‹ L’Amour vivait encore !Chapitre 1 sur 10 · 01

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Roman dramatique

par Jean d’YVELISE

Jacques Arlanc fut comme assommé par la nouvelle qu’il venait de lire dans ce numéro du Paris-Matin dont un officier chinois lui avait fait don.

Il ferma les yeux douloureusement et s’appuya contre la muraille du bâtiment dérisoire de la gare ; des tourbillons colorés se tordaient sous ses paupières closes, tels des dragons dont il avait vu tant d’exemplaires au cours de son immense péripétie asiatique.

— Well ! sir, what’s the matter ? lui demanda son compagnon, un officier jaune d’une de ces armées irrégulières qui naissent par enchantement dans cette Chine aux dictatures ¢éphémères. Il lui demandait « ce qu’il y avait » dans la langue étrangère qui leur était commune, d’un ton chantant, tout en esquissant un-mince sourire obséquieux et ambigu.

Jacques, en réponse, fendit mollement l’air de la main gauche tout en étreignant de l’autre le numéro du Paris-Matin, venu là, il ne savait comment. Ce journal lui avait été donné gentiment, pour calmer sa nostalgie ; il était vieux de deux mois, mais il lui apportait une nouvelle qui déchirait son cœur.

L’Asiatique regardait Jacques avec étonnement et les pensées propres à sa race se présentaient à son cerveau : quels êtres sensibles que ces Blancs, et comme ils ont la spécialité d’extérioriser d’une façon théâtrale leurs sentiments même les plus mesquins. Et il leur arrive de pleurer, de crier, de changer de couleur de façon aussi indécente !

Il reprit la tasse de thé posée à côté de celle de Jacques sur la caisse qui tenait lieu de table ; il but à petites gorgées, impassible.

Jacques luttait toujours contre sa douleur, avec la sensation que ce n’était pas la place, mais pas du tout, pour s’abandonner de cette façon à la manifestation de ses sentiments.

Des soldats, vêtus d’uniformes dépareillés et en lambeaux, se pressaient dans une cohue d’allure animale, mêlés à leurs compatriotes civils soucieux d’emporter leur mince avoir et de le dérober à l’ennemi proche. Les employés de la gare, tout aussi dépenaillés, accrochaient des wagons archaïques avec précipitation et maladresse, usant souvent de la trique pour écarter la masse de ceux qui voulaient s’embarquer.

Au loin on entendait des bruits sourds et réguliers : des coups de canon.

L’officier, voisin de Jacques, lui toucha l’épaule et se leva.

— Well, sir, now it’s time to go. Won’t you drink up your cup of tea ?

C’était le moment de chercher une place dans un compartiment. Les mercenaires aux toques de fourrure envahissaient les voitures à bestiaux, se passaient à la hâte leurs fusils-mitrailleurs de marque européenne, leurs cartouchières. Beaucoup s’entassaient sur les toits des wagons.

Jacques se leva d’un bond, comme se dégageant de quelque entrave, secoua la tête tel un animal après un coup piquant. L’officier, visage figé, l’attendait, fumant une des cigarettes du paquet que Jacques lui avait donné.

Vraiment quels drôles d’êtres que ces Blancs : voilà que le jeune Français oubliait son carton.

— Mind ! sir, you are forgetting your luggage…

— Je suis ridicule, pensa Jacques, du nerf que diable ! Surtout que ce n’est pas le moment…

Il ramassa sa valise et le carton bourré de dessins, qu’entouraient deux courroies de toile. Il avait enfoncé le journal dans sa poche.

L’officier chinois, qui montrait son grade surtout par des jumelles allemandes suspendues à son cou et par un revolver dans un étui d’ailleurs boueux, fit sortir, à grands coups de voix soudain rauque, deux de ses hommes, et indiqua à Jacques Arlanc la place en face de la sienne, dans le sens de la marche. Il était le compagnon et un peu le gardien du jeune Français ; c’est lui qui portait le sauf-conduit à travers le pays en effervescence, un beau manuscrit aux caractères étagés, motifs décoratifs autant que mots. Sur ce document d’allure archaïque, deux touches modernes : des empreintes digitales — qui eussent certainement été inutilisables — et la photo de Jacques. La photo d’un jeune homme aux cheveux longs, à la bouche joliment dessinée et à la mâchoire solide. Le sauf-conduit indiquait en outre qu’il avait vingt-quatre ans et qu’il était venu dans le pays « afin de faire des peintures et des dessins ».

