Chapitre 22 Dans lequel il se passe plusieurs événements dont aucun ne revêt un caractère de gravité exceptionnelle.
Bluette tint à reconduire lui-même le baron jusqu’à la grande porte qui donne sur la rue.
Ils se félicitaient mutuellement d’avoir fait leur charmante connaissance et prenaient congé, quand un monsieur entre deux âges, officier de la Légion d’honneur, se présenta, l’air aimable à la fois et légèrement ironique.
– M. Bluette, sans doute ?
– Lui-même, monsieur.
– Je suis M. Devois, inspecteur des prisons.
– Ah ! parfaitement, monsieur. Enchanté…
– Je connaissais beaucoup votre prédécesseur… Croyez que je suis heureux de me trouver en contact avec vous.
– Moi de même, monsieur.
On m’a parlé de vous, en haut lieu, comme un (une) homme des plus distingués et fort au-dessus de la fonction qu’il occupe.
– On a été trop flatteur pour moi, en haut lieu.
– Il paraît même que vous avez transformé votre prison en une sorte de petit éden, quelque chose comme une confortable pension de famille.
– Je fais de mon mieux.
– C’est dans ce cas que le mieux est l’ennemi du bien. Une prison, mon cher monsieur Bluette, n’est pas un casino.
– A qui le dites-vous ?
– Et, sans transgresser les lois de l’humanité, il faut user de rigueur avec messieurs les condamnés desquels le nombre augmenterait terriblement, si on les traitait partout comme dans la prison de Montpaillard, c’est-à-dire en passagers de première classe.
– Pauvres gens !
– A propos, qu’est-ce que c’est que cette histoire d’erreur judiciaire dont j’ai entendu parler ce matin à la sous-préfecture ?
– Elle est exacte, monsieur l’inspecteur. Un de mes détenus avait été condamné injustement. Le véritable coupable s’est dénoncé hier et a fait des aveux complets.
– C’est curieux…
– J’attends l’ordre du parquet pour mettre mon homme en liberté.
Et notre ami Bluette, que les ironies de l’inspecteur, au lieu de l’intimider, mettaient plutôt en verve, ajouta d’un ton faussement humble :
– Je me permettrai même de faire remarquer à M. l’inspecteur que, malgré certaines petites irrégularités que je suis le premier à déplorer, la prison de Montpaillard n’en renferme pas moins un innocent.
– Et je vous en félicite.
– Il y a beaucoup de prisons mieux tenues qui ne pourraient pas en dire autant.
– C’est une bonne note, en effet.
Tout en causant, ces messieurs, étaient arrivés devant le cachot dans lequel la jeune Alice, tout en lisant ses gazettes, fredonnait un petit air assez folâtre.
A cette minute, notre ami Bluette songeant à son avancement, se sentit envahi par les plus mornes pressentiments.
Il toussa avec une violence peu commune et un acharnement digne d’un meilleur sort.
Trop tard, hélas ! L’inspecteur a poussé la porte du cachot.
– Allons, fait-il, on ne m’avait pas trompé en haut lieu, votre établissement, monsieur Bluette, est un établissement gai. Quel est ce jeune détenu, ce joli merle qui chante en cage ?
Pour le coup, Bluette perd un peu le nord :
– Ce jeune détenu ? C’est… comment déjà s’appelle-t-il ?… Chose… Machin…
– C’est trop fort, vous avez quarante-trois malheureux prisonniers, et vous ne les connaissez pas ?
– Si, monsieur l’inspecteur, je le connais mais je ne me rappelle plus son nom. Du reste, cela n’a aucune importance.
– Comment, ça n’a aucune importance ?
– Aucune, puisque ce garçon est innocent. C’est l’innocent dont nous parlions tout à l’heure.
– Étrange prison, décidément ! Vous avez un innocent et vous le mettez au cachot !… Il est vrai que le pauvre garçon n’a pas l’air de s’y ennuyer outre mesure. Sortez, mon ami, ce n’est point ici votre place.
Victor, le gardien, apporte une carte à Bluette :
– Ce monsieur insiste pour être reçu tout de suite.
– « Jules Fléchard, professeur de gymnastique » ; dites-lui de repasser plus tard.
– Pourquoi cela, fait l’inspecteur, allez recevoir ce monsieur. Je continuerai seul ma tournée en vous attendant.
Bluette obéit, mais avec quelle inquiétude au cœur !
