‹ L’Abdication de Ris-OrangisChapitre 8 sur 15 · 08

08

En sortant du café, je me suis amusé à suivre un suiveur.

La nuit venait. Un peu de brume bleuâtre au ciel où clignotait Vénus encourageait les entreprises.

Ce garçon pouvait avoir une trentaine d’années, et je vis la minute précise où, devant un magasin de chaussures d’où sortait la jeune femme, il reçut la foudre.

Ce fut rapide comme toutes les révélations, et il se lança derrière la trottinante silhouette.

Je compris qu’il faisait d’abord l’inventaire des trésors qui allaient devant lui, puis, à une expression plus inquiète de ses traits, je pensai qu’il cherchait à savoir quelle pouvait être la femme dont il avait fait choix.

Il rajusta sa cravate, mit ses gants, alluma une cigarette afin de ne pas avoir l’air d’un bon jeune homme qui ne fume pas, et il dépassa sa proie qu’il fusilla d’une œillade.

Il s’arrêta devant une affiche qui ne l’intéressait pas du tout et il attendit la belle poursuivie.

Mais d’étranges adversaires surgirent qui n’étaient ni les passants, ni les fiacres qui coupent les rues et font perdre les pistes. Non, tous ses ennemis étaient en lui et s’appelaient : Timidité et Sens-du-Ridicule.

Il en vainquit un en se disant qu’il n’était pas plus mal qu’un autre, qu’il avait justement un complet neuf, qu’elle n’avait pas baissé les yeux lorsqu’il l’avait regardée, et il s’approcha si près que les plumes du boa qu’elle portait au cou eussent pu se hérisser à son souffle.

La jeune femme examina un numéro au-dessus d’une porte.

Je le sentis défaillir…

Allait-il la perdre avant de l’avoir trouvée ?

Elle reprit sa route.

Alors, il changea de tactique. Il marcha à sa hauteur, si bien qu’on eût pu les prendre pour un couple.

Il s’assigna des limites ; à ce coin du boulevard, il parlerait… non, cet endroit était inondé d’électricité par les cafés et les boutiques, ce serait là-bas, à ce bec de gaz.

Enfin, je ne sais comment cela arriva, mais un moment de distraction me fit tout perdre, et lorsque je le retrouvai il avait parlé !

Il allait maintenant avec l’allure d’un homme qui vient d’échapper à un danger ; le monde lui appartenait ; il jetait des cigarettes à peine allumées pour bien montrer que l’économie n’était point son fait et qu’il méprisait tout ce qui n’était point l’amour infini, la poésie et la passion…

Il disait allègrement des banalités énormes.

Ah ! pluie et beau temps, sujets éternels, les gens timides ne vous béniront jamais assez !

Soudain, tout s’écroula.

Elle était arrivée !

Il demeura sur le trottoir sans avoir osé demander un nom, sans avoir obtenu de rendez-vous, perdant à jamais le bonheur qu’il avait côtoyé. J’avais envie de le prendre par le bras et de le consoler, mais il disparut, avalé par une rue obscure, dans la nuit de printemps où Vénus implacable brillait comme une vivante perle…

· · ·

En m’apercevant que ce suiveur m’avait éloigné de mon chemin, je décidai de mettre à exécution un projet qui me tentait depuis longtemps : aller dîner à mon ancien restaurant entre le boulevard Saint-Germain et l’Odéon.

J’aime les alentours de ce théâtre.

Du temps que M. Antoine le dirigeait, un de mes amis y tenait parfois de petits rôles et me procurait quelques entrées.

J’eus même l’honneur d’y être présenté au Patron, comme on disait dans la maison, avec une familiarité respectueuse.

Il était pressé et me serra la main en passant. Nous étions d’ailleurs dans l’ombre de la salle et il ne me vit pas, mais moi j’ai gardé le souvenir de cet après-midi.

M. Antoine portait un chapeau mou de peluche noire, et il avait un long paletot qui me fit songer aux lévites des personnages d’Ibsen qu’il avait tant aimés. Il tirait sur une cigarette éteinte à sa lèvre dédaigneuse.

