vont d’une boutique à l’autre. Elles achètent des radis, des salades vertes et des pommes qui évoquent toujours des innocences joufflues.
Un instinctif désir de fraîcheurs agrestes, de tendres feuillages, de vie rustique, les pousse à rechercher les choses de la campagne, après une nuit passée dans les brasseries inondées de lumières électriques et saturées de fumée et d’alcool.
Elles sont dépaysées dans la clarté de cette heure ; elles semblent chaudes encore et molles de sommeil. Leur après-midi va se traîner en pantoufles, dans un petit appartement obscur et parfumé. Elles feront des réussites, écriront quelques lettres anonymes, boiront de la chartreuse et du café avec leur bonne et elles attendront le soir et le coiffeur qui les transformeront en dogaresses de music-hall, en dames huppées prêtes à s’attabler devant les cristaux et les fleurs des restaurants de nuit.
Pour le moment, elles ne sont pas très belles. Vénus n’est décidément pas une divinité du matin.
· · ·
L’escalier de M Manon de Blueuse sentait la côtelette grillée et une valse envolée d’un piano maladroit l’emplissait.
Cette musique grossière accompagnait à souhait cette odeur, et, malgré l’heure, il y avait encore des boîtes à lait accrochées aux boutons de certaines portes.
J’étais fixé.
Les locataires de cette maison prenaient leur chocolat à midi.
Une servante effrontée et décoiffée vint sans se hâter à mon coup de sonnette, et, d’une bouche qui mentait, elle déclara qu’elle ne savait pas si madame était sortie.
Je la rassurai. J’étais chargé d’une commission très importante qui intéresserait au plus haut point sa maîtresse, et je fus introduit, après ces pourparlers, dans la chambre même de M de Blueuse.
Elle le fit, comme on dit vulgairement, à la duchesse qui a sa migraine.
C’était une belle fille dont une teinture avait doré la crinière, mais ni ses épaules, ni ses bras n’étaient d’une rousse, et parmi les parfums qui venaient des flacons alignés sur la toilette, il rôdait une odeur qui ne pouvait être que celle d’une brune.
Sa voix, qu’elle essayait de rendre dolente, roulait tous les cailloux de la Garonne.
Après quelques mots qui excusaient une visite aussi matinale, — il était la demie de midi, — j’insinuai que nous pourrions parfois être compatriotes, bien que M de Blueuse n’eût conservé, ajoutai-je en souriant, aucun accent méridional.
Oubliant sa migraine, elle battit des mains.
— Vrai ! Vous êtes de là-bas ?
— Je suis du Castellet, dis-je.
— Et moi d’Agen, s’écria-t-elle. Mais alors nous sommes pays. Vous connaissez tous ces messieurs du Cercle, sans doute. Je suis restée deux ans avec M. Amédée Fouillade, le grand marchand de grains… et puis, vous me connaissez sûrement. On m’appelait Pétadou à cette époque…
J’affirmai que son nom m’était familier. D’ailleurs, je connais ainsi beaucoup de gens notoires, pour en avoir entendu parler, M. René Bazin, M. Ribot ou M. Denis Puech, par exemple.
Elle se mit à me conter sa vie, de quoi faire un roman pour quelqu’un qui écrirait, pensait-elle, et ce n’était qu’une pauvre et banale petite existence qui commençait au demi-monde d’Agen pour finir dans la galanterie de la rue Labruyère, mais je feignis de trouver cela passionnant et nous devînmes d’excellents amis.
M. Bottier-Damars n’avait pas à se tourmenter. Il lui aurait simplement suffi de ne plus revenir, Pétadou de Blueuse se souvenait à peine de son nom.
Enfin, je fis bien les choses, et je lui remis de la part d’un homme qui devait retourner en province, sans la revoir, deux mille francs. Je posai les billets sur la table de nuit. Je n’avais pas songé à les mettre sous enveloppe, mais elle n’y regardait pas de si près.
Le bonheur que l’on donne est toujours plus grand et plus pur que celui qu’on reçoit.
Manon de Blueuse était dans mes bras, debout et dévêtue, au milieu de la chambre. À travers le nansouk léger de sa chemise j’étais brûlé par sa peau chaude. Comme disait Flaubert de Salammbô, elle sentait l’encens, le poivre et une autre odeur encore…
Je ne suis ni un saint ni un ermite, et elle me prouva sa joie et sa reconnaissance en m’offrant spontanément la seule chose qu’elle possédât ce jour-là, son grand corps souple et tiède, dans le lit défait aux draps fanés.
à travers le nansouk léger de sa chemise, j’étais
brûlé par sa peau chaude.
Il arrive plus d’une fois que l’on est obligé d’accepter ce qu’on n’aurait jamais songé à prendre : un gâteau, une tasse de thé, une autre consommation dont on n’avait pas très envie, mais que l’on n’ose refuser, par politesse.
Je n’attachais pas plus d’importance que cela au don de M de Blueuse.
D’ailleurs, malgré sa tignasse fauve elle était brune comme une Sarrasine, comme la favorite d’un émir ; c’était une beauté sombre, musclée et dure, et je crois avoir dit que ce sont là des qualités que je ne goûte pas.
· · ·
Il me fallut accepter ensuite à déjeuner. Elle prit un billet de cent francs et rangea les autres.