– Mon Dieu ! mon Dieu ! que va-t-il se passer ? gémit-il. Ma carrière administrative me paraît singulièrement compromise !
L’inspecteur continue à s’occuper du « jeune détenu ».
– Alors, mon ami, vous êtes innocent ? Votre physionomie n’est point celle, d’ailleurs, d’un redoutable criminel. Pour quels motifs aviez-vous été condamné ?
– Ma foi, répond Alice avec un aplomb imperturbable, je ne m’en souviens plus bien… Un tas d’histoires…..
– Vous ne vous souvenez plus à quel propos vous avez été condamné ?
– Naturellement, je ne m’en souviens plus, puisque ce n’est pas moi qui suis le vrai coupable.
– Cela n’empêche pas…
– Pourquoi voulez-vous que je me rappelle les crimes des autres ?
– Tout cela n’est pas clair… La prison de Montpaillard est décidément une étrange prison et son directeur un bizarre fonctionnaire.
Mais Alice ne peut entendre blâmer son ami sans protester.
– Ne dites pas de mal de Bluette, s’écrie-t-elle, il est très chic !
Hélas, la courageuse protestation d’Alice va droit à l’encontre de son intention si pure !
Ce mot très chic et surtout le ton sur lequel il a été lancé a décillé 1
– Très chic ? répète-t-il. Comme vous avez dit cela ! Mais, Dieu me pardonne… Voulez-vous avoir l’obligeance d’enlever votre calotte ?
– Voilà, monsieur l’inspecteur.
Le flot brun des cheveux d’Alice déferle sur ses épaules et sur son dos.
Avec une grâce infinie, M. l’inspecteur s’est découvert :
Il s’incline et salue :
– Madame !
– Monsieur l’inspecteur !
Au cours de sa carrière, monsieur l’inspecteur en avait vu de raides, mais celle-là, vraiment, dépassait les limites permises de la fantaisie administrative.
Une jeune femme, en costume de prisonnier, qui lit le Figaro, en chantant des airs d’opérette, au fond d’un sombre cachot !
Voilà du pas banal !
Monsieur l’inspecteur est fort perplexe.
Son chapeau à la main, il contempla Alice, la jolie Alice, car elle est jolie, la petite mâtine, dans son travesti improvisé !
Ah oui, il est perplexe monsieur l’inspecteur !
Mais soudain la gravité de sa physionomie fait place aux plus enjoué des sourires.
La vieille galanterie française a reconquis ses droits !
– Vous êtes délicieuse ainsi, madame, mais vous plairait-il de me dire par quel curieux concours de circonstances vous vous trouvez dans ce costume et dans ce cachot ?
– Une simple fantaisie personnelle, monsieur. Je vous assure que M. Bluette ignorait complètement ma petite mascarade, et qu’il a été aussi surpris que vous de me voir dans ce costume…
– Qui vous va admirablement, d’ailleurs.
Jamais je n’aurais cru que des effets généralement portés avec tant d’inélégance puissent être aussi séants à une jolie femme !
– Vous me flattez, monsieur l’inspecteur.
– Mais non. Je vous assure. Vous êtes très gentille.
– Eh bien, puisque vous me trouvez gentille, promettez-moi de ne pas être méchant pour M. Bluette, qui est un si bon garçon !
– Je vous le promets… Vous avez l’air de l’aimer beaucoup, votre cher Bluette ?
– Beaucoup, beaucoup !
– Heureux homme ! Vous êtes charmante, madame.
Pour lui prouver sa réelle sympathie, il prend la main d’Alice et la garde dans la sienne.
– Vous êtes positivement charmante.
– Alors, vous ne le gronderez pas ?
– Soyez tranquille.
– Et même, vous lui ferez avoir de l’avancement ?
– Oh ça ! ce sera peut-être plus difficile.
– Est-ce qu’on ne pourrait pas lui trouver une petite prison à Paris ?
– Quartier des Champs-Élysées ?
– Ou à Passy, plutôt.
– Elle est adorable, ma parole !.. J’ai une envie folle de vous embrasser.
– Je veux bien, mais à la condition que vous n’oublierez pas la prison de Passy.
– C’est juré !
Et, complètement désarmé, M. l’inspecteur embrassa la jeune femme.
