‹ L’Amour après le crimeChapitre 2 sur 7 · 02

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Maria, le lendemain, fut debout à six heures comme à l’ordinaire. À sept heures, les feux allumés, elle n’avait point encore vu sa maîtresse :

— Elle doit dormir, pensa-t-elle. À moins que… Je ne me souviens pas l’avoir entendue rentrer.

Bientôt la porte arrière de l’établissement s’ouvrit. Une femme entra, souriante. C’était la patronne.

— Bonjour, Maria. Tu ne t’es point trop inquiétée de moi ? Tout a bien marché ?

La bonne la regarda curieusement. Jeanne avait les yeux brillants, les traits tirés, une sorte de beauté fripée et heureuse.

— Et que veux-tu, Maria ? dit-elle voyant la désapprobation de la jeune fille. Je me suis oubliée… La vie est courte, tu sais, il faut en profiter !…

La servante ne répondit rien. Alors, elle ajouta :

— Je pense que tu n’as pas besoin de moi, Maria ? Je vais aller me reposer quelques heures.

— Elle monta s’enfermer dans sa chambre et se mit au lit.

— Quelle femelle ! pensa Maria avec un peu d’écœurement. Dans quelle orgie s’est-elle vautrée ?

Mais, comme ça ne l’intéressait pas, elle n’y pensa plus et se mit bravement à l’ouvrage. Il fallait nettoyer la salle, ranger la vaisselle, recevoir les rares pratiques de la matinée, faire le ménage et la cuisine. Pendant ce temps la patronne se reposait de sa nuit d’amour !… Ah ! la vie était injuste !

Àonze heures Jeanne reparut. Elle semblait plus fraîche et reposée, mais une sorte de langueur flottait encore dans toute sa personne.

— Ah ! Maria, c’est beau l’amour ! dit-elle en s’étirant.

Elle n’obtint pas de réponse mais ne se tint pas pour battue. Jamais elle ne faisait à sa servante de confidences sur ses aventures intimes. Mais ce jour-là elle éprouvait le besoin de se raconter, de prendre quelqu’un à témoin de son bonheur.

— Oh ! quelle nuit, ma petite, si tu savais !… Puis, s’apercevant de la mine scandalisée de la jeune fille :

— Oh ! ne fais pas cette tête !… Tu me blâmes peut-être ? mademoiselle la Vertu. Tu es trop sage toi ! À quoi cela t’avance ? À ce que les hommes te laissent de côté !…

— Oh ! dit la servante un peu dépitée, belle perte ! Peut-être un jour quelque brave garçon…

La patronne s’esclaffa :

— Sera touché par ta vertu et te recherchera pour le bon motif ?… Quelle naïveté ma pauvre fille ! Les hommes : tous les mêmes… Ils ne nous courent après que pour la chose, souviens-toi de cela !

Maria se remit au travail en silence. Au bout de quelques minutes Jeanne laissa échapper un petit rire :

— Tout de même, celui-là, je n’espérais pas l’avoir !… Il se montrait si dédaigneux des femmes ! Il était le seul qui ne me regardait pas !

Maria s’arrêta subitement de travailler et, un peu pâle, se tourna vers sa maîtresse :

— De qui voulez-vous parler ? demanda-t-elle la gorge serrée d’une inexplicable angoisse.

— Hé ! de Jacques le Frisé, parbleu ! Ce beau gars dont l’indifférence m’exaspérait. Mais j’ai bien fini par l’avoir, et quelle revanche ! Ah ! celui-là c’est un mâle, un vrai ! Il sait faire l’amour, je te le jure !… Mais qu’as-tu, Maria ?

— Rien, rien… dit la servante, une sorte d’étourdissement… Voilà, c’est passé ! Je vais aller faire un brin de toilette, patronne. Il n’y a personne au café en ce moment.

— Bien, va, je finirai de préparer le repas.

