‹ L’Abdication de Ris-OrangisChapitre 9 sur 15 · 09

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Les Bottier-Damars et leurs parentes n’ont pas énormément goûté le spectacle que l’on donnait au Théâtre-Français.

Pendant le dîner, la conversation avait roulé sur les comédiens célèbres.

M Bottier-Damars n’avait jamais entendu parler que de Sarah Bernhardt, mais la grande artiste n’était pour elle ni la Dame aux Camélias, ni Doña Sol, ni Phèdre, ni Hamlet, elle ne savait d’elle que ceci :

Lorsque la tragédienne se déplaçait, elle emportait toujours, avec ses innombrables bagages, son cercueil, une vaste bière de chêne capitonnée de satin blanc ! Parmi les acteurs elle ne connaissait qu’un certain M. Géo.

Ce devait être un chanteur de café-concert, un diseur de monologues à cinq francs par soirée qu’ils avaient entendu dans un bastringue, dans un Éden ou un Eldorado de Châlons, en faisant leur voyage de noce.

Elle disait à son mari :

— Tu t’en souviens de M. Géo, hein ! était-il rigolo, ce type-là ?

Il y avait plus de vingt ans, les souvenirs de M. Bottier-Damars étaient assez vagues et le talent de M. Géo paraissait ne pas l’avoir spécialement frappé.

Il en tenait, lui, pour le fils d’un de ses amis qui, d’après ce que je compris, se livrait, à la fin des repas de fête, aux plus douteuses facéties.

— Il était vraiment doué pour le théâtre, affirmait-il ; tous les cris, des oiseaux, des chats, il les reproduisait à la perfection. S’il avait bêlé derrière la porte de la salle à manger, vous auriez cru qu’il y avait un mouton ou une chèvre dans le salon. Parole d’honneur, c’était très bien fait, et il imitait tous les bruits…

M Bottier-Damars, qui connaissait l’artiste, s’indignait :

— Ce n’est pas ce qu’il faisait de plus propre…

Mais mon hôte n’en démordait pas.

— Il serait sûrement arrivé à quelque chose s’il avait été dans les Conservatoires.

Il regrettait vivement que son pétomane champenois n’eût point suivi les cours de Paul Mounet ou de Silvain !

Ils disaient des bêtises énormes avec une radieuse bonne foi.

Minnenwerfer et Bar-le-Duc n’avaient aucune opinion sur le théâtre contemporain. Sans doute s’imaginaient-elles qu’elles allaient voir quelque drame sanglant ou bien un paillasse qui reçoit des gifles. Seule, Crème-de-Menthe avait visité un musée de cire, à une foire : le président de la République recevait le tzar de Russie. C’était frappant.

Il y avait aussi un cabinet d’anatomie, mais les jeunes filles n’y entraient point.

Elle montrait plus de vivacité que ses sœurs. C’était sans doute à cause de cela que les soldats l’avaient baptisée ainsi, du nom que les Anglais donnèrent au premier tank qu’ils lâchèrent à travers les terres creusées de trous d’obus et semées de fils de fer barbelés, sur les Boches épouvantés.

Parmi tout ce monde, Aristide possédait quelques clartés sur l’auteur des Femmes savantes.

Je clignai de l’œil de son côté.

Il se vanta de ses connaissances et ses parents extasiés l’écoutèrent débiter d’une haleine ces phrases de manuel :

— « Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, né à Paris en 1622, mort en 1673. Auteur dramatique et comédien, nul ne peut lui être comparé pour le relief des caractères, la haute originalité, l’entente parfaite de la scène, la verve jaillissante, la force comique, le naturel, le bon sens, la verdeur gauloise du style. Molière est un des plus grands génies de tous les temps. Ses chefs-d’œuvre sont Tartuffe, l’Avare, le Malade imaginaire, les Précieuses ridicules, les Femmes savantes… »

— Ah ! fit M. Bottier-Damars ému, un chef-d’œuvre, cela va être intéressant. D’ailleurs, je crois qu’on ne joue au Théâtre-Français que des chefs-d’œuvre…

Je me gardai de le détromper. Pour lui, les chefs-d’œuvre faisaient partie d’un genre comme la tragédie ou la comédie, le vaudeville ou l’opéra.

M Bottier-Damars admirait son fils avec l’œil que devait avoir la mère de Mozart lorsqu’elle écoutait jouer son enfant prodigieux, et moi, je prenais ma part de ce triomphe.

Mon système d’éducation portait ses fruits. Aristide était trop âgé pour entrer au lycée dans une classe où il n’aurait pu suivre, et je lui donnais, sans l’ennuyer, des teintures de tout. Cela suffisait. Il ne voulait être ni médecin, ni ingénieur, ni avocat. Il était déjà transformé et ne ressemblait à présent ni à un mousse, ni à un premier communiant ; il ne parlait presque plus l’argot des cantonnements et des tranchées. Il avait enfin pour moi l’affection la plus vraie.

