Scène IV.
ROSALIE, PICARD.
Picard.
Enfin, je te retrouve. Il y a une heure que je te cherche. Mais Rosalie, dis-moi donc ce qu’on prépare ici ? J’ai vu des Ménétriers, des apprêts de danses, & tout le Château est rempli de jeunes Villageoises.
Rosalie.
C’est une noce. Jeannette & Colin s’aimoient ; Jeannette & Colin étoient les Bergers les plus pauvres du Hameau, & Madame, bienfaisante & sensible, dote & marie ce soir Jeannette & Colin.
Picard.
Comment n’est-elle pas blessée du spectacle d’une noce ? On m’a conté qu’elle s’étoit exilée dans cette Terre pour éviter la poursuite de ses amans.
Rosalie.
Rien n’est plus vrai, mon pauvre Picard.
Picard.
Pardi, mon Maître va se trouver ici bien selon son goût. Ils en vont dire de belles tous les deux sur l’amour & le mariage !
Rosalie.
Sais-tu notre histoire ?
Picard.
Quelle histoire ?
Rosalie.
De notre amant invisible… anonyme.
Picard.
Moi, non, je ne sais rien qu’en gros… J’arrive.
Rosalie.
Eh bien, écoute-la : elle est curieuse. Il y a environ huit mois, dans le temps du départ de ton Maître, vers le commencement de l’hiver, un mois après que le bon homme Ophémon fut entré chez nous…
Picard.
Eh, pour Dieu, laisse-là tes époques, & venons au fait : je ne me soucie pas de la date.
Rosalie.
Eh bien, alors Léontine reçut une lettre anonyme… Sais-tu ce que c’est qu’une lettre anonyme ?
Picard.
Oui, oui, à-peu-près.
Rosalie.
Eh bien, cette lettre étoit d’amour. On y disoit que la passion, l’estime… la crainte… que… Tu imagines bien ?…
Picard.
Sans doute. Passons la lettre. Après.
Rosalie.
Elle en reçut comme cela cinq ou six.
Picard.
L’Anonyme étoit grand Écrivain.
Rosalie.
Et puis des vers, des chansons ; oh ! j’en avois retenu entr’autres une charmante ; je ne sais pas si je m’en souviendrois à présent.
Picard.
Enfin…
Rosalie.
Enfin, tous les jours amenoient quelqu’aventure nouvelle, de la musique, des fêtes…
Picard.
Des fêtes anonymes ?
Rosalie.
Assurément, des concerts sous ses fenêtres, à ses promenades… Tu sais qu’elle avoit une maison au bois de Boulogne ; eh bien, tous les soirs c’étoit des chants délicieux, des feux d’artifice, avec son chiffre & son non tracés par-tout, & il n’y a pas un arbre dans le bois qui ne soit rempli de vers & d’emblêmes.
Picard.
Et jamais Léontine n’a pu découvrir d’où tout cela venoit ?
Rosalie.
Jamais, & je t’assure qu’elle n’y a rien épargné. L’inconnu étendoit ses attentions jusqu’à moi. J’ai trouvé plus de trente fois, dans ma chambre, des robes, des bijoux, & différens présens ; tiens, cette bague est de lui.
Picard.
Comment, diantre ! voilà du solide, & l’on n’a pas même soupçonné ?…
Rosalie.
Léontine s’est en vain creusé la tête à ce sujet ; les soupçon d’abord sont tombés sur tous les gens de la société qui l’entouroient alors ; & puis elle disoit : « celui-là n’a pas assez d’esprit ; celui-ci est trop fat & trop indiscret ; cet autre n’est point assez passionné »… Enfin, après beaucoup de réflexions & de recherches, elle s’est arrêtée à croire qu’elle n’a jamais connu ni vu cet amant singulier.
Picard.
Et comment auroit-elle pu lui tourner la tête à cet excès ?
Rosalie.
Oh ! il la connoît de réputation ; il l’aura vu aux spectacles ; il lui aura parlé au bal sans qu’elle s’en doute… voilà ce que nous imaginons.
Picard.
Et cela dure depuis huit mois ?
Rosalie.
Et cela dureroit encore, si elle n’avoit pas pris le parti de venir s’enterrer ici.
Picard.
Il y a du merveilleux là-dedans. Moi, je crois que c’est un Sorcier.
Rosalie.
Fi donc ! dis plutôt un génie… un Sylphe, à la bonne heure… Mais, à ton tour, conte-moi donc un peu ce que vous êtes devenus pendant une si longue absence ?
Picard.
Oh ! mon histoire ne sera pas aussi jolie que la tienne. D’abord, mon Maître a passé trois mois à son Régiment ; ensuite il a été dans sa Terre de Picardie. Là, il ne voyoit personne ; il écrivoit toute la journée, & puis quelquefois il partoit brusquement tout seul, & ne revenoit qu’au bout de huit, dix ou douze jours.
Rosalie.
Comment ! tout seul ?
Picard.
Absolument seul.
Rosalie.
Quel homme bizarre !
Picard.
Cela s’appelle un Philosophe.
Rosalie.
C’est dommage, avec une figure si intéressante, des manières si douces, si distinguées… Mais, paix, taisons-nous. Voilà ma Maîtresse & Dorothée.