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Mettant de nouveau à contribution ce curieux privilège dont j’ai parlé plus haut et qui confère aux romanciers le pouvoir de jouer avec le temps comme avec l’espace, je vais, messieurs et dames, si vous y consentez, vous rajeunir pour un instant de vingt-quatre heures.
Reprenons les choses où elles en étaient quand notre vieux camarade Jules Fléchard, après l’impressionnante scène des aveux chez les Chaville, se dirigea résolument vers le parquet, à la fois soutenu par le doux souvenir d’Arabella lui murmurant : courage ami (de quelle voix, ô ciel !) et par les civiques exhortations de maître Guilloche, son avocat improvisé.
Au parquet ces messieurs furent reçus froidement.
En l’absence du procureur, un vieux commis-greffier tenta de leur démontrer la parfaite inanité de leur démarche.
– Croyez-moi, mes amis, rentrez chez vous et ne reparlons plus de cette affaire.
– Mais pourtant…
– Ce sera beaucoup plus raisonnable. Le tribunal s’est trompé, dites-vous, en condamnant Blaireau à votre place, c’est bien possible ; mais c’est une affaire entre le nommé Blaireau et vous, monsieur Fléchard.
– La question est plus haute, protestait l’avocat.
– Non, mon cher maître, la question n’est pas si haute que vous le dites. Blaireau a fait trois mois de prison pour le compte de M. Fléchard, c’est à ce dernier à dédommager Blaireau. A raison de vingt sous par jour (et c’est bien payé), cela nous fait une somme de 90 francs. Mettons 100 francs pour faire un compte rond… Donnez 100 francs à Blaireau et ne parlons plus de cette affaire-là !
– Nous reviendrons demain matin, et nous verrons si M. le procureur tiendra le même raisonnement que vous.
– S’il en tient un autre, il aura tort et servira mal les intérêts de la justice, intérêts plus considérables et plus augustes que ceux d’un simple citoyen comme vous, soit dit sans vous fâcher, monsieur Fléchard.
Et, se levant, le vieux greffier leur indiqua que l’entrevue avait pris fin.
Le professeur de gymnastique passa une mauvaise nuit.
Si pourtant les magistrats se refusaient à prendre au (aux) sérieux ses déclarations, si on ne consentait pas à le mettre en prison, que dirait Arabella de Chaville ?
Car ce qu’elle aimait en lui — et il le comprenait bien — c’était la victime autant que le héros.
Sans prison, pas de mariage !
De la naissance et de la particule, la romanesque fille pouvait se moquer, mais pas de l’auréole !
Une auréole ! L’auréole du martyre, il la fallait à Fléchard, coûte que coûte !
Une auréole ! une auréole ! mon royaume pour une auréole !
Aussi, dès le lendemain matin, frappait-il à la porte du procureur.
– Ah ! s’écria le magistrat, c’est vous le nommé Fléchard (Jules) ! Eh bien, le nommé Fléchard (Jules) a raté une belle occasion de se tenir tranquille ! Juste au moment des vacances ! C’est cette époque-là que vous choisissez pour faire ce joli coup !
Fléchard répondit en baissant la tête :
– Monsieur le procureur, le remords ne choisit pas son jour.
– Le remords ? Ah ! fichez-moi la paix avec votre remords. Le remords de quoi ? D’avoir administré une raclée à cet idiot de garde champêtre ? D’avoir laissé condamner à votre place cette fripouille de Blaireau ? Il n’y a pas de quoi fouetter une puce, dans tout cela. Allons, mon ami, rentrez chez vous, et qu’il ne soit plus jamais question de cette ridicule histoire !
– Je vous demande bien pardon, monsieur le procureur, de ne pas être de votre avis, mais je tiens à être incarcéré au plus vite.
– Incarcéré ? non ! Enfermé dans une maison de fous, plutôt ! Allez-vous-en, mon ami, allez-vous-en !
– Monsieur le procureur, je vous préviens que si vous ne voulez pas me mettre en prison, je m’adresserai à une juridiction supérieure.
– On vous enverra promener.
– Je ne me laisserai pas rebuter.
Et j’irai, s’il le faut
Jusqu’au garde des sceaux !
– Écoutez, Fléchard, voulez-vous être raisonnable et remettre cette affaire-là à plus tard, après les vacances ?
– Je veux coucher en prison, ce soir même.
– Je commence à croire que j’ai devant moi un dangereux monomane. Gare la douche !
– Merci bien, j’en ai pris une ce matin.