Plus d’une fois depuis, je me suis vanté d’être de ses familiers. Lorsqu’on parlait de lui, je disais d’un air négligent : « Antoine ? oui… un homme charmant… mais il faut le connaître, et puis, il faut surtout l’avoir vu travailler à une répétition… Quel artiste !… » Et j’imitais assez exactement sa belle voix âpre et nette, interpellant de l’orchestre aux fauteuils recouverts de housses un acteur en train de rater son rôle.

Cela me valut souvent un petit succès et de la considération.

Il était sept heures. J’avais le temps de voir quelques devantures d’antiquaires afin d’y chercher la bague d’améthyste dont je rêvais pour M Berthe Myrane.

Je la trouvai rue de Tournon, dans le premier magasin où je pénétrai.

Au bruit de la sonnette, une vieille dame accourut entre une haie de bahuts italiens et d’armoires normandes.

Une nymphe de pierre qui avait dû orner pendant plus d’un siècle un jardin provincial et qui gardait encore la rouille de la pluie et de la mousse à ses épaules nues, tournait vers moi ses hanches et semblait bouder dans son coin.

Près d’elle, sur un buffet Renaissance, un évêque barbu et mitré, les deux doigts de sa main droite levés, regardait d’un œil fixe le dos creux de la belle païenne.

Des faïences luisaient aux murs parmi les gravures et les toiles. Les roses d’or d’une chasuble mettaient un bouquet mystique sur un canapé ; un rouet immobile offrait sa quenouillée de laine.

Comme je caressais machinalement le bras d’un fauteuil que je ne voyais même pas, la marchande crut que j’en avais envie.

— C’est du très beau Louis-Philippe, me dit-elle.

Je répondis poliment, mais en connaisseur, que je n’appréciais pas beaucoup ce style et que je désirais des améthystes montées en bracelet ou en bague.

Elle me laissa seul pendant un instant, mais, en s’excusant de me faire attendre, elle m’avait offert le siège qui portait la marque de ce temps bonhomme et médiocre où régnait le Roi-Citoyen.

On y était assez confortablement.

Dans un fauteuil Louis XIII, je vois un personnage avec des bottes à entonnoirs et un manteau de pourpre, un cardinal-ministre ou un mousquetaire rouge ; une bergère Louis XVI m’évoque toujours des souliers de satin, une robe à paniers, un éventail de dentelles et un fin visage aristocratique sous une perruque poudrée ; mais je ne puis imaginer qu’un gros rentier en chaussons fourrés dans un fauteuil Louis-Philippe.

La Monarchie de juillet est pour moi la royauté du parapluie, du ventre et de la pantoufle. Dans un fauteuil pareil on ne peut que boire de la camomille en lisant les Mystères de Paris, et l’on y a toujours l’air d’une caricature de Daumier ou de Gavarni.

J’étais debout lorsque la vieille dame revint. Une honnête odeur de pot-au-feu, de clou de girofle et de céleri la précédait.

Dans le creux de sa main grise miroitaient une bague et un bracelet que j’admirai. Les améthystes y étaient serties dans des griffes et des coquilles de vieil argent, et ces bijoux de reine zingara me plurent tout de suite. On sait que j’ai horreur des marchandages, et je les emportai, mais je les fis mettre dans une petite boîte ancienne dont le couvercle, une peinture sur verre, représentait une Merveilleuse en robe vert-pomme très échancrée, assise sur la terrasse de quelque orangerie et riant aux propos galants d’un Incroyable dont la jaquette était du saumon le plus tendre.

On n’offre pas un bracelet dans un écrin quelconque ou dans un morceau de papier. Je ne suis pas un nouveau riche…

· · ·

Le jardin du Luxembourg était dans l’ombre, mais on distinguait vaguement à travers les jeunes bourgeons des blancheurs de statues, et la façade de l’Odéon commençait à s’éclairer. Derrière les rideaux de tulle d’une fenêtre, un buste de terre cuite mettait une tache rousse.

Je gagnai la rue Monsieur-le-Prince où j’avais si longtemps déjeuné et dîné entre un petit horloger et un marchand de charbon.

Le premier était toujours là, juché sur un tabouret, une loupe dans l’œil, scrutant les ressorts d’un oignon de nickel, et ses affaires ne paraissaient pas avoir prospéré beaucoup.