Maria courut s’enfermer dans sa chambre. Là son dépit, son amertume, sa souffrance se traduisirent en des sanglots violents. La méchante femme ! Elle n’avait donc pas assez de tous les autres ! Il fallait aussi qu’elle prenne à Maria l’homme qu’elle aimait depuis longtemps en secret ! Et elle osait encore se vanter à la jeune fille de sa victoire ! Ah ! non, c’en était trop !…

Mais, lui, comment avait-il pu ? Il affectait de mépriser Jeanne et, au contraire, il regardait Maria avec douceur. Alors que les autres clients la délaissaient, il était le seul à faire attention à la servante, à lui témoigner de l’affection. Un jour même, la devinant malheureuse, parce qu’elle était orpheline et isolée dans la vie, il lui avait dit, tandis qu’ils se trouvaient seuls :

— Va, Maria, t’en fais pas ! Toi aussi tu auras ta part de bonheur, je te le promets. Un jour on se mariera, nous deux…

Ces paroles, de pitié peut-être, avaient jeté dans l’âme de la petite bonne le ferment d’un rêve caressé avec amour. Ah ! comme cette recherche du plus beau d’entre tous les hommes qui venaient là vengeait Maria des humiliations passées, du dédain qu’on avait eu pour elle ! Et lui, Jacques, ce n’était point pour prendre avec elle un plaisir égoïste et passager qu’il la courtisait. Non ! Jamais il ne l’avait effleurée du moindre désir avilissant. C’était du sentiment qu’il éprouvait pour elle. Elle l’avait cru, du moins.

Les sanglots de la jeune fille redoublèrent. Rage ou chagrin ? Elle ne savait… Qu’est-ce qu’elle avait donc, cette femme, à les ensorceler tous ? Jeanne dans les bras de Jacques… Maria imagina la scène. La jalousie et la haine mordirent son cœur d’enfant du peuple.

— Je me vengerai ! se promit-elle.

Mais auparavant il fallait voir Jacques, obtenir de sa bouche la confirmation de sa défection, savoir si Jeanne ne s’était pas vantée ou s’il n’avait pas cédé à un entraînement excusable et qu’il regrettait déjà. Ce dernier espoir remit à Maria un peu de courage. Elle entendit la voix de sa patronne qui l’appelait :

— Maria, tu descends ? Le dîner est prêt.

Alors elle se lava les yeux, se repoudra, s’efforça de retrouver son air normal. Puis elle descendit.

Les deux femmes prirent leur repas en tête à tête. Jeanne, toute à son bonheur récent, ne remarqua pas les yeux encore un peu rougis, l’air absorbé de sa domestique. Sans se douter du supplice qu’elle faisait endurer à la jeune fille, elle reprit le récit de son triomphe :

— Il y avait longtemps que je le « guignais ». Mais rien à faire ! Il ne me regardait pas. Moi, cela m’excitait davantage. Alors, j’ai tout mis en œuvre pour l’avoir… Les hommes ne savent pas me résister quand je le veux absolument. Bientôt je l’ai vu faiblir. Il ne voulait avoir l’air de rien mais je sentais bien qu’il était « pincé » et j’affectais moi aussi de ne pas le voir. Ça l’a irrité. Il n’a plus pu y tenir. Hier, à midi, il m’a dit brutalement :

« — Viens ce soir à neuf heures chez moi, tu sais où c’est ? Je t’attendrai… »

« Je ne peux pas te dire l’émotion que j’ai ressentie. Cependant j’ai répondu d’un air indifférent :

— Si tu veux, à ce soir…

« II m’attendait, comme il l’avait dit. Tout d’abord nous avons fait ceux qui s’en moquent… Nous jouions l’indifférence. Mais bientôt… Ah ! Maria, si tu savais quelle ardeur, quelle folie dans nos étreintes ! Maintenant il est fou de moi, il m’appartient. Et quant à moi… j’en suis toquée. Il me semble que c’est cette nuit seulement que j’ai eu la révélation de l’amour !…

Maria baissait le nez sur son assiette de peur de se trahir, mais son sang bouillonnait. La tentation lui venait d’étrangler cette femme, d’arrêter là les ignobles confidences mais il lui fallait se contraindre. Elle vit arriver la fin du repas comme une délivrance.

