‹ L’Amour après le crimeChapitre 1 sur 7 · 01

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ROMAN DRAMATIQUE INÉDIT

par PAUL MARAUDY

— Ohé ! Maria, par ici ! Apporte nous donc une chopine de rouge ma fille !

— Voilà ! Voilà ! cria la servante.

C’était une fille de vingt ans, assez fraîche, au physique point déplaisant et qui, cependant, attirait peu les hommes. Les habitués de ce bistro de la petite ville ouvrière lui adressaient un sourire ou une phrase gaie, lui faisaient leur commande — et parfois, même, leurs confidences — mais ne songeaient pas à lui faire la cour. Ce n’était pas comme Jeanne, la patronne ! Ah ! celle-là… Les clients venaient ici surtout pour la voir, la flairer. Une belle femme, certes ! Et qui n’avait pas sa pareille pour savoir aguicher les hommes !

Un des consommateurs demanda, comme la fille s’en retournait, ayant apporté la commande :

— Dis donc, Maria, qu’est-ce qu’elle fait ta patronne aujourd’hui, qu’on ne l’a pas encore vue ? Elle n’est donc pas là ?

— Si fait ! Elle est montée il n’y a qu’un instant. Elle va sortir, m’a-t-elle dit.

— Sortir ? Où veut-elle donc courir, la garce ?

— Tais-toi, dit d’une table voisine un autre client. Tu n’as pas le droit d’insulter la Jeanne.

— Eh ! je ne l’insulte pas ! Je déplore son absence, voilà tout !

Àce moment, du fond de l’établissement, une voix appela :

— Maria !

— Voilà ma maîtresse qui me demande, dit la servante. Et elle cria tout haut : « J’arrive ! »

Une belle femme, âgée de trente-cinq ans tout au plus, un peu roussâtre, au teint éclatant, l’attendait dans la cuisine. Elle semblait prête à sortir, le chapeau sur la tête, gantée, parée, parfumée même eût-on dit. Jamais Maria n’avait vu sa patronne aussi belle.

— Où donc va-t-elle ? se demanda la jeune fille. À neuf heures du soir…

— J’ai à sortir Maria. Alors tu veilleras bien à tout, n’est-ce pas ? Il n’y a d’ailleurs pas beaucoup de monde ce soir. Et puis, écoute… Je ne pense pas m’attarder, mais si par hasard je n’étais pas rentré à l’heure de la fermeture, ne t’inquiète pas de moi et va te coucher après avoir tout bien fermé.

— Oui maîtresse.

— Eh ! la Jeanne, crièrent des voix de la salle de café viens donc te montrer un peu ! Tu es bien fière aujourd’hui !

— Tout à l’heure, mes amis ! Je suis pressée…

Puis, pour échapper aux clients qui eussent peut-être voulu la retenir, elle s’esquiva vivement par la porte de derrière :

— Adieu, ma petite, n’oublie pas mes recommandations.

Maria, toute songeuse, revint dans la salle du bistro. Où donc allait sa maîtresse, si belle, si pimpante, si frémissante d’une fièvre mal dissimulée ? Une aventure ? Ce ne serait certes point la première ! Bah ! la patronne n’avait de comptes à rendre à personne. Veuve ou divorcée — on ne savait pas exactement — elle était bien libre de faire ce que bon lui semblait. Et il fallait lui rendre cette justice que si elle cédait assez facilement aux uns ou aux autres, au gré de son caprice, c’était toujours avec une grande discrétion. Elle sauvait les apparences, quoi !

— Tiens, Jacques le Frisé n’est pas là, ce soir, remarqua en elle-même la jeune fille tandis qu’elle pénétrait dans la pièce.

Son cœur en éprouva une obscure tristesse.

Il n’y avait là, ce soir, que des gens paisibles et peu nombreux, une dizaine tout au plus, qui jouaient aux cartes ou discutaient. La servante alla s’asseoir derrière le comptoir et reprit le tricot abandonné un peu plus tôt. Les hommes bientôt oublièrent sa présence.

