‹ L’affaire BlaireauChapitre 10 sur 12 · Chapitre 26 Dans lequel un joli avenir politique se lève à l’horizon de la destinée de Blaireau.

Chapitre 26 Dans lequel un joli avenir politique se lève à l’horizon de la destinée de Blaireau.

M. Dubenoît a raison : ce serait puéril de le dissimuler, Montpaillard traverse une crise.
Les esprits sont surexcités, le parti révolutionnaire fait des progrès immenses.

A la conférence de Me Guilloche (L’erreur judiciaire à travers les âges. Depuis le chêne de Saint-Louis jusqu’à nos jours). Blaireau a débuté dans ses fonctions de président d’honneur, avec ce sans-façon délicieux dont il a le secret, et qui lui a conquis bien des suffrages.

Un monde fou, à cette conférence ; les spectacles gratuits sont si rares en province !

Et puis, c’est demain grande fête de charité, dans le parc des Chaville, en l’honneur et au bénéfice de l’infortunée victime, et quel attrayant programme !

Ouverture du parc à deux heures de l’après-midi, baraques foraines, chevaux de bois, somnambule, cirque genre Molier avec, pour artistes, des jeunes gens de la ville ; petites filles vendant des fleurs ; auberge rustique et bar américain, tous les deux tenus par des demoiselles appartenant aux meilleures familles de Montpaillard, et une foule d’autres, divertissements dont il est impossible de donner le détail par avance.

Le soir, il y aura grand bal, et pour terminer la fête, grand feu d’artifice !

A l’occasion de ce feu d’artifice, le baron de Hautpertuis a imaginé une pièce qui sera le bouquet, le clou sensationnel de ces splendides réjouissances.

Une grande bonne femme, d’abord éclairée de feux rouges, s’illuminera ensuite en blanc, puis finalement, fera explosion.

Cette pyrotechnie — vous en avez pénétré le symbole, j’espère — c’est l’innocence de Blaireau qui éclate aux yeux de tous ! ! !

Sans fausse honte, le baron se montre très fier de son imagination que chacun, autour de lui, qualifie de géniale, tout bêtement.

Bref, on ne s’ennuiera pas demain, et les assistants en auront pour leurs cent sous, car le prix du billet a été fixé à cinq francs, donnant droit à l’entrée dans toutes les baraques, aux chevaux de bois et au bal.

Pas aux rafraîchissements, bien entendu.

Le baron de Hautpertuis est un organisateur de premier ordre : sans faire quoi que ce soit par lui-même, il a le don de galvaniser ses collaborateurs et de communiquer aux plus indolents une activité sans bornes.

Pas un détail ne lui échappe, il pense à tout, il prévoit tout.

– Ah ! le service d’ordre que nous allions oublier. Justement voici M. le maire. Bonjour, monsieur le maire, vous arrivez bien.

– Qu’y a-t—il pour votre service, monsieur le baron ?

– Il s’agit du service d’ordre.

– C’est précisément pour cela que je venais vous trouver. Je compte dissimuler quelques gendarmes dans les massifs du parc. Vous n’y voyez pas d’inconvénient ?

– Au contraire, les gendarmes font toujours très bien dans les massifs.

– Et puis, je vous préviens qu’à la moindre incartade de votre Blaireau de malheur, je le fais empoigner et coffrer.

– Blaireau sera tranquille, j’en réponds, mon cher M. Dubenoît.

– Je le lui souhaite sans oser l’espérer, car on est en train de lui tourner la tête avec toutes ces histoires, ces acclamations, ces présidences d’honneur, ces conférences révolutionnaires, ces fêtes de charité !… Ah ! oui, on ne le répétera jamais assez ! Montpaillard traverse une crise !

– Pour ce qui est de notre fête, mon cher monsieur Dubenoît, je proteste énergiquement.

– Ne protestez pas, monsieur le baron, cette fête est une manifestation immorale, antisociale, une fête au profit d’un malfaiteur !

– D’un malfaiteur ?… Permettez.

– Même pas !… D’un faux malfaiteur. Dieu sait où nous allons ! On m’a changé l’esprit de ma population !

– Voulez-vous mon opinion, monsieur Dubenoît ! A votre place, je ne me ferais pas de bile ! Montpaillard est une ville très calme, seulement, elle s’ennuie. Il n’y a qu’à s’y promener pendant un quart d’heure pour s’en apercevoir. C’est une ville qui s’ennuie et qui s’ennuie depuis longtemps, peut-être.

– Depuis Henri IV, sous le règne duquel elle fut fondée.