Contre les vitres de la croisée et de la porte pendaient les mêmes pièces de pauvre orfèvrerie. Les étiquettes qui faisaient ma joie autrefois n’avaient pas changé, et je lus : « Bracelet presque en argent : 3 fr. 75 ». Le charbonnier avait déménagé, car les volets de sa boutique vide étaient fermés, mais le restaurant du Luxembourg était toujours ouvert.

Derrière des carreaux embués, sa devanture offrait comme autrefois un plat de crème, j’allais dire de colle au chocolat, une assiette de poires cuites dans un jus louche, des mendiants et deux bouteilles de Saint-Émilion.

Je m’arrêtai.

Par-dessus les rideaux, je vis les tables de marbre, et, sous les lampes électriques sans abat-jour qui versaient dans la salle une lumière brutale et crue de réfectoire de caserne, j’aperçus presque tous les compagnons avec qui j’avais partagé tant de petits mous et de demi-lentilles.

La clientèle était toujours composée de vieux ratés, de filles, de maçons et de futurs ministres.

Je reconnus le lamentable disciple d’Auguste Comte qui apportait son pain dans sa poche et qui agrafait au col de son veston un mimi blanc ; il y avait là le confident de Jules Vallès ; le poète qui avait bu un verre d’absinthe avec Verlaine qu’il appelait tout simplement Paul ; Emmanuel Rombier, le peintre qui n’avait jamais peint la moindre toile ; Erick Nirgent, le publiciste qui n’avait écrit dans aucun journal.

Ils avalaient en silence leur soupe trempée dans des bols épais, et le coin où ils étaient avait un aspect tragique. Je ne les avais jamais si bien compris. Ils étaient pareils aux survivants harassés d’une bataille, à de vieux fuyards qui mangeraient ensemble un morceau de pain !

Il ne leur avait manqué sans doute qu’un peu d’ordre, moins de paresse et un tailleur au moment voulu, pour décrocher une médaille au Salon, écrire des chroniques bien payées dans un journal, faire jouer des pièces de théâtre ou publier de gros volumes d’économie politique.

Ils avaient bavardé leur vie, et ils avaient beau se toucher les coudes en mangeant leur triste pitance, ils étaient effroyablement, irrémédiablement seuls.

Les femmes qu’ils avaient connues autrefois et avec lesquelles ils avaient dépensé leurs quelques sous n’étaient plus là depuis longtemps.

Où étaient Rirette qui avait vingt ans quand on acclamait le général Boulanger à la revue du 14 juillet ; Francine pleine de grains de beauté et de fossettes, si grasse qu’elle n’avait pas besoin de la tournure qu’on portait à ce moment ; Luce qui devait servir de modèle à Emmanuel Rombier, pour un chef-d’œuvre, et qu’on trouvait toujours nue dans un atelier de la rue de Vaugirard ; toutes celles qui égayaient leur jeunesse aride ?… Elles étaient mortes ou disparues, et ils restaient là, obstinés, lamentables, comiques et presque grands.

Ces vaincus qui n’avaient pas voulu se battre mangeaient leur soupe à côté des ouvriers en blouses plâtreuses, et les autres tables étaient occupées par des étudiants du Midi.

Ceux-là avaient la parole, le sourire et la poignée de mains faciles, et leurs serviettes de cuir posées sur des manchons de femmes prenaient déjà de vagues airs de portefeuilles ministériels.

Allais-je entrer dans cette salle qui sentait le graillon et le vin sur ? Allais-je m’attabler avec mon costume frais près d’Erick Nirgent, donner des explications au sujet de mon absence, écouter leurs rengaines, prêter l’oreille aux récits de l’ami de Vallès qui se croyait toujours sous la Commune et qui ne parlait que de Thiers, de Trochu, de Flourens et de Barbès ; entendre encore les paradoxes usés d’Emmanuel Rombier sur la peinture, en avalant, comme eux, un bol de soupe, un morceau de bœuf bouilli et de la confiture de groseille ?

Je n’eus pas ce courage.

Je leur donnai un dernier regard et, reprenant la rue de Médicis, je m’en allai du côté de l’Odéon…

· · ·

Le café Voltaire me tenta. J’ai toujours eu du goût pour ce vieil établissement tranquille.

Une dame et ses deux filles qu’elle conduisait au théâtre y réglaient une addition, car il était plus de huit heures et le rideau n’allait pas tarder à se lever.

