Scène IX.
LÉONTINE, DOROTHÉE.
Léontine.
Leur ingénuité me charme. Quel jour pour eux que celui-ci ! Ils s’aiment, ils s’engagent à jamais ; ils seront heureux, je m’en flatte. Le bonheur, ma chère Dorothée, n’est peut-être fait que pour cette classe obscure : de vaines dissipations, des plaisirs faux & tumultueux nous l’arrachent. Faits pour le goûter, nous le méconnoissons, eux seuls en jouissent. Une félicité tranquille nous paroît bientôt insipide. Nous voulons la varier, elle nous échappe. Pour eux, ils ne sont distraits ou séduits par aucune illusion. Colin ne quittera Jeannette que pour cultiver son champ ; le travail & la peine lui rendront plus chère celle qui les partage, & les sait adoucir. Elle sera tout à la fois sa consolation, sa société, sa compagne, son amie. Nulle autre liaison ne pourra nuire à cette union si sainte & si délicieuse ; ils ne seront que deux dans l’univers ; ils goûteront enfin ce bonheur suprême, qui n’est pour nous qu’une chimère.
Dorothée.
Allons, creusez-vous bien la tête, pour envier encore davantage le sort de deux pauvres Bergers ; vous belle, libre, jeune, adorée, comblée de dons de la Nature & de la fortune… Oui, vous avez raison, Jeannette vaut mille fois mieux que vous ; elle est du moins beaucoup plus sensée… Ah, ma chère amie ! vous travaillez donc sans cesse avec ardeur à empoisonner la plus brillante destinée qui fut peut-être jamais ! Votre esprit, votre sensibilité n’auront servi qu’à votre malheur. Quel usage vous faites des dons les plus précieux !
Léontine.
Mon seul avantage réel fut un cœur tendre… Hélas ! il versa sur ma vie des peines dont le souvenir me fait frémir encore. Eh bien ! s’il me falloit recommencer une nouvelle carrière, si l’on m’offroit tous les biens du monde, à condition de n’éprouver jamais les sentimens qui m’ont si cruellement agitée…
Dorothée.
Vous ne l’accepteriez pas.
Léontine.
Non certainement. Je gémis de tout ce que j’ai souffert ; mais par une bizarrerie inconcevable, ce souvenir a des charmes pour moi. Je me retrace des moments délicieux que j’ai su goûter au milieu de mes plus vives peines, & ces lueurs de félicité sont mille fois préférables au cours monotone d’une vie constamment indifférente & paisible. Un regard, un mot, un instant dédommage d’un an de souffrances. On n’existe véritablement que quand on sait aimer ; & lorsqu’enfin le trait est arraché du fond du cœur, on chérit encore la trace qu’il y laisse ; on nourrit une douleur qui occupe, qui ranime, & l’on envisage avec une espèce d’effroi ce calme profond qui prive l’ame de toutes ses facultés.
Dorothée.
Mais tantôt vous étiez dans une disposition bien différente ; vous desiriez la paix, vous veniez la chercher ici.
Léontine.
Oui, je la désirois… Ah ! je ne suis pas d’accord avec moi-même.
Dorothée.
Mais qu’entends-je ? De la musique : écoutons. (On entend une symphonie douce & éloignée.)
Léontine.
De la musique ici ?
Dorothée.
Concevez-vous cela ?
Rosalie, accourant précipitamment.
Eh, Madame ! venez, venez voir… une illumination… des feux d’artifice… une fête.
Léontine.
Une fête ; & pourquoi ?
Rosalie.
Ah ! faut-il le demander ? C’est un nouveau tour de l’Inconnu.
Léontine.
Se pourroit-il ?
Dorothée.
Sortons, allons nous éclaircir.
Léontine.
Je ne sais où j’en suis.
Dorothée s’arrêtant, & prenant le bouquet.
Eh ! le bouquet ?
Léontine.
Non, laissez-le, ma chère Dorothée.
Dorothée, emportant le bouquet, & prenant Léontine sous le bras.
Venez, venez ; que de façons !
Rosalie.
Allons ; puisque notre Sylphe est toujours le même, je ne regrette plus Paris.
(Elles sortent.)
Fin du second Acte