– C’est énorme ! Il n’est pas étonnant qu’à la longue, elle ait eu besoin d’un peu de distraction. Elle a pris le premier prétexte qui se présentait. Demandez plutôt à maître Guilloche. Bonjour, monsieur Guilloche ! Notre maire est en train de se lamenter sur le mauvais esprit qui commence à se faire jour dans l’âme de Montpaillard.

– Eh oui, répond le jeune avocat, je crois, sans me flatter outre mesure, que ma conférence sur les erreurs judiciaires a produit une certaine impression dans notre pays.

– Je n’en doute pas.

– Et qu’aux prochaines élections, notre parti aura un peu plus de dix-sept voix. Qu’en pense M. le maire ?

– Mais j’en suis sûr, mon cher Guilloche, et je ne saurais trop vous féliciter de votre magnifique désintéressement !

– Que voulez-vous dire ?

– Je veux dire que vous êtes en train de faire la fortune politique de Blaireau, car on crie : « Vive Blaireau ! » On porte Blaireau en triomphe.

– C’est vrai.

– Et vous, est-ce qu’on vous porte en triomphe ?

– Je n’ai jamais couru après ce genre de popularité.

– C’est bien, Guilloche, c’est même très bien de se sacrifier pour ses convictions, et Blaireau vous devra une fière chandelle, quand il sera député.

– Blaireau, député ! Vous badinez sans doute, M. le maire ?

– Moi, pas du tout, et, au fond, je suis ravi de cette tournure que prennent les choses.

– Oh… ravi ?

– Mais parfaitement. L’arrondissement de Montpaillard sera représenté par un innocent. Ce sera très remarqué à la Chambre et il en rejaillira, je l’espère, quelque gloire sur notre malheureux pays.

– Blaireau député ! Vous êtes fou.

Et Guilloche s’éloigna en proie, tout de même, à une songerie qui frisait l’inquiétude.

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– Mesdemoiselles, messieurs, voici une fête qui s’annonce à merveille !

– Oh ! oui, monsieur le baron, et un temps superbe ! par dessus le marché !

– Allons, ne perdons pas de temps. Il est une heure et demie et c’est à deux heures précises qu’on ouvre les grilles. Ne nous laissons pas devancer par la foule. Mesdames et mesdemoiselles, veuillez vous installer à vos comptoirs respectifs. Les commissaires, où sont nos commissaires ?

Quelques grands dadais s’avancent.

– Voici, monsieur le baron, nous sommes là.

– Ah ! parfaitement ! Vous avez vos insignes, messieurs ?

– Oui, monsieur le baron.

Alors tout va bien… Je n’aperçois pas nos petites cabaretières.

– Elles sont en train de mettre leur tablier.

Plusieurs jeunes filles arrivent, jolies comme des cœurs et si fraîches !

– Ah ! les voici ! Elles sont charmantes, nos petites cabaretières ! Mesdemoiselles, c’est entendu, n’est-ce pas ? Toutes les consommations vendues à votre bar, un franc. Vendez du champagne, mesdemoiselles, et vendez-en beaucoup. Poussez ces messieurs à l’intempérance !… Au fait, comment est-il, ce champagne ?

– Goûtez, monsieur le baron.

M. de Hautpertuis goûte et dissimule une légère grimace : Oh, oh, pas fameux, ce champagne ! Enfin, pour une fête de ce genre, c’est tout ce qu’il faut.

– Un franc, monsieur le baron, s’il vous plaît !

– Voici un franc, mademoiselle. Poussez ces messieurs à l’intempérance. Vous n’aurez pas grand’peine, du reste, par cette chaleur !… Mais où est notre Blaireau ? Je n’aperçois pas Blaireau !

– Blaireau ? répond M. de Chaville, il est à l’office, fort occupé à déguster un excellent café dans lequel il a versé la moitié d’un carafon de ma plus vieille eau-de-vie.

– Qu’il vienne !… Monsieur le commissaire, veuillez aller me chercher Blaireau.

Voici Blaireau !

Blaireau sanglé dans une antique, mais superbe encore redingote, laquelle provient de la garde-robe de son avocat.

Un gros dahlia rouge orne sa boutonnière. Un chapeau haut de forme, légèrement passé de mode, s’enfonce sur des cheveux pommadés sans mesure.

Avec un acharnement digne d’un meilleur sort, notre pauvre ami s’efforce de faire entrer ses grosses pattes dans des gants beurre frais (pas très frais).

L’arrivée de Blaireau provoque un murmure d’admiration auquel Blaireau répond par quelques signes protecteurs.