Après de solides et régulières études, ses fils pourraient lire l’Abbesse de Jouare et comprendre la peinture moderne ; pour lui, comme le dit si heureusement M. Paul Bourget, il était en train de « faire l’étape ».

· · ·

Avec d’infinies précautions, pour ne pas troubler le spectacle, les Bottier-Damars et leurs nièces s’installèrent dans la loge au moment où le Passant touchait à sa fin.

Dans un décor bleu de lune, Zanetto, le petit musicien vagabond, s’en allait.

Sur une terrasse, à travers un rideau de roses et de campanules, la belle courtisane florentine l’exhortait au voyage.

Par delà les collines qui ondulaient mollement, dans une poussière d’astres, la nuit italienne du xvi siècle, tragique, passionnée et chaude, s’étendait.

Àquelques lieues de cette villa enguirlandée de fleurs, dans un atelier, Léonard de Vinci soulevait le voile de velours vert qui cachait encore le divin portrait de la Joconde.

Dans une maison voisine, une servante aidait Monna Lisa à se déshabiller, près de la chambre où ronflait un peu son mari, messer Zanobi del Giocondi. La jeune femme souriait du même sourire que l’artiste adorait éperdument sur la toile, et celui qui pouvait écraser cette belle bouche sous des baisers dormait paisiblement à côté d’elle.

La Joconde songeait peut-être à ces choses… La croisée d’une vieille maison noire s’allumait ; c’était celle de Michel-Ange que tourmentait l’insomnie. Des lampes votives brûlaient derrière les vitraux des églises ; des cardinaux, des duchesses et des cavaliers descendaient les degrés de pierre d’un palais ; on relevait la garde romagnole à la porte de bronze du duc César, et l’on voyait encore un cercle noir de pierres calcinées sur la place où venait de s’éteindre le bûcher de Savonarole…

Le rideau descendit comme déplié par le vent des applaudissements, puis il s’écarta de nouveau et les artistes que réclamait le public vinrent saluer en se donnant la main.

Lorsque Agnès Inès qui tenait le rôle de la courtisane florentine s’inclinait, de notre loge, on voyait sa gorge, une houle de marbre figée dans l’échancrure de son corsage de brocart à larges palmes d’or.

Les trois nièces se regardaient en hochant la tête. Elles avaient l’air de penser : « Nous n’avons rien compris, mais c’est tout de même rudement beau… »

M Bottier-Damars dit :

— Je ne sais pas comment elles osent venir ainsi décolletées, avec leurs bras nus ; moi, je crois que je ne pourrais pas.

La bonne dame ! quelqu’un songeait-il à lui demander cela ?

· · ·

Dans les Femmes savantes, ils ne virent qu’une petite histoire d’amour contrarié puis exaucé qui ne les amusa guère, et entre le quatrième et le cinquième acte je leur demandai la permission d’aller saluer un ami que j’avais reconnu à l’orchestre, Pierre Malglaive, un jeune romancier qui faisait la critique dramatique dans une revue.

Je m’étais lié avec lui au restaurant et sa compagnie m’enchantait.

Je m’étonnai de le voir là.

— Je n’avais jamais vu jouer le Passant, me dit-il. C’est encore d’une fraîcheur et d’une jeunesse charmantes. Pauvre vieux Coppée, je n’aurais jamais osé lui avouer cela. Vous savez que je l’ai beaucoup fréquenté. Il habitait, rue Oudinot, une petite maison qui ressemblait à un presbytère, et tous les samedis je lui faisais visite, puis nous allions prendre un amer dans un petit café, entre le boulevard et la rue de Sèvres, où il avait coutume de touiller les dominos avec des rentiers du quartier et des commandants en retraite.

Il était là, fin, ironique et bon, avec son visage rasé, culotté comme celui d’un vieux gabier, ses yeux pâles, vert-bleu ou bleu-vert, d’une nuance indéfinissable mais unique, et il parlait de délicieuse façon.

Tenez, un soir, il me contait qu’il habitait au temps de sa jeunesse une chambre si étroite qu’il était obligé d’en ouvrir la fenêtre lorsqu’il voulait enfiler les manches de sa redingote.

Il adorait ce coin de Paris et il allait quelquefois à Bobino. Ce n’était plus le vieux bastringue de ses vingt ans et il le regrettait.

Il me disait :

« — Maintenant, on y conduit les enfants à la mamelle, oui, à la mamelle, et ils comprennent les obscénités qu’on y débite… oui, oui… »

Le matin de son enterrement il y avait une foule énorme devant Saint-François-Xavier. Cela m’avait dégoûté, tous ces types qui ne le connaissaient que par la Grève des Forgerons et qui venaient voir ses obsèques. Un ami me prit avec lui, dans sa voiture. Il faisait lourd, une chaleur humide d’orage qui couve, et nous sommes allés nous asseoir sur un banc, au Bois, dans une avenue où ne passaient que des nurses anémiques et des bambins élégants.

