‹ L’Amant anonymeChapitre 6 sur 27 · ACTE II. · Scène première

ACTE II. · Scène première

LE VICOMTE, OPHÉMON.

Le Vicomte.

Comment, Léontine n’est pas ici ?

Ophémon.

On a vu sur le grand chemin une voiture ; on a cru que c’était la vôtre. Léontine est allée au-devant de vous ; & comme vous avez pris la route de traverse, vous ne vous êtes pas rencontrés. Je viens d’envoyer la chercher : elle sera ici dans un instant.

Le Vicomte.

Je suis bien maladroit. Mais du moins profitons du moment où nous sommes seuls pour parler en liberté. Vous avez bien pris toutes les précaution nécessaires pour la petite fête ? Vous êtes sûr du secret ?

Ophémon.

Oui, Monsieur, soyez tranquille. J’étois déguisé, comme vous me l’aviez ordonné ; le jour tomboit, il faisoit à peine clair dans la chaumière de ces bonnes gens ; je me suis annoncé de la part de Dorothée : & comme j’ai dit qu’elle vouloit surprendre Léontine, j’ai sur-tout fait promettre le plus grand secret, en ajoutant au père & à la jeune fille, que pour éviter tout soupçon, elle leur recommandoit, si par hasard elle en étoit rencontrée, de ne point lui parler. Tout cela s’est passé avant-hier. La fête est pour ce soir. J’observe de près mes acteurs, sans qu’ils s’en doutent.

Le Vicomte.

Et Jeannette saura-t-elle sa chanson ?

Ophémon.

Elle chantoit toute la journée le petit air que je vous ai envoyé ; & pour les paroles, elle a une mémoire de quinze ans.

Le Vicomte.

Les Musiciens sont arrivés ; ils sont cachés aux environs ; & comme j’emploie, pour les faire agir, le même homme qui m’a déjà servi tant de fois, & qui, lui-même, ne me connoît pas & ne m’a jamais vu ; je ne crains point, quand ils seroient questionnés, qu’ils puissent rien découvrir. Je l’ai chargé aussi du feu d’artifice et de l’illumination.

Ophémon.

Que de soins, que de précautions, que d’argent tout cela vous coûte !

Le Vicomte.

Ah, Dieu ! quand je pense qu’une fois en ma vie j’ai refusé le bonheur que je poursuis aujourd’hui avec tant de peines !

Ophémon.

En effet, si vous aviez voulu l’épouser alors, vous vous seriez épargné bien des tourmens. Mais il faut écarter cette réflexion.

Le Vicomte.

Elle est désespérante. Quelle vie que la mienne depuis dix ans ! Quelle révolution, quand, retrouvant engagé sans retour l’objet que j’avois dédaigné, je sentis naître dans mon cœur ces regrets affreux qui le déchirent ! Heureux & tranquille jusqu’alors, quelle passion impétueuse & rapide vint bouleverser mes idées, détruire mon repos, & s’emparer de toutes les facultés de mon ame ! Ami d’un rival insensible à tant de charmes, j’enviois une félicité dont lui seul ignoroit le prix ! Pour comble de tourmens, il me fallut recevoir les cruelles confidences de Léontine. Qu’elle ame elle me fit connoître ! Quelle sensibilité ! Quelle délicatesse ! Ce fut alors, qu’éperdu, désespéré, je voulus fuir. Mais elle me retint avec ces mots si sacrés pour moi. « Votre amitié m’est nécessaire : vous pouvez m’être utile ». Je restai, je lui consacrai ma vie ; je m’immolai pour elle : mais connoissant ma foiblesse, un reste de raison m’apprit à m’en défier. En la servant, en lui donnant des conseils, je m’armai d’un extérieur froid & sévère, je m’interdis jusqu’aux plus simples expressions de l’amitié. J’écoutai ses gémissemens : je vis couler les larmes avec l’apparence d’une cruelle insensibilité. Un mot, un seul mot m’eût trahi. Comment lui dire, sans passion & sans transports, que je la plaignois, qu’elle m’étoit chère ? Oui, me taire entièrement me parut mille fois moins difficile.

Ophémon.

Mais, Monsieur, croyez-vous que si vous eussiez conté à Léontine une histoire si intéressante, elle n’en eût pas été touchée, au lieu de vous éloigner comme vous avez fait depuis son veuvage, & de vous plonger dans tous les embarras d’une intrigue aussi singulière ?

Le Vicomte.

Hélas ! que je suis loin d’espérer encore avec tout ce que j’ai fait ! Vous-même convenez dans toutes vos lettres, que je n’en ai que de bien foibles raisons : jugez donc si je m’étois déclaré d’abord.

Ophémon.

Il est vrai : elle a si mauvaise opinion des hommes ; elle paroît si décidée à ne jamais se remarier. Quand je l’entends, je désespère ; quand je vous écoute, je ne puis me persuader que nous ne réussissions pas.

Le Vicomte.

Il faut éviter qu’elle ne nous trouve ensemble. On vient, je crois… N’oubliez pas ma lettre.

Ophémon.

Soyez sans inquiétude (Il sort.)

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