Seul, le baron n’approuve pas. Il ajuste sévèrement son monocle, fixe Blaireau et porte ce jugement :

– Mon cher Blaireau, c’est en habit noir que vous devez vous présenter aux populations.

– En habit noir ?

– En habit noir, oui ! Oh ! je sais ce que vous allez me dire, mon cher ami, qu’on ne porte pas l’habit dans la journée. Votre objection serait parfaitement raisonnable en temps ordinaire, mais dans les circonstances qui nous réunissent aujourd’hui, le cas est tout à fait différent. Le bénéficiaire d’une fête de charité doit être en habit noir et cravate blanche.

– Je ne vous dis pas le contraire, monsieur le baron, mais je ne crois pas avoir rien de pareil dans ma modeste armoire.

– M. Chaville se fera un plaisir de vous en prêter un. Vous êtes à peu près de la même corpulence. N’est-ce pas Chaville ?

– Volontiers !… Placide, donnez mon habit noir à M. Blaireau. (Bas à Placide.)Le numéro 3.

Même avec un habit noir numéro 3, Blaireau apparaît magnifique.

Il met ses pouces dans l’entournure du gilet et fait quelques pas pour faire admirer sa prestance.

Nouvelle acclamation.

Une seule voix de blâme s’élève, celle de M. Dubenoît :

Très âpre, M. le maire dissimule mal sa fureur croissante.

– Ah ! oui, une jolie tenue pour représenter les persécutés !

– Pardon, monsieur le maire, observe judicieusement Blaireau, ne confondons pas, s’il vous plait. Ici je ne suis pas le porte-drapeau des persécutés, mais bien le héros d’une fête donnée en mon honneur et à mon profit… En mon honneur, monsieur le maire, et à mon profit ! Ça vous embête, ça, hein papa Dubenoît ?

M. Dubenoît hausse de muettes et rageuses épaules.

Le maire a amené avec lui son garde champêtre.

– Excellente idée ! dit le baron, nous allons le mettre au guichet de l’entrée. De cette façon, MM. les commissaires seront tous libres de circuler et de s’amuser dans la fête. Est-il intelligent, votre garde champêtre ?

– Il n’est pas intelligent et je l’en félicite, il est mieux qu’intelligent il est discipliné.

Tous mes compliments ! Cela suffit pour la mission que nous allons lui confier… Garde champêtre !

– Monsieur le baron !

– Apportez la plus grande attention à ce que je vais vous dire.

– Oui, monsieur le baron.

– Vous vous tiendrez à ce bureau, près de cette grille. Vous ferez payer cinq francs à toutes les personnes qui entreront, sauf, bien entendu, à celles qui apportent leur concours à la fête, dames vendeuses, musiciens, jeunes gens du cirque, etc. Avez-vous bien compris, mon ami ?

– Parfaitement, monsieur le baron, j’ai bien compris.

– Répétez-moi votre consigne.

– Faites payer cent sous à tout le monde, excepté à ceux qui apportent leurs concours.

– Parfaitement. Tenez-vous dès maintenant à votre poste, car voici qu’il est deux heures. La foule ne va pas tarder à se ruer.

· · ·

Cependant la foule ne se rue pas.

Nul être payant ne s’est encore présenté au guichet et l’heure s’avance.

M. Dubenoît aurait énormément ri dans sa barbe, s’il avait eu une barbe, mais, par malheur, il était entièrement rasé.

Ah ! voici quelques personnes !

C’est Me Guilloche et sa famille.

Après un court échange de paroles avec le garde champêtre tous ces gens pénètrent sans payer, Guilloche tient à s’en expliquer.

– Nous nous sommes permis, mon cher Blaireau, ma famille et moi, d’entrer à votre fête sans payer…

– Mais vous avez bien fait, monsieur Guilloche, vous avez bien fait !… Comment me trouvez-vous ?

– Splendide, Blaireau, splendide ! Décidément, vous étiez fait pour porter l’habit noir.

– J’t’écoute ! ça me va mieux que les cochonneries que vous m’aviez mises sur le dos l’autre jour, hein, farceur !

Depuis sa sortie de prison, Blaireau est devenu extraordinairement familier avec son avocat.

Il lui prodigue des tapes amicales, des appellations entachées de trivialité, il prend même des airs protecteurs qui finissent par agacer Guilloche.

Et puis, répétons-le, la popularité croissante de Blaireau n’est pas sans inquiéter un peu notre jeune ambitieux.

Blaireau député ! Est-ce qu’on sait jamais, avec le suffrage universel ?