La locomotive siffla aigrement. Un frisson parcourut la longue file des wagons du convoi. Le départ fut une sorte de décollement, le train démarra comme arraché à ses rails. Le compagnon du dessinateur fut projeté contre lui, mais cela ressembla à une courbette !

Un hurlement attira Jacques à la fenêtre. Un paysan était arrivé quelques instants trop tard, poussant sa brouette à une seule roue ; il avait voulu, en courant, jeter ses paquets dans le wagon de queue. Un coup de pied en plein visage, décoché par un des soldats, l’avait jeté sur le ballast avec son véhicule surchargé. Jacques crut même voir des enfants bouger parmi les bagages renversés…

— Enough people like this, sourit l’officier flegmatique : il y a assez de gens comme ça !

Cet incident avait quelques secondes détourné la pensée de Jacques, mais le froissement du journal dans la poche de son trench-coat le ramena à la douloureuse réalité. Son compagnon, fier de soi et d’un grade accordé sans doute récemment, déplia les battants d’un étui de carte ; il se plongea dans la contemplation de cette image curieuse.

Jacques tira presque sournoisement son journal et relut l’alinéa qui l’avait atterré.

Àla rubrique « Mariages », était imprimé :

Hier a eu lieu le mariage du célèbre banquier Antoine Ireton avec M Maryse Christophe. Après la cérémonie à la mairie du … arrondissement, la bénédiction nuptiale, leur a été donnée à l’église Saint-Eusèbe.

Tous nos vœux de bonheur aux nouveaux époux.

Il ne pouvait y avoir la moindre équivoque : Maryse Christophe était unique au monde — le cœur de Jacques le criait — et elle appartenait à la paroisse Saint-Eusèbe. Et rien d’étonnant à ce qu’elle eût épousé un homme de finance puisque son père dirigeait la Banque Commerciale Nouvelle.

Pourtant si, c’était étonnant, déconcertant, accablant même, qu’elle fût devenue M Ireton. Jacques se rappelait misérablement la scène de son départ de Paris. On ne trouve rien à dire quand on est sur le marchepied d’un wagon et qu’on quitte quelqu’un qui vous est cher, mais on sent tant de choses ! Dans l’ardent baiser que Maryse lui avait donné, alors que le convoi s’ébranlait déjà, Jacques avait vu le sceau d’un pacte longuement et intimement concerté, le point final, décisif, à tous les serments de leur jeunesse…

Le père d’Arlanc connaissait celui de Maryse : ils s’étaient connus à la Faculté de Droit. Ils avaient ensuite suivi des voies, des carrières divergentes, s’étaient mariés, avaient eu des enfants mais ils se revoyaient souvent. Jacques et Maryse étaient amis depuis la plus tendre enfance ; ils s’étaient souvent livrés, sous le regard amusé et peut-être ému de leurs mamans, au jeu du « Monsieur qui se marie avec la Dame ». Les nécessités de leurs études les avaient séparés, puis, alors qu’ils avaient tous deux vingt ans, à quelques mois près, ils s’étaient retrouvés, un peu changés certes, mais pleins de leur fervente amitié enfantine et leur commun désir avait bientôt été de jouer « pour de bon » le jeu de naguère. Que de fois ils étaient sortis ensemble, Jacques fier de protéger son adorable compagne de jeunesse, à la fois soumise à sa volonté et radieuse de sentir l’influence de sa tendre féminité. Pourtant l’accablante étiquette « trop jeunes » leur était indélébilement accrochée et cela en toutes circonstances. Parlaient-ils de leurs sentiments réciproques à leurs parents ? Trop jeunes ! était la première réflexion. Il ne pouvait être question de mariage : trop jeunes ! Et Jacques avait souvent souffert d’entendre dire à un client possible : « Vous êtes encore bien jeune pour que vos tableaux aient quelque valeur ! » Trop jeune ! Trop jeune !

