Scène VII
Les Mêmes, moins CHARANÇON, plus SAMUEL, GRATIN
Premier Municipal, leur barrant le passage. — Il n’y a plus de place.
Samuel. — Mais c’est moi qui vous ai donné un cigare tout à l’heure.
Gratin. — Mais c’est nous qui vous avons donné un cigare…
Le Municipal. — Ça ne me regarde pas… Nous ne laissons plus entrer que les témoins.
Samuel. — Ah ? oh ! mais nous sommes témoins. (À part.) S’il n’y a que ça à dire. (À Gratin.) N’est-ce pas, Gratin, nous sommes témoins ?
Gratin. — Oui, nous sommes témoins.
L’Huissier, qui est debout près des tribunes, en train de recueillir les citations des témoins dans l’assistance, à Samuel qui s’avance. — Qu’est-ce que vous voulez ? Vous êtes témoins ?
Samuel et Gratin. — Oui, oui, précisément.
L’Huissier. — Dans l’affaire Édouard ?
Samuel. — Justement. — Dans l’affaire Édouard.
L’Huissier, gagnant la porte du fond à droite. — Eh bien alors, sortez ! On vous appellera quand il faudra !
Samuel. — Hein ? (À part.) Alors qu’est-ce qu’il chante, le municipal ? On ne laisse entrer que les témoins, et quand ils entrent, c’est pour les faire sortir.
Gratin. — C’est embêtant !
L’Huissier. — Eh bien, allez !
Samuel. — Oui, mon Président.
Il sort par le fond à droite.
Le Président, au greffier. — Nous allons entendre les dépositions et procéder à l’interrogatoire.
L’Huissier, appelant à la porte du fond. — Femme Édouard !
Gabrielle, entrant du fond à droite. — Femme Édouard ! c’est, moi, femme Édouard !
Édouard, allant à Gabrielle. — À part. — Ah ! la malheureuse ! Si elle se doutait. (À Gabrielle.) Vite, venez !
Gabrielle, plus morte que vive. — Oh ! oui, dépêchons-nous ! avant que mon mari n’arrive !
Édouard. — Oui, justement, à cause de votre mari !
Le Président, faisant signe à Édouard et à Gabrielle de s’asseoir au banc des prévenus libres. — Asseyez-vous là !
Édouard, au Président. — Faites vite, mon Président, nous sommes un peu pressés.
Le Président. — Je ne vous demande pas votre avis, attendez qu’on vous interroge.
Gabrielle, à Édouard, bas. — Ah ! je meurs de honte !
Édouard. — Oui, oui ! C’est parce que c’est la première fois. On en meurt toujours la première fois, et puis après, on finit par s’y faire.
L’Huissier, appelant. — Le témoin Caponot, commissaire de police. Caponot s’avance jusqu’à la barre.
Caponot. — Monsieur le Président, M. Caponot, mon frère, étant alité, m’a chargé de le représenter. Voici mon pouvoir.
Édouard. — Monsieur, le Président, je me déclare responsable de tout ce qui s’est passé !
Caponot s’assied au 3 banc des tribunes.
Le Président. — Vous ? Comment vous appelez-vous ?
Édouard. — Édouard Lambert.
Le Président. — Vous n’avez jamais été condamné ?
Édouard, ahuri. — Euh !… Non, pas encore, mon Président.
Samuel, entrant sur la pointe des pieds, au fond à gauche, par la porte du greffe, il se trouve nez à nez avec Gabrielle et Édouard. — Ah ! tiens, Madame !
Gabrielle, à part. — Samuel !
Samuel. — Oh ! Madame a trouvé à se placer ?
Gabrielle, à part. — Ah ! quelle honte ! Devant mon domestique !
Le Président. — Qu’est-ce que c’est donc que ce garçon-là ?
Samuel, se retournant à l’interpellation du Président. — Bonjour, m’sieur !
Le Président. — Allez donc vous asseoir.
Samuel. — Mais avec plaisir, je ne demande que ça. Seulement je n’ai pas de place.
Le Président. — Oui ? Eh bien ! je vais vous en donner une… Garde, faites sortir cet homme.
Samuel. — Mais, monsieur le Président…
Le Municipal. — Allons, sortez !
Samuel. — Oh ! encore ! Sont-ils embêtants ! (Au municipal, au moment de sortir.) Rendez-moi mon cigare, alors !
Il sort par la droite, poussé par le municipal.
Le Président. — Témoin Caponot. (Caponot se lève et avance à la barre.) Levez la main droite. Vous jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
Caponot. — Je le jure.
Le Président. — Votre nom ?
Caponot. — Caponot !… (Avec complaisance.) Caponot Alphonse.
Le Président. — Votre âge ?
Caponot, entre ses dents. — …te-neuf ans !
Le Président. — Comment neuf ans !
Caponot, à mi-voix. — Quarante-neuf ans. —
Le Président. — Profession ?
Caponot. — Rentier.
Le Président. — Qu’est-ce que vous savez ?
Caponot. — Le 11 août dernier, mon frère ayant reçu mission de constater un flagrant délit chez Bignon, fut introduit par erreur dans un cabinet particulier où soupaient M. Édouard Lambert et sa compagne.
Édouard. — Oh ! mais en tout bien tout honneur, monsieur le Président.
Caponot. — Je comprends que la visite intempestive de mon frère ait pu jeter le trouble dans ce tête-à-tête, mais ce n’était pas sa faute. On s’était trompé.
Édouard, se levant. — Il n’avait qu’à ne pas se tromper, votre frère !
Le Président. — Laissez le témoin déposer !
Édouard, se rasseyant. — Pour ce qu’il dépose… Enfin !
Caponot. — Mon frère fit ses excuses au couple ainsi dérangé et il s’apprêtait à se retirer, lorsque madame, furieuse, lui appliqua un soufflet.
Édouard, se levant. — Oh ! un soufflet ! ce n’était pas un soufflet. C’est une coïncidence.
Gabrielle, se levant. — Oui ! j’ai croisé le visage du commissaire avec ma main. Il a pris ça, pour un soufflet.
Édouard. — Il a pu se tromper, cet homme, il est myope.
Le Président. — C’est bien ! Le tribunal appréciera.