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– Tiens, s’écria tout à coup Blaireau, un comptoir ! Bonne idée, ça, d’avoir mis un comptoir dans la fête !

C’est le bar américain que Blaireau désignait sous le sobriquet un peu populaire de comptoir.

– Justement ; j’ai une soif !

Et s’approchant, il se fit servir une coupe de champagne dont le contenu disparut dans son gosier avec une remarquable prestesse.

– Ils sont bigrement petits, ces verres-là, mademoiselle.

– Buvez-en deux, alors monsieur Blaireau !

– Je ne demande pas mieux.

– Après tout ce que vous avez souffert monsieur Blaireau, vous avez bien droit à deux verres de champagne.

– Ah ! oui, j’ai souffert ! Bon Dieu de bon dieu que j’ai souffert, ma petite demoiselle !

– Pauvre monsieur Blaireau !

– Voilà ce qu’on peut appeler une rude captivité !

Et Blaireau est de la meilleure foi du monde en soupirant profondément au souvenir de ses tortures imméritées : à force de l’avoir entendu répéter, à force de s’être vu plaindre par les âmes compatissantes, il croit, dur comme fer, que c’est arrivé !

– Pauvre monsieur Blaireau ! insista la charmante jeune fille du bar.

– Ah oui, mademoiselle, vous pouvez bien le dire « pauvre M. Blaireau ». On n’a pas idée de ce qu’on souffre en prison !

– Voulez-vous trinquer avec moi, mademoiselle ?

Élise (elle répondait au doux nom d’Élise) s’excusa gracieusement de ne pouvoir accepter l’invitation.

– Merci, monsieur Blaireau, mais je ne prends (prend) jamais rien entre mes repas.

– Vous avez tort, mademoiselle, car d’ici longtemps peut-être, vous ne trouverez pas l’occasion de trinquer avec un martyr ! Justement, voilà mon avocat !

– Maître Guilloche ?

– Lui-même. Je ne sais pas ce qu’il a depuis quelques jours, il n’est plus le même avec moi. Hé, mon cher maître !

– C’est à moi que vous parlez ? fit sèchement Guilloche.

– Bien sûr que c’est à vous ! A qui voulez-vous que ce soit ? Un verre avec moi, sans cérémonie ?

– Impossible, vous le voyez, j’accompagne ces dames.

– Eh bien ! mais ces dames ne sont pas de trop. Plus on est de fous, plus on rit !

Guilloche s’éloigna sans répondre.

Une de ces dames fit la remarque :

– Il n’est pas très distingué, votre protégé.

– Mon protégé ? Dites plutôt mon protecteur, car, il paraît que la candidature Blaireau fait des progrès énormes, à ce qu’on m’assure de toutes parts.

– Au détriment de la vôtre ?

– Bien entendu.

– J’en suis enchantée, mon cher monsieur Guilloche. Cette mésaventure vous fera peut-être revenir au parti conservateur.

– Je ne dis pas le contraire.

– Ce grand parti conservateur sans lequel la France ne serait pas la France.

– Évidemment ! Évidemment !

A quoi tiennent les convictions d’un avocat, pourtant !

Il est juste d’ajouter que la morale de certains magistrats est également bien flottante et comme un peu molle, oserai-je dire.

Témoin cet excellent président du tribunal de Montpaillard, M. Lerechigneux qui précisément fait, à cet instant, son entrée dans la fête.

Blaireau l’a tout de suite aperçu.

Le cœur à la joie, cordialisé par les quelques verres de champagne qu’il venait d’avaler coup sur coup. Blaireau, la main grande ouverte, se précipita au-devant de M. Lerechigneux.

– Bonjour, mon président, comment ça va ?

– Monsieur…

– Je suis sûr que vous ne me reconnaissez pas.

– Votre figure, monsieur, ne m’est point inconnue, mais je vous avoue que je ne me rappelle pas exactement dans quelles conditions et où j’ai eu l’honneur…

Blaireau éclata d’un bon gros rire.

– L’honneur ! ah ! ah ! Elle est bonne celle-là !… L’honneur !

Le pauvre M. Lerechigneux, malgré des efforts désespérés n’arrive à reconnaître ce monsieur en habit noir, quelque gentleman-farmer des environs, pense-t-il.

– Ça n’est pas pour vous faire un reproche, sourit Blaireau, mais vous êtes joliment plus aimable aujourd’hui, monsieur le président, que le jour où vous avez eu… l’honneur, comme vous dites, de me procurer trois mois de ce que vous savez.

Puis, s’inclinant, il se présente gravement.

