‹ L’Amour vivait encore !Chapitre 2 sur 10 · 02

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Jacques Arlanc débarqua à Paris, retira ses bagages, donna son billet, sortit de la gare comme un automate.

Plusieurs jours s’étaient passés depuis qu’il avait quitté son mentor chinois ; il avait parcouru des milliers de kilomètres, traversé l’immense plaine russe, la Pologne, l’Allemagne. Lui qui était toujours prêt à remarquer le moindre détail pittoresque, à en faire un croquis, n’avait rien vu, rien retenu. On l’avait certainement volé en lui changeant ses piastres, ses dollars, ses roubles à chaque frontière, dans chaque restaurant ; il n’en avait cure. Ses compagnons du Transsibérien l’avaient pris pour un fou de l’espèce douce et l’avaient laissé à l’écart.

L’animation, l’atmosphère de Paris refirent fonctionner cette machine désemparée, à un rythme ralenti certes, mais plus normal. Jacques héla un taxi, donna l’adresse de la vieille femme qui lui avait loué naguère un studio exigu, mais à son goût. Heureusement, cette garçonnière pour jeune artiste était libre ; autrement le malheureux Arlanc eût été bien en peine pour prendre une décision et choisir un nouveau gîte à sa convenance.

Il éprouva un pâle plaisir à retrouver son chevalet, de vieilles toiles inachevées, les murs crépis de chaux sur lesquels se distinguaient encore des esquisses, et même son râtelier de pipes héroïques ; tout cela avait été soigneusement mis de côté par une logeuse remplie d’attentions.

Une douche froide redonna un peu de souplesse à son corps fatigué du voyage et il ne sortit du sommeil auquel il s’était abandonné qu’au bout de seize heures !

Alors la vie habituelle reprit Jacques Arlanc. Il ouvrit son carton de notes picturales, fit un tri parmi ses croquis en prévision d’une exposition. Il y avait une étonnante variété de scènes, de sites, de types. Beaucoup de têtes révélaient un don d’observation à la limite de la caricature ; tous ces personnages vivaient pour leur auteur avec une extraordinaire intensité. Ça, c’était le croquis vengeur d’un « gabelou » pointilleux de Vienne ; ça, une mendiante borgne de Budapest ; ça, un vieux juif pouilleux de Constantinople. Tout son voyage était jalonné par ces dessins et les noms de lieux — hâtivement griffonnés dans un coin de la feuille — étaient suprêmement évocateurs : Bagdad, Lahore, Allahabad, Chandernagor, Singapour, Kouang-Tchéou, Shanghaï !

Il avait vu une bonne moitié du monde en conquérant, en dominateur touché par le génie artistique ; et tout ce travail, tous ces kilomètres pour revenir, misérable, dans sa patrie !

Comment son ami Legrand, attaché au ministère des Beaux-Arts connut-il son retour ? Mystère. Mais la lettre qu’il envoya à Jacques était férocement amicale.

Je crois que ta balade asiatique t’a fait un peu perdre la tête. Ne te souviens-tu donc plus que, d’après les stipulations attachées au don de ta bourse de voyage, tu dois venir voir le Ministre dès ton retour pour fixer la date de ton exposition et remettre « un rapport circonstancié » ?

Or, tu es à Paris depuis au moins une semaine. Si le Ministre l’apprend, tu es bon pour un « savonnage de tête » en règle ; il est chatouilleux le « vieux », je t’assure !

Allez, ouste ! en habit noir, gants en mains et carton sous le bras : visite à Mossieu le Ministre ! Je te signale entre parenthèses que le « patron » aime, comme il dit, « les petits machins qu’on lui montre avant tout le monde ».

Ta venue au ministère me permettra de te voir (tu n’es tout de même pas gentil avec un vieux camarade : tu aurais pu venir me serrer la main, sans que je te convoque par voie administrative) !

Àtrès bientôt, ou plutôt, c’est un ordre : à demain !

Ton copain qui te serre la main.

— Ah ! ce cher vieux Legrand, il est toujours le même, fit Jacques mettant la missive dans sa poche.

⁂

— Eh bien, demanda Legrand, cette entrevue avec le Ministre ?

— Elle a marché comme sur des roulettes. J’avais vu à la gare qu’il y avait hier une arrivée du transsibérien… et il m’a félicité d’être venu aussi rapidement…

— Ouais ! Sans moi…

— Je lui ai dit encore que j’avais hâte de lui montrer quelques dessins aquarelles pour connaître son avis personnel…

— Encore un conseil de moi !

— Oui. C’est pour cela que je t’ai invité ce soir à dîner ; je te le devais bien ! Ah ! à propos, mon exposition a lieu dans quinze jours.