D’ailleurs j’avais un bouton de fièvre juste au milieu de la lèvre et rien ne me déplaît comme cela…

Maintenant, si vous voulez mon avis sur les Femmes savantes, c’est au-dessous de tout.

Ne me parlez pas de ce Chrysale qui ne songe qu’à ses soupes, de cette Martine qui fait l’apologie de l’ignorance et de la rusticité en normand de foire ou en morvandiau. C’est la haine du gros bon sens épais et routinier pour les délicatesses et les mièvreries charmantes de la culture. Non, non, si j’avais vécu au xvii siècle j’aurais sûrement aimé une jolie femme savante, une belle précieuse.

Henriette, de plus, est très mal élevée. Est-ce qu’une jeune fille de bonne bourgeoisie peut entretenir sa sœur de l’acte auquel elle doit le jour ? Est-ce qu’il lui est permis d’imaginer ses parents dans cette posture ?

Écoutez ceci, au premier acte :

Henriette.

Mais vous ne seriez pas ce dont vous vous vantez
Si ma mère n’eût eu que de ces beaux côtés ;
Et bien vous prend, ma sœur, que son noble génie
N’ait point vaqué toujours à la philosophie.
De grâce, souffrez-moi, par un peu de bonté,
Des bassesses à qui vous devez la clarté ;
Et ne supprimez point, voulant qu’on vous seconde
Quelque petit savant qui veut venir au monde.

Je vous assure que je préfère Armande. Elle est un peu pédante sans doute, mais sa robe devait mieux aller que celle de sa sœur, et, si elle existait aujourd’hui, elle fréquenterait les leçons de M. Bergson, elle suivrait les cours d’une académie de peinture, ou bien elle préparerait son doctorat, et les mêmes qui la ridiculisent l’admireraient profondément.

C’est ce que je pense, mais du diable si je pourrais jamais l’écrire… On ne prend pas un bock, mon cher ?…

Je dus refuser pour aller rejoindre mes patrons.

M. Bottier-Damars s’était assoupi dans l’ombre pourprée de la loge et, sur la scène, Martine faisait hausser les épaules à M Bottier-Damars en disant :

« Si j’avais un mari, je le dis,
Je voudrais qu’il se fît le maître du logis.
Je ne l’aimerais point s’il faisait le jocrisse ;
Et, si je contestais contre lui par caprice,
Si je parlais trop haut, je trouverais fort bon
Qu’avec quelques soufflets il rabaissât mon ton… »

· · ·

Après les avoir quittés, devant la Comédie-Française, je sautai dans un fiacre en donnant au cocher l’adresse de Berthe.

Elle devait veiller assez tard, cette nuit, avec deux des demoiselles qu’elle employait, à cause d’une commande à livrer, et nous avions décidé de souper à mon retour du théâtre.

J’avais fait envoyer chez elle un foie gras truffé, une corbeille des premières fraises, des gâteaux, du champagne et un énorme bouquet de violettes de Parme.

Lorsque j’arrivai, elles avaient achevé leur ouvrage et mettaient le couvert.

Des fils de soie traînaient sur le tapis, et sur une table il y avait un amoncellement de rubans.

Quelques bûches s’éteignaient dans la cheminée ; la pendule était coiffée d’un large chapeau de bergère aux brides de velours bleu entre lesquelles on ne pouvait imaginer qu’un frais visage printanier encadré de boucles blondes, et les deux candélabres offraient l’un une toque en fleurs qui ressemblait à un immense hortensia, l’autre une petite merveille de paille légère qu’enguirlandait un rameau de roses pompons.

Je complimentai les trois fées qui tapotaient leurs jupes et qui pliaient en souriant des rubans de faille et de satin.

La délicieuse dînette, parmi toutes ces choses délicates, ces trésors de la mode, dans cette pièce tiède où ne venaient que des femmes soignées et jolies !

Cécile était rousse, Suzanne avait des cheveux cendrés, ma Berthe était blonde et la plus jeune avait trente ans.

Il me semblait que toutes les nuances dorées de l’automne frissonnaient dans un bel après-midi lumineux et chaud de septembre. Je me retirai vers deux heures.

Cécile et Suzanne, qui habitaient assez loin de ce quartier, couchaient sur un divan quand elles avaient veillé trop tard au magasin, mais j’ai donné mon congé à ma concierge et Berthe a loué une grande pièce de plus.

les trois fées tapotaient leurs jupes et pliaient
en souriant des rubans de faille et de satin.

Dans quelques jours je déménagerai mes livres, mes objets de toilette, mon lit qui est plus vaste que le sien, et elle s’y endormira, sa belle tête lasse aux cheveux dénoués sur mon épaule. Nous nous marions le seize juillet…

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