– Pas assez forte, sans doute. Allez-vous-en !
Et, saisissant Fléchard par le bras, le magistrat mit notre pauvre ami à la porte.
· · ·
Dans l’après-midi, Fléchard prit une résolution héroïque.
Après avoir composé un petit ballot d’effets de rechange et d’objets de toilette, il se dirigea vers la prison.
M. Bluette, pensait-il, est un excellent garçon. Je le connais, il ne me refusera pas de m’admettre dans son établissement, au moins pour quelques jours.
En chemin, il rencontra le maire, furieux, qui lui dit :
– Ah ! vous voilà, vous ! Vous pouvez vous vanter d’en avoir fait, un joli coup ! Il y a devant la prison au moins trois cents imbéciles qui attendent la sortie de Blaireau pour le porter en triomphe.
Malgré tout son ennui, Fléchard ne put s’empêcher de dire :
– Ça va être très drôle ! éclata-t-il.
– Très drôle, en effet ! Ah ! si nous avions de la troupe à Montpaillard, c’est moi qui ferais fusiller tous ces gars-là !
– Vous n’y allez pas de main morte, monsieur le maire !
– Voyons, Fléchard, soyez sérieux.
Tenez-vous toujours à vous déclarer coupable ? Il est encore temps.
– Plus que jamais, monsieur le maire, et je vais de ce pas me constituer prisonnier.
– Alors, que tout le désordre qui va révolutionner Montpaillard retombe sur votre tête !
A la prison, Fléchard trouva Bluette, tourmenté, inquiet et, contrairement à son habitude, de fort méchante humeur.
Et il y avait de quoi ! Cet inspecteur, qui tombait juste sur Alice déguisée en détenu ! Qu’est-ce qui allait résulter de cette aventure ? Mon Dieu ! Mon Dieu ! La révocation, sans nul doute.
– Vous, Fléchard ! que désirez-vous ?
– Vous êtes sans doute au courant de la situation, monsieur le directeur ?
– L’affaire Blaireau, oui ; c’est vous le coupable ?
– Parfaitement.
– Et après ?
– Après ?… Je viens me constituer prisonnier.
– Avez-vous un papier ?
– Non, monsieur le directeur.
– Une lettre, un mot du parquet ?
– Je n’ai rien.
– Et vous vous imaginez que je vais vous coffrer, comme ça, de chic ? Vous êtes étonnant, ma parole d’honneur !
– Alors, il faut des recommandations maintenant, pour entrer en prison ?
– Mais, certainement !
– Toujours la faveur, alors ! Le népotisme ! Pauvre ! pauvre France !
– Au revoir, Fléchard, tâchez de vous faire une raison.
– C’est bien entendu, vous ne voulez pas me recevoir ?
– Je vous dis que non, là !… Fichez-moi le camp !
On venait de frapper à la porte du bureau.
– Ah ! c’est encore vous, Blaireau, que désirez-vous ?
– Ça n’est pas pour vous faire un reproche, monsieur le directeur, mais je trouve que vous y mettez du temps à me relâcher !
– Impossible avant que j’aie reçu l’ordre du parquet.
– Ah, nom d’un chien ! C’est trop fort ! Non seulement j’ai fini mon temps, mais encore je suis reconnu comme innocent, et on ne veut pas me lâcher ! C’est trop fort ! mille pétards de bon sang ! C’est trop fort ! On n’a jamais rien (rien rien) vu de pareil !
– Mon cas à moi, s’écria Fléchard, est encore plus fort ! Je suis coupable et on ne veut pas me coffrer !
– Mon pauvre ami, dit Bluette, si on devait mettre tous les coupables en prison, on n’y arriverait pas.
– Ah ! elle est propre, la justice ! Pauvre France !
Et il murmura : « Que va penser Arabella ? »
Blaireau, lui, était arrivé au comble de l’exaspération.
– Ah ! oui, pauvre France ! c’est bien le cas de le dire ! Attends un petit peu que je sois sorti de prison, et puis, je vais te l’arranger le gouvernement !
Quant à Fléchard, il regagna son domicile d’un air plus las encore et plus navré que de coutume.
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L’affaire Blaireau commençait à causer un grand tapage dans Montpaillard. Jamais les dix-sept membres du parti révolutionnaire ne s’étaient vus à pareille fête et ils entretenaient, avec une habileté diabolique, cette agitation que le maire, M. Dubenoît, combattait avec l’énergie du désespéré.
