Scène X
Les Mêmes, CHARANÇON
Charançon. — Samuel, laisse-nous !
Samuel, à part. — Allons bon ! il me coupe.
Il sort.
Charançon, prenant, à gauche de la table, la chaise et la portant à droite du canapé, près de Miranda qui s’est levée. — Ah ! Madame ! Quelle aimable surprise !
Miranda, très cérémonieusement. — Monsieur le maire, je vous demande pardon de venir de si bonne heure…, mais devant retourner à Paris dans une heure, je tenais à prendre congé de vous et à vous remercier du bon accueil…
Charançon, même jeu. — Mais croyez bien que c’est la commune au contraire qui est reconnaissante de ce que vous avez fait pour elle…
Miranda, marivaudant. — Ne parlons pas de ça ; vous savez que quand il y a une charité à faire, on peut toujours compter sur les artistes.
Charançon, même jeu. — Il est certain, que pour la noblesse des sentiments… quand il s’agit de secourir de pauvres petits êtres malheureux… comme… comme les vignes phylloxérées… eh ! bien alors… eh ! bien alors……
Miranda, même jeu. — Ah ! c’est bien le moins…
Charançon. — Certainement !… Voilà (Répétant distraitement.) Voilà ! voilà ! (À part.) Sapristi ! je ne sais pas comment je vais placer mon gros poulot, moi ! (Toussant et prenant son élan) Eh bien ! Hum ! hum ! Eh bien, mon…
Miranda. — Mon ?
Charançon, n’osant plus. — Eh bien, mon… Dieu ! voilà !
Miranda. — Ah ! oui ! voilà !
Charançon, répétant machinalement. — Voilà ! voilà !
Moment de silence.
Charançon, embarrassé, ne sachant que dire. — Madame votre mère va bien ?
Miranda. — Mais très bien ! je vous remercie ! elle m’avait accompagnée, mais comme elle était un peu altérée, elle est entrée chez le marchand de vin d’en face, prendre un cassis.
Charançon. — Un cassis ?
Miranda. — Avec de la fine champagne !
Charançon. — Ah ! c’est un mêlé casse !…
Miranda, marivaudant. — C’est même là les agréments de la campagne : une dame peut s’aventurer chez un marchand de vins sans que…
Charançon. — Évidemment !… Évidemment, ça se fait beaucoup ! oui… (Machinalement.) Oui, voilà ! voilà ! (Prenant son élan.) Hum ! hum ! Eh bien, mon…
Miranda. — Mon ?…
Charançon, n’osant plus. — Eh bien, mon… Dieu, voilà !
Miranda. — Ah ? bien !… (À part.) C’est un tic !
Charançon, à part. — Ça ne sort pas !
Miranda, se levant. — Monsieur le maire ! je ne veux pas vous ennuyer plus longtemps !
Charançon, naïvement. — Oh ! mais ! je suis là pour ça… Non ! ce n’est pas ce que je voulais dire.
Miranda. — Je me retire !
Charançon, courant à elle. — Mais non ! mais non !
Miranda. — Qu’y a-t-il ?
Charançon. — Vous ne partirez pas comme ça ! moi qui justement avais… à vous dire…
Miranda. — Quoi donc ?
Charançon. — Non ! je n’ose pas, je n’ose pas !
Miranda. — Allez donc !
Charançon, hésite un instant, puis brusquement prend son courage à deux mains. — Dis donc, mon gros poulot, veux-tu souper ce soir avec moi ?…
Miranda, ahurie. — Oh !
Charançon, à part. — Ça y est, elle va me gifler !
Miranda, éclatant de rire. — Oh ! oh ! t’es bête !
Charançon, stupéfait. — Hein !… Comment !
Miranda, descendant à gauche. — Eh bien ! vous êtes de jolis cocos dans l’administration !…
Charançon, riant aussi. — Mon Dieu, oui ! nous le sommes !… Nous le sommes, de jolis cocos dans l’administration !… Alors tu acceptes ?
Miranda. — Oh ! vous me tutoyez ?…
Charançon. — Non ! je ne te tutoie pas ! Seulement je vous dis : « alors, tu acceptes ?… » hein ?… hein, dis ? Mais, dis donc oui, voyons !…
Miranda. — Mon Dieu ! un souper ! ça n’engage à rien !
Charançon. — Non ! ça n’engage à rien ! Ça promet, mais ça n’engage à rien !
Ils rient.
Miranda. — Ah ! oui, mais c’est que je suis obligée de retourner à Paris !
Charançon. — Eh bien, voilà ! Ça me va ! Paris, c’est le champ de mes fredaines ! Ici, je suis un magistrat sérieux ! Là-Bas : « ohé ! ohé ! »
Miranda. — Oui. Eh bien ! quelle adresse ?
Charançon. — C’est juste ! Rue Taitbout, hôtel du Congo ! Notez-le !…
Miranda. — Je m’en souviendrai !
Charançon. — Ah ! et dis donc. (À mi-voix en clignant de l’œil.) Surtout, laisse ta mère à la maison…
Miranda. — T’es bête !
Elle sort par le fond.