Vers une heure quelques clients arrivèrent. Maria dut les servir, Jeanne n’éprouvant plus le désir d’aller plaisanter avec eux. La servante s’occupa ensuite de la vaisselle et de divers travaux du ménage. Malheureusement cela ne l’empêchait pas de penser, et son cœur continuait à saigner.

Àcinq heures, à la sortie des usines, les premiers ouvriers pénétrèrent dans le bistro. Maria espéra vaguement la venue de Jacques. Ne voudrait-il pas au plus tôt revoir sa maîtresse ? Mais il ne vint pas et Jeanne n’avait pas l’air de l’attendre. Avaient-ils convenu, pour éviter les racontars, de se rencontrer en dehors du café ? Le jeune homme redoutait-il la clairvoyance et les reproches de la servante ?

Àsept heures Maria demanda la permission de sortir un moment :

— Une course à faire, dit-elle. Je ne serai pas longtemps.

— Va ma fille, acquiesça Jeanne avec bonhomie, trop heureuse pour songer à refuser quelque chose. Dehors, la jeune fille eut une hésitation. Irait-elle directement chez Jacques ? Elle n’osait plus. Et, d’ailleurs, serait-il chez lui ? Il vivait seul et sans doute mangeait au restaurant.

Le hasard la tira d’embarras. Soudain, elle aperçut devant elle la silhouette de Jacques. Il marchait, les mains dans ses poches, en sifflotant. Maria ne put s’empêcher de l’admirer. Quel beau gars, bien découplé, viril. L’amour et le chagrin de la pauvre fille s’exaspérèrent.

Sentant une présence derrière lui, il se retourna, eut un air d’ennui en apercevant Maria mais ne put cependant l’esquiver.

— Bonjour, Maria, dit-il. Alors, comme ça, tu te promènes ?…

— Oh ! j’allais faire une course seulement… Ça ne te dérange pas que je fasse quelques pas avec toi ? J’ai des choses à te dire.

Il eut un air contrarié, mais cependant acquiesça :

— Comme tu veux.

Ils se mirent d’abord à marcher en silence l’un près de l’autre.

— Est-ce vrai, Jacques, demanda tout à coup Maria, ce que m’a dit la patronne ? Toi et elle…

— Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? fit le jeune homme d’un air mécontent.

Maria baissa la tête :

— Vous avez couché ensemble, hier au soir…

Il s’irrita :

— Et puis, après tout, n’est-ce pas mon droit ? Est-ce que cela te regarde, toi, Maria ?

Des larmes emplirent les yeux de la petite bonne :

— Je croyais, Jacques… Tu m’avais laissé comprendre… Enfin je pensais que je ne t’étais pas indifférente…

Il éclata d’un rire qui déchira le cœur de Maria :

— Alors tu te figurais ? Parce que je te montrais de l’amitié !… Tu étais gentille et tu me faisais de la peine. Mais je ne t’ai rien promis ma petite ! Je veux bien être pour toi un ami, mais c’est tout !

Elle dit tristement, sans haine :

— Comme tu as changé subitement Jacques ! C’est elle qui t’a envoûté. Oh ! Comment peux-tu m’avoir menti ainsi et t’être laissé tenter, toi aussi, par une femme que tout le monde a eue ?

Le visage de Jacques s’obscurcit. Il répondit d’un ton de colère :

— Tais-toi ! Je te défends de l’insulter. Et puis que m’importe à moi ce qu’elle est et si d’autres l’ont possédée avant moi ! Je sais une chose : c’est que je n’ai jamais connu une telle ivresse. Alors, ma petite, il faut renoncer aux idées que tu t’étais faites et me laisser tranquille.

De nouvelles larmes aveuglèrent Maria, et lui éprouva un peu de remords :

— Allons, dit-il plus doucement, il ne faut pas te chagriner pour si peu !… Les hommes, tu sais, ça ne manque pas et ça se remplace facilement. Tu en trouveras un autre…

— Oui, dit-elle amèrement, Vincent par exemple…

Brusquement, comprenant qu’elle perdrait son temps et sa dignité à essayer de le reprendre, elle le quitta sans lui dire adieu. Il la regarda disparaître au tournant de la rue. Un moment, il sembla hésiter. Puis, il haussa les épaules, et continua son chemin.

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