I
Il me semble que les points suivants sont acquis au débat :
Le ralentissement de la population française à côté de voisins prolifiques est inquiétant au point de vue économique, colonial, social, militaire : c’est « un péril national », dont il n’est pas permis de se désintéresser.
Bien que notre nuptialité décline (16 621 mariages de moins en 1889 qu’en 1884), elle n’a rien d’anormal : on a bien parlé d’atteindre les célibataires par des taxes spéciales ou par des rigueurs renouvelées de la loi Depponia, qui les déshéritait, « de sorte, dit Plutarque, que les Romains se mariaient, non pour avoir des héritiers, mais pour être des héritiers eux-mêmes. » On a proposé aussi de dispenser les mariés de la caserne, en se rappelant sans doute combien cette perspective d’échapper à la conscription avait déterminé de vocations matrimoniales lors des guerres du premier empire (387 136 mariages en 1813 au lieu de 272 934 en 1889, ou pour 1 000 habitants 13 mariages au lieu de 7). Aux yeux des auteurs de ce système, la peur de la giberne serait pour les célibataires endurcis le commencement de la sagesse. Mais ce ne sont là que des propositions isolées et l’on s’accorde en général pour laisser la nuptialité hors de cause.
Notre mortalité, de son côté, se tient, par rapport à celle de l’Europe, dans une moyenne honorable. Ce n’est pas à dire qu’il n’y ait rien à faire de ce côté : M. Cacheux parlait tout à l’heure des progrès accomplis en Angleterre et qu’il semble légitime d’attribuer en partie à l’organisation d’un service sanitaire, le surplus pouvant être imputable à l’accroissement du bien-être, sinon même à la réduction de la natalité. Il aurait pu citer également la marge à gagner par l’amélioration des logements ouvriers. La mortalité a été en 1889 de 14 habitants sur 1 000 dans le VIII arrondissement, et de 33 habitants sur 1 000 dans le XIII. Elle est en partie une question de misère et de salubrité. Assainir la maison, c’est sauver les existences que fauche le taudis. À Birmingham, d’après M. Jules Simon, tandis que le taux moyen de la mortalité pour la ville entière était de 24 sur 1 000, elle n’était plus que de 15 sur 1 000 pour les locataires de la Société métropolitaine. Si toute la mortalité parisienne était réduite au niveau de celle du VIII arrondissement, il mourrait par an à Paris 22 000 personnes de moins qu’aujourd’hui. De même, si la mortalité infantile entre zéro et un an était ramenée de son taux moyen de 16 % en 1886 au taux de 10 %, encore supérieur à celui auquel elle descend dans certains départements [Creuse 9 %, Vienne 7 %], on réaliserait une économie annuelle de 50 000 enfants. Sans nier que beaucoup ait été fait dans ce sens, on voit qu’il reste encore beaucoup à faire pour prévenir ces hécatombes humaines et ce massacre des innocents. C’est là une noble lâche assignée à la science des hygiénistes, comme au dévouement des œuvres publiques et privées qui se consacrent à l’assainissement de l’habitation populaire et à la protection de l’enfance.
S’il s’agit pour les mariages et les décès de faire mieux que nos voisins, c’est-à-dire de réaliser une sorte de tour de force au prix d’un effort exceptionnel, il n’en va plus de même pour les naissances En effet, à ce point de vue, nous sommes les derniers de la liste. Notre natalité n’est que de 23 pour 1 000 habitants, tandis qu’elle varie de 30 à 45 dans le reste de l’Europe. C’est là et non ailleurs qu’est le mal ; c’est donc là qu’il faut l’étudier, comme à sa source, pour en découvrir les causes et, s’il se peut, les remèdes.