‹ L’Amant anonymeChapitre 5 sur 27 · Scène VI.

Scène VI.

LÉONTINE, DOROTHÉE.

Léontine.

Cette noce me fait plaisir. Il est si doux de faire du bien ! Cependant je me reproche d’avoir cédé si facilement à ma sensibilité, en unissant deux personnes qui vraisemblablement un jour m’en sauront mauvais gré.

Dorothée.

Eh, mon Dieu ! toujours les mêmes idées, & tout cela d’après votre exemple. Mais est-ce une raison de tirer une conséquence si générale ?

Léontine.

J’aimois, j’étois aimée, & vous savez quel fut mon destin !

Dorothée.

Vous aimiez avec trop de délicatesse & de passion. Susceptible, violente, inquiette, vous fîtes vous-même le malheur de votre vie.

Léontine.

Il falloit me contenter d’un ami. Je voyois chaque jour ses soins diminuer ; une tendresse indolente & paisible, succéder à cette passion si vive. Sans objet de jalousie, sans raison aux yeux du monde, je devins fâcheuse, parce que je me trouvois à plaindre. Bientôt je me rendis importune & désagréable. J’éclatai ; on osa me parler en maître ; le ressentiment, la fierté se joignirent à l’amour mécontent, & je ne connus plus de bornes. Sans le Vicomte, vous n’ignorez pas à quelles extrémités je me serois portée. Enfin, je parvins à me faire haïr… Ô souvenir cruel de ce temps affreux de discorde, de reproche mutuels !

Dorothée.

Si l’on eût partagé l’excès de votre passion, quelle félicité eût égalé la vôtre !

Léontine.

Eh ! voilà ce qui n’est pas possible. Il m’aimoit à sa manière, comme les hommes savent aimer, en me négligeant, en se livrant à toutes les vaines dissipations qui l’arrachoient d’auprès de moi. Je n’avois qu’une affaire, qu’un objet, qu’une idée : c’étoit toujours lui. Ah ! quelle était ma folie, d’oser attendre & d’exiger un retour que l’homme le plus sensible ne pourra jamais accorder !

Dorothée.

Voilà l’opinion que je combats. Je conviens qu’il n’avoit pas une ame assez délicate, assez passionnée pour la vôtre : mais croyez qu’il en existe. Vous jugez des hommes avec trop de prévention. La sensibilité ne nous seroit-elle donnée que pour faire des ingrats ? Non, cela ne peut être. Par exemple, pensez-vous que cet inconnu, qui vous poursuit depuis si long-temps, ne soit pas capable d’une constance, d’une délicatesse, d’une passion qui surpasse tout ce qu’on a jamais vu ?

Léontine.

Il y a de l’exagération dans cet éloge.

Dorothée.

Il y aurait de l’injustice à ne le lui pas accorder. Réfléchissez à sa conduite. Il vous déclare qu’il vous aime depuis plus de huit ans ; il n’ose l’avouer que deux ans après votre veuvage. D’abord, il respecta votre vertu, ensuite votre douleur ; quelle bienséance, quelle honnêteté ! Enfin, il fait parler ses soins ; mais connoissant votre éloignement invincible pour un nouvel engagement, il vous proteste qu’il est sans espérance ; qu’il est décidé à ne jamais se nommer, & que le bonheur qu’il éprouve à vous entretenir de sa passion, lui suffit & le dédommage de toutes les peines que vous lui avez causées. Joignez à tout cela une galanterie, une grace, une occupation de vous si continuelle, si constante. En vérité, je vous admire, d’être si froide à cet égard : pour moi, je sens qu’il y a long-temps que la curiosité m’auroit conduite à l’intérêt le plus pressant & le plus vif.

Léontine.

