II
Les causes d’abord :
M. Rameau vient de faire justice de celle qui tiendrait à la race, en nous montrant la même race inégalement féconde suivant les milieux. Nous ne nous arrêterons pas davantage à l’explication optimiste et chauvine tentée par certains auteurs, entre autres par M. Gaetan Delaunay, qui affirme, avec force preuves à l’appui tirées du règne animal et du règne végétal, que la fécondité des espèces diminue au fur et à mesure de leur ascension dans l’échelle biologique : l’éléphant est moins fécond que la carpe et l’huître ; la rose, que la fougère et le champignon. Le ralentissement de notre population proviendrait donc uniquement de notre supériorité intellectuelle, et nous devrions nous en enorgueillir au lieu de nous en affliger. Arrière cette thèse engourdissante et fausse que tout dément chez nous-mêmes ! Non, la stérilité française ne tient pas à des causes physiologiques, matérielles, mais à des causes économiques, morales. On n’a pas d’enfants, parce qu’on n’en veut pas : c’est un fait de volonté.
Quels sont les facteurs qui agissent sur la volonté ? L’intérêt, l’instinct ou la passion, le devoir. Du moment où la natalité est régie par la volonté, elle sera sous la dépendance de ces facteurs, dont il importe d’analyser et de dégager l’influence.
Mais la difficulté devient extrême. La science sociale n’a pas, comme la physiologie, la ressource de l’expérimentation pour étudier tour à tour chacune des causes qui collaborent à un fait, et en découvrir la loi. Elle est tenue de prendre ce fait en bloc, tel qu’il apparaît, avec la complexité des causes qui ont concouru à le produire. Si ces causes sont contradictoires, tirent en sens inverse, il arrivera que telle ou telle d’entre elles sera masquée par telle ou telle autre qui aura prédominé dans la formation de la résultante. On pourra être ainsi conduit à nier l’influence de la première de ces deux causes en lui opposant la négation par le fait. Par exemple, l’on dira, avec M. Charles Richet, « qu’il est difficile d’attribuer aux sentiments religieux un rôle quelconque dans la fécondité, » puisque la natalité est deux fois et demie moindre dans les quartiers de la Madeleine et de Saint-Thomas-d’Aquin que dans ceux du Pont-de-Flandre et de la Goutte-d’Or. Ainsi encore, on montrera, avec M. Levasseur, que, malgré l’identité du régime successoral en France, en Belgique, en Hollande, dans la Prusse-Rhénane, ces pays offrent des natalités extrêmement dissemblables, qui vont de 23 à 39 pour 1 000, et l’on sera tenté d’en conclure que l’action des lois est, sinon nulle, du moins secondaire sur la fécondité. De même, enfin, pour refuser toute influence à la richesse sur ce phénomène, on montrera que la natalité est faible à la fois dans les départements pauvres tels que le Gers [15], la Creuse [20], les Basses-Alpes [22], et dans les départements riches, tels que la Gironde [19], le Calvados [20] ; qu’elle est forte dans les départements les plus différents au point de vue de la richesse, comme la Lozère [28], le Finistère [31], d’une part, et de l’autre, comme le Nord et le Pas-de-Calais [30].
En un mot, il n’est pas de cause qui, soumise à cette épreuve, y résiste. On arrive ainsi par des éliminations successives à l’inexplicable, au fatalisme, et l’on peut dire, en s’installent en triomphateur sur les ruines des divers systèmes, ce que Pascal disait de l’homme : « Je le contredis toujours, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est un monstre incompréhensible. »
Je ne crois pas que nous soyons acculés à cette extrémité en ce qui Concerne la natalité française. De ce que les diverses causes se croisent, se contrarient et aboutissent à des effets contradictoires suivant leur prédominance respective, il ne s’ensuit pas que chacune d’elle ne garde son influence sur la résultante et qu’en agissant sur l’une ou l’autre d’entre elles on ne puisse agir sur cette résultante elle-même.
Débarrassés de cette fin de non-recevoir préalable, reprenons les divers facteurs de la volonté des parents et voyons comment ils influent sur la natalité.
L’instinct, la passion innée, poussent à la reproduction. C’est une force que la population a dans son jeu, qui conspire en sa faveur. Si elle n’est pas contenue par des forces antagonistes, elle tend à peupler le monde.
