‹ L’Amant anonymeChapitre 21 sur 27 · Scène IV.

Scène IV.

LÉONTINE, DOROTHÉE, LE VICOMTE.

Le Vicomte.

Nous venons savoir de vos nouvelles.

Dorothée.

Eh bien, cette migraine est-elle passée ?

Léontine.

Je vais me coucher, j’ai grand besoin de repos.

Dorothée.

Notre souper a été fort gai. Le Vicomte était de la meilleure humeur, & l’aventure du bosquet, comme vous le croyez bien, a fait le sujet de notre conversation. Je vous ai regrettée, car nous avons été très-aimables.

Léontine.

Je le crois : mais je ne suis guère en état de jouir de vos agrémens, je suis si abattue…

Dorothée.

Une petite veillée vous feroit tous les biens du monde.

Léontine.

Ah ! je vous remercie, je n’en suis nullement tentée.

Dorothée.

On dansera dans le Château toute la nuit ; pour moi, je ne me coucherai certainement pas ; je veux voir naître le jour. Allons, soyez de la partie.

Léontine.

Sûrement je n’en ferai rien, malade comme je suis.

Dorothée.

Nous verrions le lever de l’aurore : cela est bien tentant, songez-y. Vous qui avez des idées champêtres, romanesques, qui aimez tant les rochers, vous êtes insensible à l’aurore ? Oh ! j’en rabats beaucoup.

Léontine.

Moquez-vous, veillez, dansez, mais laissez-moi me coucher, je vous en prie.

Dorothée.

Vicomte, vous ne m’abandonnerez pas ?

Le Vicomte.

Si vous en voulez à mon repos, je vous le sacrifierai sûrement.

Dorothée.

Voilà de la galanterie, & avec cela de la gaieté. Oh, comme vous me convenez ! (À Léontine.) Mais toutes nos plaisanteries n’y font rien ; je vois que vos yeux se ferment. Allons, il faut la laisser tranquille. Vous allez vous mettre au lit, n’est-ce pas ?

Léontine.

Dans l’instant.

Dorothée.

Il n’est pas minuit ; du moins vous nous donnerez à déjeûner ? Nous viendrons vous réveiller à cinq heures, & vous verrez l’aurore.

Léontine.

En vérité, vous n’êtes guère compatissante ; vous voyez comme je souffre, &…

Dorothée.

Allons, embrassez-moi, & nous vous laisserons dormir jusqu’à midi.

Léontine.

Plaisanterie à part, si vous troubliez mon sommeil, vous me feriez beaucoup de mal.

Dorothée.

N’ayez pas peur, nous le respecterons. Allons-nous-en, Vicomte. Si vous vous ravisez, si vous avez besoin de nous, envoyez-nous chercher, nous serons dans les jardins.

Le Vicomte, à Léontine.

Je vous quitte avec peine… Vous avez l’air de souffrir réellement.

Léontine.

Je crois avoir un peu de fièvre.

Le Vicomte.

Je m’y connois : permettez-vous ? (Il lui prend la main, & lui tâte le pouls.)

Léontine.

Comme la main vous tremble !

Le Vicomte, lui tenant toujours le bras.

C’est un tremblement qui m’est naturel ; ce mal me tient depuis plusieurs années. Vous auriez pu le remarquer plus tôt.

Léontine.

Àvotre âge ! cela est étonnant. Je n’y avois jamais pris garde.

Dorothée.

Mon Dieu ! Vicomte, vous avez un air singulier, tout étonné. Est-ce qu’elle a beaucoup de fièvre ? Comment trouvez-vous son pouls ?

Le Vicomte.

Ah ! j’y voudrois plus d’émotion encore.

Dorothée.

Mais voilà un beau souhait !

Le Vicomte.

Eh, oui, c’est qu’il est trop concentré.

Dorothée.

Vous m’effrayez… Moi j’ai envie à présent qu’elle se couche, & que nous passions la nuit dans sa chambre.

Léontine.

Ah ! de grace…

Dorothée.

Ah ! m’allez-vous faire des complimens là-dessus ?

Léontine.

Non, je ne le souffrirai pas.

Dorothée.

Nous resterons seulement jusqu’à cinq ou six heures, & puis nous irons nous reposer.

Le Vicomte.

Non, nous lui ferions du bruit. Laissons-la, croyez-moi.

Dorothée.

Adieu donc : mais à condition que vous nous ferez avertir aussi-tôt que vous serez éveillée.

Léontine.

Oui, je vous le promets.

Dorothée.

Vous ne voudriez pas une petite lecture pour vous endormir ?

Léontine.

Oh ! non.

Dorothée.

Adieu, ma chère amie.

Le Vicomte, à part.

Qu’elle est touchante ! & que je suis heureux !

Léontine, seule.

Enfin, m’en voilà débarrassée : assurément ce n’est pas sans peine. Mais j’apperçois Monsieur Ophémon.

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