Scène V.
OPHÉMON, LÉONTINE, ROSALIE.
Léontine.
Eh bien, votre commission est-elle faite ?
Ophémon.
Oui, Madame ; en vérité notre entrevue a été touchante ; il est dans une joie, dans des transports inexprimables.
Léontine.
Vous lui avez bien rappelé les conditions auxquelles je consens à le voir, & qu’il a proposées lui-même. Vous y serez : il ne me parlera point de sa passion.
Ophémon.
Il remplira tous ses engagemens, soyez tranquille.
Léontine.
Il avait donc l’air bien satisfait ?
Ophémon.
Enchanté : il est comme un fou.
Léontine.
N’a-t-il pas été bien surpris ?
Ophémon.
Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’il est au comble de ses vœux.
Léontine.
Vous lui avez parlé deux fois, & vous ne soupçonnez pas quel il peut être. Le son de sa voix, ses manières…
Ophémon.
Mais en effet, quand j’y pense, le son de sa voix ne m’est pas inconnu.
Léontine.
Bon ! Comment ne m’aviez-vous pas déjà dit cela ? Et croyez-vous que ce soit chez moi que vous l’ayez vu ?
Ophémon.
Je l’ai sûrement rencontré. Je le connois : mais ma mémoire ne va pas plus loin.
Léontine.
Il vous a paru jeune, sans doute ?
Ophémon.
Oui, il est jeune, il n’a certainement pas plus de trente-deux ou trente-trois ans.
Léontine.
Faites-moi donc encore quelques détails sur ce qu’il vous a dit ?
Ophémon.
Il m’a répété souvent que vous serez bien étonnée.
Léontine.
Que je serai bien étonnée ?… C’est que je ne l’ai jamais vu… Cela est incroyable.
Ophémon.
C’est peut-être un Étranger. J’ai beaucoup voyagé : je l’aurai rencontré en Angleterre, en Italie… voilà ce que j’imagine.
Léontine.
A-t-il de l’accent ?
Ophémon.
Non, point du tout ; & il parle à merveille, avec une grâce, une élégance…
Léontine.
Il parle bien ?
Ophémon.
Mieux encore qu’il n’écrit.
Léontine.
Cela n’est pas possible.
Rosalie, survenant.
On vient de me dire que Madame alloit se coucher.
Léontine.
Allez dans ma chambre préparer tout ce qu’il me faut : & vous ne m’attendrez pas, je me coucherai seule.
Rosalie.
Madame est trop bonne. J’attendrai tant qu’elle voudra.
Léontine.
Faites ce que je vous dis.
Rosalie.
J’ai promis à Madame Dorothée de ne me point coucher, & de veiller Madame.
Léontine.
Tout le monde aujourd’hui s’est donné le mot pour m’impatienter. Encore une fois, je veux être obéie ; laissez-moi tranquille.
Rosalie, à part, en s’en allant.
Je ne l’ai jamais vue de si mauvaise humeur.
(Elle sort.)
Léontine, à Ophémon.
Vous irez donc le chercher à cinq heures, & vous le ferez entrer par la petite porte du parc : vous en avez la clef ?
Ophémon.
Oui, Madame.
Léontine.
N’allez pas vous coucher, & vous endormir.
Ophémon.
Oh ! je n’ai garde.
Léontine.
Tout le Château est en l’air ; ayez bien attention qu’il ne soit vu de personne.
Ophémon.
Soyez sans inquiétude.
Léontine.
Allons, je vais rentrer dans ma chambre & je vous attendrai à cinq heures précises.
Ophémon, à part, en s’en allant.
Ma foi, pour le coup, nous la tenons.
(Ils sortent.)
Fin du quatrième Acte