Le Réveil de Nord-et-Cher avait publié, vers midi, une seconde édition plus incendiaire encore que celle du matin.
Et illustrée !
Grâce à un vieux cliché, trouvé dans les caves de l’imprimerie, Blaireau était représenté chargé de chaînes, accroupi dans un hideux cachot qu’éclairait un soupirail étroit mais outrageusement grillagé.
Des bêtes de toutes sortes grouillaient sur le sol humide de cet in-pace.
Comme légende, ces simples mots : Un innocent, à Montpaillard, à la fin du dix-neuvième siècle..
Un exemplaire de ce journal avait été apporté à Blaireau par son ami Victor, le gardien.
– Tiens, regarde ça, mon vieux ! Ils t’en ont fait une tête !
– Je ne suis pas de ton avis, répond Blaireau avec conviction. Moi, je me trouve bien ressemblant.
– Mon pauvre Blaireau !
– Attends un peu, Victor, je vais leur en fiche, moi, du pauvre Blaireau !
– Comment tu vas sortir bientôt et tu n’es pas content !
– Ah ! fichtre non, je ne suis pas content ! Et je vais leur montrer de quel bois il se chauffe, le pauvre Blaireau !
– A qui donc en veux-tu si fort ?
– A qui j’en veux ? Mais aux gens du Parquet, à ce vieux serin de Dubenoît, à tous ces mauvais gars de la gendarmerie. Attends un petit peu que je sois sorti !
– Tu ne les mangeras pas tout crus ?
– Non, je me gênerai !… Tu me prends sans doute pour un autre, mon pauvre Victor. Tu t’imagines probablement que je suis encore le simple et banal Blaireau d’autrefois !
– Quoi ! tu vas monter sur le trône de France, à cette heure !
– Non, mais je suis le porte-drapeau des persécutés !
– Bigre !
– Je suis président d’honneur !
– Fichtre !
– Je suis le héros, tu entends bien, le hé-ros d’une fête organisée par un baron !
– Mazette !
– Et c’est ce Blaireau-là qu’on a le toupet de ne pas remettre en liberté ! Ah ! ils entendront parler de moi !
Blaireau, grisé de ses propres paroles, était arrivé au dernier degré de l’exaspération, et ses clameurs protestatives faisaient trembler les murs de la prison.
· · ·
Au cours de ses promenades dans les couloirs, le hasard le fit rencontrer nez à nez avec M. l’inspecteur qui continuait sa tournée avec Bluette.
– Qu’est-ce que c’est que ce vacarme ? Et ce costume ? Dites-moi, monsieur Bluette, quel est cet individu ?
Bluette s’empresse de répondre à son inspecteur :
– Cet individu, monsieur l’inspecteur… eh bien ! précisément, c’est l’innocent, l’innocent dont nous parlions tout à l’heure.
Mais l’inspecteur ne veut pas entendre de cette oreille-là.
On lui a déjà fait, avec Alice, le coup de l’innocent. Ça ne prend plus !
– Mon cher monsieur Bluette, vous êtes un aimable homme, mais vous manquez d’invention. Chaque fois que vous êtes embarrassé pour une réponse à donner sur quelqu’un, vous dites : C’est l’innocent… Variez un peu vos plaisanteries, mon cher Bluette, variez-les un peu, de grâce !
– Mais je vous assure, monsieur l’inspecteur. Du reste, interrogez-le vous-même.
– Innocent, cet individu ? Avec cette tête-là et ces guenilles, jamais je ne le croirai ! Et puis, innocent ou non, cet homme fait un tapage intolérable. Et il se retourna vers Blaireau avec colère. Dites-donc, vous, est-ce que vous n’aurez pas bientôt fini de hurler comme ça ?
– Je hurlerai comme ça tant que ça me plaira, et ça n’est pas encore vous, avec votre rosette, qui me ferez taire, gros malin ! Si quelqu’un a le droit de gueuler ici, c’est bien moi !
– Ah, vous le prenez sur ce ton-là, mon gaillard ! Gardien, mettez les menottes à cet homme, et en cellule, oust !
– Le premier qui me touche !…
Deux gardiens, sur les ordres de l’inspecteur, eurent bientôt fait d’enfermer Blaireau dans un cachot où il continua à exhaler ses invectives les plus retentissantes.
