Scène II
L’ABBÉ, MONSIEUR DE RONCEVILLE, MARIE.
MONSIEUR DE RONCEVILLE, entrant avec l’abbé.
Ah ! monsieur le curé… je suis vraiment bien heureux de vous voir. Ça n’a pas dû être gai pour vous, ces derniers temps. Enfin, il ne vous est rien arrivé de fâcheux, c’est le principal. Je ne vous cache pas que j’avais un peu peur pour vous. J’étais venu ces jours passés…
MARIE, qui est entrée un instant auparavant, l’interrompant.
Oui, monsieur le curé, tous les jours, sous les balles, le quartier en feu, M. de Ronceville venait prendre de vos nouvelles. Des fois, j’en tremblais pour lui…
L’ABBÉ.
Mais c’est de l’héroïsme, ça. Vraiment…
MONSIEUR DE RONCEVILLE.
Oh ! mon Dieu, non. Je suis loin d’être un héros. D’ailleurs, j’étais armé. J’avais ma canne.
MARIE.
Une canne !
MONSIEUR DE RONCEVILLE, un peu étonné.
Mais… je n’ai rencontré que de la canaille dans les rues, ces jours-ci… Et puis, je suis habitué au danger. Je suis un dur-à-cuire, moi.
L’ABBÉ.
Ce qui m’étonne, cher monsieur, c’est que vous n’ayez pas décroché le vieux fusil dont vous vous êtes servi en Vendée et en Italie, pour aller combattre les Bleus.
MONSIEUR DE RONCEVILLE.
Pour qui me prenez-vous, mon cher curé ? Vous savez bien qu’aujourd’hui il n’y a plus ni Blancs, ni Bleus. Il n’y a plus que des Rouges — plus ou moins rouges, plus ou moins roses — qui se gourment entre eux. C’est une lutte d’instincts sauvages en révolte ; une lutte d’appétits. Que voulez-vous que ça me fasse, à moi, ces combats entre démocs-socs et bourgeois, cette guerre entre l’Une et Indivisible et la Sociale ? Ça me laisse froid, absolument froid. Je suis partisan du trône et de l’autel. Je défends, par tous les moyens en mon pouvoir, le trône et l’autel. Voilà tout. Vous me connaissez, monsieur le curé. Depuis de longues années, j’habite le quartier, où je vis dignement, je crois, de mes petites rentes. On m’y estime, paraît-il ; ça m’est égal. Je ne tiens qu’à une estime : la mienne. Chaque fois que les principes que je soutiens se sont trouvés en péril, ont essayé de s’affirmer, je me suis levé pour les défendre. Mon morceau de pain me suivait, et je luttais jusqu’au bout. J’ai combattu en Vendée avec la duchesse de Berry ; j’étais à la Pénissière ; en Italie, contre Garibaldi, pour soutenir les Bourbons de Naples ; à Castelfidardo, avec Lamoricière, pour soutenir le Pape. J’ai été blessé trois fois. Mais ça !… Cette révolte des maigres contre les gras, des ventres pleins contre les ventres vides !… Cette guerre de canailles en redingotes contre des canailles en blouses !… Quelle pitié ! Qu’ils se mangent entre eux, les gredins… Voyez-vous, monsieur le curé, en guillotinant Louis XVI, ils n’ont pas seulement coupé la tête d’un roi ; ils ont décapité l’Idéal. Et ils en crèveront.
MARIE.
Bonne affaire !
L’ABBÉ.
Je connais de longue date vos idées sur ce sujet, cher monsieur. Vous savez que je ne les approuve pas complètement. Mais vous êtes un si bon ami, un si véritable ami…
MONSIEUR DE RONCEVILLE.
Moi, votre ami ? Non. J’ai de l’estime pour vous, beaucoup d’estime, simplement, parce que je vous sais honnête, franc, loyal, parce que j’ai pu apprécier en vous beaucoup de qualités trop rares à présent. Si vous n’étiez qu’un homme, un simple particulier, certes, vous seriez mon ami. Mais vous êtes prêtre. Et je vous trouve — comment dirai-je ? — un peu trop terre-à-terre, si vous voulez, pour vous donner mon amitié. Un ecclésiastique doit avoir, je crois, une autre envergure. Vous manquez d’énergie, d’élévation, de grandeur, aujourd’hui, messieurs du clergé… D’ailleurs, je n’ai jamais eu d’ami… Ah ! si, j’en ai eu un… C’était un garibaldien.
L’ABBÉ, souriant.
Un garibaldien ?
MONSIEUR DE RONCEVILLE.
Oui. C’était un brave homme. Je l’ai connu en Sicile. Il est mort des suites d’un coup de feu… que je lui avais peut-être envoyé. J’étais blessé aussi. Nous étions couchés côte à côte, dans une ambulance… une grande tente dont la toile était crevée… je vois encore ça d’ici… D’abord, nous nous disputions comme des enragés. Mais nous avons fini par nous entendre, et de tout cœur, quelque temps avant sa mort. C’était fatal, vous comprenez. Il cherchait un idéal : moi, je l’avais.
L’ABBÉ.
Et quel est votre idéal, monsieur de Ronceville ?
MONSIEUR DE RONCEVILLE.
La justice. Le mot vous paraît gros, n’est-ce pas ? En politique, il se traduit par celui-ci, qui est plus simple : une trique.
L’ABBÉ.
Une trique ?
MONSIEUR DE RONCEVILLE.
Mon Dieu, oui. Au XIX siècle, ça a l’air ridicule, de dire : un sceptre. On démocratise tout. Une trique !…
On entend le bruit du combat.
L’ABBÉ.
Ah ! monsieur de Ronceville, on s’est peut-être trop servi de la trique ; je crois, moi, qu’il eût mieux valu… La souffrance est mauvaise conseillère… Personne n’est infaillible, voyez-vous… Les rois aussi sont sujets à l’erreur…
MONSIEUR DE RONCEVILLE.
Peut-être. Le roi peut se tromper. Dieu même peut se tromper. Moi, royaliste, vous, prêtre, nous ne devons pas le savoir. Si j’avais vécu sous la Terreur, monsieur, j’aurais été guillotiné. Mais ma tête aurait roulé sous la hache, entendez-vous ? avant qu’une parole fût tombée de mes lèvres contre le roi, contre le comte de Provence, contre le comte d’Artois. Non. Quand même j’aurais été témoin de la faiblesse du monarque, quand même j’aurais connu par le menu les intrigues de son frère aîné, quand même j’aurais assisté à la triste conduite de l’autre, à Quiberon… Il y a quelque chose d’infaillible : l’Idéal. Il ne faut pas discuter les dogmes. Vous, les prêtres, vous avez discuté Dieu. Ces gens-là… (Il se tourne vers la fenêtre.)… ces gens-là l’ont biffé !