— Georgette ! appela-t-elle, Georgette !
La bonne se présenta.
— Tiens, tu donneras les cinquante francs du charcutier et tu monteras du saucisson et des radis, des pieds panés, des côtes de porc froides, beaucoup de cornichons et de la salade.
Elle se précipita derrière la fille qui refermait la porte.
— Prends aussi deux bouteilles de champagne et fais vite, monsieur déjeune avec moi…
Elle parlait patois, elle fredonnait les refrains que l’on chantait cette semaine à Montmartre, et elle disposa elle-même le couvert sur une table ronde, devant un petit réchaud à gaz.
J’avais grand’faim, et ces assiettes et ces verres dépareillés sur cette nappe à damiers bleus et blancs me faisaient plaisir à voir. Nous fûmes servis rapidement. Georgette devait avoir autant d’appétit que moi-même, car elle avait été tout de suite là. Pendant que nous mangions le saucisson et les côtelettes froides, les pieds de porc grillaient avec de brefs et sourds éclatements, dans la cuisine.
Toute cette charcuterie fut arrosée de champagne, et cet invraisemblable repas n’était pas mauvais. J’en avais connu de plus maigres.
Manon, qui me tutoyait à présent, parlait du pays.
Elle voulait y revenir.
— Oh ! pas encore, tu sais ; quand je commencerai à prendre de la bouteille, sans être trop vieille. M. Amédée ne me refusera pas cela, un petit fonds de lingerie, à Agen même, une belle petite boutique au soleil. Je lui envoie de mes nouvelles de temps en temps, pour nous entretenir, et il me répond toujours gentiment. Il n’a pas eu de bonheur, le pauvre, depuis que je suis partie. Son fils a été tué à Verdun et sa demoiselle s’est mal mariée…
Elle faisait à haute voix le rêve éternel des filles éprises de repos et de sécurité : la maison tranquille avec un bout de jardin plein de salades et de pensées, les lapins et les poules, les habitudes honnêtes, un bonheur monotone qui s’est enfin fixé, le bonheur souhaité par les voyageurs qui ont trop roulé.
Un coucou sonna brusquement trois heures avec fracas, et Georgette vint desservir.
Je m’apprêtai à prendre congé.
— P’tit chien, dit ma nouvelle amie, je ne te retiens pas davantage, j’ai à peine le temps de m’arranger un peu, c’est le jour de mon ingénieur.
Elle voulut tout de même écrire quelques mots de remerciements à M. Bottier-Damars et, en me tendant sa lettre, elle me fit jurer de revenir la voir.
J’étais assez gêné et je mis ma main à la poche de mon gilet, mais elle comprit et m’arrêta.
— Ah ! ça, non, par exemple, tu me fâcherais, tu sais !…
Je laissai un louis à la bonne et je m’en allai.
Reverrai-je cet escalier que parfumait toujours une odeur de grillade et qu’emplissait la musique facile d’un vieux piano ?…
· · ·
M. Bottier-Damars était au café depuis quelque temps sans doute, car je vis devant lui trois soucoupes qui prouvaient qu’il avait bu en m’attendant.
— L’affaire n’a pas été commode, dis-je en lui serrant la main, j’ai eu du mal à arranger cela, mais c’est fini. Voici.
Je lui tendis la lettre.
Après l’avoir lue, il reprit son visage naturel et il poussa un grand soupir comme un homme brusquement délivré d’un péril.
Il me la montra. Elle contenait ces lignes :
« Je vous remerci bocoup de votre cadau. Je ne vous oublirai jamai. Vous ête tros bon. Merci. Respectueuse et tendre salutation de celle qui vous aimai bien et qui vous oublira pas.
« Manon. »
Je dus fournir des détails que j’imaginai, comme on pense, et mon récit arracha ce mot presque sublime à M. Bottier-Damars :
— Elle m’aimait !
Il avait peur d’avoir lésiné, je le rassurai tout de suite.
— Je connais les femmes, lui dis-je ; à trente ans j’avais déjà mangé deux fortunes pour elles. J’ai donné deux mille francs à M de Blueuse. Tenez…
Effaré, mais plein d’admiration pour moi, il regardait les billets. Il ne les prit pas. Il me supplia de ne pas me froisser et de bien vouloir accepter cette somme, en ajoutant qu’il ne s’acquitterait jamais envers moi.
Je ne me froissai pas.
Il appela le garçon, demanda la carte des vins et m’offrit une bouteille d’extra-dry.
En le buvant, je songeais qu’il était supérieur à celui dont j’avais arrosé les pieds panés et les côtes de porc ; puis, M. Bottier-Damars me quitta.
Il était pressé, il allait attendre à la gare de l’Est les filles de sa sœur. On comptait sur moi le lendemain pour dîner et pour retenir une loge au Théâtre-Français.
Cela ne m’enchantait guère.
Aristide m’avait parlé de ses cousines. Elles avaient tenu un commerce semblable à celui de ses parents, du côté de Mourmelon, et je savais que les soldats qui étaient les seuls clients de la maison avaient baptisé les trois sœurs Minnenwerfer, Bar-le-Duc et Crème-de-Menthe. Je consultai le courrier des spectacles dans un journal du soir. À la Comédie-Française, le lendemain, on jouait le Passant de François Coppée et les Femmes savantes de Molière.