‹ L’Amant anonymeChapitre 1 sur 27 · Scène II.

Scène II.

ROSALIE, OPHÉMON.

Rosalie.

Ah ! Monsieur Ophémon, je viens vous annoncer une nouvelle qui vous fera plaisir. Monsieur le Vicomte de Clemengis, votre ancien Élève, arrive ; son Courier est là-bas.

Ophémon.

Bon ! vous me surprenez beaucoup. Il semblait avoir totalement oublié Léontine. Depuis huit mois que nous ne l’avons vu, je ne sache pas qu’il lui ait écrit une seule fois.

Rosalie.

Cette négligence est d’autant plus singulière, que Madame l’a toujours distingué avant qu’elle fût veuve. Il lui a rendu de grands services ; car il était ami intime de son mari, & il les a plus d’une fois raccommodés ensemble. Madame en a conservé beaucoup de reconnoissance, & elle disoit souvent que c’était le seul homme qu’elle estimât, d’autant plus qu’il n’avoit jamais été amoureux d’elle.

Ophémon.

Il a eu grande raison : car vous avez vu comme Léontine, depuis son veuvage, a traité tous ceux qui aspiroient à sa main.

Rosalie.

Oh ! il est vrai que le mariage lui fait horreur. Mais, dame, mettez-vous à sa place. Elle avait épousé son amant, celui qu’elle avait choisi entre mille, & vous savez comme il l’a rendue malheureuse. Écoutez donc ; il n’est pas étonnant qu’après cette épreuve, elle y pense à deux fois.

Ophémon.

Et puis elle n’aime rien, elle est belle, jeune, riche & libre ; elle a des goûts solides. Des livres, de la musique, de l’indépendance, voilà tout ce qu’il lui faut. Elle serait bien folle de songer à se remarier. Allez, je vous proteste que le Vicomte va bien l’entretenir dans ses sentimens à cet égard. C’est l’homme le plus opposé au mariage, & qui a le plus d’éloignement pour les femmes.

Rosalie.

Mais cela est fort vilain, vous lui avez donné là de très-mauvais principes.

Ophémon.

Eh, mon Dieu ! je n’y ai rien fait ; il est né comme cela : austère, méprisant l’amour, & sauvage par caractère autant que par systême.

Rosalie.

Voilà ce qui nous convient. Ma Maîtresse fuit les fêtes & la galanterie. Loin du monde & de ses amans, à soixante lieues de Paris, seule avec son amie Dorothée, elle dit en arrivant ici, qu’il n’y avoit que le Vicomte à qui elle put permettre de venir troubler un si doux tête-à-tête. Pour moi, depuis huit jours que nous sommes dans cette solitude, j’y meurs déjà d’ennui ; je regrette vivement cette cour si brillante, dont Léontine était entourée, & sur-tout cet amant singulier, ce lutin, ce… Mon Dieu ! dites donc comment vous l’appelliez ?

Ophémon, riant.

Ah ! notre Sylphe ?

Rosalie.

Oui, le Sylphe !… Sylphe ! Le joli nom ! Oh que j’aimerois un Sylphe, moi ! Le voilà bien dérouté, le pauvre malheureux ! Croyez-vous qu’il nous ait suivies ? Je le voudrois.

Ophémon.

Oh ! non, la fuite de Léontine lui aura fait perdre toute espérance.

Rosalie.

Que je le plains !

Ophémon.

Moi, point du tout ; c’est un extravagant. Mais à propos, voici l’heure où Léontine doit rentrer de la promenade pour la lecture ; il faut que je m’y rende. Adieu. (Il sort.)

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