– Monsieur Blaireau !

– Ah ! parfaitement ! C’est drôle, je ne vous reconnaissais pas. Comment allez-vous, monsieur Blaireau ?

– Tout à fait bien… Rien d’étonnant à ce que vous ne me remettiez pas, monsieur le président, car le jour où vous avez eu l’honneur... je n’étais pas si bien habillé.

– En effet, je ne me souviens pas exactement du costume que vous portiez, mais je crois me rappeler que vous n’étiez pas en habit noir.

– Ni en cravate blanche, mais voilà !… Un jour, on est en blouse, traité comme le dernier des derniers. Trois mois après, on est en cravate blanche et habit noir, et tout le monde vous appelle Monsieur Blaireau, gros comme le bras.

– C’est la vie !… Et à qui devez-vous tout cela, cher monsieur Blaireau ? A moi.

– A vous, mon président ?

– Bien sûr, à moi. Car, enfin, si vous n’aviez pas été jugé coupable d’abord, vous n’auriez pas été reconnu innocent ensuite, et personne ne s’occuperait de vous.

– C’est pourtant vrai.

– Aussi, mon cher monsieur Blaireau, me suis-je cru en droit d’entrer ici sans payer.

– Vous avez bien fait, monsieur le président.

– Allons, je vois que vous ne m’avez pas gardé rancune de ce petit malentendu.

– Moi, vous garder rancune ! Et de quoi donc ?… Vous m’avez trouvé coupable, parce que vous êtes juge… Une supposition que vous auriez été avocat, vous m’auriez trouvé innocent… Chacun sa spécialité !

– C’est un plaisir, mon cher monsieur

Blaireau, d’entendre raisonner un homme avec tant de bon sens.

– Et la preuve, mon président, que je ne vous ai pas gardé rancune, c’est que nous allons trinquer ensemble.

– Volontiers.

– Mademoiselle, deux verres de champagne.

– Voici, monsieur Blaireau.

Blaireau élève son verre et proclame :

– A la justice !

M. Lerechigneux a le même geste et répond :

– A l’innocence !…

Ils choquent leur verre.

– Et maintenant, cher monsieur Blaireau, je vais vous quitter pour prendre part à cette fête donnée en votre honneur.

– En mon honneur et mon profit, monsieur le président. Amusez-vous bien, et surtout faites marcher les affaires.

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M. Dubenoît avait prévenu son garde-champêtre.
– Votre mission est des plus délicates, mon vieux Parju.
– Oui, monsieur le maire !
– Il est possible, il est même probable, qu’au cours de cette fête, Blaireau vous lance quelques brocards.

– Des… quoi, s’il vous plaît, monsieur le maire ?

– Des brocards, c’est-à-dire des plaisanteries de mauvais goût, des railleries, des offenses.

– Bien, monsieur le maire.

– Vous ne lui répondrez rien, rien, rien ! C’est bien entendu ?

– C’est bien entendu, monsieur le maire.

– Pas un mot.

– Oui, monsieur le maire.

– Pas même un geste.

– Oui, monsieur le maire.

– Seulement, à la moindre incartade de ce citoyen vous viendrez me prévenir.

– Oui, monsieur le maire.

Parju se résuma à lui-même la consigne, sous cette forme que lui eût enviée Tacite : « Ni mot, ni geste », et attend les événements.

Les événements ne se firent pas longtemps attendre.

Très fier d’avoir trinqué avec M. le président, Blaireau ne résista pas au plaisir d’en triompher aux yeux de Parju qui, de loin, avait vu la scène.

– Sans quitter le bar, il interpella l’humble fonctionnaire.

– Eh bien, mon vieux camarade, qu’est-ce que tu dis de ça ?

Parju ne broncha pas.

– Tu vois avec qui j’ai trinqué. Avec M. le président du tribunal de Montpaillard. C’est-il toi qui trinquerais avec le président d’un tribunal ? Hein, gros malin !

Parju ne broncha pas.

– Toi, tu ne serais même pas fichu de trinquer avec le greffier de la justice de paix.

Parju ne broncha pas.

Blaireau hésita un instant entre deux partis : se mettre en colère contre l’entêté ou prendre pitié de l’imbécile.

Le parti de la générosité l’emporta.

– Allons, vieux frère, je ne t’en veux pas… Viens trinquer avec moi, sans cérémonie.

Parju ne broncha pas.

– Mademoiselle, deux verres de champagne, s’il vous plaît… A la tienne, Parju !

Parju ne broncha pas.

– Tu ne veux pas trinquer ?… Eh bien, à la tienne, tout de même.

