Scène IV.
LÉONTINE, DOROTHÉE, LE VICOMTE.
Le Vicomte.
Nous venons savoir de vos nouvelles.
Dorothée.
Eh bien, cette migraine est-elle passée ?
Léontine.
Je vais me coucher, j’ai grand besoin de repos.
Dorothée.
Notre souper a été fort gai. Le Vicomte était de la meilleure humeur, & l’aventure du bosquet, comme vous le croyez bien, a fait le sujet de notre conversation. Je vous ai regrettée, car nous avons été très-aimables.
Léontine.
Je le crois : mais je ne suis guère en état de jouir de vos agrémens, je suis si abattue…
Dorothée.
Une petite veillée vous feroit tous les biens du monde.
Léontine.
Ah ! je vous remercie, je n’en suis nullement tentée.
Dorothée.
On dansera dans le Château toute la nuit ; pour moi, je ne me coucherai certainement pas ; je veux voir naître le jour. Allons, soyez de la partie.
Léontine.
Sûrement je n’en ferai rien, malade comme je suis.
Dorothée.
Nous verrions le lever de l’aurore : cela est bien tentant, songez-y. Vous qui avez des idées champêtres, romanesques, qui aimez tant les rochers, vous êtes insensible à l’aurore ? Oh ! j’en rabats beaucoup.
Léontine.
Moquez-vous, veillez, dansez, mais laissez-moi me coucher, je vous en prie.
Dorothée.
Vicomte, vous ne m’abandonnerez pas ?
Le Vicomte.
Si vous en voulez à mon repos, je vous le sacrifierai sûrement.
Dorothée.
Voilà de la galanterie, & avec cela de la gaieté. Oh, comme vous me convenez ! (À Léontine.) Mais toutes nos plaisanteries n’y font rien ; je vois que vos yeux se ferment. Allons, il faut la laisser tranquille. Vous allez vous mettre au lit, n’est-ce pas ?
Léontine.
Dans l’instant.
Dorothée.
Il n’est pas minuit ; du moins vous nous donnerez à déjeûner ? Nous viendrons vous réveiller à cinq heures, & vous verrez l’aurore.
Léontine.
En vérité, vous n’êtes guère compatissante ; vous voyez comme je souffre, &…
Dorothée.
Allons, embrassez-moi, & nous vous laisserons dormir jusqu’à midi.
Léontine.
Plaisanterie à part, si vous troubliez mon sommeil, vous me feriez beaucoup de mal.
Dorothée.
N’ayez pas peur, nous le respecterons. Allons-nous-en, Vicomte. Si vous vous ravisez, si vous avez besoin de nous, envoyez-nous chercher, nous serons dans les jardins.
Le Vicomte, à Léontine.
Je vous quitte avec peine… Vous avez l’air de souffrir réellement.
Léontine.
Je crois avoir un peu de fièvre.
Le Vicomte.
Je m’y connois : permettez-vous ? (Il lui prend la main, & lui tâte le pouls.)
Léontine.
Comme la main vous tremble !
Le Vicomte, lui tenant toujours le bras.
C’est un tremblement qui m’est naturel ; ce mal me tient depuis plusieurs années. Vous auriez pu le remarquer plus tôt.
Léontine.
Àvotre âge ! cela est étonnant. Je n’y avois jamais pris garde.
Dorothée.
Mon Dieu ! Vicomte, vous avez un air singulier, tout étonné. Est-ce qu’elle a beaucoup de fièvre ? Comment trouvez-vous son pouls ?
Le Vicomte.
Ah ! j’y voudrois plus d’émotion encore.
Dorothée.
Mais voilà un beau souhait !
Le Vicomte.
Eh, oui, c’est qu’il est trop concentré.
Dorothée.
Vous m’effrayez… Moi j’ai envie à présent qu’elle se couche, & que nous passions la nuit dans sa chambre.
Léontine.
Ah ! de grace…
Dorothée.
Ah ! m’allez-vous faire des complimens là-dessus ?
Léontine.
Non, je ne le souffrirai pas.
Dorothée.
Nous resterons seulement jusqu’à cinq ou six heures, & puis nous irons nous reposer.
Le Vicomte.
Non, nous lui ferions du bruit. Laissons-la, croyez-moi.
Dorothée.
Adieu donc : mais à condition que vous nous ferez avertir aussi-tôt que vous serez éveillée.
Léontine.
Oui, je vous le promets.
Dorothée.
Vous ne voudriez pas une petite lecture pour vous endormir ?
Léontine.
Oh ! non.
Dorothée.
Adieu, ma chère amie.
Le Vicomte, à part.
Qu’elle est touchante ! & que je suis heureux !
Léontine, seule.
Enfin, m’en voilà débarrassée : assurément ce n’est pas sans peine. Mais j’apperçois Monsieur Ophémon.