Un garçon chenu et rasé — je n’admets pas les garçons moustachus — s’empressa fort convenablement autour de mon dîner.

Dans cette salle aux anciennes boiseries lisérées d’or éteint, aux banquettes rouges, comme dans une galerie du château de Versailles, semblait flotter de l’Histoire.

D’ailleurs, Danton et Camille Desmoulins s’étaient assis là.

Après le dessert, je me fis servir un petit verre de mirabelle, mais les illustrés que je réclamai étaient en main, selon la propre expression du garçon. Il me confia que je ne les avais pas encore, en me montrant discrètement un monsieur qui les retenait tous.

Ce devait être un vieux célibataire maniaque et qui sûrement venait ici les mêmes jours, aux mêmes heures.

J’ouvris un journal afin de prolonger un peu ma soirée.

L’empereur d’Allemagne souffrait d’un refroidissement et il mandait auprès de lui le kronprinz.

Je posai la feuille et allumai un cigare. Dans la chambre du kaiser traînaient des odeurs pharmaceutiques. Il buvait une tasse de tisane et lisait des rapports. Je voyais ses yeux pâles dans son visage basané. Il avait le cou engoncé dans un foulard que dépassait un ourlet de coton dont un brin mouchetait la pointe de sa moustache grise.

De temps en temps, il se penchait vers le téléphone qui était près de lui, sur une table. Je devinais au bout du fil quelque général raidi, un chancelier respectueux, une secrétaire d’ambassade au « garde-à-vous ».

Il écoutait, murmurait un ya rauque dans l’appareil et raccrochait le récepteur

Le palais semblait mort.

Àtravers les rideaux de la fenêtre, on apercevait une monumentale façade, sévère et blanche.

Puis une automobile jaune stoppait devant le perron. La sentinelle s’immobilisait, présentant son arme, et le kronprinz sautait de la voiture en uniforme de hussard de la mort.

Il boutonnait un gant blanc, et le fourreau de son sabre sonnait sur le tapis rouge à chaque marche de l’escalier de marbre. Le sinistre gandin impérial disparaissait dans un vestibule devant l’effarement de grands laquais soudain pétrifiés…

Je rêve souvent ainsi devant un journal ; c’est ma façon de le lire.

Mon célibataire rêvait, lui aussi sans doute, en buvant à intervalles égaux et à petites gorgées son verre de café-crème.

Il feuilletait le Monde Illustré : le roi d’Italie passait une revue de ses troupes dans un formidable paysage des Alpes Carniques ; le maréchal Joffre décorait une reine ; aux balcons de bois d’une ville moldo-valaque, des femmes très brunes aux cheveux recouverts d’un madras regardaient défiler des canons…

Il était là comme dans un refuge, à l’abri.

C’était un fuyard lui aussi, un déserteur. Il s’était entouré volontairement de solitude et d’égoïsme.

Que lui importait le monde entier, tous ces soldats qui se battaient, souffraient et mouraient ? L’auteur de la pièce que l’on jouait en face comprimait dans une loge obscure les battements de son cœur anxieux ; les camelots qui vendaient les feuilles du soir galopaient ; des amoureux qui avaient un rendez-vous faisaient les cent pas sous la pluie devant le bureau des omnibus.

Lui, il était là. Personne ne l’attendait jamais, il n’attendait jamais personne.

Àdix heures précises, il allait rentrer, du côté du Panthéon, dans une maison endormie où il avait ses habitudes. Son feu était recouvert de cendres, ses pantoufles étaient sur la descente de lit. Il n’y avait que cela sur terre. Il allait se lever, le dos rond, s’enfoncer dans un désert que n’égalaient ni les pays ravagés de l’Afrique, ni les plaines infinies du pôle, ni ces montagnes glacées qui ressemblent au versant d’un globe mort.

Cet homme, qui était peut-être un sage, m’épouvantait…

· · ·

Que ceux qui n’ont jamais été amoureux se moquent de moi.

Quand je rentre, la nuit, il me plaît d’aller très lentement en traversant la rue où habite Berthe Myrane.

Aucune lumière ne filtre à ses persiennes. Elle dort.