Tandis que l’instinct agit toujours dans le même sens, l’intérêt peut agir dans des sens opposés. Ici le père appréciera que les enfants sont une richesse pour lui, qu’ils l’aideront à cultiver son champ, à manœuvrer sa barque, à alimenter le ménage par leur salaire. L’instinct, servi par l’intérêt, fera son œuvre et la famille sera féconde. Là, au contraire, le père calculera les charges que lui imposeraient de nouveaux enfants : il faudra les élever, les mettre au collège, les doter, leur sacrifier son confortable. Il limitera donc sa postérité à la mesure de son égoïsme.
Le devoir lui-même pourra recevoir deux interprétations divergentes, qui se traduiront par des résultats différents. Les pères de famille, dominés par le sentiment religieux, obéiront sans hésiter au précepte : « croissez et multipliez » ; ceux-là ont la conviction que Dieu bénit les nombreuses familles. À côté d’eux, d’autres pères se feront une conception opposée de leur rôle et se croiront tenus de préparer à leurs enfants une vie aisée en en limitant le nombre. Si l’on a un enfant unique, il ne sera pas condamné à déchoir ; il conservera le domaine rural, l’atelier, sans avoir à le partager ; il se mariera dans son monde, à son gré, au lieu d’être voué à des choix inférieurs ou au célibat par une dot insuffisante. Avec de telles idées, la stérilité se réclame de la prévoyance et se hausse à la dignité du devoir.
Illustrons ces généralités par quelques applications, empruntées à l’observation courante.
Chacun sait que la misère est prolifique. Le pauvre qui ne compte plus que sur l’assistance publique, s’abandonne à l’instinct et procrée sans réflexion. L’un d’eux auquel on reprochait sa progéniture débordante s’écriait : « Que voulez-vous ? c’est le seul plaisir que l’on puisse avoir gratis. » ― Voilà l’instinct pris sur le fait. ― « Les classes pauvres, a dit M. Baudrillart, ont autant d’enfants qu’il plaît à la nature de leur en donner et qui deviennent ensuite ce qu’ils peuvent. » Les conseils de Malthus, qui étaient spécialement destinés à ces classes, n’ont aucune prise sur elles et, grâce à une singulière interversion des rôles, ces conseils ne sont appliqués que par les classes aisées, bien qu’ils ne soient pas à leur adresse. C’est du malthusianisme à rebours, qui fait reposer le recrutement de notre population sur la sélection des types inférieurs. Si un éleveur procédait ainsi, il arriverait vite à la dégénérescence de ses bœufs ou de ses chevaux. Ce procédé ne vaut guère mieux pour la race humaine. En outre, il compromet le bon recrutement des professions et court risque d’amoindrir la valeur de ceux qui les exercent.
Après l’instinct, veut-on voir à l’œuvre le devoir sous ses deux interprétations contradictoires ? Nul ne conteste que les familles religieuses sont les plus fécondes : c’est un fait établi par l’observation de tous les jours. Les familles de pasteurs protestants sont d’une fécondité légendaire : on ne se figure pas un pasteur sans un cortège de filles et de garçons. Le peuple juif s’accroît avec une rapidité que la statistique hésite elle-même à enregistrer, tant elle la juge invraisemblable. En sens inverse, combien n’existe-t-il pas de pères des plus respectables, qui s’imaginent obéir à un véritable devoir en s’abstenant d’appeler au monde des enfants, auxquels ils ne pourraient assurer un assez brillant avenir.
Quant à l’intérêt, son influence s’atteste par de nombreux et concordants résultats. C’est l’égoïsme, la peur de la gène, des souffrances de la maternité, des soucis de l’éducation et de l’établissement, qui expliquent cette stérilité américaine dont M. Rameau nous faisait tout à l’heure entrevoir les scandales sur la foi de documents authentiques. C’est le calcul qui tarit la fécondité normande, et qui accroît au contraire celle des paysans et des ouvriers quand ils voient dans leurs enfants des auxiliaires de leur travail ou des sources de revenus. Là où les enfants trouvent un débouché fructueux, ils pullulent sans restriction.
Tous ces éléments moraux s’entremêlent pour contenir ou seconder l’instinct et c’est du conflit ou de la composition de toutes ces forces que résulte la natalité.