Et Blaireau vida les deux verres en murmurant :

– Andouille, va !

Puis il ajouta :

– C’est à se demander si le gouvernement n’est pas fou d’avoir des gardes-champêtres de ce calibre-là !

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– Tiens, mais je vous reconnais, vous ! fit Blaireau au monsieur mince qui s’avançait d’un air fortement navré.

Jules Fléchard, car c’était lui, fouilla dans tous les tiroirs de ses souvenirs, mais en vain : il ne reconnaissait pas, lui, son interpellateur.

– Est-ce pas vous, continua ce dernier, qui vouliez, à toute force, entrer dans la prison, juste au moment où moi je voulais en sortir.

– Monsieur Blaireau, sans doute ?

– Lui-même, en personne.

– Enchanté de faire votre connaissance.

– Moi aussi je suis enchanté, mais, soit dit sans reproche, vous auriez pu la faire beaucoup plus tôt, ma connaissance. La chose ne vous aurait pas été bien difficile. Vous saviez où me trouver.

Il prit un air suprêmement ironique.

– Je n’ai pour ainsi dire pas bougé depuis trois mois.

– Je préférais attendre.

– Attendre quoi ?

– Le beau temps.

– Drôle d’idée !… Enfin, chacun son goût. Un verre de champagne avec moi, sans cérémonie, mon vieux… comment, déjà ?

– Fléchard… Jules Fléchard…

– … Mon vieux Fléchard, pour vous montrer que je ne vous en veux pas ; je ne sais ce que j’ai aujourd’hui, je n’en veux à personne, pas même à ce vieux serin de garde champêtre. Hé, Parju !

Parju ne broncha pas.

Fléchard allait poliment accepter la gracieuse invitation de Blaireau quand, tout pâle, il aperçut Arabella de Chaville qui venait à lui.

– Mademoiselle !

– Monsieur Fléchard ! (Bas). Jules !

– (Bas). Arabella !… Quelle détresse est la mienne ! Hier encore, j’ai fait une démarche suprême au parquet ; ces misérables se refusent à m’incarcérer… Soyez sûre, ma chère amie, que, depuis une semaine, j’ai fait infiniment plus d’efforts pour entrer en prison qu’il ne m’en eût fallu pour m’évader.

Le visage de l’un peu mûre mais romanesque fille se couvrit d’une charmante rougeur.

– Écoutez, Jules, j’ai beaucoup réfléchi depuis quelques jours, je me suis interrogée longuement et (baissant la voix et rougissant plus fort), j’aime mieux maintenant que nous ne soyons plus séparés, mon ami.

Fléchard eut un tressaillement de joie :

– Arabella, vous êtes un ange ! lui baisa-t-il la main.

– Et vous, Jules, vous êtes mon héros !

– Oui, Arabella, nous serons heureux… mais quand ?

– Bientôt, Jules.

– Pas avant que je n’aie payé ma dette.

– Quelle dette ?

– Ma dette à la société. Jusqu’à présent, je n’avais rien dû à la société, aujourd’hui ! nous sommes en compte.

– Qu’importe, j’ai comme un pressentiment que cette affaire s’arrangera.

M. Lerechigneux passait.

– N’est-ce pas, monsieur le président, que cette affaire s’arrangera ?

– En principe, mademoiselle, toutes les affaires s’arrangent ; mais dites-moi de quelle sorte d’affaire il s’agit en ce moment ?

– Du cas de M. Fléchard, le coupable dans l’affaire Blaireau.

Blaireau avait entendu.

– L’affaire Blaireau ! répéta-t-il comme un écho, et de plus en plus échauffé par le champagne. Ah ! en voilà une qui peut se vanter d’en être une affaire, ça, l’affaire Blaireau ! Mais l’affaire Fléchard, ça, ça n’est rien du tout. Monsieur le président vous le dira comme moi : l’affaire Fléchard, ça n’est rien du tout ! Ah ! parlez-moi de l’affaire Blaireau !

– Blaireau a raison, confirma le président. M. Fléchard a droit à l’indulgence du tribunal. On a déjà fait trois mois de prison pour ce délit là. (A Fléchard.) Le tribunal vous en tiendra compte et je crois pouvoir vous affirmer qu’avec une légère amende…

– Une amende !

– Dans les seize francs…

– Oh ! merci, monsieur le président, s’écria Arabella, vos paroles me mettent du baume dans le cœur !