— Sacré veinard ! c’est la gloire, la fortune, les fem…

— Non ! tais-toi, mon vieux Legrand, coupa Jacques, le visage brusquement assombri.

Legrand était un vieux « copain » ; Jacques, un peu grisé par le bon vin de France à qui il avait fait naguère des infidélités forcées, raconta sa douleur ; sa séparation d’avec une Maryse si tendre, et puis la nouvelle de ce mariage soudain. Le jeune attaché au ministère des Beaux-Arts était devenu sérieux et laissait son camarade s’épancher. Quand il eut fini il demanda :

— Que comptes-tu faire, Arlanc ?

— Travailler à m’en abrutir… et ne plus la revoir.

Legrand, en une approbation cordiale quoique muette, lui serra la main.

Jacques devait revoir Maryse deux semaines plus tard…

⁂

Legrand possédait une amitié inépuisable et des relations déjà nombreuses et influentes ; il fit, de main de maître, la publicité pour « l’exposition du jeune peintre de talent Jacques Arlanc, lauréat d’une bourse de voyage en Chine ». Jacques dut se soumettre à deux interviews, poser pour les photographes. Legrand ne manqua pas de raconter avec force détails de son cru « l’évasion » de Chine de Jacques en compagnie d’une soldatesque sanguinaire : ce qui fut monté en épingle par Messieurs les Journalistes.

Le jour du vernissage fut un triomphe ; le Tout-Paris défila dans le hall d’exposition. Des faces jaunes presque sorties vivantes du papier à dessin contemplèrent de leurs yeux bridés des robes colorées et décolletées ; des irréguliers mongols furent frôlés par des habits noirs. Un portrait de Bouddha proposait son mystère voilé d’un Sourire ; et Jacques Arlanc, dans un impeccable habit noir, le regard demi-absent lui faisait une réplique européenne.

La foule admirative et bavarde s’était déjà clairsemée quand le jeune peintre tressaillit. Une silhouette connue hésitait, à quelques pas de lui. Il jeta un regard d’un instant au visage en partie ombré d’une voilette très moderne.

— Jacques, fit la voix de Maryse comme un appel.

— Maryse, chuchota Jacques, et il se pencha sur la main qu’elle lui tendait.

Comme pressé de se faire souffrir de façon plus aiguë, il dit très haut avec un ton de politesse de salon :

— Madame…

Maryse sans dégager sa main, étouffa un soupir douloureux et détourna la tête. Elle voulut rompre le silence qui menaçait en parlant très vite :

— J’ai voulu voir vos toiles ; les journaux en ont beaucoup parlé par avance. Elles sont encore plus pittoresques, plus expressives qu’on ne le disait…

Jacques ne voyait qu’elle. Elle était devenue encore plus belle, semblait-il. D’une beauté plus assurée. Et pour lui, que six mois de tribulations avaient affermi, rendu plus homme, d’une beauté plus désirable…

Le sort, ou le désir de Maryse avait fait qu’il la revoyait. De nouveau, il se laissa aller au cours du moment présent. Pressant, il proposa :

— Venez avec moi, Maryse. Allons prendre le thé ensemble. Le « Royal » est tout près d’ici.

Elle semblait désirer seulement voir ses toiles, mais il la prit par le bras avec une tendre fermeté. Quelques minutes après, descendus d’un taxi, ils se trouvaient en tête-à-tête, seuls au milieu des autres habitués indifférents.

Le silence que Maryse avait cru chasser quelques minutes auparavant tomba sur eux, accablant. Ce fut elle qui lutta à nouveau contre cet écrasement :

— Parlez-moi de vos voyages, voulez-vous ?

Il pensa un instant à refuser courtoisement, à dire qu’il ne pouvait que répéter ce qu’il lui avait raconté dans ses lettres portant les timbres et les tampons de tant de localités diverses. Mais il céda au désir que sa compagne venait d’exprimer.

Il prononça des noms lourds d’évocation : Bassora, Delhi aux mille monuments, Bénarès, la ville plongée dans sa crasse et sa sainteté ; Saïgon, port français ; Canton la prestigieuse, Nankin où il s’était rendu en descendant le fleuve Bleu en sampan, Tien-tsin, Moukden…

Àce point de l’itinéraire qu’il avait parcouru et qu’il évoquait maintenant, il fit une pause. Puis, il murmura, la voix altérée :

— C’est dans une gare en décombres, entre Moukden et Kharbin que j’ai eu entre les mains un journal français… et que j’ai appris que vous…

Les mots restèrent dans sa gorge. Il la regarda de ses yeux clairs agrandis de détresse, et, imperceptiblement :

— J’ai souffert… Maryse… beaucoup… et malgré tous mes efforts… je n’ai pas… compris.