Maryse à ce moment perdit sa mère, ce qui espaça ses sorties, ses occasions de rencontrer Jacques. Le père de ce dernier, épuisé par une vie de labeur, se retira à la campagne avec sa femme, pour vivre de très maigres rentes. Le jeune homme voulut rester à Paris et dut entrer dans un atelier de peinture et de publicité avec un « patron » impitoyable. Ces obstacles ne changèrent en rien les sentiments des jeunes gens ; au contraire, ils les dégagèrent de ce qu’ils avaient d’un peu romanesque et mièvre, et, en leur donnant plus de réalité, les portèrent à leur paroxysme.

Un jour, les efforts artistiques de Jacques Arlanc furent enfin reconnus et récompensés : il reçut une importante bourse de voyage et d’études. Maryse fut la première avertie de cette nouvelle.

— Maryse chérie, on vient de m’attribuer une somme d’argent respectable pour me permettre de me perfectionner…

— Que je suis heureuse, Jacques ! Je suis sûre, maintenant, qu’il existe quelqu’un qui exauce les vœux que font les jeunes filles pour ceux qu’elles aiment… Oh ! chéri, une bourse pour vous c’est le début de la réalisation de tous les merveilleux projets que nous avons nourris tous deux…

— Chérie, je crois que je me suis mal exprimé.

— Alors, ce n’était pas vrai cette histoire d’aubaine quasi inespérée ?

— Si, Maryse, mais c’est une bourse de voyage… de voyage ! Cela signifie mon départ, loin, très loin, notre séparation, petite Maryse que j’aime…

— Mon Dieu ! j’avais mal compris en effet… Mais n’y aurait-il pas moyen de…

— Non, il n’y a pas moyen, comme vous dites, de faire remplacer cette bourse par une autre…

— Qu’allez-vous faire, alors, Jacques ?

— C’est précisément pour vous poser cette question que je suis venu… chère petite conseillère…

Maryse resta muette un long moment, une vilaine ride de méditation au front et puis, regardant droit dans les yeux de Jacques elle demanda :

— Si vous partez, Jacques, êtes-vous certain que vous m’aimerez encore à votre retour ?

— Je vous jure qu’il n’y aura pas de femme au monde qui puisse me faire vous oublier !

— Je viens de comprendre, au son de votre voix, que vous êtes sincère, mon Jacques. Partez ; je vous attendrai, telle la châtelaine guettant à sa fenêtre le retour du Croisé !

Elle se tut quelques secondes, émue de la grande résolution qu’elle venait de prendre contre son cœur.

— Et où comptez-vous aller, mon beau chevalier errant ? demanda-t-elle avec un sourire un peu triste.

— Théoriquement je peux choisir mon itinéraire, mais je sais par mon ami Le grand que le Ministre qui m’a octroyé cette bourse de voyage, s’intéresse vivement à l’Extrême-Orient. Il ne m’a pas donné d’ordre à ce sujet, mais il est… diplomatique de ma part de satisfaire son désir inavoué. D’ailleurs c’est seulement là-bas, dans l’Inde ou la Chine, que l’on peut trouver encore du nouveau.

— Vous avez raison, toujours.

⁂

Et maintenant, pensait Jacques, elle est la femme d’un autre homme !

Il n’arrivait plus à réagir ; son corps souffrait des cahots, de la chaleur, des odeurs. Il semblait s’être vidé de substance cérébrale. Il n’arrivait pas à maudire ou à se plaindre, pas même à exprimer ce mot que prononcent si souvent les frêles humains : « Pourquoi ? »

Son compagnon lui dit quelque chose, peut-être au sujet de ces cavaliers qui galopaient sur la morne plaine, évocation de quelque conquérant antique, ou sur le temps qu’il faudrait encore avant de rejoindre le transsibérien. Il ne comprit pas, l’âme lourdement vide.

Il tenait encore le journal dans sa main.

Alors il passa le bras par la fenêtre, desserra les doigts. Le papier s’envola dans la poussière.

Jacques s’abandonna à son destin contraire…

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