Dans le silence de sa chambre obscure, une montre grignote les secondes, comme une souris. Des blancheurs de linge mettent une tache plus claire au dossier d’un siège l’odeur presque évanouie de sa toilette du soir traîne encore vaguement. Abandonnée et chaude sous les couvertures, elle dort doucement…

Je passe ; la pluie ruisselle sur le trottoir luisant ou bien la lune glace d’une coulée d’argent diffus les toits nocturnes, et il me semble que l’immense ville se recueille autour de son sommeil.

Je me préparais à goûter ce plaisir délicat, ainsi que je le fais d’habitude, lorsque je vis de loin que son magasin était encore éclairé.

Il était onze heures.

Je m’approchai en prenant l’autre trottoir. Elle ôtait son chapeau devant la glace, et un homme debout derrière elle s’apprêtait à sortir.

Je jetai mon cigare dont le feu aurait pu me trahir et je me dissimulai dans l’ombre d’un corridor.

Ce fut assez rapide.

L’homme embrassa Berthe dans le cou et s’en alla.

Je n’avais jamais compris jusqu’à ce moment combien j’aimais cette femme. Ce n’était pas un baiser furieux que celui qui l’avait raccompagnée sans doute lui avait donné en la quittant, c’était une caresse légère dont il devait avoir l’habitude, un baiser poli, tranquille, quelque chose comme une petite formalité accomplie sans passion.

Pourtant, ce n’était pas un de ses parents, il ne l’eût pas embrassée près de l’oreille. Je sortis de mon couloir, je retournai sur mes pas, puis je revins, et je passai devant la boutique au moment où Berthe en ouvrait la porte pour mettre ses volets.

J’étais très pâle, mais j’essayai de prendre mon air le plus naturel. Elle paraissait ravie de me voir, et elle me gronda en souriant de rentrer si tard.

— J’ai cependant pensé à vous, dis-je ; d’ailleurs vous ne me quittez pas. Je sais que vous aimez les améthystes, voulez-vous me faire la très grande joie d’accepter celles-ci.

Elle admira beaucoup la boîte ancienne sur le couvercle de laquelle un Incroyable en jaquette saumon contait fleurette à une Merveilleuse en robe vert-pomme, et elle l’ouvrit.

— C’est trop beau, murmura-t-elle, vous êtes vraiment trop gentil !

Et elle passa la bague à son doigt après avoir agrafé le bracelet à son poignet veiné de bleu.

Elle me regardait, ravie.

L’œil d’une femme qui reçoit un bijou est un joyau sans prix qui humilierait un cadeau royal.

— Berthe, commençai-je, je n’ai jamais été aussi malheureux que ce soir… à cause de vous… Un homme vous a accompagnée, j’ai vu lorsqu’il vous embrassait. Je sais que je n’ai pas le droit de vous le reprocher, mais je souffre…

Elle devint très grave.

— Asseyez-vous, dit-elle.

Je pris le fauteuil qu’elle me désignait, mais elle y avait jeté, probablement en rentrant, un paquet que je ne voulais pas écraser.

Ce devait être son corset qu’elle avait rapporté plié dans un journal ; son corset qu’elle avait ôté pour l’autre dans la chambre de leurs rendez-vous !

J’aurais donné dix ans de ma vie pour m’en assurer.

Il me brûlait.

Je l’imaginais exactement : il était jaune avec des dentelles froissées sous les bras et il gardait encore un peu de sa chaleur secrète et de ses plus intimes odeurs. Très dignement, elle me conta son histoire.

Elle avait un ami depuis longtemps. Il était marié et elle dînait avec lui une fois par semaine… L’amour n’avait plus grand’chose à voir dans cette liaison. C’était tout… Je relevai la tête et je lâchai d’un trait :

— Berthe, voulez-vous rompre et devenir ma femme ?

J’avais pris sa main, celle où luisaient les améthystes, et je parlai de ma situation, de ce que je pourrais apporter et de mon grand amour.

Jamais je ne l’avais vue aussi défaite. Deux larmes tremblaient à ses cils.

J’étais près d’elle et j’avais pris sa taille molle et tiède qui pesait à mon bras. Ses paupières baissées semblaient les lourdes feuilles d’une rose pâle qui se fane. Elle les releva. Il y avait un consentement éperdu dans ses yeux et son premier baiser avait le goût de la pluie d’automne sur la dernière pomme…

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