Qui ? moi, j’aimerois encore ? Ah ! cette idée me rappelle des maux à peine effacés par le temps ; il me semble qu’elle rouvre toutes les blessures de mon cœur. Ce triste cœur est épuisé ; il abjure à jamais un sentiment qui n’est plus fait pour lui. J’ai vingt cinq ans ; je suis libre, je veux conserver du moins ce seul avantage qui me reste & au défaut du bonheur, qui n’est qu’une chimère, chercher la paix & la goûter si je puis.

Dorothée.

Vous le dirai-je ? jamais, depuis dix-huit mois, je ne vous vis, comme à présent, dans une situation moins tranquille. Une sombre mélancolie vous consume en secret ; votre ame active & passionnée a besoin d’un sentiment violent. Cette retraite profonde où vous vous ensevelissez, m’effraie pour vous ; elle nourrira des souvenirs & des réflexions dont il auroit fallu vous distraire. Il faut apporter la paix dans la solitude, & non venir l’y chercher.

Léontine.

Ces lieux me plaisent, ce séjour sauvage & sans art me convient. J’aime ces rochers dont nous sommes entourées ; ils semblent rendre cette demeure inaccessible. Puissé-je à jamais y être oubliée, comme je le desire !

Dorothée.

Voilà des idées tout à fait gaies. La plus jolie femme de Paris, enfermée dans un vieux Château fort, avec le projet d’y rester toujours !… Pour moi je n’ai pas un goût décidé pour les rochers. Je partage avec plaisir votre solitude, & non votre misanthropie : & je crains, je vous l’avoue, qu’après avoir quitté le monde, votre humeur sauvage ne vous fasse encore exiler l’amitié de ce désert si charmant à vos yeux.

Léontine.

Non, elle seule y sera reçue : je ne suis plus sensible que pour elle. Le souvenir du Vicomte dans cet instant me fait même plaisir. Je le reverrai avec joie ; c’est l’homme le plus estimable & le plus honnête que j’aie jamais connu. Indifférent, austère & froid, mais sûr, essentiel, ami solide & vrai, il a toutes les qualités nécessaires pour inspirer un attachement durable.

Dorothée.

Il me semble avoir entendu dire que vous aviez pensé l’épouser avant votre mariage ?

Léontine.

Il est vrai qu’il en fut question. J’avois quinze ans, il en avoit vingt-trois. J’étois encore au Couvent ; mes parents le desiroient avec ardeur, & le lui proposèrent. Il ne le voulut pas, sous prétexte de ma grande jeunesse. Ce refus n’avait rien de choquant ; car nous ne nous connoissions ni l’un ni l’autre. Je le retrouvai deux ans après dans le monde, & j’étois mariée la première fois que je le vis.

Dorothée.

Après cette aventure, il eût été assez piquant de lui tourner la tête, de le rendre bien amoureux. À votre place, j’en aurois été un peu tentée.

Léontine.

J’étois bien éloignée d’un tel projet ! Mais quand j’aurois pu le former, certainement il n’auroit pas réussi.

Dorothée.

En vérité, vous vous deviez cette petite vengeance. Mais sérieusement, je suis fâchée que vous ne l’ayez pas épousé ; peut-être eussiez-vous été plus heureuse avec lui.

Léontine.

Non, sûrement, si je l’eusse aimé : un caractère aussi froid ne convenoit guère au mien.

Dorothée.

Enfin, vous souffrez que l’amitié vienne vous chercher ici ; mais si l’amour, sans votre permission, vous y suivoit encore ?

Léontine.

Quelle folie ! & qui pourroit la concevoir ?

Dorothée.

Notre inconnu… je ne vous cache pas que je l’attends tous les jours.

Léontine.

Il faut croire que le parti que j’ai pris l’aura découragé.

Dorothée.

Mais enfin s’il ne l’étoit pas ?

Léontine.

Il seroit fort à plaindre.

Rosalie, survenant.

Madame, je viens de voir une voiture sur le grand chemin ; c’est sûrement Monsieur le Vicomte : mais il est encore loin.

Léontine.

N’importe. Allons au-devant de lui. (Elles sortent.)

Fin du premier Acte

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