Blaireau, qui décidément se sentait une vive sympathie pour Fléchard, proposa :

– Il y aurait quelque chose de bien plus simple, ce serait de l’acquitter. Si on l’acquittait, tout de suite, monsieur le président, en vidant un verre ? Entendu, hein, nous acquittons Fléchard !

– Ici, mon cher ami, cela ne compterait pas, mais, je le répète, le tribunal sera indulgent, j’en réponds.

– D’autant plus, atténua Fléchard d’un air détaché que la chose est insignifiante. Au moyen âge on n’y aurait même pas fait attention. C’était le passe-temps favori des grands seigneurs de rosser les gardes-champêtres ; Colbert, Sully, Agrippa d’Aubigné ne s’amusaient pas autrement !

– Oh ! protesta le président, Agrippa d’Aubigné !…. je ne sais pas jusqu’à quel point Agrippa d’Aubigné…

– Mais oui, affirma Blaireau, Agrippa d’Aubigné comme les autres !… Mademoiselle, servez-nous quatre verres de champagne ! Il y a longtemps qu’on n’a pas trinqué !

Et il ajouta tout joyeux :

– Agrippa d’Aubigné, je l’ai connu dans le temps. C’était un rude lapin !

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Cependant Blaireau continuait à être le meilleur client du bar.
Il avait dit à la jeune fille qui servait de caissière :
– Marquez bien toutes mes consommations, mademoiselle ; je vous réglerai ma petite note ce soir, quand j’aurai touché mon profit.

Jusqu’à présent, le profit ne semblait pas prendre des allures de vertige, et, en dépit des : Ça va bien, ça va bien, de notre optimiste baron, l’assistance persistait à être des plus clairsemées.

Blaireau mettait une extrême coquetterie à ne pas faire Suisse, comme on dit au régiment, c’est-à-dire à ne pas boire seul.

Chaque nouvel arrivant, il l’invitait.

– C’est bien le moins que ce soit ma tournée, aujourd’hui ! Mademoiselle et toi, mon vieux Fléchard, encore un petit verre de champagne.

– Je ne voudrais pas vous désobliger, monsieur Blaireau, dit Arabella, mais…

– C’est ça qui ne serait pas gentil de me désobliger, après tout ce que j’ai souffert.

– Vous exagérez, monsieur Blaireau, vous n’avez pas tant souffert que vous le dites. Et puis, bien souvent, vous receviez de petites douceurs, du vin, des cigares, des confitures.

– C’est vrai… Comment diable savez-vous ça ?

Embarrassée elle balbutia : Je sais cela, parce que…

Fléchard vint au secours de son amie :

– Mademoiselle est la présidente d’une œuvre qui a pour but d’envoyer des secours à tous les innocents qui sont dans les prisons.

– Tiens, tiens, tiens ! Je n’avais jamais entendu parler de cette organisation-là.

– C’est la Ligue pour réparer dans la mesure du possible les inconvénients des erreurs judiciaires.

– Elle doit avoir de l’occupation votre ligue ! Mais, au fait, mademoiselle, comment saviez-vous que j’étais innocent ?

– Ah voilà ! Notre ligue a sa police.

– Alors, toi, mon pauvre Fléchard, on ne t’enverra pas de cigares pendant ta rude captivité ?

– Hélas, non ! Moi, je suis un vrai malfaiteur !

– Ne te fais pas trop de bile, je vais te recommander à mon ancien patron. Il te soignera bien. Hé ! monsieur Bluette, un petit mot, s’il vous plaît ?… On ne reconnaît donc plus son ancien pensionnaire ?

– Ma foi, je l’avoue, je ne vous reconnaissais pas. Peste ! mon cher, comme vous voilà mis !

– C’est gentil, ça, d’être venu à ma fête.

– J’ai tenu à vous serrer la main. Vous ayant connu à la peine, je suis enchanté de vous contempler à l’honneur. Je vous dirai même, mon cher Blaireau, que je me suis permis d’entrer sans payer.

– Vous avez joliment bien fait, monsieur Bluette !… Eh bien ! il n’aurait plus manqué que cela… Est-ce que vous m’avez fait payer un sou, pendant tout le temps que je suis resté dans votre établissement ?

– Jamais, en effet ! De plus, deux de mes pensionnaires m’ont demandé une faveur que je n’ai pas cru devoir leur refuser. Ils sont ici qui m’attendent à l’entrée.

Le baron de Hautpertuis ne put se défendre d’une vague inquiétude.

– Vous avez amené deux de vos détenus ici, dans cette fête !

– Deux charmants garçons, baron, que Blaireau a connus chez moi, Feston et Durenfort.

– Oui, confirma Blaireau, deux bons gars et pas fiers.