A ce moment, apparurent deux Anglais portant une lettre dans laquelle leur consul les recommandait chaudement à M. le directeur de la prison :
– Que désirez-vous de moi ?
– Il paraît que vô avez un hinnocent dans le présonne de Montpaillard ?
– Oui, et puis ?
– Nous désirons voar le hinnocent
L’inspecteur perdit patience.
– Ça, c’est le comble ! Si les Anglais s’en mêlent, maintenant ! Il n’y a donc pas de hinnocent en Angleterre, que vous soyez forcés de faire le voyage de France ?
– No, jamais de hinnocent en Angleterre !
– Eh bien, messieurs, vous ne verrez pas le nôtre, nous l’avons enfermé dans un cachot. Écoutez-le, c’est lui qui crie ! L’entendez-vous ?
– Aoh ! bizarre !
Et les Anglais se retirèrent pénétrés de stupeur pour la façon, en effet étrange, dont on entend le régime pénitentiaire dans certains départements français.
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En vertu de ce principe que les meilleures plaisanteries ne gagnent rien à s’éterniser, la détention du malheureux Blaireau prit fin vers cinq heures du soir… Toute la population ordinairement si paisible de Montpaillard est massée aux abords de la prison.
Le parti révolutionnaire, sous la conduite de l’ambitieux Guilloche, s’agite, cherchant à donner à la modeste escouade qu’il comporte l’apparence d’une masse drue et bien disciplinée.
Il arrive presque à ce résultat en s’adjoignant sans fierté plusieurs poignées de jeunes galopins enchantés de l’aubaine.
Le maire rêve de charges de cavalerie, de mitrailleuse, d’arrestation des séditieux. Ah ! si on avait de la troupe à Montpaillard !
Ou si, seulement, on avait encore le maréchal des logis Martin, un homme à poigne, celui-là, un lapin qui avait fait toutes ses études de gendarmerie dans les fameuses brigades de la banlieue de Paris, si réputées pour leur façon radicale d’épouvanter les méchants et de rassurer les bons !
Hélas ! le redoutable Martin a pris sa retraite voilà un an !
Et rien pour mettre cette racaille à la raison, rien qu’une police bourgeoise doublée d’une maréchaussée à la papa. Les gendarmes, d’ailleurs, semblent s’amuser autant que les badauds.
Pour comble voilà Parju, le garde champêtre, qui s’amène ; Parju duquel la déposition est la cause de la condamnation de Blaireau, et, par suite, de tout ce scandale.
On hue Parju : « Hé ! Parju, mets tes lunettes ! As-tu retrouvé ta plaque, Parju ? etc. »
Parju, finit par comprendre que sa présence en ces parages n’est point faite pour apaiser les esprits, et prend un point de direction vers la périphérie (comme dit un docteur conseiller municipal) de Montpaillard.
Tout à coup les portes de la prison s’ouvrent, et alors retentit un immense cri de : « Vive Blaireau ! vive Guilloche ! » mais surtout : « Vive Blaireau ! »
Les deux compères, bras dessus, bras dessous, s’avancent Guilloche grave dans sa correcte redingote noire, Blaireau radieux et drapé dans les loques innomables précédemment décrites.
C’est un beau spectacle.
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Les deux Anglais sont dans la foule : l’un prend des notes, l’autre manœuvre son bull’s eye1
Les haillons de Blaireau surtout semblent les intéresser.
On ne les croira pas quand, rentrés au sein de la perfide Albion, ils raconteront à leurs compatriotes ces scènes de la vie judiciaire française.
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Mais, peu à peu, l’ordre renaît dans Montpaillard.
Les paisibles citoyens, maintenant réunis autour du potage familial, commentent diversement les événements de la journée.
Les farouches révolutionnaires, assemblés dans la grande salle du premier de la Brasserie de l’Avenir, offrent à Blaireau une longue série de vermouts d’honneur, de bitters d’honneur, d’absintes d’honneur et même de quinquinas d’honneur !
Ces divers breuvages poussent bientôt l’assistance à dire énormément de mal du gouvernement.
Très à son aise, pas fier pour un sou, charmant avec tout le monde, Blaireau promet sa protection à chacun.
Rentré chez lui, M. Dubenoît se met en bras de chemise, éponge son front ruisselant, et tombe accablé dans un fauteuil.
– Ma pauvre amie, dit-il à sa femme, il ne faut pas se le dissimuler, Montpaillard traverse une crise !
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