Maryse l’avait suivit, entraînée par son récit, dans un pays féerique. Il l’avait ramenée brutalement. et si naturellement ! à leur situation actuelle. Les yeux de la jeune femme brillaient, peut-être de larmes contenues.

— Je le vois, Jacques, je vous ai fait beaucoup de mal… moi aussi j’ai beaucoup souffert, je vous le jure. La décision que j’ai prise — et que vous me reprochez au fond de votre cœur — m’a torturée… mais il y avait des choses qui étaient si fortes ; des choses qui étaient plus puissantes que… tout.

Elle sentait qu’elle n’avait pas gagné l’attention, l’adhésion de son auditeur. Elle se pencha vers lui et d’une voix intensément pressante :

— Jacques, je veux que vous me compreniez. Vous avez connu ma chère maman, n’est-ce pas ? C’est pour elle que j’ai agi comme je l’ai fait. Au moment de mourir, elle m’a dit : « Je te le confie… ». Elle parlait de papa et, à moi, sa fille, elle l’a nommé d’un de ces diminutifs un peu baroques que l’on donne à ceux que l’on aime… « Je te le confie parce que tu as un cœur merveilleux, parce que tu l’aimes bien, parce qu’il est faible. Maryse, ma petite fille, épargne-lui la souffrance ! ». Un jour, j’ai vu qu’il portait en son âme une immense inquiétude, comme une maladie mortelle. Sa banque, je l’appris bientôt et sans beaucoup de difficulté, était acculée à la faillite. On avait surpris la bonne foi, l’honnêteté de papa, et il voulait couvrir des fautes commises contre lui, contre ses clients…

Elle revivait l’angoisse éprouvée par son père et en même temps, une grâce surnaturelle transfigurait ses traits martyrisés.

— … alors le banquier Ireton est apparu. Il avait connu papa dans des réunions de conseil d’administration. Il avait eu, tout récemment avec lui, des entretiens particuliers. Il était le seul à pouvoir le sauver… s’il le voulait, s’il trouvait quelque raison… sentimentale de le faire. Et il m’a remarquée lors du repas que papa lui offrit chez nous. (Ils devaient se retirer dans le fumoir ensuite, pour une nouvelle discussion personnelle.) Ce jour-là, Ireton a accepté une nouvelle entrevue avec papa, sans raison d’affaires… Papa devina, mais il ne me dit rien, Jacques, rien.

La voix de Maryse s’enfla avec une ardeur contenue :

— Rien contre vous, oh ! non. Il nous comprenait, Jacques, il nous approuvait. Mais j’ai senti quelles étaient ses pensées, des pensées qu’il ignorait peut-être lui-même. J’étais la seule qui pût lui venir en aide, le sauver, et il ne me le demandait pas ! Il se plongeait dans un désespoir muet… alors… alors… le banquier Ireton revint…

Elle s’arrêta pour considérer Jacques ; il avait les traits détendus et pourtant durs, comme le Bouddha de l’exposition. Comprenait-il ? Écoutait-il ?

— … Et puis, soudain, il n’y avait pas de lettres de vous, aucun soutien, aucun obstacle à mon désir devenu impérieux de faire une bonne action, d’obéir à maman. Elle a dû, de là-haut, me voir, me bénir…

Très bas, elle dit :

— Il m’a proposé son nom. Je sais ce que vous pensez en ce moment, Jacques, mais vous vous trompez ! Non, ce n’était pas un marché ! Il est au-dessus de cela. Mais j’étais poussée par une force étrangère…

Elle baissa la tête, fixa obstinément sa tasse vide. Elle laissa tomber :

— Alors, je suis devenue sa femme. Papa ne souffrit plus… Maman est heureuse…

Sourdement, Jacques conclut :

— Vous ne m’aimiez plus… c’était fini…

La serveuse vint apporter un pot d’eau chaude pour le thé, et son intrusion vint briser l’élan de la jeune femme, affaiblit son cri : « Oh, Jacques !… »

Un orchestre se mit à jouer dans la pièce voisine et la porte battante laissait entrer de la musique, par bouffées.

Maryse, blême sous le fard léger, ressembla son sac, ses gants et se leva :

— J’ai voulu vous revoir, Jacques… mais c’était une épreuve trop forte pour moi…

Jacques avait imité son geste.

— Non, ne m’accompagnez pas, je vous en supplie… restez ici… je veux partir seule…

Ils se regardaient dans un intense silence.

Maryse dit, et c’était un souffle :

— Non, ne me posez pas la question qui est sur vos lèvres : il ne faut plus que nous nous rencontrions… Adieu !

Elle détacha sa main de la sienne.

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