‹ L’Ami de l’ordreChapitre 1 sur 7 · Scène première

Scène première

L’ABBÉ, assis devant une petite table sur laquelle sont placés des biscuits,
un verre presque vide et une bouteille de vin, MARIE.

MARIE, prenant la bouteille sur la table.

Encore un doigt de vin, monsieur le curé ?

L’ABBÉ.

Non, merci, ma bonne Marie. Ce demi-verre de Bordeaux et ces biscuits m’ont fait plaisir, mais je n’étais pas positivement affamé. Les soldats de l’ordre, en me délivrant il y a deux heures, m’avaient procuré quelque nourriture.

MARIE.

En voilà qui ont bien fait d’arriver à l’improviste ! Les braves gens ! Sans quoi, ces bandits de communards vous auraient fait subir le sort des malheureux otages. Dire qu’ils ont osé fusiller monseigneur l’archevêque !…

L’ABBÉ, se levant.

Oh ! les criminels ! Les impies ! Je ne peux croire encore à cette affreuse nouvelle. Hélas ! ce n’est que trop vrai, pourtant.

MARIE.

J’ai eu si peur qu’ils vous fissent subir le même sort ! Quelles heures atroces j’ai passées depuis qu’ils sont venus vous arrêter, la semaine dernière… surtout depuis hier… ce matin encore. Aucun moyen d’aller vous voir, d’avoir même de vos nouvelles. Quelles angoisses !… Je ne pouvais plus prier. Ça vous retourne, aussi, des choses pareilles. Mettre en prison un homme comme vous, un homme qui n’a pas son pareil sur la terre, qui leur a fait tout le bien possible, qui baptise leurs enfants, qui les marie…

L’ABBÉ.

Quelquefois ; car leur impiété est bien grande, et leurs mœurs…

MARIE.

Une honte ! Des chiens, quoi ! Ah ! si le bon Dieu ne punissait pas des gueux pareils, il ne serait vraiment pas juste. Je suis sûre qu’ils vous ont fait souffrir affreusement ! Qu’ils vous ont injurié, insulté, frappé, peut-être…

L’ABBÉ.

Je ne me souviens de rien. (Après un silence.) C’est égal, j’ai plaisir à me retrouver ici ; d’autant plus qu’on peut avoir besoin de mon ministère.

MARIE.

Ah ! pour ça, non, monsieur le curé. Ces païens-là mourraient bien trois fois de suite sans demander à voir la couleur d’un crucifix. Si vous aviez pu les contempler comme moi, ces jours-ci, ivres-morts, blasphémant le saint nom du Seigneur… Une armée de Barrabas… Et penser qu’ils ont tous fait leur première communion ? Ça ne les gêne guère, allez ! Toute la journée, hier, on s’est battu dans la rue ; la barricade, un peu plus bas, n’a été emportée que ce matin. Il n’y a guère qu’une heure que le combat a cessé et qu’on n’entend plus rien ; les communards tiennent encore le haut du quartier et le Père-Lachaise, et l’armée régulière est redescendue vers les boulevards extérieurs, je ne sais pas pourquoi.

L’ABBÉ.

C’est pour tourner la position des insurgés.

On entend le tambour qui bat la générale, et le tocsin.

MARIE.

Entendez-vous ? Entendez-vous ? Ils se servent des cloches de l’église pour sonner le tocsin !

L’ABBÉ.

Oui… ces pauvres cloches qui ne devraient appeler qu’à la prière et qui appellent au massacre ! Oh ! c’est lugubre, cette lutte sans merci entre Français, entre frères. Ah ! ma pauvre Marie, dans les quartiers que j’ai traversés tout à l’heure, quel spectacle horrible ! Partout, les fusillades sauvages, les exécutions sommaires. L’odeur nauséabonde du sang versé à flots, imbibant le sol, coulant dans les interstices des pavés comme dans les raînures des dalles, aux abattoirs ! Les cadavres, dans des poses terrifiantes, gisant à droite et à gauche, le long des murs étoilés de fragments de cervelle… ou bien entassés, tête-bêche, troués de plaies, abandonnés aux insultes d’une foule sans cœur !… Ah ! Dieu ! la pitié est donc morte !… (On entend la fusillade.) Oh ! qu’elle finisse, cette boucherie !… Et il fait si beau ! Quel splendide soleil illuminait ce charnier !… Que les hommes sont méchants !… Et ces incendies, partout ! Voyez. (Il ouvre la porte du fond et on aperçoit le panorama de Paris en flammes.) Tout Paris est en feu…

On sonne.

MARIE.

On a sonné, monsieur le curé. Voulez-vous que j’aille ouvrir ?

L’ABBÉ.

Non. Retirez-vous, plutôt, et j’irai ouvrir moi-même.

MARIE.

Comme vous voudrez, monsieur le curé, mais il serait peut-être plus prudent… (Sur un geste de l’abbé, comme elle prend sur un plateau, pour les emporter, la bouteille et les objets qui sont sur la table.) Oh ! vous pouvez faire à votre guise ; je ne vais pas vous disputer aujourd’hui, bien sûr, j’ai été trop heureuse de vous voir revenir.

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