— Vers dix heures les clients commencèrent à s’en aller, après avoir souhaité le bonsoir à Maria. À onze heures la salle était absolument déserte, mais la patronne, elle, n’était pas rentrée.

— Je vais fermer, se dit la servante que le sommeil commençait à gagner.

Elle se mit à aller et venir dans la salle pour remettre tout en place, nettoyer les tables, laver la vaisselle. Quand tout fut bien en ordre elle s’apprêta à abaisser les lourds rideaux de fer.

— Attends un peu, Maria, dit soudain, près d’elle, une voix qui fit sursauter la jeune fille car elle n’avait vu venir personne, j’ai soif, moi, je boirais bien un coup !

— Ah ! c’est vous, Vincent !

Elle avait reconnu, dans le grand diable au regard un peu niais qui apparaissait maintenant dans la lumière de la salle, un pauvre garçon dont ses camarades se gaussaient parce qu’il était un peu « simple ». Il la regardait, en ce moment, d’un air timide et suppliant qui la toucha :

— Allons ! entrez, dit-elle, et dites-moi ce que vous désirez boire. Mais faites vite, parce qu’il est tard et que je suis seule.

— Seule ? questionna-t-il. Toute seule ?

Il parut à la servante que les yeux du garçon brillaient d’une flamme étrange et elle éprouva un vague malaise.

— De l’alcool, dit-il, donne-moi de l’alcool, c’est de cela que j’ai besoin…

Elle n’osa le contrarier. Seule avec ce garçon primitif à cette heure tardive elle ressentait une espèce de peur. La patronne n’allait-elle pas rentrer ?

— Apporte-moi une absinthe, Maria, dit la voix déjà enrouée de Vincent.

Elle essaya de le raisonner :

— Vous avez assez bu, Monsieur Vincent, cela vous ferait mal… Il faut vous en aller, il est déjà tard et…

— Je veux un pernod ! cria-t-il, sur un ton que la servante ne lui connaissait pas.

Vaguement effrayée, elle obéit.

Il réclama encore une bouteille de vin blanc qu’elle fut contrainte de lui apporter. Au bout d’une demi-heure il était déjà aux trois quarts ivre. Alors il osa s’approcher de Maria :

— Que me voulez-vous ? demanda-t-elle, inquiète de lui voir ce visage allumé, ces yeux brillants.

— Toi ! fit-il dans un rire qui secouait son grand corps. Voilà, Maria, je n’avais jamais osé te le dire, je t’aime…

— Quoi ? s’exclama-t-elle, à la fois écœurée et incrédule.

— Oui, je t’aime, je ne pense qu’à toi, je te veux… Ce soir j’ai vu partir ta patronne. Alors j’ai attendu qu’il n’y ait plus personne pour te causer, seul avec toi… Dis, Maria…

Il s’était rapproché d’elle. Elle sentait son haleine empuantie d’alcool. Dans un frémissement de dégoût, elle se recula brusquement :

— Laissez-moi ! cria-t-elle. Ne me touchez pas, ou sinon…

Elle avait saisi une bouteille vide et faisait le geste de s’en servir comme d’une massue pour se défendre.

Eut-il peur ? Fut-il frappé, malgré sa simplicité d’esprit, par l’expression de répulsion et presque de haine qu’il avait lue dans les yeux de la jeune fille ? Il se recula et, comme dégrisé, murmura :

— C’est bon, Maria, ne te fâche pas. Je plaisantais…

— Allez-vous en ! dit-elle durement.

Il régla le prix de ses consommations et sortit sans ajouter un mot.

Maria poussa un soupir de soulagement. Elle avait eu réellement peur. Elle s’empressa de fermer le cabaret, éteignit l’électricité de la salle, puis monta à sa chambre, au premier étage. Elle fut vite au lit.

Sa peur de tout à l’heure s’était évanouie. Elle n’entrevit plus que le grotesque de l’aventure. Mais alors une indéfinissable amertume gonfla son cœur :

— Moi je n’ai que les pauvres idiots, se dit-elle… Elle, elle prend tous les autres.

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