– Vous voudrez bien, baron, leur prêter une de vos baraques pour leur permettre d’accomplir leurs curieux exercices.

– En quoi consistent ces exercices ?

– L’un d’eux joue du trombone à coulisse, pendant que l’autre mange des lapins vivants.

– Des lapins vivants ? Pauvres bêtes ! gémit une des jeunes filles du bar.

– Affaire d’habitude, mademoiselle, simple affaire d’habitude !

– Pour vos saltimbanques, oui, mais pas pour les lapins.

– Et, s’informa le baron, à la suite de quel délit furent condamnés ces artistes ?

– Le trombone pour avoir emprunté nuitamment le lapin d’autrui, et l’autre pour l’avoir mangé.

– Parfaitement ! dit M. Lerechigneux, je me souviens, c’est moi qui les ai condamnés. J’assimilai, fort habilement, au recel, le cas du dernier.

– Fort ingénieux, en effet. Par ici, mes amis, par ici.

– Un verre de champagne en passant, n’oublia pas Blaireau.

– Ce n’est pas de refus.

– Ce vieux Feston ! Ce vieux Durenfort !

– Ce vieux Blaireau !

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L’auteur a retardé aussi longtemps qu’il l’a pu la promulgation d’un fait bien pénible, mais malheureusement impossible à dissimuler davantage.
Blaireau est complètement gris maintenant, gris comme toute la Pologne, au temps où il y avait encore une Pologne et que la Pologne était heureuse.

De cordiale qu’elle était au début, l’ivresse de Blaireau a tourné vite à la familiarité gênante : elle frise désormais la mauvaise éducation.

Notre ami se promène dans la fête, dans sa fête, un jeu de cartes à la main, il arrête les gens : « Prenez-en une. » On prend une carte. « C’est le huit de trèfle ! » s’écrie triomphalement Blaireau, ou : « Le roi de cœur ! » selon le cas.

Et le plus curieux c’est que Blaireau ne rate pas un seul de ses tours.

Encore un talent qu’on ne connaissait pas à Blaireau !

Et puis Blaireau rayonne : il va être riche, très riche !

Le parc de Chaville, tout à coup, s’est rempli de monde. Tout Montpaillard est là, dans les baraques ou sur les chevaux de bois.

A cinq francs par personne, quelle belle recette !

Que va-t-il faire de tout cet argent !

Hé, parbleu ! il achètera un fonds de mastroquet. Excellente idée !

Populaire comme il est, il ne peut manquer d’avoir tout de suite une nombreuse clientèle.

Ah ! pour une idée, ça, c’est une idée, et une fameuse !

– Dites donc, papa Dubenoît, vous ne savez pas ! eh bien ! avec mon argent, je vais ouvrir un café, un joli petit café, le café Blaireau.

– Il sera propre, le café Blaireau !

– Un petit café, juste en face du tribunal, avec cette enseigne : Au rendez-vous des innocents ! Hein, qu’est-ce que vous pensez de ça ?

– Je pense que votre établissement ne restera pas longtemps ouvert, voilà ce que je pense.

– Et qui est-ce qui le fermera, s’il vous plaît ?

– Moi-même, mon cher ami, et je vous garantis que cela ne sera pas long.

– Si jamais vous faisiez ça, mon bonhomme, savez-vous ce qui arriverait ?

– Peu importe !

– Il arriverait que je me ferais nommer maire à votre place.

Ayant entendu ces mots, le baron de Hautpertuis éclata de rire :

– Blaireau maire !… C’est pour le coup que Montpaillard en traverserait une crise, mon cher monsieur Dubenoît !

– Ah baron ! gémit Dubenoît, nous vivons dans des temps bien troublés !

– Je ne trouve pas… Voyez comme tous ces gens s’amusent ! S’amuser, tout est là !

– Vous avez raison, mon vieux baron, s’écrie Blaireau, tout à la rigolade ! Demain, les affaires sérieuses !….. Au fait, ça serait il pas indiscret de savoir à combien se monte ma recette en ce moment ?

– Nous ferons le compte ce soir, après la fermeture.

– J’aimerais tout de même bien savoir où nous en sommes à cette heure.

– Rien de plus facile, nous allons demander au garde champêtre. C’est lui que j’ai chargé de percevoir le prix des entrées… Parju !

– Monsieur le baron.

– Veuillez me dire combien d’argent vous avez en caisse.

– Combien d’argent !… Mais… pas un sou, monsieur le baron !

– Pas un sou ?

– Pas un sou ! monsieur le baron, pas un sou !

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